DU NATUREL
Le naturel est d'un tel charme, qu'il plaît même dans les défauts qu'il dévoile. Cet aveu tacite de nos imperfections, cette manière ingénue de se peindre soi-même, gagne l'âme par la franchise, et l'esprit par l'originalité.
Il est si rare, surtout dans la société la mieux policée, que ce que l'on dit soit le véritable écho de la pensée; on a tant de raisons, même assez excusables, de ne pas parler toujours comme on sent, que trop souvent la conversation devient un échange de petits mensonges habituels presque convenus. Au reste, on s'écoute si peu, on se croit si rarement, que tout cela revient à peu près au même, et qu'au bout d'un certain tems, il n'est rien resté que du bruit dans l'oreille, quelques traits pour l'esprit, et peu de chose pour le cœur.
Voila à peu près le résultat du commerce social. Le misanthrope s'en indigne, l'observateur s'en amuse, et les vrais amis s'en consolent entr'eux.
Si, dans cet assemblage de faussetés, il paraît tout à coup un de ces êtres privilégiés, dont l'âme simple s'abandonne toujours à la première impulsion de son sentiment, qui ne prépare jamais sa pensée, qui parle, agit uniquement d'après elle, ce naturel exquis exerce rapidement son empire sur toutes les âmes, sur tout les caractères ; nul n'y
résiste, et cette qualité précieuse est peut-être la plus forte des séductions.
Ne nous en étonnons point : la sagesse suprême, en établissant une admirable harmonie dans tous ses ouvrages, a mis en nous un attrait marqué pour l'ensemble et l'accord ; cet accord plaît si généralement, que celui même qui le trouble sait l'apprécier. On ne jouit jamais mieux de la perfection de cet ensemble harmonieux, qu'en observant une jeune personne nouvellement sortie des mains de la nature, et parée de cette innocence rare que les finesses de l'art et les calculs de l'intérêt n'ont pas encore profanée. Telle est une glace pure qui reçoit et rend au même instant, avec fidélité, les objets variés qui animent et colorent sa surface.
Il existe une telle affinité entre le physique et le moral de celle que j'indique, qu'elle semble enchanter tout le monde par un nouveau langage ; c'est moins sa voix que son âme, que l'on écoute ; le s<»n, le geste, le regard, la parole, tout s'exprime à la fois; en un mot, en l'écoutant, on croit penser ce que l'on vient d'entendre.
Voila peut-être le secret de l'empire du naturel sur tous les esprits. Observons cependant que le naturel ne doit tout son prix qu'à sa rareté dans les sociétés dont les mœurs sont raffinées. Transportez-vous, au contraire, dans ces dernières classes du peuple, dépourvues de politesse et de toute éducation ; vous verrez que leur commerce habituel n'est qu'un échange de franchise brute, qui réduit le naturel à la rusticité. Là, c'est une pierre précieuse qui ne peut percer l'enveloppe grossière qui la cache; ici, c'est un diamant pur qui, placé dans un heureux jour, éiincelle des feux qu'il doit à la lumière. Le naturel est, de toutes les qualités, celle qu'on gouverne le moins, qui maîtrise le plus celui qui la possède. Essayez, par la persuasion, d'obtenir pour un instant quelconque, d'une personne très naturelle, de farder un moment sa pensée, d'agir, de parler dans un sens opposé, vous verrez bientôt comme, sans le vouloir, elle déjouera vos projets !... A peine a-t-élie voulu dire quelques mots préparés, que son geste, son visage, son regard, véritable traduction de ses secrets sentimens, ont déjà démenti ceux qu'elle s'efforce d'y substituer. A-t-elle de l'esprit, elle devient gauche, et presque incapable d'exprimer ce qu'elle ne sent pas. Mais le naturel supplée à l'éloquence qui lui manque, lorsque rien ne le gêne et ne ie
contraint : de là, ces expressions piquantes, et souvent ingénieuses, que ia nature seule inspire, même à l'enfance, lorsqu'une éducation maladroite n'a pas étouffé ces premiers germes de naturel, dont il faut respecter le développement avec tant de soin. Comment ne pas se rappeler cet enfant à qui l'on demande de fixer lui-même la quantité de bonbons qu'il désire, et qui répond vivement : donnez-m'en trop ! Et cet autre qui (désolé de la présence éternelle d'un homme qui l'ennuyait, et disait toujours : je m'en vais, et revenait sans cesse) imagine un jour de lui dire: Monsieur, quand vous en irez-vous à demeure ? Voila de ces reparties d'une naïveté originale, que l'esprit même chercherait en vain, et qu'on ne doit qu'au naturel dans toute sa franchise.
C'est le naturel qui répand sur tous les arts une grâce, un attrait inexprimable ; autant on doit l'y chercher, autant il faut éviter la manière : l'un est la vie des ouvrages, et l'autre en est la mort. C'est principalement dans les arts d'imitation que l'on sent cette vérité. Voyez nos anciens tableaux, nos statues antiques! quelle simplicité !... Peignent, ils la douleur, les passions ? ce ne sont point des contorsions qui les expriment, mais une attitude si vraie, si touchante, qu'il n'est personne qui ne se rappelle avoir vu la nature dans la même situation.
Pourquoi Molière, dans ses comédies, madame de Sévigné, dans ses lettres, seront-ils à jamais inimitables? C'est par cette vérité continuelle de sentimens et de style qui leur est propre. On croit entendre les personnages qu'ils font parler ; la nature semble conduire leur plume, et leur avoir révélé son secret.