SUR LA CONVERSATION
La conversation est la libre communication des idées. C'est un échange naturel que facilite la confiance. Trop d'art lui ôterait de la grâce en y mettant de la gêne ; cependant il est un art de diriger la conversation, de l'empêelier de se perdre en paroles oiseuses, de la porter vers des sujets intéressans, d'en réprimer les usurpateurs et de faire ressortir ceux qui se tiennent à l'écart. Il est un art de montrer les personnes et les choses sous les rapports les plus frappans, et de démêler le sujet le moins étranger à chacun pour en tirer quelque parti. J'ai vu plusieurs gens d'esprit qui se vantaient de n'avoir jamais trouvé de véritables bêtes ; j'en ai vu davantage qui convenaient en avoir trouvé beaucoup, et surtout des ennuyeux, ce qui est bien pis; car quelquefois l'esprit même ne peut guérir ceuxci de l'ennui qu'ils causent ni de l'ennui qu'ils sentent.
Ce qu'il faut surtout, pour rendre la conversation intéressante, c'est de s'y intéresser. L'intérêt qu'on prend, n'importe à quoi, se communique aussitôt : c'est comme une transmission électrique. Une surabondance de vie, qui se répand sur tout, donne à tout du charme, et l'esprit luimême n'est attachant que comme un des effets de cette chaleur interne qui cherche à se faire jour. Mais quand sa lumière y survit, ce qui n'est que trop commun, elle ne paraît plus qu'un froid phosphore qu'on voit luire avec indifférence, parce qu'il ne peut ni réchauffer ni conduire.
L'abondance que produit cette chaleur est donc la première qualité pour la conversation. 11 faut bien le reconnaître quand on se trouve tête-à-tête avec ces gens d'esprit qui ne parlent que par traits. Que de landes on trouve dans leur entretien ! ils attendent à placer un bon mot ou une épigramme, tels qu'un chasseur à l'affût ; ils ont l'esprit de la minute, et quelquefois n'ont pas celui de la demiheure. Comme ils attendent, il faut aussi les attendre, et d'ordinaire leur feu d'artifice est coupé par trop de ténèbres. J. J. Rousseau était précisément le contraire. Il avoue ingénument que la présence d'esprit de la repartie lui manquait, presque toujours, et que les trois quarts du tems il ne trouvait que sur l'escalier ce qu'il aurait dû dire dans la chambre. Mais aussi quelle force, quelle chaleur, quelle sensibilité dans ses écrits! quelle abondance de sentimens et d'idées ! Son éloquence est une lave entraînante, et son cœur se fait sentir à travers chacune de ses paroles. Sans
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doute sa conversation devait attacher. J. J. Rousseau parlait rarement, mais quand il parlait tout le monde savait se taire. Il est cependant des écrivains qui ont l'air d'enfermer leur esprit dans leur tiroir, et paraissent presque nuls pour la société. Mais cela tient souvent à la frivolité du monde, qui leur inspire ou leur témoigne de l'éloignement, se donne peu la peine de les faire parler, et trouve plus court de les juger que de les entendre.
En parlant de l'abondance, nous n'entendons pas celle des mots, mais celle des choses. Le bavardage où il n'y a rien est, comme certaines promenades, un mouvement sans but. Mais l'abondance des idées n'aurait pas encore toute sa valeur et ne produirait pas tout son effet, sans la suite qui les lie les unes aux autres, et une sorte d'ordonnance qui doit les disposer sans leur donner pourtant un air méthodique insupportable dans la société, car la conversation doit être comme un jardin anglais.
On rencontre aussi quelquefois des gens de beaucoup d'esprit qui font à eux seuls l'entreprise du discours. Ils parlent à merveille ; tout ce qu'ils disent est fort intéressant; mais le sujet est de leur choix, et ils ne vous permettent pas d'intercaler un seul mot. Ces gens-là savent parler, mais non causer. On sent qu'ils tuent la conversation, comme les accapareurs tuent le commerce. La discussion la transforme en une sorte d'escrime, ce qui la rend plus vive et souvent plus attachante, à moins de la faire dégénérer en dispute, métamorphose trop commune, qui change les fleurets en épées.
Le plus grand fléau de lu conversation, c'est la rêverie. Aussi quand on souffre de cœur ou d'esprit, n'est. on guère plus en état de causer que de lire. L'amour-propre fait naître une autre source de distractions, car souvent la crainte de perdre vos idées vous empêche d'entendre celles des autres, et d'y répondre avec justesse.
Après l'abondance et la suite, ce qui est le plus nécessaire dans la conversation, c'est la légèreté. Gardez-vous de peser sur chaque sujet; un salon n'est pas un lycée. Il faut même varier les genres, et vous nev"pouvez intéresser long-tems qu'en changeant de manière d'intéresser. Reposez de la discussion par des récits; entremêlez les réflexions et les anecdotes. Si on a conté une jolie histoire, à moins d'en avoir une plus jolie, ramenez aux pensées, aux bservations, et changez de genre dès que vous voyez ne
pouvoir plus être qu'inférieur dans celui où l'on vient de briller ; surtout observez des transitions douces. Que tout ce que vous dites ait l'air de se tenir, et que les choses paraissent y venir l'une de l'autre, et non du désir de les placer.
Si les esprits en général étaient moins superficiels et moins faibles, les conversations pourraient mieux instruire que les livres ; car elles restent mieux gravées dans la mémoire, parce qu'elles ont plus de vie ; mais la majorité n'y cherche que la dissipation, et ceux qui s'occupent ont besoin d'y trouver aussi un simple exercice qui les repose de leurs travaux.