L HOMME OISIF
L'homme oisif est l'homme le plus occupé ; il n'a jamais un moment de libre. Il a trente amis intimes, cent personnes qu'il se croit dans l'obligation de cultiver : vingt comptent sur lui le même jour ; dix l'attendent à souper : mais il ne sait auquel entendre. 11 a cinquante emplettes à faire pour les personnes qu'il fréquente : car à quoi ne se connaît-il pas ?
C'est lui qui fait la provision de vins et de liqueurs de toutes ses connaissances, qui leur fait venir des poulardes de Rennes, des perdrix du Mans, des pâtés de Périgueux, du mouton de Ganges, des olives d'Espagne.
Il vous dira le nom de tous les brodeurs, de tous les lapidaires, de tous les bijoutiers de Paris; il sait où l'on trouve les meilleures lunettes et les meilleures pastilles.
Il est toujours pressé, toujours en l'air : on le trouve partout, aux spectacles, aux concerts, aux promenades, aux revues, aux enterremens, aux exécutions : tout le monde veut l'avoir. Il est informé le premier de toutes les morts, de tous les mariages, de toutes les historiettes, de toutes les tracasseries ; il annonce toutes les brochures nouvelles, et en dit son avis sans les avoir lues; il a chez lui tous les mercures, toutes les gazettes, tous les journaux, et ne lit que les Petites- A friches.
Il est maquignon, brocanteur, complaisant, obligeant, soigneux; tout le monde veut l'avoir; il rend mille petits services dans la société, règle les montres, loue des loges, procure des billets de bal, place des domestiques, donne des ouvriers.
Est-on malade, il vous amène un médecin. Etes-vous dans la douleur, il force votre porte, et ne vous quitte pas qu'il ne vous ait vu rire. C'est une vie fort agitée que celle de l'homme oisif: il fait, dans un jour ce que l'homme le plus laborieux n'entreprendrait pas de faire dans un mois.