‹ Leçons françaisesChapitre 59 sur 71 · DE LA MALADRESSE · texte numérisé non relu

DE LA MALADRESSE

La maladresse ne tient pas toujours à la bêtise ; on a vu des gens d'esprit très-maladroits, et d'autres hommes fort communs, être doués d'une adresse et d'une intelligence merveilleuse, pour faire réussir tout ce qu'ils entreprenaient : à bien dire, ce n'est souvent que l'à-propos qui manque aux maladroits. Ils font tout, ou trop tôt ou trop tard; la justesse semble être l'opposé de leurs facultés. Veulent-ils calculer? c'est toujours à faux; veulent-ils simplement suivre leur instinct 1 il les trompe et les égare; enfin, par une organisation particulière, ils sont tellement «n discordance avec les personnes, les événemens et les choses qui les entourent, que les mots qu'ils placent sont presque toujours hors de saison, et que chacune de leurs démarches est communément une bévue. 11 est vrai que l'on peut remarquer aussi qu'ils sont pour la plupart de bonnes gens, tandis qu'au contraire les gens trop adroits sont souvent d'une moralité plus que douteuse. La chose s'explique assez : le maladroit n'est jamais conduit par ses premiers mouvemens; on pourrait dire que l'homme adroit n'obéit qu'aux seconds, ou du moins qu'il ne montre qu'eux» Calculant sans cesse, il n'agit, ne parle que d'après son intérêt. Telle chose ne lui paraît pas nuisible à faire, à dire dans le moment, mais peut le devenir; voila ce qui l'occupe et. le retient sans cesse: il faut convenir que c'est, comme on l'a dit, avoir de l'avenir dans la tête; mais il pousse la prévoyance jusque-là. Celui qui peut soumettre ainsi toutes ses impulsions aux circonstances, a certainement plus d'esprit que de sentiment, plus de calcul que d'abandon, et plus de personnalité que de désir d'être utile aux autres.

La maladresse est une sorte de bonhomie de l'esprit; c'est une naïveté, une innocence de caractère, qui, dans sa gaucherie même, a souvent de la grâce. Elle vous attire en éloignant la méfiance, et vous attache quelquefois en annonçant un bon fonds.

J'en demande pardon aux gens trop adroits; mais de quelque titre que l'on se plaise à la décorer, l'adresse est

toujours l'art de tromper; et s'il me fallait choisir peur liaison habituelle, entre un maladroit et un de ces hommes tellement fins qu'ils le sont trop, je ne balancerais pas à me décider pour le maladroit : quelques ridicules seraient bien rachetés par une constante bonhomie; et je doute que l'excès d'adresse d'un ami me fût aussi utile dans le cours de la vie, et qu'il pourrait être dangereux en trou, blant secrètement, et malgré moi, cette douce confiance, sans laquelle il n'y a point de bonheur.

On va me dire qu'il est singulier de prendre le parti des maladroits ; mais ils en est qui le méritent.

Voyez Thersite; je sais que presque toujours quelque chose manque à sa personne, à sa maison, à son dîner, à sa tenue, même à l'attention qu'il veut avoir pour vous; que désirant être à la mode, il la prend quand on la quitte; que cherchant à être au fait de tout, il ne sait jamais rien-, ou que la moitié des choses. M élise a fait une perte affreuse : tous ses amis la soignent ; on évite de parler devant elle de tout ce qui peut renouveler sa douleur. Thersite apprend l'événement au fond d'une campagne éloignée: il n'écoute que son cœur, il part; il arrive à Paris, court chez Mélise, entre inconsidérément, les larmes aux yeux ; il lui parle sans ménagement de son malheur, de la part qu'il y prend. Sans le vouloir, il rouvre sa plaie ; on fait des signes à ce consolateur désolant, il ne voit rien, n'entend rien ; vivement pénétré de ce qu'il dit, rien ne l'arrête, il sent à peine la main d'un ami qui le tire fortement par son habit: enfin il se retourne vivement, croit qu'on l'avertit d'une impolitesse, il recule pour faire une profonde révérence à une femme qu'il aperçoit ; il culbute une table à thé : des tasses superbes toutes brisées sont peu de chose ; mais les nerfs de Mélise trop faibles, ne peuvent soutenir ce vacarme inattendu : elle éprouve la plus violente attaque; on s'empresse, on la porte dans sa chambre ; la rumeur est au comble dans le salon : tout le monde maudit Thersite, qui apprend enfin la gaucherie qu'il a faite. Il se désole, parle de ses regrets à tout le monde, et personne ne l'écoute. Il veut absolument voir Mélise, pour lui peindre son désespoir ; on le repousse, on

le brusque Pendant ce tems l'adroit Cléon, qui, dans

toute la soirée, n'a parlé qu'à l'oreille de choses indirTérentes, arrive sur la pointe du pied près de la porte de la chambre à coucher: fermée pour le bon Thersite, elle

s'ouvre pour lui; il s'approche du lit de Mélise, avec l'air de la timidité, mais de l'empressement. Il dit les choses les plus piquantes sur cet homme si gauche, qu'on ne devrait plus recevoir. Mélise, amie très-intime de Cléon, lui demande de rester auprès d'elle le reste de la soirée.... Il ne le peut: une affaire importante l'entraîne malgré lui ; il sort avec toutes les expressions d'un profond regret. Cette affaire importante est l'Opéra, où il arrive en riant, en se moquant de Thersite, en fesant une histoire fort gaie «ur toute la société qu'il vient de quitter, en accablant de ridicules Mélise elle-même. Dans ce même moment, le bon Thersite est chez lui, seul à gémir du mal involontaire qu'il a fait à Mélise. Ne pouvant être reçu, il envoie dix fois chez elle en une heure : elle dormait,... pour comble de malheur, son laquais la réveille et la prive d'un sommeil nécessaire. Voila le pauvre Thersite maudit encore une fois.... Mais rien ne décourage ses soins; il ne retourne chez lui, suivre les affaires qu'il a négligées, que lorsqu'il est rassuré sur la santé de son amie.

11 existe une autre sorte de maladroits, gauches d'esprit, de tournure, aussi sots que vains, toujours empressés, toujours serviables hors de propos, plus encore dans le dessein de vous montrer les moyens qu'ils se croient, que dans la volonté de vous être utiles. Pour ceux là, véritables fléaux de la société, ils sont odieux à tout le monde ; je les livre

sans les défendre Mais je demande grâce pour mon

Thersite, et pour tous ceux- qui lui ressemblent. J'aime ea maladresse, de toute ma haine contre ceux qui poussent la finesse trop loin.

Celui qui a dit que l'habitude était une seconde nature, n'a presque rien laissé a ajouter à cette vérité.

Les gens qui se croient sages, prétendent qu'il ne faut s'habituer à rien, et qu'on se prépare bien des regrets en se livrant aux mêmes penchans : c'est, ce me semble, une prudence bien anticipée que celle qui vous porte à vous priver de mille choses aimables ou commodes, dans !a crainte de les perdre.

Rien n'est plus doux que l'habitude. Si l'homme le plus léger veut bien s'examiner, il sentira qu'il existe en lui un

besoin secret de constance qui se porte sur les choses, si ce n'est sur les personnes. La nature plaça en nous cette source de bonheur qui semble répondre à l'immuabilité des lois divines : mais notre instabilité naturelle nous fait changer à tout moment de pensée et de goûts ; et c'est du cornbat de la nature et du caractère, que naissent beaucoup de chagrins que nous pourrions éviter.

Tout le momie est plus ou moins soumis à cet empire de l'habitude. On peut remarquer cependant que les âmes douces et bonnes l'éprouvent plus communément; il est rare que le méchant ait une habitude; il s'isole de tout: toujours occupé de nuire, ce n'est jamais le même cercle de pensée qu'il parcourt ; il ne suit jamais la même marche; il ne voit pas les mêmes personnes ; le besoin de faire le mal varie sans cesse dans les chances de sa vie.

L'amour du bien, au contraire, jette sur les jours de l'homme pur, une douce monotonie ; il se lie, par une reconnaissance secrète, aux personnes, aux choses qui lui sont utiles ou qui lui plaisent ; il aime sa patrie, son intérieur, par l'effet d'une aimable habitude.

Communément, on gofite cette jouissance sans trop s'en rendre compte : comme elle n'est pas très-vive, on ne doute pas du rôle qu'elle joue dans notre vie; c'est quand on la perd, qu'on en sent tout le prix.

Il faut en convenir, c'est l'habitude qui se mêle dans no» penchans, dans nos affections, même dans nos sentimens- Que cette vérité ne choque point les âmes sensibles.

La fidélité peut être regardée comme la douce habitude d'aimer le même objet.

Tant que l 'amour, encore trop près de sa naissance, n'est en nous qu'une effervescence violente, c'est une passion plutôt qu'un sentiment ; il tient plus aux sens qu'à l'âme : mais quand le tems l'épure, et qu'il n'a pu affaiblir que ses transports; lorsque l'amant heureux, sent qu'il ne peut vivre loin de sa maîtresse; que toutes ses pensées, ses actions lui sont rapportées, qu'il se surprend à la chercher par instinct et sans idée de volupté ; en un mot, lorsqu'il s'est fait une telle habitude de la personne aimée, que tout lui manque quand il en est séparé...., sa maîtresse peut être sûre de son cœur.

Deux sentimens contraires sont le mobile de tous les objets animés, l'amour et la haine ; l'un attire, et l'autre

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repousse. Les aversions les plus prononcées souvent se détruisent, et quelquefois même se changent en sentimens de bienveillance: c'est surtout l'habitude qui produit cette sorte de miracle.

Quand le tems n'augmente pas la haine, communément il l'efface ; et la simple habitude de revoir sans cesse ce que l'on détestait, y contribue : on se fait à tout, même à son esclavage. Après une longue détention, on a vu des gens, habitués à leur prison, presque se fâcher que l'on brisât leurs fers.

Otez à un vieillard la place qu'il possède depuis longtems (même pour lui en donner une meilleure), vous le rendrez malheureux, et peut-être avancerez-vous le terme de ses jours.

Sur la fin de sa carrière, on craint les objets nouveaux ; il semble que l'on espère se rattacher à la vie qui vous^ échappe, en se liant à tout ce qui vous entoure.

Enfin, l'habitude se trouve partout, même dans l'art de plaire. Pourquoi les soins séduisent-ils autant ? C'est qu'ils sont habituels. Si l'amant adroit veut leur donner plus de valeur, il faut qu'ils les rendent aux mêmes heures; que tel moment ou telle circonstance les fasse toujours attendre ou désirer. D'abord, ils ne sont qu'agréables ; bientôt, ils deviennent nécessaires, moins encore par leur charme que par l'habitude constante de les recevoir ; et voila précisé, ment en quoi réside l'espoir de plaire des gens les moins aimables ; ils remplacent les agrémens par les assiduités.

Ce retour général vers les mêmes habitudes a son principe dans un instinct inexplicable et tellement involontaire, qu'il est indépendant de la pensée, qu'on s'y livre machinalement, quand l'action de tous les sens est suspendue.

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