‹ Leçons françaisesChapitre 53 sur 71 · ZADIG · texte numérisé non relu

ZADIG

Du tems du roi Moabdar, il y avait à Babylone un jeune homme nommé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l'éducation. Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions ; il n'affectait rien ; il ne voulait pas toujours avoir raison et savait respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de voir qu'avec beaucoup d'esprit il n'insultait jamais par des railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, à ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces turlupinades grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on appelait conversation dans Babylone. Il avait appris, dans le premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon gonflé de vent, dont il sort des tempêtes, quand on lui a fait une piqûre. Il était généreux ; il ne craignait point d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre : Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre. Il était aussi sage qu'on peut l'être ; car il cherchait à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens Chaldéens, il n'ignorait pas les principes physiques de la nature, tels qu'on les connaissait alors, et savait de la métaphysique ce qu'on en a su dans tous les âges, c'est-àdire fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année était de trois cent soixante et cinq jours et un quart, et que le soleil était au centre du monde ; et quand les principaux mages lui disaient avec une hauteur insultante qu'il avait de mauvais sentimens, et que c'était être ennemi de l'état que de croire que le soleil tournait sur luimême, et que l'année avait douze mois, il se taisait sans colère et sans dédain.

Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des amis, ayant de la santé, une figure aimable, un esprit juste et modéré, un cœur sincère et noble, crut qu'il

pouvait être heureux. 11 devait se marier à Sémire, que

sa beauté, sa naissance et sa fortune rendaient le premier

parti de Babylone. 11 avait pour elle un attachement

solide et vertueux, et Sémire l'aimait avec passion. Ils

touchaient au moment fortuné qui allait les unir, lorsque

se promenant ensemble vers une porte de Babylone sous

les palmiers qui ornaient le rivage de PEuphrate, ils virent

venir à eux des hommes armés de sabres et de flèches.

C'étaient les satellites du jeune Orcan, neveu d'un ministre,

à qui les courtisans de son oncle avaient fait accroire que

tout lui était permis. Il n'avait aucune des grâces ni des

vertus de Zadig ; mais croyant valoir beaucoup mieux, il

était désespéré de n'être pas préféré. Cette jalousie, qui

ne venait que de sa vanité, lui fit penser qu'il aimait

éperdument Sémire. Il voulait l'enlever. Les ravisseurs

la saisirent, et dans les emportemens de leur violence ils la

blessèrent, et firent couler le sang d'une personne dont la

vue aurait attendri les tigres du mont Immaiis. Elle

perçait le ciel de ses plaintes. Elle s'écriait : Mon cher

époux ! on m'arrache à ce que j'adore. Elle n'était point

occupée de son danger ; elle ne pensait qu'à son cher

Zadig. Celui-ci dans le même tems la défendait avec

toute la force que donnent la valeur et l'amour. Aidé

seulement de deux esclaves, il mit les ravisseurs en fuite,

et ramena chez elle Sémire évanouie et sanglante, qui en

ouvrant les yeux vit son libérateur. Elle lui dit: O Zadig!

je vous aimais comme mon époux, je vous aime comme

celui à qui je dois l'honneur et la vie. Jamais il n'y eut

un cœur plus pénétré que celui de Sémire ; jamais bouche

plus ravissante n'exprima des sentimens plus touchans par

ces paroles de feu qu'inspirent le sentiment du plus grand

des bienfaits, et le transport le plus tendre de l'amour le

plus légitime. Sa blessure était légère, elle guérit bientôt.

Zadig était blessé plus dangereusement ; un coup de flèche

reçu près de l'œil lui avait fait une plaie profonde. Sémire

ne demandait aux dieux que la guérison de son amant.

Ses yeux étaient nuit et jour baignés de larmes : elle

attendait le moment où ceux de Zadig pourraient jouir de

ses regards ; mais un abcès survenu à l'œil blessé fit tout

craindre. On envoya jusqu'à Memphis chercher le grand

médecin Hermès, qui vint avec un nombreux cortège. Il

visita le malade, et déclara qu'il perdrait l'œil : il prédit

même le jour et l'heure où ce funeste accident devait

arriver. Si c'eut été l'œil droit, dit-il, je l'aurais guéri ; mais les plaies de l'œil gauche sont incurables. Tout Babylone, en plaignant la destinée de Zadig, admira la profondeur de la science d'Hermès. Deux jours après, l'abcès perça de lui-même ; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit un livre, où il lui prouva qu'il n'avait pas dû guérir. Zadig ne le lut point ; mais dès qu'il put sortir, il se prépara à rendre visite à celle qui fesait l'espérance du bonheur de sa vie, et pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire était à la campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette belle dame, ayant déclaré hautement qu'elle avait une aversion insurmontable pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la nuit même. A cette nouvelle, il tomba sans connaissance : sa douleur le mit au bord du tombeau ; il fut long-tems malade ; mais enfin la raison l'emporta sur son affliction, et l'atrocité de ce qu'il éprouvait servit même à le consoler.

Puisque j'ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d'une fille élevée à la cour, il faut que j'épouse une citoyenne. Il choisit Azora, la plus sage et la mieux née de la ville ; il l'épousa, et vécut un mois avec elle dans les douceurs de l'union la plus tendre. Seulement il remarquait en elle un. peu de légèreté et beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d'esprit et de vertu.

Un jour Azora revint d'une promenade toute en colère et fesant de grandes exclamations. Qu'avez-vous, lui ditil, ma chère épouse 1 qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même ! Hélas ! dit-elle, vous seriez comme moi, si vous aviez vu le spectacle dont je viens d'être témoin. J'ai été consoler la jeune veuve Cosron, qui vient d'élever depuis deux jours un tombeau à son jeune époux auprès du ruisseau qui borde cette prairie. Elle a promis aux dieux, dans sa douleur, de demeurer auprès de ce tombeau, tant que l'eau de ce ruisseau coulerait auprès. Hé bien, dit Zadig, voila une femme estimable qui aimait véritablement son mari ! Ah, reprit Azora, si vous saviez à quoi elle s'occupait, quand je lui ai rendu visite ! A quoi donc, belle Azora? Elle fesait détourner le ruisseau. Azora se répandit en invectives si longues, éclata en reproches si violens contre la jeune veuve, que ce faste de vertu ne plut pas à Zadig.

124 LKCOXS FRAIVC \IST\S.

Il avait un ami nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à qui sa femme trouvait plus de probité et de mérite qu'aux autres : il le mit dans sa confidence, et s'assura autant qu'il le pouvait, de sa fidélité par un présent considérable. Azora ayant passé deux jours chez une de ses amies à la campagne, revint le troisième jour à la maison* Des domestiques en pleurs lui annoncèrent que son mari était mort subitement la nuit même, qu'on n'avait pas osé lui porter cette funeste nouvelle, et qu'on venait d'ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pères au bout du jardin. Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils pleurèrent tous deux. Le lendemain, ils pleurèrent moins et dinèrent ensemble. Cador lui confia que son ami lui avait laissé la plus grande partie de son bien, et lui fit entendre qu'il mettrait son bonheur à partager sa fortune avec elle. La dame pleura, se fâcha, s'adoucit ; le souper fut plus long que le dîner ; on se parla avec plus de confiance. Azora fit l'éloge du défunt ; mais elle avoua qu'il avait des défauts dont Cador était exempt.

Au milieu du souper, Cador se plaignit d'un mal de rate violent ; la dame inquiète et empressée fit apporter toutes les essences dont elle se parfumait pour essayer s'il n'y en avait pas quelqu'une qui fût bonne pour le mal de rate ; elle regretta beaucoup que le grand Hermès ne fût pas encore à Babylone ; elle daigna même toucher le côté où Cador sentait de si vives douleurs. Etes-vous sujet à cette cruelle maladie ? lui dit-elle avec compassion. Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui répondit Cador, et il n'y a qu'un seul remède qui puisse me soulager ; c'est de m'appliquer sur le côté le nez d'un homme qui soit mort la veille. Voilà un étrange remède, dit Azora ; mais l'extrême mérite du jeune homme détermina enfin la dame. Après tout, dit-elle, quand mon mari passera du monde d'hier dans le monde du lendemain, lui accordera-t-on moins le passage, parce que son nez sera un peu moins long dans la seconde vie que dans la première ? Elle prit donc un rasoir ; elle alla au tombeau de son époux, l'arrosa de ses larmes, et s'approcha pour couper le nez à Zadig, qu'elle trouva tout étendu dans la tombe. Zadig se relève en tenant son nez d'une main, et arrêtant le rasoir de l'autre. Madame, lui dit-il, ne criez plus tant contre la jeune Cosron ; le projet de me couper le nez vaut bien celui de détourner un ruisseau.

Zadig éprouva que le premier mois du mariage est la lune du miel, et que le second est la lune de l'absinthe. Il fut quelque tems après obligé de répudier Azora, qui était devenue trop difficile à vivre, et il chercha son bonheur dans l'étude de la nature. Rien n'est plus heureux, disaitil, qu'un philosophe qui lit dans ce grand livre que Dieu a mis sous nos yeux. Les vérités qu'il découvre sont à lui : il nourrit et il élève son âme ; il vit tranquille ; il ne craint rien des hommes, et sa tendre épouse ne vient point lui Qouper le nez.

Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur les bords de l'Euphrate. Là il ne s'occupait pas à calculer combien de pouces d'eau coulaient en une seconde sous les arches d'un pont, ou s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois de la souris, plus que dans le mois du mouton. Il n'imaginait pas de faire de la soie avec des toiles d'araignée, ni de la porcelaine avec des bouteilles cassées ; mais il étudia surtout les propriétés des animaux et des plantes, et il acquit bientôt une sagacité qui lui découvrait mille différences où les autres hommes ne voient rien que d'uniforme.

Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui courant çà et là, comme des hommes égarés, qui cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux. Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine ? Zadig répondit modestement : C'est une chienne, et non pas un chien. Vous avez raison, répondit le premier eunuque. C'est une épagneule très-petite, ajouta Zadig. Elle a fait depuis peu des chiens ; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très-longues. Vous l'avez donc vue, dit le premier eunuque tout essoufflé ? Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais su si la reine avait une chienne.

Précisément dans le môme tems, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était échappé des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand -veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après la chienne. Le grand-veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait point vu passer le cheval du roi. C'est, répondit Zadjg, le cheval 11*

qui galoppe le mieux ; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit ; il porte une queue de trois pieds et demi de long ; les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois carats ; ses fers sont d'argent à onze deniers. Quel chemin a-t-il pris? où est-il ? demanda le grand-veneur. Je ne l'ai point vu, répondit Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler.

Le grand-veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi, et la chienne de la reine ; ils le firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt ; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu; il fallut d'abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham. 11 parla en ces termes :

Etoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé : Je me promenais vers le petit bois' où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très-illustre grand-veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers, et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les oreilles très-longues ; et comme j'ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose dire.

A l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que me promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperçu les marques des fers d'un cheval; elles étaient toutes à égales

distances. Voilà, ai je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière des arbres, dans une route étroite qui n'a que sept pieds de large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvemens de droite et de gauche, a balayé cette poussière. J'ai vu sous les arbres, qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées ; et j'ai connu que ce cheval y avait touché, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d'or à vingt-trois carats, car il en a frotté les bossettes contre une pierre que j'ai reconnue être une pierre de touche, et dont j'ai fait l'essai. J'ai jugé enfin, par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux d'une autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin. Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig ; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre et dans le cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît l'amende des quatre cents onces d'or, à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces; ils en retinrent seulement trois cents quatre-vingtdix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.

Zadig vit combien il était dangereux quelque fois d'être trop savant, et se promit bien à la première occasion de ne point dire ce qu'il avait vu.

Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'état s'échappa; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien ; mais on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone. Grand Dieu ! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène dans un bois, où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé ! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre ! et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie !

Zadig voulut se consoler, par la philosophie et par l'amitié, des maux que lui avaient faits la fortune. 11 avait, dans un faubourg de Babylone, une maison ornée avec

goût, où il rassemblait tous les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnête homme. Le matin sa bibliothèque était ouverte à tous les savans ; le soir sa table l'était à la bonne compagnie : mais il connut bientôt combien les savans sont dangereux ; il s'éleva une grande dispute sur une loi de Zoroastre qui défendait de manger du griffon. Comment défendre le griffon, disait les uns, si cet animal n'existe pas? il faut bien qu'il existe, disaient les autres, puisque Zoroastre ne veut pas qu'on en mange. Zadig voulut les accorder, en leur disant : s'il y a des griffons, n'en mangeons point ; s'il n'y en a point* nous en mangerons encore moins ; et par-là nous obéirons tous à Zoroastre.

Un savant, qui avait composé treize volumes sur les propriétés du griffon, se hâta d'aller accuser Zadig devant un archimage nommé Yébor, le plus sot des Chaldéens, et partant, le plus fanatique. Cet homme aurait, fait empaler Zadig pour la plus grande gloire du soleil. L'ami Cador alla trouver le vieux Yébor, et lui dit :

Vive le soleil et les griffons ! gardez. vous bien de punir Zadig : c'est un saint ; il a des griffons dans sa basse-cour, et il n'en mange point; et son accusateur est un hérétique qui ose soutenir que les lapins ont le pied fendu et ne sont point immondes. Hé bien, dit Yébor, en branlant sa tête chauve, il faut empaler Zadig, pour avoir mal pensé, des griffons, et l'autre pour avoir mal parlé des lapins. Cador parvint à appaiser l'affaire : personne ne fut empalé ; de quoi plusieurs docteurs murmurèrent, et en présagèrent la décadence de Babylone. Zadig s'écria : A quoi tient le bonheur ! tout me persécute dans ce monde, jusqu'aux êtres qui n'existent pas. Il maiidit les savans, et ne voulut plus vivre qu'en bonne compagnie.

Il rassemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babylone, et les dames les plus aimables; il donnait des soupers délicats, souvent précédés de concerts, et animés par des conversations charmantes, dont il avait su bannir l'empressement de montrer de l'esprit, qui est la plus sûre manière de n'en point avoir, et de gâter la société la plus brillante. Ni le choix de ses amis, ni celui des mets n'était fait par la vanité ; car en tout il préférait l'être au paraître; et par. là il s'attirait la considération véritable, à laquelle il ne prétendait pas.

Vis-à-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la méchante âme était peinte sur sa grossière physionomie-. Il était rongé de fiel et bouffi d'orgueil ; et pour comble c'était un bel-esprit ennuyeux. N'ayant jamais pu réussir dans le monde, il se vengeait par en médire. Tout riche qu'il était, il avait de la peine à rassembler chez lui des flatteurs. Le bruit des chars qui entraient le soir chez Zadig l'importunait; le bruit de ses louanges l'irritait davantage. Il allait quelque fois chez Zadig et se mettait à table sans être prié : il y corrompait toute la joie de la société, comme on dit que les harpies infectent les viandes qu'elles touchent. Cet homme, qu'on appelait l'envieux dans Babylone, voulut perdre Zadig, parce qu'on l'appelait l'heureux. L'occasion de faire du mal se trouve cent fois par jour, et celle de faire du bien une fois dans l'année, comme dit Zoroastre.

L'envieux alla chez Zadig, qui se promenait dans ses jardins avec deux amis et une dame, à laquelle il disait souvent des choses galantes, sans autre intention que celle de les dire. La conversation roulait sur une guerre que le roi venait de terminer heureusement contre le prince d'Hircanie son vassal. Zadig, qui avait signalé son courage dans cette courte guerre, louait beaucoup le roi, et encore plus la dame. 11 prit ses tablettes, et écrivit quatre vers qu'il fit sur le champ, et qu'il donna à lire à cette belle personne. Ses amis le prièrent de leur en faire part : la modestie, ou plutôt un amour-propre bien entendu, l'en em. pécha. Il brisa en deux la feuille des tablettes sur laquelle il venait d'écrire, et jeta les deux moitiés dans un buisson de roses où on les clvercha inutilement. Une petite pluie survint, on regagna la maison. L'envieux qui resta dans le jardin, chercha tant, qu'il trouva un morceau de la feuille. Elle avait été tellement rompue, que chaque moitié de vers qui remplissait la ligne, fesait un sens, et même un vers d'une plus petite mesure : mais par un hasard encore plus étrange, ces petits vers se trouvaient former un sens qui contenait les injures les plus abominables contre le roi.

L'envieux fut heureux pour la première fois de sa vie. Il avait entre les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable. Plein de cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette satire écrite de la main de- Zadig : on le fit mettre en prison, lui, ses deux amis et la dame. Son procès lui fut bientôt fait, sans qu'on daignât l'entendre*

Lorsqu'il vint recevoir sa sentence, l'envieux se trouva sur son passage, et lui dit tout haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas d'être bon poète; mais il était au désespoir d'être condamné comme criminel de lèse-majesté, et de voir qu'on retînt en prison une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fait. On ne lui permit pas de parler parce que ses tablettes parlaient. Telle était la loi de Babylone. On les fit donc aller au supplice à travers une foule de curieux, dont aucun n'osait le plaindre, et qui se précipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il mourrait avec bonne grâce. Ses parens seulement étaient affligés, car ils n'héritaient pas. Les trois quarts de son bien étaient confisqués au profit du roi, et l'autre part au profit de l'envieux.

Dans le tems qu'il se préparait à la mort, le perroquet du roi s'envola de son balcon, et s'abbatit dans le jardin de Zadig sur un buisson de roses. Une pêche y avait été portée d'un arbre voisin par le vent : elle était tombée sur un morceau de tablettes à écrire auquel elle s'était collée. L'oiseau enleva la pêche et la tablette, et les porta sur les genoux du monarque. Le prince curieux y lut des mots qui ne formaient aucun sens, et qui paraissaient des fins de vers. Il aimait la poésie, et il y a toujours de la ressource avec les princes qui aiment les vers : l'aventure de son perroquet le fit rêver. La reine qui se souvenait de ce qui avait été écrit sur une pièce de la tablette de Zadig, se la fit apporter. On confronta les deux morceaux qui s'ajustaient ensemble parfaitement ; on lut alors les vers tels que Zadig les avait faits. Le roi ordonna aussitôt qu'on fit venir Zadig devant lui, et qu'on fît sortir de prison ses deux amis et la belle dame. Zadig se jeta le visage contre terre aux pieds du roi et de la reine : il leur demanda très-humblement pardon d'avoir fait de mauvais vers: il parla avec tant de grâce, d'esprit et de raison, que le roi et la reine voulurent le revoir. Il revint et plut encore davantage. On lui donna tous les biens de l'envieux qui l'avait injustement accusé; mais Zadig les rendit tous; et l'envieux ne fut touché que du plaisir de ne pas perdre son bien. L'estime du roi s'accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait de tous ses plaisirs, le consultait dans toutes ses affaires. Zadig commençait à croire qu'il n'est pas difficile d'être heureux.

Le tems arriva où l'on célébrait une grande fête, qui revenait tout les cinq ans. C'était la coutume à Babylone de déclarer solennellement, au bout de cinq années, celui des citoyens qui avait fait l'action la plus généreuse. Les grands et les mages étaient les juges. Le premier satrape, chargé du soin de la ville, exposait les plus belles actions qui s'étaient passées sous son gouvernement. On venait à cette solennité, des extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des mains du monarque une coupe d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles : Recevez ce prix de la générosité, et puissent les dieux me donner beaucoup de sujets qui vous ressemblent.

Ce' jour mémorable venu, le roi parut sur son trône, environné des grands, des mages, et des députés de toutes les nations, qui venaient à ces jeux, où la gloire s'acquérait, non par la légèreté des chevaux, non par la force du corps, mais par la vertu. Le premier satrape rapporta à haute voix les actions qui pouvaient mériter à leurs auteurs ce prix inestimable. Il ne parla pas de la grandeur d'âme avec laquelle Zadig avait rendu à l'envieux toute sa fortune : ce n'était pas une action qui méritât de disputer le prix.

Il présenta d'abord un juge, qui ayant fait perdre un procès considérable à un citoyen, par une méprise dont il n'était pas même responsable, lui avait donné tout son bien, qui était la valeur de ce que l'autre avait perdu.

Il produisit ensuite un jeune homme, qui étant éperdument épris d'une fille qu'il allait épouser, l'avait cédée à un ami près d'expirer pour elle, et qui avait encore payé la dot en cédant la fille.

Ensuite il fit paraître un soldat, qui dans la guerre d'Hircanie avait donné encore un plus grand exemple de générosité. Des soldats ennemis lui enlevait sa maîtresse, et il la défendait contr'eux : on vint lui dire que d'autres Hircaniens enlevaient sa mère à quelques pas de là : il quitta en pleurant sa maîtresse , et courut délivrer sa mère: il retourna ensuite vers celle qu'il aimait, et la trouva expirante. Il voulut se tuer; sa mère lui remontra qu'elle n'avait que lui pour tout secours, et il eut le courage de souffrir la vie.

Les juges penchaient pour ce soldat. Le roi prit la parole et dit : Son action et celle des autres sont belles ; mais elles ne m'étonnent point ; hier Zadig en a fait une

qui m'a étonné. J'avais disgracié depuis quelques jours mon ministre et mon favori Coreb. Je me plaignais de lui avec violence, et tous mes courtisans m'assuraient que j'étais trop doux; c'était à qui me dirait le plus de mal de Coreb. Je demandai à Zadig ce qu'il en pensait, et il osa en dire du bien. J'avoue que j'ai vu, dans nos histoires, des exemples qu'on a payé de son bien une erreur, qu'on a cédé sa maîtresse, qu'on a préféré une mère à l'objet de son amour; mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait parlé avantageusement d'un ministre disgracié contre qui son souverain était en colère. Je donne vingt mille pièces d'or à chacun de ceux dont on vient de réciter les actions généreuses ; mais je donne la coupe à Zadig.

Sire, lui dit-il, c'est votre majesté seule qui mérite la coupe, c'est elle qui a fait l'action la plus inouie, puisqu'étant roi, vous ne vous êtes point fâché contre votre esclave, lorsqu'il contredisait votre passion. On admira le roi et Zadig. Le juge qui avait donné son bien, l'amant) qui avait marié sa maîtresse à son ami, le soldat qui avait préféré le salut de sa mère à celui de sa maîtresse, reçurent les présens du monarque ; ils virent leurs noms écrits dans le livre des généreux : Zadig eut la coupe. Ce jour fut consacré par des fêtes plus longues que la loi ne le portait. La mémoire s'en conserve encore dans l'Asie.

Le roi avait perdu son premier ministre. 11 choisit Zadig pour remplir cette place. Toutes les belles dames de Babylone applaudirent à ce choix ; car depuis, la fondation de l'empire il n'y avait jamais eu de ministre si jeune. Tous les courtisans furent fâchés ; l'envieux en eut un crachement de sang, et le nez lui enfla prodigieusement. Zadig ayant remercié le roi et la reine, alla remercier aussi le perroquet: Bel oiseau, lui dit-il, c'est vous qui m'avez sauvé la vie, et qui m'avez fait premier ministre : la chienne et le cheval de leurs majestés m'avaient fait beaucoup de mal, mais vous m'avez fait du bien. Voilà donc de quoi dépendent les destins des hommes !

Zadig fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne fit sentir à personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point les voix du divan, et chaque visir pouvait avoir un avis sans lui déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n'était pas lui qui jugeait, c'était la loi ; mais quand elle était trop sévère, il la tempérait; et quand on manquait de

lois, son équité en fesait qu'on aurait prises pour celles de Zoroastre.

C'est de lui que les nations tiennent ce grand principe, qu'il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent. 11 croyait que les lois étaient faites pour secourir les citoyens, autant que pour les intimider. Son principal talent était de démêler la vérité que tous les hommes cherchent à obscurcir. Dès les premiers jours de son administration il mit ce grand talent à usage. .Un fameux négociant de Babylone était mort aux Indes ; il avait fait ses héritiers ses deux fils par portions égales, après avoir marié leur sœur, et il laissait un présent de trente mille pièces d'or à celui de ses deux fils qui serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le second augmenta d'une partie de son héritage la dot de sa sœur ; chacun disait : C'est l'aîné qui aime le mieux son père; le cadet aime mieux sa sœur ; c'est à l'aîné qu'appartiennent les trente mille pièces.

Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à l'aîné : Votre père n'est point mort, il est guéri de sa dernière maladie, il revient à Babylone. Dieu soit loué, répondit le jeune homme; mais voila un tombeau qui m'a coûté bien cher ! Zadig dit ensuite la même chose au cadet. Dieu soit loué, répondit-il, je vais rendre à mon père tout ce que j'ai, mais je voudrais qu'il laissât à ma sœur ce que je lui ai donné. Vous ne rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces ; c'est vous qui aimez le mieux votre père.

Il venait tous les jours des plaintes à la cour contre le gouverneur de Médie, nommé lrax. C'était un grand seigneur dont le fond n'était pas mauvais, mais qui était corrompu par la vanité et par la volupté. Il souffrait rarement qu'on lui parlât, et jamais qu'on l'osât contredire. Les paons ne sont pas plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les tortues ont moins de paresse ; il ne respirait que la fausse gloire et les faux plaisirs ; Zadig entreprit de le corriger.

Il lui envoya de la part du roi un maître de musique avec douze voix et vingt-quatre violons, un maître-d'hôtel avec six cuisiniers et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter. L'ordre du roi portait que l'étiquette suivante serait inviolablement observée, et voici comme les choses se passèrent.

Le premier jour, dès que le voluptueux Irax fut éveillé, le maître de musique entra suivi des voix et des violons : on chanta une cantate qui dura deux heures, et de trois minutes en trois minutes le refrein était : Que son mérite est extrême ! que de grâces, que de grandeur, ah, combien monseigneur doit être content de lui-même ! Après l'exécution de la contate, un chambellan lui fit une harangue de trois quarts d'heure, dans laquelle on le louait expressément de toutes les bonnes qualités qui lui manquaient. La harangue finie, on le conduisait à table au son des instrumens. Le dîner dura trois heures ; dès qu'il ouvrit la bouche pour pa*rler, le premier chambellan dit: il aura raison ; à peine eut-il prononcé quatre paroles que le second chambellan s'écrie : il a raison. Les deux autres chambellans firent de grands éclats de rire des bons mots qu'Irax avait dits ou qu'il avait dû dire. Après le dîner on lui répéta la cantate.

Cette première journée lui parut délicieuse, il crut que le roi des rois l'honorait selon ses mérites ; la seconde lui parut moins agréable; la. troisième fut gênante; la quatrième fut insupportable ; la cinquième fut un supplice ; enfin, *outré d'entendre toujours chanter : Ah ! combien monseigneur doit être content de lui-même ! d'entendre toujours dire qu'il avait raison, et d'être harangué chaque jour à la même heure, il écrivit en cour pour supplier le roi qu'il daignât rappeler ses chambellans, ses musiciens, son maître-d'hôtel ; il promit d'être désormais moins vain et plus appliqué ; il se fit moins encenser, eut moins de fêtes, et fut plus heureux ; car toujours du plaisir n'est pas du plaisir.

C'est ainsi que Zadig montrait tous les jours la subtilité de son génie et la bonté de son âme ; on l'admirait, et cependant on l'aimait. Il passait pour le plus fortuné de tous les hommes; tout l'empire était rempli de son nom; tous les citoyens célébraient sa justice ; et les savans le regardaient comme leur oracle.

Il y avait une grande querelle dans Babylone, qui durait depuis quinze cents années, et qui partageait l'empire en deux sectes opiniâtres ; l'une prétendait qu'il ne fallait jamais entrer dans le temple de Mithraque du pied gauche; l'autre avait cette coutume en abomination, et n'entrait jamais que du pied droit. On attendait le jour de la fête solennelle du feu sacré pour savoir quelle secte serait favo-

risée par Zadig. L'univers avait les yeux sur ses deux pieds, et toute la ville était en agitation et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant à pieds joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent, que le Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne, ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite. Tout le monde fut pour lui, non pas pareequ'il était dans le bon chemin, non pas pareequ'il était raisonnable, non pas pareequ'il était aimable, mais pareequ'il était premier visir.

Il trouva ainsi le secret d'expédier le matin les affaires particulières et générales : le reste du jour il s'occupait des embellissemens de Babylone. 11 savait encourager les arts et les sciences, et récompenser par des bienfaits et des distinctions ceux qui les professaient. Le soir il amusait beaucoup le roi et la reine. Le roi disait : le grand ministre ! La reine disait : l'aimable ministre ! et tous deux ajoutaient: C'eût été-grand dommage qu'il eût été pendu.

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