DE LA POLITESSE
La société est une sorte de bal masqué; quelque soit d'ailleurs, le déguisement de chacun, il est expressément convenu qu'il n'y aura qu'un même masque pour tous, celui de la politesse.
La politesse s'apprend par l'usage du monde. Elle diffère en cela de la grâce, de l'esprit, du goût, du génie, de certaines vertus sociales que nous apportons en naissant, et que le tems, les circonstances développent en nous. L'usage du monde fait sur notre langage, nos habitudes, sur nos manières, ce que le rabot et la lime font sur le bois et sur les métaux : il les polit. Aussi le mot politesse dérivet-il du mot polir qui a un sens propre, et un sens figuré.
Agir et parler de manière à satisfaire l'amour-propre de tout le monde, avoir une prévenance affable pour ses égaux, n'être ni trop humble ni trop familier avec ses supérieurs, ne pas tenir ses inférieurs à une distance de soi trop marquée, en un mot, observer scrupuleusement les bienséances ; voila en quoi consiste la politesse.
La politesse est un frein qui comprime nos défauts, un vernis qui fait ressortir nos bonnes qualités.
C'est un malheur que de n'être pas humain, généreux, compatissant ; c'est un tort que de n'être pas poli.
L'homme poli peut n'avoir aucune vertu, mais il a dumoins cet avantage, que la politesse lui donne l'extérieur de toutes.
La politesse varie suivant les pays, suivant les coutumes, mais dans aucun pays il n'est permis d'être grossier.
La politesse attire et séduit ; la grossièreté repousse et révolte.
Un homme poli fait ornement dans la société, un homme grossier y fait tache.
Réduit à passer ma soirée avec un sot, ou avec un grossier, je ne balancerais pas ; on peut s'amuser d'un sot, mais que faire d'un homme grossier ?
Il faut qu'un homme ait un mérite bien transcendant pour pouvoir se passer de politesse. Encore est-il vrai «la
dire que si on l'a vu aujourd'hui, on ne sera pas tenté de le revoir demain.
Les lettres, dit-on, polissent les mœurs. S'il est ainsi, comment se peut-il que les littérateurs soient si peu polis entr'eux ? C'est que la politesse s'apprend, comme je l'ai dit, et que tous les littérateurs ne l'apprennent pas. C'est que, chez eux, l'amour-propre est un sentiment dominant et exclusif. Tel ne veut pas souffrir un rival, et tel qui sait fort bien que l'on ne croit pas à son talent, serait trèsfâché que l'on crût à celui d'un autre. De là, les épigrammes, les satires, les injures, les libelles, et trop souvent les tons et le langage des halles.
Il y a des hommes à qui les honneurs et les richesses tournent la tête, c'est le plus grand nombre. Polis, tant qu'ils n'étaient rien, ou qu'ils n'avaient rien, ils deviennent impolis dès qu'ils ont fait fortune, ou qu'ils ont quelque chose. Est-ce que ces hommes-là ne savent pas, que lorsqu'on est généreux, il faut se conduire de manière à se faire pardonner son bonheur.
Il est une politesse affable et unie ; il est une politesse froide et composée. La première se manifeste d'égal à égal ; la seconde, de supérieur à inférieur. Autrefois, un homme ou une femme, quelque fût son état, son âge et son mérite personnel, n'abordait un homme en place ou titré, qu'en lui offrant l'hommage de son respect, et l'homme en place ou titré, ne répondait que par un bonjour Monsieur, bonjour Madame. Ces deux noms se renforçaient quelquefois du nom propre de l'individu ; quelquefois aussi les expressions n'étaient pas les mêmes. L'homme en place ou titré, attendait-il un service, devait-il de l'argent, ou voulait-il en emprunter? c'était : Bonjour, mon cher ami un tel ; Bonjour, ma chère Madame une telle.
On verra, si l'on observe la politesse dans toutes ses formes, dans toutes ses nuances, qu'il en est une insolemment protectrice, c'est celle de l'orgueil ; et qu'il en est une obligeante, affectueuse, aimable, c'est celle de la bonté. J'appellerai volontiers celle-ci, la plus rare sans doute, la politesse du cœur.
On a établi une distinction entre la politesse et la civilité. C'est qu'en effet, un homme poli est toujours civil, et qu'un homme civil n'est pas toujours poli.
La politesse est dans l'esprit et dans le caractère ; elle est le fruit d'une bonne éducation, d'un commerce habituel
avec des gens bien élevés : la civilité n'est que dans le maintien, dans le témoignage extérieur de certaine déférence, de certains égards que l'on croit devoir aux autres, et surtout à ceux que l'on regarde comme au-dessus de soi. La politesse n'est pas cérémonieuse ; la civilité, au contraire, l'est infiniment ; la politesse a un langage fin, délicat, mesuré; la civilité n'est pas sûre de ses expressions, ni du point où elle doit s'arrêter. La politesse est toujours simple, aisée, noble et franche dans ses manières ; la civilité est toujours apprêtée, gauche, commune et fausse dans les siennes. Un homme poli nous met à notre aise ; un homme civil nous gêne et nous fatigue. Un homme désintéressé est poli ; un homme intéressé est civil. Un maître est poli avec ses domestiques, et ses domestiques sont civils avec lui.
Ne pas répondre à une lettre, ne pas rendre une visite, c'est manquer à la politesse et aux règles de la civilité.
Cliton, entre dans un salon, et le cercle est nombreux. Il ne prend garde à personne, ou aborde familièrement les gens même qu'il ne connaît pas; déchire, en passant, la robe d'une femme, ou marche sur le pied de l'homme qui cause avec elle, et ne se croit pas obligé de leur faire la moindre excuse ; se jette dans un fauteuil et s'y étend, s'y retourne comme dans son lit ; élève la voix, interrompt la conversation et s'en empare ; cause, baille et dort pendant qu'on lit ou que l'on fuit de la musique ; éternue et tousse sans précaution ; crache sur le parquet; se mouche à faire trembler les vitres ; il tire sa boîte, offre du tabac à tout le monde, et en prend de manière à en couvrir ses voisins ; aperçoit deux personnes qui causent seules dans l'embrasure d'une croisée, s'approchent d'elles, les écoute sans discrétion, ou leur demande brusquement le sujet de leur entretien ; entend un laquais dire que madame est servie, et se prie à souper sans attendre qu'on l'y invite; se met à table auprès de la maîtresse de la maison, fond sur les meilleurs plats, et se plaint de ce qu'il en rencontre un qui ne flatte pas son goût ; remplit à chaque ii^tant le verre de la femme qui est à côté de lui ; voit qu'on rit d'un bon mot, et se hâte de dire qu'il le savait depuis long-tems ; trouve que le souper a fini trop tôt, entre dans le salon en s'essuyant la bouche, fait sonner sa montre, dit qu'il est tems de se retirer, et reste après que chacun est sorti : Cliton est un homme incivil, impoli, mal élevé.