LA FAMILLE POLONAISE
— Je voudrais un gâteau, maman, me disait ma fille.
Nous marchions sur le trottoir de la rue du 29 Juillet J'allais céder à cette prière d'enfant, lorsque j'aperçus, sur une pierre, au pied d'une borne, une pauvre femm«,
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tenant une petite fille sur ses genoux ; elle tendait aux passans une main que personne ne semblait voir... On marche si vite à Paris.
Mon bllisa est bonne, et je ne la rends jamais plus heu. reuse que lorsque je lui donne un sou en lui disant : " Va, mon ange ! porte cela. " J'ai toujours pensé qu'une aumône fane par un enfant cesse d'être humiliante, et que la bienfesance, pour n'être le fruit ni du calcul, ni de l'ostentation, doit germer dans un cœur tout jeune.
Souvent, dans les longues courses que nous fesons ensemble, quand fatiguée de marcher elle me demande une voiture, je lui dis: Chère petite! il vaudrait mieux donner de l'argent aux pauvres. Kt son choix n'e>t jamais douteux. On dirait qu'elle trouve déjà une jouissance secrète à se priver d'un plaisir pour secourir des douleurs qu'elle comprend à peine. Je l'ai vue bien des fois pleurer quand, n'ayant plus de monnaie, je ne donnais pas au malheureux qui s'approchait de moi.
Elle était donc là, tendant sa main, la pauvre mère, et les femmes aux robes brodées, aux plumes flottantes, s'écartaient d'elle de peur de froisser leurs parures à ses vêtemens déchirés, et les hommes la regardaient et passaient. Qu'elle eût été jolie, et ils eussent tous mis dans sa main l'aumône qu'elle implorait. Ma fille, ma douce enfant, revint à moi plus jolie, plus riante du bonheur d'avoir donné; mais moi qui, l'ayant suivie des yeux, avais remarqué dans la manière dont cette femme venait de recevoir son aumône, ce je ne sais quoi qui révèle une misère de profession, je m'éloignai sans partager sa joie, et je tournai les arcades de la rue de Rivoli, rue de luxe et de plaisir, dont l'indigence ose à peine approcher ; car on dirait qu'elle craint de salir de ses haillons jusqu'aux dalles ou traînent tant de belles robes. Là, pas une allée, pas une mansarde, pas une fenêtre qui s'ouvre avec le jour pour éclairer J'aiguille dont l'ouvrière attend son pain.
Ils sont tous riches les heureux habitans de la rue de Rivoli ; car bonheur et richesse, c'est tout un pour le pauvre.
Tous riches, tous heureux !....Ah que de fois en passant dans cette rue, et dans celles qui l'environnent, je me suis dit, en regardant ces maisons à arcades et à balcons presque royaux : On n'a pas faim là, mais on y a des remords ou de l'ennui, des jours sombres et inquiets, des nuits
longues et sans ^sommeil.. ..Parmi tous ces hommes que le pauvre croit heureux, combien il en est qui, défians et blasés, traînent leur existence plus péniblement que le galérien ne traîne son boulet! Combien il en est qui ne mé* prisent tant les hommes que parce que, méprisables euxmêmes, ils en veulent rejeter la faute sur tout ce qui n'est pas eux. Et quand, fatigués du masque qu'ils ont porté tout le jour, ils rentrent, le soir, dans leurs brillans apparitemens pour y trouver une femme qu'ils n'aiment pas, par cela même qu'elle est leur femme, qu'éprouvent-ils ces hommes à figures riantes et calmes? où sont pour eux les doux rêves d'une âme pure, les illusions d*un cœur franc et dévoué ! ..En vain ils les demandent au monde, comme le voyageur égaré demande au désert une source, un arbre, qui, sur ses feuilles ait gardé par hasard une goutte d'eau. Le monde n'a pour eux, ni rêves, ni illusions; Il leur jette de l'or, des hochets d'orgueil, et leur dit : C'est assez. Oh qu'ils sont à plaindre ceux d'en're ces hommes qui ont soif de bonheur, et pour qui le bonheur n'est qu'un décevant mirage !
Qui leur rendra leur propre estime, quand, mettant dan» la même balance leurs passions et une grande infortune, ils n'ont cessé d'avoir pitié de cette infortune, du moment où ils n'ont plus espéré d'en retirer le prix qu'ils en attendaient.
Mais ils ont fait le mat dans l'ombre et le bien au grand jour; ils sonr vertueux comme la société l'entend, et leurs fronts, paisibles à force de combats, font croire à cette vertu... Oh ! que ne peuvent. ils rejeter leurs souvenirs, et se faire une conscience comme ils se sont fait un visage !...
Je voudrais pouvoir changer les pierres de taille de quelques-unes de ces maisons en un verre transparent, un jour, un seul ; ce serait assez pour faire dire aux pauvres que je rassemblerais autour d'elles : M Ils sont riches, les habitans de la rue de Rivoli ; mais ils ne sont pas tous heureux !..."
J'allais entrer dan* une «le ces maisons, lorsque j'aperçus une autre femme, une autre mère, assise sur le seuil d'une boutique fermée... Poussée comme j'étais parla foule qui se presse d'ordinaire sous les arcades, le coup d'oeil que je jetai sur elle fut rapide et distrait, mais il me suffit pour me donner un regret. Je sentis vaguement que cette femme était plus pauvre, plus malheureuse que celle à qui je ve-
nuis de donner. La dame que j'allais voir n'y était pas : je laissai ma carte au portier.
En sortant, mon regard tomba sur cette femme, et rencontra le sien où se lisait une agonie de souffrance que jamais œil humain ne m'avait exprimée ainsi. Elle ne demandait pas, et sa main fermée laissait pendre le long de ses genoux de petites bourses en fi.'et ; un grand schal brun la couvrait en entier, un mouchoir tordu autour de sa tête laissait échapper de longues mèches de cheveux noirs. L'enfant, roulé dans un coin du schal, y restait immobile, et ses cheveux blonds, ses joues creuses et pâles ressortant sur ce fond brun, fesaient de lui la plus touchante des créatures. Mon Dieu ! parmi toutes ces femmes effleurant de leurs robes ses petits pieds, n'était-il donc pas une mère?...
Toutes passèrent. Je n'avais plus de monnaie, je n'avais que des pièces de 5 francs, et, je l'avoue à ma honte, je calculai que je n'étais pas assez riche pour donner autant ; peut-être n'aurais-je pas hésité à les mettre dans l'achat d'un fichu ou d'un bonnet... Oh! je sentis alors confusément que je ne valais pas mieux que celles que je blâmais! Je jetai un second regard en m'éloignant de cette feigne, dont la voix seule ne demandait pas ! Son œil attaché sur moi me disait : Toi aussi tu t'éloignes : j'avais compté sur toi !
Je courus à la grille des Tuileries. Un gâteau et de la monnaie! dis-jeà une vieille marchande arrêtée-là ; puis une seconde pensée me fit reposer le gâteau que je tendais à ma fille ; je pris un petit pain de seigle. Tu n'as pas faim, mon Elisa, et l'enfant qui est là derrière nous n'a peut-être pas mangé d'aujourd'hui.
Ma fille prit le petit pain plus gaîment que si je lui avais donné pour elle la meilleure pâtisserie. Je revins sur mes pas, souffrant de la douleur que cette femme avait dû éprouver en me voyant m'arrêter devant des gâteaux, tandis qu'elle et son enfant avaient faim ; et, tout en écartant la foule allant et venant devant moi, je me disais : il y a dans les moindres actions du riche, tant de raillerie cruelle, tant d'opposition amère avec la vie du pauvre, que celui-ci en souffre à tout instant. Demande-t-il du pain 1 on lui répond : Je n'ai pas de monnaie, et à quelques pas de lui on achète un bouquet de violettes. Oh ! que si j'étais misérable au point d'être sans pain, et d'entendre mon enfant me dire; j'ai faim! oh! qu'au lieu d'une prière, je pour-
rais bien dire à la femme qui sous mes yeux s'achèterait des fleurs: Dieu vous fasse pauvre, madame.
Quand je ne vis plus que cinq personnes autour de moi, Je m'approchai de la mère et de l'enfant ; et, presque honteuse de ce que je fesais, je mis le pain sur les genoux du petit garçon, et quelques sous sur ceux de la mère. J'allais m'éloigner, quand, plus prompte que la pensée, cette femme colla sa bouche à ma main, et la couvre de baisers délirans!... Ce que j'éprouvai dans cet instant je ne le sais pas bien moi-même; le monde, qui empoisonne tout, vint troubler la plus pure joie qui puisse traverser une âme, le monde... Je sentis que je lui fesais spectable, je ne vis plus les larmes de cette mère, je n'entendis plus ces mots si doux. Que Dieu vous bénisse et vous rende heureuse. J'arrachai ma main, et toute troublée de cette scène inattendue, j'entraînai ma fille qui pleurait.
J'étais déjà au milieu du jardin des Tuileries; combattant avec moi-même et me reprochant d'avoir, pour céder à la crainte d'être ou blâmée ou approuvée par quelques pass.ins que je n'avais jamais vus, que je ne reverrais jamais, pu quitter cette femme, si différente des autres pauvres sans lui demander sa demeure. Sont-ce quelques pièces de monnaie, me disais-je, qui vent la sauver, elle et son enfant ? A cette joie d'un moment, vont succéder demain des pleurs et la faim ; et plus cette joie fut grande, plus elle prouve sa misère ! Je marchais toujours, ralentissant de plus en plus mon pas, parce qu'à chacun d'eux je me fesais de nouveaux reproches. Enfin, prenant tout à coup mon parti, et ne pouvant cesser de voir devant moi les yeux de cette femme si éloquens de reconnaissance, et le souris triste du petit enfant quand sa mère avait mis le pain dans sa main, je tournai rapidement sur moi-même, emportée par une volonté plus forte que celle qui m'avait éloignée, et, en quelques minutes, je fus de retour à la grille. Que vais-je lui dire,? Que va penser cette foule qui passe toujours ? Oh ! que ne fait-il nuit, ou que ne pleut-il par torrensî J'étais au supplice, et c'est à peine si la pitié l'emportait encore sur ceue fausse honte qui étouffe en nous tant de bons mouvemens, tant de vertus, dont tout jeunes nous avons le germe, mais que les usages et les préjugés flétrissent et refoulent en nous, à mesure que nous avançons dans la vie. Regarde donc, maman ! Et ma fille me montrait de la main les arcades: je re«
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gardai, et le spectacle qui s'offrit à moi anéantit tout autre idée ; le petit pain d'un sou, donné par la mère à l'enfant, avait été plus d'à moitié arraché à l'enfant par la mère: elle en avalait la dernière bouchée. Sa joie, en me revoyant, me fit presque peur: elle avait la bouche pleine, et riait. Où demeurez-vous? lui dis-je vite et à voix basse. — Rue de la Mortel lerie, No. 147. Et, comme je l'écrivais au crayon, elle ajouta, avec un accent déchirant : J'ai trois enfans î Fuis, avec un geste d'une énergie de désespoir que rien ne peut rendre, elle écarta son vieux schall, et je vis son sein à découvert ' — Elle n'avait qu'une jupe, la malheureuse, et à celte jupe des lambeaux de manches !
Non, jamais la misère, dans toute sa nudité et son affreuse vérité, ne s'était encore offerte à moi ; non, je ne la soupçonnais pas, avant d'avoir vu cette femme et ce sein palpitant .l'angoisse et de. faim, sur lequel se roulait un enfant !.... Elle était là, debout devant moi, retenant son fils sur un bras, tandis que de l'autre elle cherchait à ressaisir rua main; elle me bénis>ait avec une voix brisée, entraînante d'émotion ; elle avait dans tous ses traits, une agonie de souffrance et d'espoir, qui rendait sa figure encore jeune d'une expression telle, que je restai un instant comme fascinée par elle, cette mère, dont la douleur, si long-tems comprimée, se fesait jour à travers tout ce luxe passant et repassant autour d'elle; cet enfant tout petit, attaché à ses haillons, comme une fleur rampante à un mur en ruine ; ce pain d'un sou mangé à deux avec une rapidité délirante; cette bouche d'enfant dévorant machinalement, tandis que celle de la mère, effrayante de joie, semblait dire à tous ceux qui passaient: J'ai faim, je mange !... Oh ! c'était affreux ! je ne l'oublierai jamais !
Vous viendrez me voir, me cria-t-elle. en voyant que je fesais un mouvement pour m'éloigner, n'est-ce pas? rue de la Mortellerie, No. 147. . Vous demanderez le Polonais!
Ce mot m'arrêta. Le Polonais, repris je. Oui, le Polonais, Félix Elie, natif de Varsovie ; et sa figure brune et caractéristique avait pris une sorte de dignité ; son accentétranger me frappa alors, et je la quittai, si vivement émue de sa misère et de ce mot Varsovie qui, en passant par sa* bouche, avait acquis comme un degré de plus d'infortune, que ne songeant pas à rerenir mes 'armes, je baissai mon voile, et descendis l'allée des Fcuillans, sans voir ni les 17*
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femmes parées qui passaient, ni les hommes qui, la ba<Jine en jnain, fredonnaient des notes sans suite en les coudoyant. Je n'éiais plus à Paris.. .Varsovie, aux murs brisés par l'artillerie russe, aux maisons en cendres, aux femmes éplorées, Varsovie morte, un fusil en main, sans fléchir les genoux ! j'étais à Varsovie, et le bruit du canon, les cris des mourans, les fanfares d« deuil, car le deuil a sa gloire, tout cela vibrait à mon oreille... et j'arrivai chez moi, répétant ayec douleur: Polonais! polonais mourant de faim en France !
Le lendemain, j'étais sur la place de Grève, cherchant des yeux une rue dont le nom même, deux jours auparam'était inconnu.
Rue de misère et de chagrins, que l'on évite, et dont le nom dit assez ce qu'elle est. De la boue, des fenêtres étroites, des allées noires, de petits escaliers, et, sous ses pas, une nuée d'enfans en guenilles, mordant une pomme de terre ou une croûte de pain ; des boutiques sales et pauvres comme les malheureux qui viennent y acheter pour quelques sous de bois ou de beurre : voila ce qu'est la rue de la Mortellerie, où je ne rencontrai pas ce que le peuple a ppelle une dame. Je cherchais le No. 147, et je voyais de tous côtés, derrière et devant moi, s'avancer sur le seuil des portes, des femmes qui, le cou tendu et un enfant sur leurs bras, me regardaient et semblaient me dire : Que venezvous faire ici? Ce n'est pas là votre place ; vous n'y devez connaître personne, et la boue va tacher votre jolie robe : car nous n'avons pas de trottoirs, nous autres pauvres gens ; nous n'avons même pas assez d'air pour sécher nos puvés.
Arrivé au No. 147, je m'enfonçai dans une longue allée où je heurtai une femme et un petit enfant ; leurs yeux, mieux habitués que les miens à l'obscurité, me reconnurent. C'est vous, Madame! Mon Dieu ! que c'est bon à vous de ne m'avoir pas oubliée ! Et elle se mit à pleurer, ramassa l'enfant qui jouait dans ses jambes, et monta l'escalier. Je la suivis, elle entra dans une petite chambre dont elle avait cherché à déguiser la misère de son mieux. Cette chambre Tenait d'être balayée ; elle était sans poussière, et un unique fauteuil avait été frotté avec soin. Je compris qu'elle m'attendait, et je m'as>is sans le dégoût qu'on éprouve souvent chez les pauvres, qui allient à leur misère une saleté repoussante.
Sur une espèce de lit caché par un lambeau de couver, ture, était étendu un homme: il dormait. Une jeune fille travaillait près de la fenêtre, et un enfant de six à sept ans, assis à ses pieds, mordait avidement une croûte de pain.
La jeune fille se leva, et l'homme, réveillé en sursaut, fie précipita de son "grabat. C'est mon mari, Madame! c'est ma fille aînée, Madame ! puis voici mes deux petits... En ce moment mon fauteuil fut entouré; la mère était à mes genoux ; elle avait pris mes mains que cette fois je ne lui retirais pas, elle les couvrait de baisers et de pleurs. . Oh ! que je plains celui qui se refuse le seul bonheur que le tems n'enlève pas, la seule illusion loujours prête à se reproduire, la seule consolation que l'on puisse opposer, dans la douleur, à la douleur même ...faire du bien! ne dût-on trouver sur dix cœurs ingrats, qu'un cœur reconnaissant !
Mais voir des yeux secs et hagards se mouiller de pleurs, entendre une voix éteinte se ranimer pour nous bénir, contempler à ses genoux une mère, des en fans, et se dire : Ils
vont moins souffrir, et ce sera par moi ! et leurs prières,
leurs vœux, tout cela sera pour moi! oh! voila de ces joies pures et saintes qui, lorsque le cœur est malade et désenchanté de tout, ouvrent en lui une nouvelle source de sensations et d'espérances !....de ces joies que rien n'empoisonne, que rien ne vi< nt ternir! de ces joies qui vous rapprochent de Dieu, et vous font comprendre ce que la mission de l'homme sur la terre a de grand et de sacré!...
Quand ce premier moment d'émotion fut passé, nous causâmes. Vous êtes Polonais ! dis-je au mari. C'était un homme d'environ soixante ans, à taille haute et maigre; à figure longue et pâle ; il paraissait embarrassé de sa misère et presque abruti par elle. J'appris de lui que toute sa famille était à Varsovie; à mesure qu'il m'en parlait, l'amour de son noble pays relevait sa tête, et donnait à sa voix un degré d'assurance de plus. Oh ! madame, me disait-il, ne croyez pas que l'armée se soumette : c'est impossible. Elle tiendra bon jusqu'au dernier moment. J'ai fait la guerre, je sais ce que c'est : j'ai servi sous Kosciusko ; je lui ai parlé comme je vous parle, madame. Ah ! s'il
n'était pas mort! Et ses yeux ternes s'étaient animés!
On voyait que sa pensée l'avait ramené à des jours de gloire; mais le découragement se peignit de nouveau dans tous ses traits, et il reprit après un court moment de silence :
J'ai servi dix-sept ans, et me voila à présent sans ouvrage, sans pain, et bientôt sans asile ; car je dois mon terme, et l'on m'a déjà dit de chercher ailleurs. ...Sa tête retomba dans ses mains joinies, et il resta ainsi appuyé sur la vieille table près de laquelle j'étais assise.
Les deux petits enfans crièrent alors : Du pain ! — Mais vous en aviez tout à l'heure, leur dis-je. Ils restèrent immobiles, la bouche ouverte devant moi, sans oser eouffler Hélas! — Madame, dit la pauvre mère en pleurant, il leur en faut toujours, ils sont affamés ; et quand je n'en ai pas, ils tapent du pied, ils grimpent sur moi et ils crient: Il m'en faut, j'ai faim, j'en veux. ...Oui, Madame, voila comme ils font, murmura le père d'une voix sombre; et leur sœur aînée n'a pas plus de raison, elle pleure toute la journée ; il n'y a que ma femme et moi qui sachions rester un jour sans manger. — Ah ! Madame, reprit la mère; hier, quand je vous ai rencontrée, que le ciel soit béni ! Je n'avais encore rien mangé, car, depuis deux jours, nous vivions, tous les cinq, sur deux sous de pain. Aujourd'hui, je n'en ai acheté qu'un de cinq liards pour les petits. — Allez leur en acheter un autre, lui dis je.
Le mari se leva et y fut lentement. Il était faible et malade. — Quel état avez-vous? dis-je à la jeune fille. — Je suis la femme d'un brigadier du 22e, actuellement en Belgique, et je travaillais dans les chapeaux d'hommes; mais le maître du magasin où j'allais a renvoyé neuf ouvrières et n'en a gardé qu'une; la misère est partout Madame. — Pourquoi n êtes-vous pas avec votre mari? Elle cacha sa tête dans ses mains. Hélas ! Madame, me dit sa mère, la pauvre fille est restée ici par rapport à son petit enfant, qui était fort malade quand le régiment est parti pour la Belgique, et elle a tout mis en gage pour lui ; le pauvre innocent coûtait douze sous par jour, et cela ne l'a pas empêché de mourir ! C'est cela qu'elle pleure toujours, Madame ; c'était sa joie, son bijou : et de fait, il était joli comme le jour.
Je feuilletais, pendant ce tems, tous les papiers qu'elle avait étalés devant mo', son acte de mariage, celui de sa fille, les actes de naissance, puis enfin toutes les reconnaislances du Montde- Piété : )à se trouvaient les rideaux, les draps, les chemises, les tabliers ; là, était la seule redingote du pauvre père : il y avait des objets sur lesquels on n'avait donné que douze sous! Je feuilletais toujours, et
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mon cœur se serrait de plus en plus. Qu'est-ce que cela ? dis-je, en voyant sur l'une de ces reconnaissances, une robe de gros de Naples gris? Ah! Madame, c'est sa robe de noce : elle y tenait beaucoup, elle l'avait gagnée en fesant ses chapeaux ; mais son pauvre enfant est mort. Vous comprenez, Madame, (elle baissa la voix) qu'il n'y avait pas le dernier sou dans la maison pour lui avoir un bout de toile et une petite bière. Elle m'a donne sa robe, la chère petite, et je l'ai éié porter.. ..Ces mots firent jaillir des larmes de mes yeux. Oh ! ma fille, mon enfant, s'il fallait te perdre, et n'avoir ...Ma pensée même resta incomplète, tant elle fut déchirante.
Je voyais cette robe de noces vendue pour un linceul; je la voyais au Mont-de-Piété achetée par la grisette qui, souriant à l'idée d'aller avec elle danser le dimanche à la barrière, l'emportait en triomphe ; et je souffrais de l'idée qu'elle avait été profanée, et pour la racheter et la rendre à l'épouse, à la mère, j'aurais, je crois, donné toutes les miennes. Oh ! que l'histoire de ce que Ton voit au Montde-Piété serait à faire prendre en horreur et pitié quelquesuns des bienfaits d'une civilisation qui permet que les uns aient tout, et les autres rien.
Le vieux Polonais rentra, et posa son pain sur les genoux de sa femme, et devant moi, le reste de la pièce de trente sous que je lui avais donnée. Gardez, lui dis-je : ce sera pour du vin. — Du vin, Madame! Ah! nous ne connaissons pas cela. — Eh bien ! de la viande. — Pas plus, Madame ; on peut se passer de tout cela, et voila un an qu'il n'en est entré chez nous! — Ce sera plutôt pour du tabac, reprit la femme timidement, pour du tabac à fumer. — Du tabac ! répétai-je. Mais en se passe bien de tabac. — Oh! non, Madame. Mon mari serait, je crois, devenu fou dans ces derniers événemens de la Pologne, s'il n'avait pas fumé. Il se passait de pain pour avoir du tabac ; et s'il est malade à présent, c'est qu'il y a long-tems qu'il n'en a pas.
La fille aînée et les enfans mangeaient avidement.
Et vous? dis-je aux parens. — Oh ! nous, nous ne mangeons qu'une fois le jour: on s'habitue à cela; mais hier, nous avons fait, grâce à vous, la soupe. Ah ! Madame, si vous aviez vu la joie des petits ! — Kl vous la leur ferez encore aujourd'hui, dis-je, en attirant à moi le plus jeune, qui glissa entre mes mains comme une anguille, et fut se refiu
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gier derrière sa sœur. — Excusezle, Madame, dit le père; il ne sait pas la politesse, et il ne comprend pas comme son frère tout ce que vous faites pour nous : il n'a, voyez-vous^ que trois ans... Approche, Victor ; fais un salut à Madame. Allons ! avance donc? tu as bientôt sept ans, toi. L'enfant s'approchait à petits pas, remuant la tête comme ces petits magots- chinois que l'on rencontre souvent étalés sur les parapets des ponts ; je lui tendis la main, il y mit le bout de ses doigts, et fit un gros soupir. — Baise la main de la dame, lui dit sa mère ; c'est elle qui est cause que tu as eu hier de la soupe.
A ce doux souvenir la boucbe de l'enfant se fendit jusqu'aux oreilles ; mais il ne baisa pas ma main, et, retirant vite la sienne, il se blottit derrière mon fauteuil. Le père et la mère jetèrent sur lui un regard mécontent ; et pour empêcher qu'il ne fut grondé, je lui dis: Elle était bonne la soupe : n'est-ce pas, Victor? Eh bien ! mon pauvre enfant, lu en mangeras encore aujourd'hui. — Uh! non, pas deux jours de suite, madame, interrompit la mère : cela coûte trop, il faut du beurre, du bois... Mais ils auront pour deux sous de pommes de terre toutes cuites.
A ces mots les enfans, oubliant que j'étais là, sortirent do leur cachette, et firent, en poussant de grands cris, trois à quatre bonds bien bruyans; et la mère, m'oubliant aussi, les enleva dans ses bras et les couvrit de baisers tellement passionnés et joyeux que je fus au moment de m'écrier :
Heureux et riches habitans de la rue de Rivoli, venez, venez envier les joies du pauvre : car vous ne les connaîtrez jamais ; venez lire dans ces cœurs purs de vices et d'hypocrisie, parce que, n'étant blasés sur rien, ils aiment avec force et dévoûment ce qu'ils ont aimé une fois ; venez yoir comment leurs besoins réels font moins souffrir que vos besoins factices ; venez leur demander le secret de ces momens de joie et d'amour qui leur font oublier la faim et le froid; venez! vos enfans ne bondissent pas ainsi, et les baisers de leurs mères ne ressemblent pas à ceux-ci!
J'appris que le grabat que j'avais sous les yeux se séparait en deux, et qu'une paillasse mise à terre servait de lit à la jeune femme et à ses petits frères.
On m'ouvrit un placard : j'y vis quelques débris d'ustensiles de ménage, puis un paquet de guenilles, de lambeaux de jupes, de chemises... c'était affreux ! Et l'hiver, l'hiver bientôt ! Mon Dieu ; qui les nourrira, qui les chauffera, lea
malheureux?... Et les voila sautant et riant. Leur joie me navra le cœur, et pour la première fois de ma vie, je pleurai de n'être pas riche... Mais ils sont Polonais, répétai-je en descendant l'escalier au bruit de leurs bénédictions ; ils sont Polonais, et quand les débris de Varsovie reposent entre les mains des Kusses comme une victime trop grande, trop sublime pour n'être pas respectée même par eux ! La France qui eut pour elle tant de cris et de pleurs, aura du pain, des vêtemens, un asile pour un de ses enfans. Non, il ne sera pas dit qu'un ancien soldat de Kosciusko, dont la main s'est endurcie au maniement des armes, se pliera jusqu'à demander l'aumône à des Français. Non, il ne sera pas dit qu'il n'aura, cet hiver, pour reposer sa tête, que les marches d'une église ou le banc de pierre posé à la porte d'un de nos ministres.