DE LA GAIETE
La Gaieté est le don le plus heureux de la nature ; c'est la manière la plus agréable d'exister pour les autres et pour soi : elle tient lieu d'esprit dans la société et de compagnie dans la solitude. Elle est le premier charme de la jeunesse, et le seul charme de l'âge avancé. Elle est opposée à la tristesse comme la joie l'est au chagrin. La joie et le chagrin sont des situations; la tristesse et la gaieté sont des caractères; et c'est ainsi qu'il arrive à l'homme gai d'être accablé de chagrin. On trouve rarement la gaieté où n'est pas la santé. La véritable gaieté semble circuler dans les veines avec le sang et la vie. Elle a souvent pour compagnes l'innocence et la liberté. Celle qui n'est qu'extérieure est une fleur artificielle qui n'est faite que pour tromper les yeux. La gaieté doit présider aux plaisirs de la table ; mais il suffit souvent de l'appeler pour la faire fuir. On la promet partout ; on l'invite à tous les soupers ; et c'est ordinairement l'ennui qui vient. Le monde est plein de mauvais plaisans, de froids boufTuns, qui se croient gais, pareequ'ils font rire. Si j'avais à peindre en un s^ul mot la gaieté, la raison, la vertu et la volupté réunies, je les appellerais philosophie.
BATAILLE d'aCTIUM.
Comptant plus sur ses forces de terre que sur ses vaisseaux, Antoine aurait bien voulu éviter un engagement sur mer; mais Cléopatre, dont les charmes l'avaient subjugué, craignant que le moindre délai ne se terminât par une reconciliation entre les partis, vainquit son hésitation et le détermina à courir les chances d'une bataille navale.
Agrippa commande en chef la flotte d'Octave, qui s'est réservé le poste du danger. Antoine reste long-tems en bataille sans faire aucun mouvement ; on l'eût cru à l'ancre ; mais, le vent venant à fraîchir, il fait avancer son aile gauche. Octave feint de reculer pour l'attirer au large ; c'est alors que le combat s'engage.
On ne se heurte pas d'abord avec ce fracas ordinaire au commencement des batailles, parce que les vaisseaux d'Antoine, d'une construction pesante, ne peuvent suivre ceux d'Octave dans leur marche rapide ; et ces derniers, de leur côté, n'osent attaquer leurs adversaires ni à l'avant, dont l'airain qui les garnit les aurait brisés, ni à bâbord, ni à tribord, pareeque la solidité des bordages aurait rompu leur proue. Octave se borne à faire voltiger quatre de ses navires autour d'un des bâtimens d'Antoine, et donne l'ordre de combattre de près, mais d'éviter l'abordage.
Cependant Pubiicola, qui a vu qu'Agrippa étendait son front, dans l'intention d'envelopper Antoine, s'avance et force de rames pour s'opposer à cette manœuvre. De part et d'autre on se presse, on se bat avec acharnement ; les traits obscurcissent l'air, la rage est dans tous les cœurs, la mort exerce ses ravages sur les deux armées. Les légères embarcations d'Octave mettent la plus grande vélocité dans leur attaque et dans leur retraite ; les coups qu'elles portent sont surs, l'ennemi ne riposte que difficilement. On eût dit que c'étaient autant de foudres qui disparaissaient après avoir frappé. Tantôt elles quittent un vaisseau pour fondre sur un autre, sans lui permettre de se reconnaître ; tantôt, se glissant obliquement, elles font voler en éclats les rames et les gouvernails. D'autres, se réumVsanr, s'attachent au môme navire, qu'elles enlèvent avant que son équipage ait su de quel côté il devait se défendre. Les bâtimens d'Antoine, au contraire, lourdes masses qui ne se meuvent qu'avec une peine extrême, cherchent à approcher ceux d'Octave, et alors ils sont les plus forts; enfin l'on aurait pu comparer ces flottes, l'une à une vaste colonne
serrée d'infanterie, qui combat de pied ferme ; l'autre à un corps nombreux de cavalerie légère qui brusque ses charges, et met dans sa retraite de l'adresse et de l'habileté.
L'opiniâtreté de l'engagement rendait la victoire indécise, lorsque la faiblesse de Cléopatre changea tout-à-coup la face des affaires. Naturellement timide, quoiqu'à son heure dernière elle ait montré beaucoup de courage, ou peu accoutumée aux spectacles sanglans, la reine d'Egypte, du fond du golfe où elle s'était placée, comme dans l'endroit le moins exposé, pensait que si son amant succombait sa perte était certaine, fit appareiller les soixante vaisseaux qu'elle avait, et cingla vers Alexandrie.
Peu soigneux de sa gloire, et cédant à la honteuse passion qui le maîtrise, Antoine vole sur les traces de Cléopatre et déserte son armée, dont les chefs se font tuer plutôt que de se rendre, ou opposent aux troupes d'Octave la plus courageuse résistance. La fuite du général n'a point ébranlé la valeur des soldats; tous combattent intrépidement, et le rival d'Antoine, pour vaincre leur inflexible fermeté, est forcé de recourir à des moyens violens. L'ordre est donné de brûler la flotte d'Antoine; déjà des torches ardentes, des dards enflammés ont produit l'incendie ; les flammes dévorent les vaisseaux, et ceux qui les montent périssent par le feu ou par l'eau, ou, détestable effet des guerres civiles! sont impitoyablement massacrés par leurs concitoyens.
Après cette victoire, dont le prix fut l'empire de l'univers, Octave voulut poursuivre Antoine et Cléopatre, mais ils avaient sur lui trop d'avance pour qu'il pût les atteindre. La Grèce se soumit au vainqueur, dont l'autorité fut reconnue jusque dans Alexandrie; Antoine fit bien quelques efforts par terre et par mer, mais ce n'était plus que la lueur pâle et languissante d'un flambeau qui s'éteint. Trop faible pour se mettre au-dessus d'une pareille disgrâce et en porter noblement le poids, un poignard qu'il se plongea dans le sein lui parut préférable au malheur de traîner dans l'exil une misérable existence, exposé qu'il aurait été, à chaque heure, à tomber sous le fer des assassins, que le îout-puissant Octave n'aurait pas manqué d'envoyer à sa recherche.
La bataille navale d'Actium est un des plus mémorables
événemens que l'histoire ait consacrés dans ses fastes, et
Octave, pour en perpétuer le souvenir, fit bâtir Nicopolisà
l'entrée du golfe où le combat fut livré. Il y institua les
jeux Actiaques, qui se célébraient tous les cinq ans ; il rétablit, dans le voisinage du promontoire d'Actium, un vieux temple d'Apollon, et y consacra quelques débris des vaisseaux de la flotte d'Antoine. On frappa des médailles d'or, d'argent et de bronze à l'occasion de cette éclatante victoire, et, pour la troisième fois depuis sa fondation, Rome vit fermer le temple de Janus.
Contraste étrange ! une fois maître de l'autorité souveraine, Octave fit succéder aux calamités publiques, aux guerres, aux proscriptions injustes, aux massacres des meilleurs citoyens, la paix, la justice et l'abondance ; aussi a:t-on dit de lui qu'il ne devait jamais naître ou ne jamais mourir. Les glorieux titres d'Auguste et de Père de la Patrie remplacèrent le nom d'Octave, qui rappelait de trop douloureux souvenirs ; mais l'enthousiasme des Romains ne connut plus de bornes, lorsqu'on eut appris qu'il avait l'intention d'abdiquer le pouvoir absolu que le sénat le pria de garder. Ce n'était qu'un jeu de sa politique. Homme emporté, Syllamena violemment ses concitoyens a la liberté; tyran rusé, Auguste les conduisit doucement à la servitude. Pendant que la république, sous Sylla, reprenait des forces, tout le monde criait à la tyrannie ; et pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifiait, on ne parlait que de liberté.