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LA NOUVELLE METHODE

Les études de la jeunesse étaient autrefois une occupation sérieuse ; heureusement que la mode vient de changer : la génération qui arrive s'instruit en s'amusant ; elle apprend à lire avec des cartes, elle apprend l'histoire avec des images, elle apprend plusieurs autres choses avec des pantins et des joujous. Ainsi l'instruction est devenue un sujet de divertissement ; les sciences ne seront bientôt plus qu'un jeu d'enfant. Nous sommes plus que jamais dans le siècle des lumières, et nous marchons à pas de géans dans le chemin de la perfectibilité.

Cette manière de s'instruire en s'amusant m'a paru d'une invention si heureuse, que je me suis plu à la perfectionner : je vous laisse à juger si j'ai réussi. D'abord j'ai lu dans la république de Platon, que pour former le caractère des enfans, il fallait tous les jours les réveiller au bruit d'une agréable symphonie : j'ai monté un orchestre tout exprès pour réveiller mes élèves chaque matin ; ce qui les met en très-bonne humeur, selon le vœu du philosophe grec. Ils se trouvent ainsi disposés à s'amuser, à sauter et à danser toute la journée; et voici comment je profite de cette heureuse disposition pour leur apprendre à lire.

Ils sont vingt-quatre, et je donne à chacun d'eux le nom d'une des vingt-quatre lettres de l'alphabet. Les voyelles sont sur une ligne et les consonnes sur une autre; elles se rapprochent, elles s'éloignent, elles se mêlent, et forment des mots : les voyelles et les consonnes dansent ainsi sans relâche toute la matinée. Nous repasserons toute la grammaire de cette manière ; une contredanse nous suffira pour connaître l'adjectif et le substantif; nous déclinerons les noms dans une autre, et dans peu de tems les jambes les moins exercées seront familières avec les conjugaisons. Nous irons plus loin, nous ferons un cours de littérature en dansant ; nous essaierons de rendre les beautés de Cicéron et de. Virgile par quelques entrechats dignes du siècle d'Auguste. A la fin de chaque année , nous donnerons un bal, où mes élèves montreront aux spectateurs leur savoir-faire ; ils composeront un discours et un poème, dans lesquels les figures des contredanses seront agréablement fondues dans les figures de rhétorique.

Je ne me borne point à apprendre la littérature à mes élèves,, je leur apprends aussi la géographie. J'ai un petit jardin dans lequel j'ai figuré l'univers. Quatre platesbandes représentent l'Europe, l'Afrique, l'Asie et l'Amérique ; quelques monceaux de sable nous ont suffi pour donner une juste idée des montagnes ; un petit bassin représente la mer. Ce monde-là est tout entier de ma création, et les philosophes ne sauraient en faire la critique. J'ai suivi, il est vrai, le plan du créateur ; mais j'y ai corrigé beaucoup de choses.

C'est là que nous allons tous les jours étudier la géographie; chacun de mes élèves s'exerce tantôt à sauter par dessus les Alpes, tantôt à franchir les mers ; ils cherchent quelquefois une république ou un royaume , à colinmaillard ; ils font le tour du monde en jouant aux barres. Après avoir étudié la statistique de mon jardin, je ne doute pas qu'ils ne puissent parcourir, les yeux fermés, les quatre parties du globe, et je puis dire ici sans vanité qu'ils connaîtront le monde comme celui qui l'a fait.

Comme l'histoire se lie à la géographie, je fais en-mêmetems un cours d'histoire. Je marque dans mon petit jardin la place qu'occupèrent les empires. Un hortensia rappelle le lieu où fut Eabylone ; un œillet d'Inde figure Thèbes et Memphis ; un saule pleureur marque les champs où fut Troie, campos ubi Trojafuit. J'ai inventé plusieurs jeux et

divertisscmens, à l'aide desquels je fais connaître à mes élèves les mœurs des peuples, les intérêts des états, les causes de la décadence et de la ruine des nations. J'ai toujours soin d'adoucir le ton un peu trop austère de l'antiquité, par quelques bons calembours empruntés de nos meilleurs écrivains modernes. Je représente Caton, Aristide, sous les traits d'un incroyable de la Chaussée. d'Antin, et j'ai mis les décades de Tite-Live en deux ou trois couplets, où les traits d'esprit, qui sont de ma façon, l'emportent évidemment sur les traits d'héroïsme dont les anciens nous ont laissé des exemples. Mon objet est d'amuser, et pour amuser il faut donner du neuf: j'ai donc négligé les vieux historiens ; je puis me vanter d'avoir donné une histoire toute neuve de l'antiquité ; et je demanderai un brevet d'invention, sitôt qu'on en donnera à ceux qui se mêlent d'histoire et de géographie.

Je voudrais bien aussi enseigner la chimie à mes élèves ; je cherche les moyens de la rendre amusante. Je n'ai pas encore pu venir à bout d'égayer la morale, et je n'en dirai pas un mot jusqu'à nouvel ordre. Quand j'aurai achevé d'amuser, c'est-à-dire d'instruire mes élèves, je les rendrai à la société, qui en tirera sans doute le plus grand parti, et qui leur donnera d'autres amusemens. Il faut absolument qu'on prenne des mesures pour que les professions du barreau, du commerce et des armes, soient des professions essentiellement amusantes. On a dit depuis longtems que cette vie était une vallée de larmes : quelques modernes ont soutenu que nous avions atteint l'âge de la mélancolie ; cette assertion est une erreur. L'homme est né pour s'amuser, et je veux apprendre à mon siècle le grand art de vivre et de mourir en s'amusant.

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