‹ Leçons françaisesChapitre 58 sur 71 · DES RELIEURS, ET DE LA RELIURE · texte numérisé non relu

DES RELIEURS, ET DE LA RELIURE

Les livres sont des amis qu'il faut pouvoir traiter fami. Hèrement. J'aime la lecture, et la Reliure est sa plus cruelle ennemie. S'il y a une profession inutile, c'est celle des Relieurs; elle ajoute à la cherté des livres et nuit à leur usage. C'est du carton doré et surdoré ; ce sont des peaux de bêtes bien polies, dont on couvre les productions du génie, et que l'on vend à l'ostentation et à l'ignorance. Le Relieur me défend d'y toucher, en enfermant le chefd'œuvre de la pensée entre deux espèces de planches bien dures ; et dès que l'on dit d'un livre : oh ! que cela est bien relié ! CVn est fait, on ne l'ouvre plus. Les feuilles peu à peu se collent de manière qu'on n'ose plus les séparer ; le volume doré et brillant figure en masse, et n'est plus qu'un meuble meublant.

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Avec ce que coûtent les Reliures, on aurait une autre bibliothèque ; mais on achète des livres comme des magots de la Chine et des biscuits de Sèvres pour en faire ornement ; et tel dit avec une naïveté remarquable : après tout, le prix s'en trouvera dans mon inventaire. Ne vaudrait-il pas mieux avoir des pensées que des peaux de mouton ?

Quand j'entre dans une de ces bibliothèques qui ressemblent à un grand rideau diapré, je dis du possesseur : 11 achète, il dépense, et il ne lit pas. Lafontaine a dit du trésor d'un avare : mettez-y une pierre, elle vous vaudra tout autant. Ce mot ne saurait avoir une plus heureuse application.

Cependant les livres sont faits pour être lus, relus, maniés et remaniés. Un Horace tout neuf ne peut appartenir qu'à un sot. Les livres sont comme des olives ; les pochetés sont les meilleurs.

Mais comment aborder le chef-d'œuvre sorti des mains du Relieur avec des parures éblouissantes ? il est artistement encadré dans du veau fauve, ou du marroquin du dernier fini ; des ciselures, des filets, et des filagrammes en tracent le pourtour, c'est un vrai bijou ; on le range avec respect sur des tablettes non moins imposantes, et qui ne cèdent en rien à la pompe des volumes; ils dorment là toute l'année, et jamais le soleil ne caresse que leur dos.

A moi, faciles et complaisantes brochures! vous ne m'empêchez pas comme les belles éditions, de lire longtems ; vous ne me fatiguez ni l'œil ni la main ; vous n'êtes point rebelles à mes caresses ; je tourne et retourne le livre dans tous les sens ; il m'appartient, je le corne et le charge de notes ; je fais connaissance avec lui d'un bout à l'autre; ô brochures ! vous ne surchargez pas ma table ; et si vous tombez, je ne crains ni pour vous ni pour moi.

Mais le livre superbement relié, je n'en puis rien faire; il m'échappe des doigts, il a un air matériel, il m'offre la dépouille de tel animal, qui convient, il est vrai, à certains ouvrages impies; mais toi, mon cher JMarc-Aurèle, toi qui, sur le trône du monde, connus la simplicité, qu'as-tu besoin d'être relié en marroquin ?

Entrez chez moi, vous n'y trouverez pas un seul volume relié; c'est que je tourmente mes livres. Quand j'achète ce qu'on appelle un bouquin, vite je lui casse le dos; j'ai bien soin de le dépouiller de ses vieilles planches, parce

qie je veux qu'il s'ouvre facilement sur mu table, et que, pxir lire, je ne veux employer ni pupitre, ni marbre à poire ou à pomme.

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