LE BLANC ET LE NOIR
Tout le monde, dans la province du Candahar, connaît l'aventure du jeune Rustan. Il était fils unique d'un mirza du pays ; c'est comme qui dirait marquis parmi nous, ou baron chez les allemands. Le mirza son père avait un bien honnête. On devait marier le jeune Rustan à une demoiselle, ou mirzasse de sa sorte. Les deux familles le désiraient passionnément. 11 devait faire la consolation de ses parens, rendre sa femme heureuse et l'être avec elle.
Mais par malheur il avait vu la princesse de Cachemire à la foire de Cabul, qui est la foire la plus considérable du monde, et incomparablement plus fréquentée que celle de Bassora et d'Astracan ; et voici pourquoi le vieux prince de Cachemire était venu à la foire avec sa fille.
Il avait perdu les deux plus rares pièces de son trésor ; l'une était un diamant gros comme le pouce, sur lequel sa fille était gravée par un art que les Indiens possédaient alors, et qui s'est perdu depuis. L'autre était un javelot qui allait où l'on voulait ; ce qui n'est pas une chose bien extraordinaire parmi nous, mais qui Tétait à Cachemire.
Un faquier de son altesse lui vola ces deux bijoux ; il les porta à la princesse. Gardez soigneusement ces deux pièces, lui dit-il, votre destinée en dépend. Il partit alors, et on ne le revit plus. Le duc de Cachemire au désespoir résolut d'aller voir à la foire de Cabul, si de tous les marchands qui s'y rendent des quatre coins du monde, il n'y en aurait pas un qui eût son diamant et son arme. Il menait sa fille avec lui dans tous ses voyages. Elle porta son diamant bien enfermé dans sa ceinture ; mais pour le javelot qu'elle ne pouvait si bien cacher, elle l'avait enfermé soigneusement à Cachemire, dans son grand coffre de la Chine.
Rustan et elle se virent à Cabul ; ils s'aimèrent avec toute la bonne foi de leur âge, et toute la tendresse de leur pays. La princesse, pour gage de son amour, lui donna son diamant, et Rustan lui promit à son départ de l'aller voir secrètement à Cachemire.
Le jeune mirza avait deux favoris qui lui servaient de secrétaires, d'écuyers, de maîtres-d'hôtel et de valets de chambre. L'un s'appelait Topaze ; il était beau, bien fait, blanc comme une Circassienne, doux et serviable comme un Arménien, sage comme un Guèbre. L'autre se nommait Ebène ; c'était un nègre fort joli, plus empressé, plus industrieux que Topaze, et qui ne trouvait rien de difficile. Il leur communiqua le projet de son voyage. Topaze tâcha de l'en détourner avec le zèle circonspect d'un serviteur qui ne voulait pas lui déplaire ; il lui représenta tout ce qu'il hasardait. Comment laisser deux familles au désespoir? comment mettre le couteau dans le cœur desesparens? Il ébranla Rustan ; mais Ebène le raffermit et leva tous ses scrupules.
Le jeune homme manquait d'argent pour un si long voyage. Le sage Topaze ne lui en aurait pas fait prêter ; Ebène y pourvut. Il prit adroitement le diamant de son maître, en fit faire un faux tout semblable qu'il remit à sa place, et donna le véritable en gage à un Arménien pour quelques milliers de roupies.
Quand le marquis eut ses roupies, tout fut prêt pour le départ. On chargea un éléphant de son bagage ; on monta à cheval. Topaze dit à son maître : J'ai pris la liberté de vous faire des remontrances sur votre entreprise ; mais, après avoir remontré, il faut obéir ; je suis à vous, je vous aime, je vous suivrai jusqu'au bout du monde ; mais consul-
tons en chemin l'oracle qui est à deux parasanges d'ici. Rustan y consentit. L'oracle répondit : Si tu vas a l'Orient, tu seras à l'Occident. Rustan ne comprit rien à cette réponse. Topaze soutint qu'elle ne contenait rien de bon. Ebène, toujours complaisant, lui persuada qu'elle était très favorable.
Il y avait encore un autre oracle dans Cabul ; ils y allèrent. L'oracle de Cabul répondit en ces mots : Si tu possèdes, tu ne jwssédcras pas ; si tu es vainqueur, tu ne vaincras pas ; si tu es Rustan, tu ne le seras pas. Cet oracle parut encore plus inintelligible que l'autre. Prenez garde à vous, disait Topaze : Ne redoutez rien, disait Ebène ; et ce ministre, comme on peut le croire, avait toujours raison auprès de son maître, dont il encourageait la passion et l'espérance.
Au sortir de Cabul, on marcha par une grande forêt, on s'assit sur l'herbe pour manger, on laissa les chevaux paître. On se préparait à décharger l'éléphant qui portait le dîner et le service, lorsqu'on aperçût que Topaze et Ebène n'étaient plus avec la petite caravane. On les appelle ; la forêt retentit des noms d'Ebène et de Topaze. Les valets les cherchent de tous côtés, et remplissent la forêt de leurs cris ; ils reviennent sans avoir rien vu, sans qu'on leur ait répondu. Nous n'avons trouvé, dirent-ils à Rustan, qu'un vautour qui se battait avec un aigle, et qui lui ôtait toutes ses plumes. Le récit de ce combat piqua la curiosité de Rustan ; il alla à pied sur le lieu ; il n'aperçut ni vautour ni aigle, mais il vit son éléphant, encore tout chargé de son bagage, qui était 'assailli par un gros rhinocéros. L'un frappait, de sa corne, l'autre de sa trompe. Le rhinocéros lâcha prise à la vue de Rustan ; on ramena son éléphant, mais on ne trouva plus les chevaux. Il arrive d'étranges choses dans les forêts quand on voyage, s'écria Rustan. Les valets étaient consternés, et le maître au désespoir d'avoir perdu à la fois ses chevaux, son cher nègre, et le sage Topaze, pour lequel il avait toujours eu de l'amitié, quoiqu'il ne fût jamais de son avis.
L'espérance d'être bientôt aux pieds de la belle princesse de Cachemire, le consolait, quand il rencontra un grand âne rayé, à qui un rustre vigoureux et terrible donnait cent coups de bâton. Rien n'est si beau, ni si rare, ni si léger à la course que les ânes de cette espèce. Celui-ci répondait aux coups redoublés du vilain par des ruades qui au-
raient pu déraciner un chêne. Le jeune mirza prit, comme de raison, le parti de l'âne, qui était une créature charmante. Le rustre s'enfuit en disant à l'âne, tu me le payeras. L'âne remercia son libérateur en son langage, s'approcha, se laissa caresser et caressa. Rustan monte dessus après avoir dîné, et prend le chemin de Cachemire avec ses domestiques, qui suivent les uns à pieds, les autres montés sur l'éléphant.
A peine était-il sur son âne que cet animal tourne vers Cabul, au lieu de suivre la route de Cachemire. Son maître à beau tourner la bride, donner des saccades, serrer les genoux, appuyer des éperons, rendre la bride, tirer à lui, fouetter à droite et à gauche, l'animal opiniâtre courait toujours vers Cabul.
Rustan suait, se démenait, se désespérait, quand il rencontre un marchand de chameaux qui lui dit : Maître, vous avez là un âne bien malin qui vous mène où vous ne voulez pas aller ; si vous voulez me le céder, je vous donnerai quatre de mes chameaux à choisir. Rustan remercia la providence de lui avoir procuré un si bon marché. Topaze avait grand tort, dit-il, de me dire que mon voyage serait malheureux. Il monte sur le plus beau chameau, les trois autres suivent ; il rejoint sa caravane, et se voit dans le chemin de son bonheur.
A peine a-t-il marché quatre parasanges, qu'il est arrêté par un torrent profond, large et impétueux, qui roulait des rochers blanchis d'écume. Les deux rivages étaient des précipices affreux, qui éblouissaient la vue et glaçaient le courage ; nul moyen de passer, nul d'aller à droite ou à gauche. Je commence à craindre, dit Rustan, que Topaze n'ait eu raison de blâmer mon voyage, et moi grand tort de l'entreprendre ; encore s'il était ici, il me pourrait donner quelques bons avis. Si j'avais Ebène, il me consolerait, et il trouverait des expédiens ; mais tout me manque. Son embarras était augmenté par la consternation de sa troupe : la nuit était noire, on la passa à se lamenter. Enfin la fatigue et l'abattement endormirent l'amoureux voyageur. Il se réveille au point du jour, et voit un beau pont de marbre élevé sur le torrent d'une rive à l'autre.
Ce furent des exclamations, des cris d'étonnement et de joie. Est-il possible ? est-ce un songe ? quel prodige ! quel enchantement ! oserons-nous passer ? Toute la troupe se mettait à genoux, se relevait, allait au pont, baisait la terre, regardait le ciel, étendait les mains, posait le pied en trem-
blant, allait, revenait, était en extase ; et Rustan disait : Pour le coup, le ciel me favorise : Topaze ne savait ce qu'il disait ; les oracles étaient en ma faveur : Ebène avait raison ; mais pourquoi n'est-il pas ici ?
A peine la troupe fut-elle au-delà du torrent, que voila le pont qui s'abîme dans l'eau avec un fracas épouvantable. Tant mieux ! tant mieux ! s'écria Rustan ; Dieu soit loué, le ciel soit béni ! il ne veut pas que je retourne dans mon pays, où je n'aurais été qu'un simple gentilhomme ; il veut que j'épouse ce que j'aime. Je serai prince de Cachemire ; c'est ainsi qu'en possédant ma maîtresse je ne posséderai pas mon petit marquisat à Candahar. Je serai Rustan, et je ne le serai pas, puisque je deviendrai un grand prince. Voila une grande partie de l'oracle expliquée nettement en ma faveur, le reste s'expliquera de même : je suis trop heureux ; mais pourquoi Ebène n'est-il pas auprès de moi 1 je le regrette mille fois plus que Topaze.
Il avança encore quelques parasanges avec la plus grande allégresse ; mais sur la fin du jour une enceinte de montagnes, plus raides qu'une contrescarpe, et plus haute que n'aurait été la tour de Babel, si elle avait été achevée, barra entièrement la caravane saisie de crainte.
Tout le monde s'écria : Dieu veut que nous périssions ici ; il n'a brisé le pont que pour nous ôter tout espoir de retour ; il n'a élevé la montagne que pour nous priver de tout moyen d'avancer. O Rustan ! ô malheureux marquis! nous ne verrons jamais Cachemire, nous ne rentrerons jamais dans la terre de Candahar.
La plus, cuisante douleur, l'abattement le plus accablant succédaient dans l'àme de Rustan à la joie immodérée qu'il avait ressentie, aux espérances dont il s'était enivré. Il était bien loin d'interpréter les prophéties à son avantage. O ciel ! ô Dieu paternel! faut-il que j'aie perdu mon ami Topaze !
Comme il prononçait ces paroles en poussant de profonds soupirs, et en versant des larmes au milieu de ses suivans désespérés, voila la base de la montagne qui s'ouvre ; une longue galerie en voûte, éclairée de cent mille flambeaux, se présente aux yeux éblouis ; et Rustan de s'écrier, et ses gens de se jeter à genoux, et de tomber d'étonnement à la renverse, et de crier miracle ! et de dire : Rustan est le favori de Vitsnou, le bien-aimé de Brama ; il sera le maître du monde. Rustan le croyait, il était hors de lui, élevé au-
dessus de lui-même. Ah ! Ebène, mon cher Ebène ! ois êtes-vous ? que n'êtes-vous témoin de toutes ces merveilles! comment vous ai-je perdu? belle princesse de Cachemire, quand reverrai-je vos charmes ?
Il avance avec ses domestiques, son éléphant, ses chameaux, sous la voûte de la montagne, au bout de laquelle il entre dans une prairie émaillée de fleurs et bordée de ruisseaux : au bout de la prairie ce sont des allées d'arbres à perte de vue ; et au bout de ces allées, une rivière, le long de laquelle sont mille maisons de plaisance, avec des jardins délicieux. Il entend partout des concerts de voix et d'instrumens ; il voit des danses; il se hâte de passer un des ponts de la rivière ; il demande au premier homme qu'il rencontre quel est ce beau pays.
Celui auquel il s'adressait lui répondit : Vous êtes dans la province de Cachemire ; vous voyez les habitans dans la joie et dans les plaisirs ; nous célébrons les noces de notre belle princesse, qui va se marier avec le seigneur Barbabou à qui son père l'a promise ; que Dieu perpétue leur félicité ! A ces paroles Rustan tomba évanoui, et le seigneur cachemirien crut qu'il était sujet à l'épilepsie ; il le fit porter dans sa maison, où il fut long-tems sans connaissance. On alla chercher les deux plus habiles médecins du canton ; ils tâtèrent le pouls du malade qui, ayant repris un peu ses esprits, poussait des sanglots, roulait les yeux, et s'écriait de tems en tems: Topaze, Topaze, vous aviez bien raison.
L'un des deux médecins dit au seigneur cachemirien ; Je vois à son accent que c'est un jeune homme de Candahar, à qui l'air de ce pays ne vaut rien ; il faut le renvoyer chez lui ; je vois à ses yeux qu'il est devenu fou ; confiezle-moi, je le remenerai dans sa patrie, et je le guérirai. L'autre médecin assura qu'il n'était malade que de chagrin, qu'il fallait le mener aux noces de la princesse, et le faire danser. Pendant qu'ils consultaient, le malade reprit ses forces; les deux médecins furent congédiés, et Rustan demeura tête à tête avec son hôte.
Seigneur, lui dit-il, je vous demande pardon de m'être évanoui devant vous, je sais que cela n'est pas poli ; ' je vous supplie de vouloir bien accepter mon éléphant, en reconnaissance des bontés dont vous m'avez honoré. Iî lui conta ensuite toutes ses aventures, en se gardant bien de lui parler de l'objet de son voyage. Mais au nom de
Vitsnou et de Brama, lui dit-il, apprenez-moi quel est cet heureux Barbabou qui épouse la princesse de Cachemire, pourquoi son père l'a choisi pour gendre, et pourquoi la princesse l'a accepté pour son époux.
Seigneur, lui dit le Cachemirien, la princesse n'a point du tout accepté Barbabou : au contraire, elle est dans les pleurs, tandis que toute la province célèbre avec joie son mariage ; elle s'est enfermée dans la tour de son palais ; elle ne veut voir aucune des réjouissances qu'on fait pour elle. Rustan,en entendant ces paroles, se sentit renaître; l'éclat de ses couleurs, que la douleur avait flétries, reparut sur son visage. Dites-moi, je vous prie, continua-t-il, pourquoi le prince de Cachemire s'obstine à donner sa fille à un Barbabou dont elle ne veut pas.
Voici le fait, répondit le Cachemirien. Savez-vous que notre auguste prince avait perdu un gros diamant et un javelot qui lui tenaient fort au cœur? Ah ! je le sais très bien, dit Rustan. Apprenez donc, dit l'hôte, que notre prince, au désespoir de n'avoir point de nouvelles de ses deux bijoux, après les avoir fait long-tems chercher par toute la terre, a promis sa fille à quiconque lui rapporterait l'un ou l'autre. Il est venu un seigneur Barbabou qui ctait muni du diamant, et il épouse demain la princesse.
Rustan pâlit, bégaya un compliment, prit congé de son hôte, et courut sur son dromadaire à la ville capitale où se devait faire la cérémonie. ïl arrive au palais du prince, il dit qu'il a des choses importantes à lui communiquer ; il demande une audience, on lui répond que le prince est occupé des préparatifs de la noce : c'est pour cela même, dit-il, que je veux lui parler. Il presse tant qu'il est introduit. Monseigneur, dit-il, que Dieu couronne tous vos jours de gloire et de magnificence ! votre gendre est un fripon.
Comment un fripon? qu'osez-vous dire? est-ce ainsi qu'on parle à un duc de Cachemire du gendre qu'il a choisi ? Oui, un fripon, reprit Rustan ; et pour le prouver à votre altesse, c'est que voici votre diamant que je vous rapporte.
Le duc tout étonné confronta les deux diamans, et comme il ne s'y connaissait guère, il ne put dire quel était le véritable. Voila deux diamans, dit-il, et je n'ai qu'une fille ; me voila dans un étrange embarras. Il fit venir Barbabou, et lui demanda s'il ne l'avait point trompé. Barbabou jura qu'il avait acheté son diamant d'un Armé-
nien ; l'autre ne disait pas de qui il tenait le sien, mais il proposa un expédient : ce fut qu'il plût à son altesse de le faire combattre contre son rival. Ce n'est pas assez que votre gendre donne un diamant, disait-il, il faut qu'il donne des preuves de valeur : ne trouvez-vous pas bon que celui qui tuera l'autre, épouse la princesse? Très-bon, répondit le prince, ce sera un fort beau spectacle pour la cour; battez-vous vite tous deux ; le vainqueur prendra les armes du vaincu, selon l'usage de Cachemire, et il épousera ma fille.
Les prétendans descendent aussitôt dans la cour. Il y avait sur l'escalier une pie et un corbeau. Le corbeau criait, battez-vous, battez-vous ; la pie, ne vous battez pas. Cela fit rire le prince : les deux rivaux y prirent garde à peine : il commencent le combat ; tous les courtisans fesaient un cercle autour d'eux. La princesse, se tenant toujours renfermée dans sa tour, ne voulut point assister à ce spectacle ; elle était bien loin de se douter que son amant fût à Cachemire, et elle avait tant d'horreur pour Barbabou qu'elle ne voulait rien voir. Le combat se passa le mieux du monde ; Barbabou fut tué raide, et le peuple en fut charmé parce qu'il était laid, et que Rustan était fort joli : c'est presque toujours ce qui décide de la faveur publique.
Le vainqueur revêtit la cotte de mailles, l'écharpe et le casque du vaincu, et vint suivi de toute la cour, au son des fanfares, se présenter sous les fenêtres de sa maîtresse. Tout le monde criait : Belle princesse, venez voir votre beau mari qui a tué son vilain rival. Ses femmes répétaient ces paroles. La princesse mit par malheur la tête à la fenêtre, et, voyant l'armure d'un homme qu'elle abhorrait, elle courut en désespérée à son coffre de la Chine, et tira le javelot fatal qui alla percer son cher Rustan au défaut de la cuirasse ; il jeta un grand cri, et à ce cri la princesse crut reconnaître la voix de son malheureux amant.
Elle descend échevelée, la mort dans les yeux et dans le cœur. Rustan était déjà tombé tout sanglant dans les bras de son père. Elle le voit : ô moment. ! ô vue ! ô reconnaissance dont on ne peut exprimer ni la douleur, ni la tendresse, ni l'horreur ! Elle se jette sur lui, elle l'embrasse : Tu reçois, lui dit-elle, les premiers et les derniers baisers de ton amante et de ta meunière. Elle retire le
dard de sa plaie, l'enfonce dans son cœur, et meurt sur l'amant qu'elle adore. Le père épouvanté, éperdu, prêt à mourir comme elle, tâche en vain de la rappeler à la vie ; elle n'était plus. Il maudit ce dard fatal, le brise en morceaux, jette au loin ses deux diamans funestes ; et, tandis qu'on prépare les funérailles de sa fille, au lieu de son mariage, il fait transporter dans son palais Rustan ensanglanté, qui avait encore un reste de vie.
On le porte dans un lit. La première chose qu'il voit aux deux côtés de ce lit de mort, c'est Topaze et Ebène. Sa surprise lui rendit un peu de force. Ah ! cruels, dit-il, pourquoi m'avez- vous abandonné ? peut-être la princesse vivrait encore, si vous aviez été près du malheureux Rustan. Je ne vous ai pas abandonné un seul moment, dit Topaze. J'ai toujours été près de vous, dit Ebène.
Ah ! que dites-vous ? pourquoi insulter à mes derniers momens ? répondit Rustan d'une voix languissante. Vous pouvez m'en croire, dit Topaze ; vous savez que je n'approuvai jamais ce fatal voyage dont je prévoyais les horribles suites. C'est moi qui étais l'aigle qui a combattu contre le vautour, et qu'il a déplumé ; j'étais l'éléphant qui emportait le bagage, pour vous forcer à retourner dans votre patrie ; j'étais l'âne rayé qui vous ramenait malgré vous chez votre père : c'est moi qui ai égaré vos chevaux ; c'est moi qui ai formé le torrent qui vous empêchait de passer ; c'est moi qui ai élevé la montagne qui vous fermait un chemin si funeste ; j'étais le médecin qui vous conseillait l'air natal ; j'étais la pie qui vous criait de ne point combattre.
Et moi, dit Ebène, j'étais le vautour qui a déplumé l'aigle, le rhinocéros qui donnait cent coups de cornes à l'éléphant, le vilain qui battait l'âne rayé, le marchand qui vous donnait des chameaux pour courir à votre perte ; j'ai bâti le pont sur lequel vous avez passé ; j'ai creusé la caverne que vous avez traversée ; je suis le médecin qui vous encourageait à marcher, le corbeau qui vous criait de vous battre.
Hélas! souviens-toi des oracles, dit Topaze: Si tu vas dT Orient, tu seras dVOccident. Oui, dit Ebène, on ensevelit ici les morts le visage tourné à l'Occident : l'oracle était clair, que ne l'as-tu compris? Tu as possédé, et tu ne possédais pas ; car tu avais le diamant, mais il était faux, et tu n'en savais rien. Tu es vainqueur, et tu 21*
meurs ; tu es Rustan, et tu cesses de l'être : tout a été accompli.
Comme il parlait ainsi, quatre ailes blanches couvrirent le corps de Topaze, et quatre ailes noires celui d'Ebène. Que vois-je ? s'écria Rustan. Topaze et Ebène répondirent ensemble : Tu vois tes deux génies. Eh ! messieurs, leur dit le malheureux Rustan, de quoi vous mêliez-vous ? et pourquoi deux génies pour un pauvre homme ? C'est la loi, dit Topaze ; chaque homme a ses deux génies, c'est Platon qui l'a dit le premier, et d'autres l'ont répété ensuite ; tu vois que rien n'est plus véritable : moi qui te parle, je suis ton bon génie, et ma charge était de veiller auprès de toi jusqu'au dernier moment de ta vie ; je m'en suis fidèlement acquitté.
Mais, dit le mourant, si ton emploi était de me servir, je suis donc d'une nature fort supérieure à la tienne ; et puis, comment oses-tu dire que tu es mon bon génie, quand tu m'as laissé tromper dans tout ce que j'ai entrepris, et que tu me laisses mourir moi et ma maîtresse misérablement ? Hélas ! c'était ta destinée, dit Topaze. Et toi, Ebène, avec tes quatre ailes noires, tu es apparemment mon mauvais génie? Vous l'avez dit, répondit Ebène. Mais tu étais donc aussi le mauvais génie de ma princesse ? Non, elle avait le sien, et je l'ai parfaitement secondé.
Il se réveille en sursaut, tout en sueur, tout égaré ; il se tâte, il appelle, il crie, il sonne. Son valet de chambre Topaze accourt en bonnet de nuit, et tout en bâillant : Suis-je mort, suis-je en vie ? s'écria Rustan ; la belle princesse de Cachemire en réchappera-t-elle?... Monseigneur rêve-t-il ? répondit froidement Topaze.
Ah ! s'écriait Rustan, qu'est donc devenu ce barbare Ebène avec ses quatre ailes noires? c'est lui qui me fait mourir d'une mort si cruelle. — Monseigneur, je l'ai laissé là-haut qui ronfle ; voulez-vous qu'on le fasse descendre ? — Le scélérat ! il y a six mois entiers qu'il me persécute ; c'est lui qui me mena à cette fatale foire de Cabul ; c'est lui qui m'escamota le diamant que m'avait donné la princesse ; il est seul la cause de mon voyage, de la mort de ma princesse, et du coup de javelot dont je meurs à la fleur de mon âge.
Rassurez-vous, dit Topaze, vous n'avez jamais été à Cabul ; il n'y a point de princesse de Cachemire ; son père n'a jamais eu que deux garçons qui sont actuellement
au collège. Vous n'avez jamais eu de diamant, la princesse ne peut être morte, puisqu'elle n'est pas née ; et vous vous portez à merveille.
Comment, il n'est pas vrai que tu m'assistais à la mort dans le lit du prince de Cachemire ? Ne m'as-tu pas avoué que, pour me garantir de tant de malheurs, tu avais été aigle, éléphant, âne rayé, médecin et pie? — Monseigneur, vous avez rêvé tout cela : nos idées ne dépendent pas plus de nous dans le sommeil que dans la veille. Dieu a voulu que cette file d'idées vous ait passé par la tête, pour vous donner apparemment quelque instruction dont vous ferez votre profit.
Tu te moques de moi, reprit Rustan ; combien de tems ai-je dormi? — Monseigneur, vous n'avez encore dormi qu'une heure. — Eh bien ! maudit raisonneur, comment veux-tu qu'en une heure de tems j'aie été à la foire de Cabul il y a six mois, que j'en sois revenu, que j'aie fait le voyage de Cachemire, et que nous soyons morts, Barbabou, la princesse et moi? — Monseigneur, il n'y a rien de plus aisé et de plus ordinaire, et vous auriez pu réellement faire le tour du monde, et avoir beaucoup plus d'aventures en bien moins de tems.
LODOISKA.
Mon histoire offre un exemple effrayant des vicissitudes de la fortune. Il est ordinairement très-commode, mais quelquefois aussi très-dangereux, d'avoir un ancien nom à soutenir et de grands biens à conserver. Unique rejeton d'une famille illustre, dont l'origine se perd dans la nuit des tems, je devais occuper dans mon pays les premières charges de l'état, et je me vois condamné à languir à jamais, sous un ciel étranger, dans une oisive obscurité. Le nom des Lovzinski est honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr en moi ! Je sais que l'austère philosophie rejette ou méprise les titres vains et les richesses corruptrices ; peut-être me consolerais-je, si je n'avais perdu que cela; mais je pleure une épouse adorée, je cherche une fille chérie, et je ne reverrai jamais ma patrie ! Quel courage assez endurci pourrai-je opposer à de pareilles douleurs.
Mon père Lovzinski, encore plus distingué par ses vertus
que par son rang, jouissait à la cour de cette considération qui suit toujours la faveur du prince, et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il donnait à l'éducation de mes deux sœurs l'attention d'un père tendre ; il s'occupait surtout de la mienne, avec le zèle d'un vieux gentilhomme jaloux de l'honneur de sa maison, dont j'étais l'unique espoir, avec l'activité d'un bon citoyen qui ne désirait rien tant que de laisser à l'état un successeur digne de lui.
Je fesais mes exercices à Varsovie : là se distinguait entre nous, par les qualités les plus aimables, le jeune M. de p***. Aux charmes d'une figure à la fois douce et noble il joignait les agrémens d'un esprit heureusement cultivé ; l'adresse peu commune qu'il déployait dans nos jeux guerriers, la modestie plus rare avec laquelle il paraissait vouloir cacher son mérite à ses propres yeux, pour exalter le mérite moins recommandable de ses rivaux presque toujours vaincus ; l'urbanité de ses mœurs, la douceur de son caractère, fixaient l'attention, commandaient l'estime, et le rendaient cher à cette brillante jeunesse qui partageait nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la ressemblance des caractères et la sympathie des humeurs qui commencèrent ma liaison avec M. de P***, ce serait me louer beaucoup : quoiqu'il en soit, nous vécûmes bientôt tous deux dans une intime familiarité.
Qu'il est heureux, mais qu'il s'écoule rapidement, cet âge où l'on ignore, et l'ambition qui sacrifie tout aux idées de fortune et de gloire dont elle est possédée, et l'amour dont le pouvoir suprême absorbe et concentre toutes nos facultés sur un seul objet; cet âge des plaisirs innocens et de la crédulité confiante, où le cœur, novice encore, suit librement les impulsions de sa sensibilité naissante, et se donne sans partage à l'objet de ses affections désintéressées ! Alors l'amitié n'est pas un vain nom. Confident de tous les secrets de M. de P***, je n'entreprenais rien dont je ne l'instruisisse d'abord ; ses conseils réglaient ma conduite, les miens déterminaient ses résolutions, et par cette douce réciprocité, notre adolescence n'avait point de plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal où M. de P***, forcé par les ordres paternels de quitter Varsovie, me fit ses tendres adieux ! Nous nous promîmes de nous conserver, dans tous les tems, ce vif attachement qui avait fait le bonheur de notre adolescence ;
je jurai témérairement que les passions d'un autre âge ne T'altéreraient jamais. Quel vide immense laissa dans mon cœur l'absence de mon ami ! D'abord il me sembla que rien ne pouvait me dédommager de sa perte : la tendresse d'un père, les caresses de mes sœurs, ne me touchaient que faiblement. Je sentis qu'il ne me restait, pour chasser l'ennui, d'autre moyen que d'occuper mes loisirs de quelque travail utile : j'appris la langue française, déjà répandue dans toute l'Europe : je lus avec délices des ouvrages fameux, éternels monumens du génie, et j'admirai comment, dans un idiome aussi ingrat, avaient pu se distinguer à ce point tant de poètes célèbres, tant d'excellens écrivains, justement immortalisés. Je m'appliquai sérieusement à l'étude de la géométrie ; je me formai surtout à ce noble métier qui fait un héros aux dépens de cent mille malheureux, et que des hommes, moins humains que vaillans, ont appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années furent employées à ces études aussi difficiles qu'approfondies ; enfin elles m'occupèrent uniquement. M. de P***, qui m'écrivait souvent, ne recevait plus que des réponses courtes et rares ; notre correspondance languissait négligée, lorsque enfin l'amour acheva de me faire oublier l'amitié.
Mon père était depuis Iong-tems lié très-étroitement avec le comte Pulauski. Connu par l'austérité de ses mœurs rigides, fameux par l'inflexibilité de ses vertus vraiment républicaines, Pulauski, à la fois grand capitaine et brave soldat avait signalé, dans plus d'une rencontre, son bouillant courage et son patriotisme ardent. Nourri de la lecture des anciens, il avait puisé dans leur histoire les grandes leçons d'un noble désintéressement, d'une inébranlable constance, d'un dévouement absolu. Comme ces héros à qui Rome idolâtre et reconnaissante éleva des autels, Pulauski eût sacrifié tous ses biens à la prospérité de son pays, il eut versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense, il eût même immolé sa fille unique, sa chère Lodoïska.
Lodoïska ! qu'elle était belle ! que je l'aimai ! son nom chéri est toujours sur mes lèvres, son image adorée vit encore dans mon cœur.
Mon ami, dès que je l'eus vue, je ne vis plus qu'elle ; j'abandonnai mes études, l'amitié fut entièrement oubliée ; je consacrai tous mes momens à Lodoïska. Mon père et
le sien n'avaient pu long-tems ignorer mon amour ; ils ne m'en parlaient pas, ils l'approuvaient donc. Cette idée me parut assez fondée pour que je me livrasse sans inquiétude au doux penchant qui m'entraînait : je pris mes mesures de manière que je voyais presque tous les jours Lodoîska, ou chez elle, ou chez mes sœurs qu'elle aimait beaucoup ; deux années se passèrent ainsi.
Enfin Pulauski me tira un jour à l'écart, et me dit : Ton père et moi nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avait d'abord justifiées ; je t'ai vu long-tems employer ta jeunesse à des travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui. ..(il vit que j'allais l'interrompre, il m'en empêcha.) Que vas-tu me dire? crois-tu m'apprendre quelque chose que j'ignore? crois-tu que j'avais besoin d'être chaque jour témoin de tes transports, pour sentir combien ma Lodoîska mérite d'être aimée ? C'est parce que je sais aussi bien que toi ce que vaut ma fille, que tu ne l'obtiendras qu'en la méritant. Jeune homme, apprends qu'il ne suffit pas que des faiblesses soient légitimes pour être excusées ; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes au profit de sa patrie ; que l'amour, l'amour -même, ne serait, comme toutes les viles passions, que méprisable et dangereux, s'il n'offrait aux cœurs généreux un motif de plus qui les excite puissamment à l'honneur. Ecoute: notre monarque valétudinaire semble toucher à sa fin ; sa santé, chaque jour plus chancelante a réveillé l'ambition de nos voisins ; ils se préparent sans doute à semer parmi nous les divisions ; ils comptent, en forçant nos suffrages, nous donner un roi de leur choix. Des troupes étrangères ont osé se montrer sur les frontières de la Pologne : déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour réprimer leur insolente audace ; va te joindre à cette brave jeunesse ; va, et sur tout à la fin de la campagne, reviens, couvert du sang de nos ennemis, montrer à Pulauski un gendre digne de lui.
Je n'hésitai pas un moment ; mon père approuva mes résolutions ; mais il ne parut consentir qu'avec peine à mon départ précipité ; il me tint long-tems pressé contre son sein ; une tendre solicitude était peinte dans ces regards : il ne m'adressa que de tristes adieux; le trouble de son cœur passa dans le mien, nos pleurs se confondirent sur son visage vénérable. Pulauski, présent à cette scène touchante, nous reprocha stoïquement ce qu'il appellait
une faiblesse. Sèche tes pleurs, me dit-il, ou garde-les pour Lodoiska ; ce n'est qu'à de faibles amans qui se séparent pour six mois, qu'il convient d'en répandre. 11 instruisit sa ri lie en ma présence même, et de mon départ, et des motifs qui me déterminaient. Lodoiska pâlit, soupira, regarda son père en rougissant, et m'assura d'une voix tremblante, que ses vœux hâteraient mon retour, et que son bonheur était dans mes mains. Encouragé de cette sorte, quels dangers pouvais-je craindre? Je partis; mais dans le cours de cette campagne, il ne se passa rien qui mérite d'être rapporté ; les ennemis, aussi soigneux que nous d'éviter une action qui pût produire entre les deux nations une guerre ouverte, se contentèrent de nous fatiguer par des marches fréquentes : nous nous bornâmes à les suivre et à les observer ; ils nous rencontraient partout où le pays ouvert leur eût offert un accès facile. Aux approches de la mauvaise saison, ils parurent se retirer chez eux pour y prendre les quartiers d'hiver; et notre petite armée, presque toute composée de gentilshommes, se sépara. Je revenais à Varsovie, plein d'impatience et de joie ; je croyais que l'hymen et l'amour allaient me donner Lodoiska.... hélas ! je n'avais plus de père ! J'appris en entrant dans la capitale, que la veille même, Lovzinski était mort d'une apoplexie. Ainsi je n'eus pas même la douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre des pères ; je ne pus que me traîner sur sa tombe que j'arrosai de mes pleurs.
Ce n'est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde, ce n'est point par des larmes stériles qu'on honore la mémoire d'un père tel que le tien. La Pologne regrette en lui un héros-citoyen qui l'aurait utilement servie dans la circonstance critique à laquelle nous touchons. Epuisé par une maladie longue, notre monarque n'a pas quinze jours à vivre ; et du choix de son successeur dépendent le bonheur ou le malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton père te transmet, le plus beau sans doute est celui d'assister aux états où tu vas le représenter ; c'est là qu'il doit revivre en toi ; c'est là qu'il faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu'à braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une vertu commune ; mais ceux-là ne sont pas des hommes ordinaires, qui, conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille, et déployant une
activité pénétrante, découvrent les projets du puissant qui cabale, déconcertent les sourdes intrigues, affrontent les factions hardies ; qui toujours fermes, incorruptibles et justes, ne donnent leurs suffrages qu'à celui qu'ils en ont jugé le plus digne, ne considérant que le bien de leur pays que l'or et les promesses ne peuvent séduire, que les prières ne sauraient fléchir, que les menaces n'étonnent pas. Voila les vertus qui distinguaient ton père ; voila l'héritage vraiment précieux que tu dois t'empresser à recueillir. Le jour où nos états s'assemblent pour l'élection d'un roi, est l'époque certaine à laquelle se manifestent les prétentions de plusieurs citoyens, plus occupés de leur intérêt personnel, que jaloux de la prospérité de leur patrie, et les dessins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe ou le moment fatal approche qui va fixer à jamais les destins de mon pays menacé, ses ennemis conspirent sa ruine; ils ont préparé dans le silence une révolution qu'ils ne consommeront passant que mon bras pourra soutenir une épée. Veuille le Dieu protecteur de mon pays, lui épargner les horreurs d'une guerre civile ! Mais cette extrémité, quelque affreuse qu'elle soit, deviendra peut-être nécessaire ; je me flatte qu'au moins ce ne sera qu'une crise violente, après laquelle cet état régénéré reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts, Lovzinski ; les faibles intérêts de l'amour doiventftous disparaître devant des intérêts plus sacrés : je ne puis te donner ma fille dans ces momens de deuil où la patrie est en danger ; mais je te promets que les premiers jours de la paix seront marqués par ton hymen avec Lodoïska.
Pulauski ne parla pas en vain ; je sentis quels devoirs plus essentiels j'avais désormais à remplir; mais les soins importans dont je m'occupais n'offrirent à ma douleur que d'insufisantes distractions. Je l'avouerai sans rougir : la tristesse de mes sœurs, leur amitié compatissante, les caresses plus réservées, mais non moins douces, de mon amante, firent sur mon cœur ému plus d'impression que les conseils patriotiques de Pulauski. Je vis Lodoïska vivement touchée de ma perte irréparable, aussi affligée que moi des événemens cruels qui différaient notre union ; et mes chagrins, ainsi partagés, se trouvèrent sensiblement adoucis.
Cependant le roi mourut, et la diète fut convoquée. Le
jour même qu'elle devait s'ouvrir, à l'instant où j'allais m'y rendre, un inconnu se présente dans mon palais, et demande à me parler sans témoins. Dès que mes gens se sont retirés, il entre avec précipitation, se jette dans mes bras, et m'embrasse tendrement. C'était M. de P*** ; dix années écoulées depuis notre séparation ne l'avaient pas tellement changé, que je ne pusse le reconnaître ; je lui témoignai la surprise et la joie que me causait son retour inattendu. Vous serez bien plus étonné, me dit-il, quand vous en saurez la cause. J'arrive à l'instant, et vais me rendre à l'assemblée des états ; est-ce trop présumer de votre amitié, que de compter sur votre voix ? — Sur ma voix ! et pour qui ? — Pour moi, mon ami. 11 vit mon étonnement : Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacité ; il n'est pas tems de vous raconter quelle heureuse révolution s'est faite dans ma fortune, et me permet de nourrir de si hautes espérances ; qu'il vous suffise maintenant de savoir, que du moins mon ambition est justifiée par le plus grand nombre des suffrages, et qu'en vain deux faibles rivaux se préparent à me disputer la couronne à laquelle je prétends. — Lovzinski, poursuivit-il en m'embrassant encore, si vous n'étiez pas mon ami, si je vous estimais moins, peut-être m'efforcerais-je de vous éblouir par de grandes promesses; peut-être vous montrerais-je quelle faveur vous attend, que d'honorables distinctions vous sont réservées, quelle noble et vaste carrière va désormais vous être ouverte ; mais je n'ai pas besoin de vous séduire, et je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme moi, de» puis plusieurs années, notre Pologne affaiblie ne doit son salut qu'à la mésintelligence des trois puissances qui l'environnent, et le désir de s'enrichir de nos dépouilles peut réunir en un moment nos ennemis divisés. Empêchons, s'il se peut, ce triumvirat funeste, dont le démembrement de nos provinces deviendrait l'infaillible suite. Sans doute, en des tems plus heureux, nos ancêtres ont dû maintenir la liberté des élections ; il faut aujourd'hui céder à la nécessité qui nous presse. La Russie protégera nécessairement un roi qui sera son ouvrage : en recevant celui qu'elle a choisi, vous prévenez la triple alliance qui rendrait notre perte inévitable, et vous vous assurez un allié puissant que nous opposerons avec succès aux deux ennemis qui nous restent. Voila les raisons qui m'ont déterminé : je n'abandonne une partie de nos droits que pour
conserver nos droits les plus précieux ; je ne veux monter sur un trône chancelant que pour l'affermir par une saine politique ; je n'altère enfin la constitution de cet état que pour sauver l'état entier.
Nous nous rendîmes à la diète, j'y votai pour M. de P*** ; il obtint en effet le plus grand nombre des suffrages ; mais Pulauski, Zaremba et quelques autres, se déclarèrent pour le prince C**. On ne put rien décider dans le tumulte de cette première assemblée.
Quand nous en sortîmes, M. de P*** revint à moi ; il m'invita à le suivre dans le palais que des émissaires secrets lui avaient déjà préparé dans la capitale. Nous nous enfermâmes pendant plusieurs heures : alors se renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours durable ; alors j'instruisis M. de P*** de mes liaisons intimes avec Pulauski, et de mon amour pour Lodoïska. 11 répondit à ma confiance par une confiance plus grande ; il m'apprit quels événemens avaient préparé sa grandeur prochaine ; il m'expliqua ses desseins secrets, et je le quittai, convaincu qu'il était moins occupé du désir de s'élever, que de celui de rendre à la Pologne son antique prospérité.
Ainsi disposé, je volai chez mon futur beau-père, que je brûlais de ramener au parti de mon ami. Pulauski se promenait à grands pas dans l'appartement de sa fille, qui paraissait aussi agitée que lui. Le voila, dit-il à Lodoïska, dès qu'il me vit paraître ; le voila cet homme que j'estimais et que vous aimiez ! il nous sacrifie tous deux à son aveugle amitié. Je voulus répondre, il poursuivit : Vous avez été lié dès l'enfance avec M. de P*** ; une faction puissante le porte sur le trône, vous le saviez, vous saviez ses desseins ; ce matin à la diète, vous avez voté pour lui, vous m'avez trompé ; mais croyez-vous qu'on me trompe impunément? Je le priai de m'entendre ; ii se contraignit pour garder un silence farouche ; je lui appris comment M. de P***, que j'avais négligé depuis long-tems, m'avait surpris par son retour imprévu. Lodoïska paraissait charmée d'entendre ma justification. On ne m'abuse pas comme une femme crédule, me dit Pulauski ; mais n'importe, continuez. Je lui rendis comple du court entretien que j'avais eu avec M. de P*** avant de me rendre à l'assemblée des états. Et voila vos projets ! s'écria-t-il ; M. de P*** ne voit d'autre remède aux maux de ses concitoyens, que leur esclavage ! il le propose, un Lovzinski Tap-
prouve ! et l'on me méprise assez pour tenter de me faire entrer dans cet infâme complot ! moi ! je verrais sous le nom d'un Polonais, les Russes commander dans nos provinces ! les Russes ! répéta-t-il avec fureur, ils régneraient dans mon pays ! (Il vint à moi avec la plus grande impétuosité). Perfide ! tu trahis ta patrie ! sors de ce palais à l'instant, ou crains que je ne t'en fasse arracher.
Je l'avoue, un affront si cruel et si peu mérité me mit hors de moi-même : dans le premier transport de ma colère, je portai la main sur mon épée ; plus prompt que l'éclair, Pulauski tira la sienne. Sa fille, sa fille éperdue, se précipita sur moi : Lovzinski, qu'allez-vous faire ? Aux accens de sa voix si chère, je repris ma raison égarée ; mais je sentis qu'un seul instant venait de m'enlcver Lodoïska pour toujours. Elle m'avait quitté pour se jeter dans les hras de son père ; le cruel vit ma douleur amère et se plut à l'augmenter : Va, traître ! me dit-il, va ! tu la vois pour la dernière fois.
Je retournai chez moi désespéré ; les noms odieux que Pulauski m'avait prodigués revenaient sans cesse à ma pensée. Les intérêts de la Pologne et ceux de M. de P*** me paraissaient si étroitement liés, que je ne concevais pas comment je pouvais trahir mes concitoyens, en servant mon ami. Cependant il fallait l'abandonner ou renoncer à Lodoïska : que résoudre ? quel parti prendre ? Je passai la nuit toute entière dans cette incertitude ; et, quand le jour parut, j'allai chez Pulauski, sans savoir encore à quoi je pourrais me déterminer.
Un domestique resté seul dans le palais, me dit que son maître était parti au commencement de la nuit avec Lodoïska, après avoir congédié tous ses gens. Vous jugez de mon désespoir à cette nouvelle. Je demandai à ce domestique où Pulauski était allé. Je l'ignore absolument, me répondit-il ; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'hier au soir, vous sortiez à peine d'ici, quand nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement de sa fille. Encore effrayé de la scène terrible qui venait de se passer entre vous, j'osai m'approcher et prêter l'oreille. Lodoïska pleurait ; son père, furieux, l'accablait d'injures, lui donnait sa malédiction, et je l'entendis qui lui disait : Qui peut aimer un traître, peut l'être aussi ; ingrate, je vais vous conduire dans une maison sûre, où vous serez désormais à l'abri de la séduction.
Pouvais-je encore douter de mon malheur? J'appelai Boleslas, un de mes serviteurs les plus fidèles: je lui ordonnai de placer autour du palais de Pulauski, des espions vigilans, qui pussent me rendre compte de tout ce qui s'y serait passé ; de faire suivre Pulauski partout, s'il rentrait avant moi dans la capitale ; et, ne désespérant pas de le rencontrer encore dans ses terres les plus prochaines, je me mis moi-même à sa poursuite.
Je parcourus tous les domaines de Pulauski, je demandai Lodoïska à tous les voyageurs que je rencontrai ; ce fut inutilement. Après avoir perdu huit jours dans cette recherche pénible, je me décidai à retourner à Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une armée russe campée presque sous ses murs, sur les bords de la "Vistulc.
Il était nuit quand je rentrai dans la capitale ; les palais des grands étaient illuminés, un peuple immense remplissait les rues, j'entendis les chants d'allégresse, je vis le vin couler à grands flots dans les places publiques, tout m'annonça que la Pologne avait un roi.
Boleslas m'attendait avec impatience. Pulauski, me dit-il, est revenu seul dès le second jour ; il n'est sorti de chez lui que pour se rendre à la diète, où, malgré ses efl forts, l'ascendant de la Russie s'est manifesté chaque jour de plus en plus. Dans la dernière assemblée tenue ce matin, M. de P*** réunissait presque toutes les voix, il allait être élu ; Pulauski a prononcé le fatal veto: à l'instant vingt sabres ont été tirés. Le fier palatin de"**, que Pulauski avait peu ménagé dans l'assemblée précédente, s'est élancé le premier, et lui a porté sur la tête un coup terrible ; Zaremba et quelques autres ont volé à la défense de leur ami ; mais tous leurs efforts n'auraient pu le sauver, si M. de P*** lui-même ne s'était rangé parmi eux, en criant qu'il immolerait de sa main celui qui oserait approcher. Les assaillans se sont retirés; cependant Pulauski perdait son sang et ses forces, il s'est évanoui, on l'a emporté. Zaremba est sorti en jurant de le venger; restés maîtres des délibérations, les nombreux partisans de M. de P*** l'ont sur le champ proclamé roi. Pulauski rapporté dans son palais a bientôt repris connaissance. Les chirurgiens appelés pour voir sa blessure ont déclaré qu'elle n'était pas mortelle; alors, quoiqu'il ressentit de grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s'opposassent à son dessein,
il s'est fuit porter dans sa voiture. Il était à peine midi quand il est sorti de Varsovie, accompagné de Mazcppa et de quelques mécontens. On le suit, et sans doute on viendra sous peu de jours vous apprendre le lieu. qu'il aura choisi pour sa retraite.
On ne pouvait guère m'annoncer de plus mauvaises nouvelles. Mon ami était sur le trône ; mais ma réconciliation avec Pulauski paraissait désormais impossible, et vraisemblablement j'avais perdu Lodoïska pour toujours. Je connaissais assez son père pour craindre qu'il ne prit des résolutions extrêmes ; le présent m'effrayait ; je n'osai porter mes regards sur l'avenir, et mes chagrins m'accablèrent au point que je n'allai pas même féliciter le nouveau roi.
Celui de mes gens que Boleslas avait détaché à la poursuite de Pulauski, revint le quatrième jour ; il l'avait suivi jusqu'à quinze lieues de la capitale : là, Zaremba voyant toujours un inconnu à quelque distance de sa chaise de poste, avait conçu des soupçons. Un peu plus loin, quatre de ses gens cachés derrière une masure, avaient surpris mon courrier, et l'avaient conduit à Pulauski. Celui-ci, le pistolet à la main, l'avait forcé d'avouer à qui il appartenait : Je te renverrai à Lovzinski, lui avait-il dit ; annonce-lui de ma part qu'il n'échappera pas à ma juste vengeance. A ces mots on avait bandé les yeux à mon courrier ; il ne pouvait dire où on l'avait conduit et renfermé ; mais au bout de trois jours, on l'était venu chercher. On avait encore pris la précaution de lui bander les yeux, et de le promener pendant plusieurs heures ; epfin la voiture s'était arrêtée, on l'en avait fait descendre. A peine il mettait pied à terre, que ses gardes s'étaient éloignés au grand galop. Il avait détaché son bandeau, et s'était retrouvé précisément à l'endroit où d'abord on l'avait arrêté.
Ces nouvelles me donnèrent beaucoup d'inquiétudes ; les menaces de Pulauski m'effrayaient beaucoup moins pour moi que pour Lodoïska, qui restait en son pouvoir. Il pouvait, dans sa fureur, se porter contre elle aux dernières extrémités : je résolus de m'exposer à tout pour découvrir la retraite du père et la prison de la fille. Le lendemain j'instruisis mes soeurs de mon dessein, et je quittai la capitale ; le seul Boleslas m'accompagnait ; je me donnai partout pour son frère. Nous parcourûmes toute la Pologne. Je vis alors que l'événement ne justifiait que trop les craintes 22*
de Pulauski. Sous prétexte de faire prêter le serment de fidélité pour le nouveau roi, les Russes répandus dans nos provinces, commettaient mille exactions dans les villes, et désolaient les campagnes. A près avoir perdu trois mois en recherches vaines, désespéré de ne pouvoir trouver Lodolska, vivement touché des malheurs de notre patrie, pleurant à la fois sur elle et sur moi, j'allais retourner à Varsovie, pour apprendre moi-même au nouveau roi à quels excès des étrangers se portaient dans ses états, lorsqu'une rencontre qui semblait devoir être pour moi très-fâcheuse, me força de prendre un parti tout différent.
Les Turcs venaient de déclarer la guerre à la Russie, et les Tartares du Budziac et de la Crimée fesaient de fréquentes incursions dans la Volhynie, où je me trouvais alors. Quatre de ces brigands nous attaquèrent à la sortie d'un bois près d'Ostropol. J'avais très-imprudemment négligé de charger mes pistolets ; mais je me servis de mon sabre avec tant d'adresse et de bonheur, que bientôt deux d'entr'eux tombèrent grièvement blessés. Boleslas occupait le troisième ; le quatrième me combattait avec vigueur ; il me fit à la cuisse une légère blessure, et reçut en même tems un coup terrible qui le renversa de son cheval. Boleslas se vit en même tems débarrassé de son ennemi, qui, au bruit de la chute de son camarade, prit la fuite. Celui que j'avais renversé le dernier, me dit en mauvais polonais : Un aussi brave homme que toi doit être généreux ; je te demande la vie. Ami, au lieu de m'achever, secours-moi, crois-moi ; *iens m'aider à me relever ; bande ma plaie. Il demandait quartier d'un ton si noble et si nouveau, que je ne balançai pas. Je descendis de cheval : Boleslas et moi nous le relevâmes, nous bandâmes sa plaie. Tu fais bien, brave hommt, me disait le Tartare, tu fais bien. Comme il parlait, noas vîmes s'élever autour de nous un nuage de poussière : p\us de trois cents Tartares accouraient à nous ventre à terre. Ne crains rien, me dit celui que j'avais épargné, je suis le chef de cette troupe. Effectivement, d'un signe il arrêta ses soldats prêts à me massacrer. Il leur dit dans leur langue quelques mots que je ne compris pas ; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser passer Boleslas et moi. Brave homme, me dit encore le capitaine, n'avais-je pas raison de te dire que tu fesais bien ? tu m'as laissé la vie, je sauve la tienne : il est quelquefois bon d'épargner un ennemi, et même un voleur. Ecoute, mon
ami, en t'attaquant, j'ai fait mon métier, tu as fait ton devoir en m'étrillant bien ; je te pardonne, tu me pardonnes, embrassons-nous. 11 ajouta : Le jour commence à baisser, je ne te conseille pas de voyager dans ces cantons, cette nuit ; ces gens-là vont aller chacun à son poste, et je ne pourrais te repondre d'eux. Tu vois ce château sur la hauteur à droite ; il appartient, à un certain comte Dourlinski, à qui nous en voulons beaucoup, parce qu'il est fort riche: va lui demander un asile; dis-lui que tu as blessé Titsikan, que Titsikan te poursuit : il me connaît de nom ; je lui ai déjà fait passer quelques mauvaises journées. Au reste, compte que pendant que tu seras chez lui, sa maison sera respectée : garde-toi, surtout, d'en sortir avant trois jours, et d'y rester plus de huit ; adieu.
Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes congé de Titsikan et de sa compagnie. Les avis du Tartare étaient des ordres. Je dis à Boleslas : Gagnons promptement ce château qu'il nous à montré. Aussi bien je connais ce Dourlinski de nom : Pulauski m'a quelquefois parlé de lui. Il n'ignore peut-être pas où Pulauski s'est retiré ; H n'est pas impossible qu'avec un peu d'adresse nous le sachions de lui. Je dirai à tout hasard que c'est Pulauski qui nous envoie : cette recommandation vaudra bien celle de Titsikan. Toi, Boleslas, n'oublie pas que je suis ton frère, et ne me découvre pas.
Nous arrivâmes aux fossés du château : les gens de Dourlinski nous demandèrent qui nous étions. Je répondis que nous venions pour parier à leur maître, de la part de Pulauski ; que des brigands nous avaient attaqués et nous poursuivaient. Le pont-levis fut baissé, nous entrâmes. On nous dit que pour le moment nous ne pouvions parler à Dourlinski, mais que le lendemain sur les dix heures il pourrait nous donner audience. On nous demanda nos armes, que nous rendîmes sans difficulté. Boleslas visita ma blessure, les chairs étaient à peine entamées. On ne tarda pas à nous servir dans la cuisine un frugal repas ; nous fûmes conduits ensuite dans une chambre basse, où deux mauvais lits venaient d'être préparés: on nous y laissa sans lumière, et l'on nous y enferma.
Je ne pus fermer l'œil de la nuit. Titsikan ne m'avait fait qu'une légère blessure ; mais celle de mon cœur était si profonde! Au point du jour je m'impatientai dans ma prison: je vou s ouvrir les volets ; ils étaient fermés à
clef. Je les secoue vigoureusement, les ferrures sautent, je vois un fort beau parc. La "fenêtre était basse, je m'élance, et me voil dans les jardins de Dourlinski. Après m'y être promené quelques minutes, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre placé au pied d'une tour dont je considérai quelque tems l'architecture antique. Je restais là, plongé dans mes réflexions, lorsqu'une tuile tomba à mes pieds : je crus qu'elle s'était détachée de la couverture de ce vieux bâtiment ; et, pour éviter un accident pareil, j'allai me placer à l'autre bout du banc. Quelques instans après, une seconde tuile tomba à côté de moi. Le hasard me parut surprenant ; je me levai avec inquiétude, j'examinai la tour attentivement. J'aperçus à vingt-cinq ou trente pieds de hauteur, une étroite ouverture. Je ramassai les tuiles qu'on m'avait jetées : sur la première je déchiffrai ces mots tracés avec du plâtre : Lovzinski, c'est donc vous ! vous vivez ! et sur la seconde, ceux-ci : Délivrez-moi, sauvez Lodoïska !
Vous ne pouvez vous figurer combien de sentimens divers m'agitèrent à la fois. Mon étonnement, ma joie, ma douleur, mon embarras, ne sauraient s'exprimer. J'examinais la prison de Lodoïska ; je cherchais comment je pourrais l'en tirer. Elle m'envoya encore une tuile ; je lus : A minuit, apportez du papier, de l'encre et des plumes ; demain, une heure après le soleil levé, venez chercher une lettre. Eloignez-vous.
Je retournai à ma chambre. J'appelai Boleslas, qui m'aida à rentrer par la fenêtre ; nous raccommodâmes le volet de notre mieux. J'appris à mon serviteur fidèle la rencontre inespérée qui mettait fin à mes courses et redoublait mes inquiétudes. Comment pénétrer dans cette tour? comment nous procurer des armes? le moyen de tirer Lodoïska de sa prison? le moyen de l'enlever sous les yeux de Dourlinski, au milieu de ses gens, dans un château fortifié ? Et, en supposant que tant d'obstacles ne fussent pas insurmontables, pouvais-je tenter une entreprise aussi difficile, dans le court délai que Titsikan m'avait laissé ? ne m'avait-il pas recommandé de rester chez Dourlinski trois jours, et de n'y ^pas demeurer plus de huit? Sortir de ce château avant le troisième jour ou après le huitième, n'était-ce pas nous exposer aux attaques des Tartares ? tirer ma chère Lodoïska de sa prison pour la livrer à des
brigands ! être à jamais séparé d'elle par l'esclavage ou par la mort ! cela était horrible à penser !
Mais pourquoi était-elle dans une aussi affreuse prison? La lettre qu'elle m'avait promise m'en instruirait sans doute. Il fallait nous procurer du papier: je chargeai Boleslas de ce soin, et moi je me préparai à soutenir devant Dourlinski, le rôle délicat d'un émissaire de Pulauski.
It était grand jour quand on vint nous mettre en liberté : on nous dit que Dourlinski pouvait et voulait nous voir. Nous nous présentâmes avec assurance ; nous vîmes un homme de soixante ans à peu près, dont l'abord était brusque, et les manières repoussantes. Il nous demanda qui nous étions. Mon frère et moi, lui dis-je, appartenons au seigneur Pulauski : mon maître m'a chargé pour voua d'une commission secrète ; mon frère m'a accompagné pour un autre objet: je dois, pour m'expliquer être seul, je dois ne parler qu'à vous seul. Hé bien ! répondit Dourlinski, que ton frère s'en aille ; et >ous aussi, allez-vousen, dit-il à ses gens : quant à celui-ci ^iHïîontra celui qui était son confident) tu trouveras bon qu'il reste ; tu peux tout dire devant lui. — Pulauski m'envoie... — Je le vois bien, qu'il t'envoie! — Pour vous demander... — Quoi? (Je repris courage) pour vous demander des nouvelles de sa fille. — Des nouvelles de sa fille ? Pulauski t'a dit... — Oui, mon maître m'a dit que Lodoïska était ici. Je m'aperçus que Dourlinski pâlissait ; il regarda son confident, et me fixa long-tems en silence. Tu m'étonnes, reprit-il enfin : pour te confier un secret de cette importance, il faut que ton maître soit bien imprudent ! — Pas plus que vous, seigneur ; n'avez- vous pas aussi un confident? Les grands seraient bien à plaindre, s'ils ne pouvaient donner leur confiance à personne. Pulauski m'a chargé de vous dire, que Lovzinski avait déjà parcouru une grande partie de la Pologne, et que sans doute il visiterait vos cantons. S'il ose venir ici, me répondit-il aussitôt avec la plus grande vivacité, je lui garde un logement qu'il occupera longtems. Le connais-tu ce Lovzinski ? — Je l'ai vu souvent chez mon maître, à Varsovie. — On le dit bel homme? — Il est bien fait, et de ma taille à peu près. — Sa figure? — Est prévenante ; c'est un... — C'est un insolent ! interrompit-il avec colère ; si jamais il tombe en mes mains ! — Seigneur, on assure qu'il est brave. — Lui ! je parie qu'il ne sait que séduire des filles ! Si jamais il tombe en mes mains! (je me
contins). Il ajouta d'un ton plus calme : Il y a bien long, tems que Pulauski ne m'a écrit : où est-il à présent ? — Seigneur, j'ai des ordres précis de ne pas répondre à cette question-là : tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il a pour cacher sa retraite et pour n'écrire à personne, de grandes raisons qu'il viendra bientôt vous expliquer luimême.
Dourlinski parut très-étonné ; je crus même remarquer quelques signes de frayeur; il regarda son confident, qui semblait aussi embarrassé que lui. — Tu dis que Pulauski viendra bientôt?... — Oui, seigneur, sous quinzaine ?u plus tard. Il regarda encore son confident ; et puis affecta**! tout à coup autant de sang froid qu'il avait montré d'em- Ns, barras : Retourne à ton maître ; je suis fâché de n'avoir que de mauvaises nouvelles à lui donner ; tu lui diras que Lodoiska n'est plus ici. Je fus à mon tour fort surpris. Quoi ! seigneur, Lodoiska... — N'est plus ici, te dis-je. Pour obliger Pulauski que j'estime, je me suis chargé, quoiqu'avec répugnance, du soin de garder sa fille dans mon château ; personne, que moi et lui, (il me montra son confident) ne savait qu'elle y fût. Il y a environ un mois, nous allâmes comme à l'ordinaire lui porter des vivres pour sa journée ; il n'y avait plus personne dans son appartement. J'ignore comment elle a fait ; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle s'est échappée ; je n'ai pas entendu parler d'elle depuis : elle sera sans doute allée joindre son Lovzinski, à Varsovie, si pourtant les Tartares ne l'ont pas enlevée sur la route.
Mon étonnement devint extrême : comment concilier ce que j'avais vu dans le jardin, avec ce que Dourlinski me disait ? Il y avait là quelque mystère que j'étais bien impatient d'approfondir : cependant je me gardai bien de faire paraître le moindre doute. Seigneur, voila des nouvelles bien tristes pour mon maître. — Sans doute, mais ce n'est pas ma faute. — Seigneur, j'ai une grâce à vous demander.— Voyons. — Les Tartares dévastent les environs de votre château ; ils nous ont attaqués, nous leur avons échappé comme par miracle ; ne nous accorderez-vous pas, à mon frère et à moi, la permission de nous reposer ici seulement deux jours ? — Seulement deux jours ? j'y consens. Où les a-t-on logés? demanda-t-il à son confident. Au rez de chaussée, répondit celui-ci, dans une chambre basse... — Qui donne sur mes jardins ! interrompit Dourlin-
ski avec inquiétude. — Les volets ferment à clef, répondit l'autre. — N'importe, il faut les mettre ailleurs. Ces mots me firent trembler. Le confident répliqua : Cela n'est pas possible; mais.. .11 lui dit le reste à l'oreille. A la bonne heure, répondit le maître, et qu'on le fasse à l'instant ; et s'adressant à moi : Ton frère et toi, vous vous en irez après demain ; avant de partir, tu me parleras ; je te donnerai une lettre pour Pulauski.
J'allai rejoindre Boleslas dans la cuisine, où il déjeunait ; il me remit une petite bouteille pleine d'encre, plusieurs plumes, et quelques feuilles de papier qu'il s'était procurées sans peine. Je brûlais d'envie d'écrire à Lodoïska ; l'embarras était de trouver un lieu commode, où les curieux ne pussent m'inquiéter. On avait déjà prévenu Boleslas que nous ne rentrerions clans la chambre où nous avions passé la nuit, que pour y coucher. Je m'avisai d'un stratagème qui me réussit parfaitement. Les gens de Dourlinski buvaient avec mon prétendu frère; ils me proposèrent poliment de les aider aussi à vider quelques flacons. J'avalai de bonne grâce, et coup sur coup, plusieurs verres d'un fort mauvais vin : bientôt mes jambes chancelèrent, ma langue s'embarrassa, je fis à la troupe joyeuse cent contes aussi plaisans que déraisonnables ; en un mot, je jouai si bien l'ivresse, que Boleslas lui-même en fût la dupe. Il tremblait que, dans ce moment où je paraissais disposé à tout dire, mon secret ne m'échappât. Messieurs, dit-il aux buveurs étonnés, mon frère n'a pas la tête forte aujourd'hui ; c'est peut-être un efTet de sa blessure ; ne le fesons plus ni parler, ni boire, je crains que cela ne l'incommode, et même si vous vouliez m'obliger, vous m'aideriez à le porter sur son lit. Sur le sien ? non, cela ne se peut pas, répondit l'un d'eux ; mais je prêterai volontiers ma chambre. On me prit, on m'entraîna, on me monta dans un grenier, dont un lit, une table et une chaise formaient tout l'ameublement. On m'enferma dans ce taudis ; c'était là tout ce que je voulais. Dès que je fus seul, j'écrivis à Lodoïska une lettre de plusieurs pages. Je commençais par me justifier pleinement des crimes que Pulauski m'avait supposés; je lui racontai ensuite tout ce qui m'était arrivé depuis le moment de notre séparation, jusqu'à celui où j'avais été reçu chez Dourlinski ; je lui détaillais l'entretien que je venais d'avoir avec celui-ci ; je finissais par l'assurer de l'amour le plus
tendre et le plus respectueux ; je lui jurais que, dès qu'elle m'aurait donné sur son sort les eclaircissemens nécessaires je m'exposerais à tout pour finir son horrible esclavage.
Dès que ma lettre fut fermée, je me livrai à des réflexions qui me jetèrent dans une étrange perplexité. Etait-ce bien Lodoïska qui m'avait jeté ces tuiles dans le jardin ? Pulauski aurait-il eu l'injustice de punir sa fille d'un amour que lui-même avait approuvé ? Aurait-il eu l'inhumanité de la plonger dans une affreuse prison ? Et, quand même la haine qu'il m'avait jurée l'aurait aveuglé à ce point, comment Dourlinski avait-il pu se résoudre à servir ainsi sa vengeance? Mais d'un autre côté, depuis trois mois, je ne portais, pour me déguiser, que des habits grossiers ; les fatigues d'un long voyage et mes chagrins m'avaient beaucoup changé. Quelle autre qu'une amante aurait pu reconnaître Lovinski dans les jardins de Dourlinski ? N'avais-je pas vu d'ailleurs le nom de Lodoïska tracé sur la tuile? Dourlinski lui-même n'avouait-il pas que Lodoïska avait été chez lui prisonnière ? Il ajoutait, il est vrai, qu'elle s'était échappée ; mais cela était-il croyable ? Et pourquoi cette haine que Dourlinski m'avait vouée à moi, sans me connaître ? Pourquoi cet air d'inquiétude, quand on lui avait dit que les émissaires de Pulauski occupaient une chambre qui donnait sur le jardin? Pourquoi sur-tout cet> air d'effroi, quand je lui avais annoncé la prochaine arrivée de mon prétendu maître? Tout cela était bien fait pour me donner de terribles inquiétudes ; j'entrevoyais des choses affreuses, que je ne pouvais expliquer. Depuis deux heures, je me fesais sans cesse de nouvelles questions, auxquelles j'étais fort embarrassé de répondre, lorsqu'enfin Boleslas vint voir si son frère avait recouvré la raison. Je n'eus pas de peine à le convaincre que mon ivresse avait été feinte. Nous descendîmes dans la cuisine, où nous passâmes le reste de la journée. Quelle soirée ! Aucune de ma vie ne me parut si longue, pas même celles qui la suivirent.
Enfin l'on nous conduisit dans notre chambre, où l'on nous enferma comme la veille, sans nous laisser de lumière ; il fallut attendre encore près de deux heures avant que minuit sonnât. Au premier coup de la cloche, nous ouvrîmes doucement les volets et la fenêtre ; je me préparais à sauter dans le jardin ; mon embarras fut égal à mon désespoir -;uand je me vis retenu par des barreaux. Voila,
dis-je à Boleslas, ce que le maudit confident de Dourlinski lui disait à l'oreille: voila ce qu'approuvait le maître odieux, quand il répondit: A la bonne heure, et qu'on le fasse d l'instant; voila ce qu'ils ont exécuté dans la journée ; c'est pour cela que l'entrée de cette chambre nous a été interdite. Seigneur, ils ont travaillé en dehors, me répondit Boleslas, car ils n'ont pas aperçu que ce volet avait été forcé. Hé ! qu'ils l'aient vu ou non, m'écriai-je avec violence, que m'importe! Cette grille fatale renverse toutes mes espérances, elle assure l'esclavage de Lodoiska, elle assure ma mort.
Oui, sans doute, elle assure ta mort, me cria-t-on en ouvrant ma porte. Dourlinski, précédé de quelques hommes armés, et suivi de quelques autres qui portaient des flambeaux, Dourlinski entra le sabre à la main. Traître ! me dit-il, en me lançant des regards où sa fureur était peinte, j'ai tout entendu, je saurai qui tu es, tu me diras ton nom, ton prétendu frère le dira : tremble ! Je. suis ' de tous les ennemis de Lovzinski le plus implacable. Qu'on les fouille, dit il à ses gens. Ils se précipitèrent sur moi, j'étais sans armes, je fis une résistance inutile. Ils m'enlevèrent mes papiers et la lettre que j'avais préparée pour Lodoiska. Dourlinski donna, en la lisant, mille signes d'impatience ; il y était peu ménagé. Lovzinski, me ditil, avec une rage étouffée, je mérite déjà toute ta haine ; bientôt je la mériterai davantage ; en attendant, tu resteras avec ton digne confident, dans cette chambre que tu aimes. A ces mots il sortit ; on ferma la porte à double tour ; il posa une sentinelle en dehors, et une autre vis-àvis les fenêtres dans le jardin.
Vous vous figurez dans quel accablement nous restâmes plongés, Boleslas et moi. Mes malheurs étaient à leur comble ; ceux de Lodoiska m'affectaient bien plus vivement : l'infortunée, quelle devait être son inquiétude ! elle attendait Lovzinski, et Lovzinski l'abandonnait ! Mais non, Lodoiska me connaissait trop bien ; elle ne me soupçonnerait pas d'une aussi lâche perfidie. Lodoiska ! elle jugerait son amant d'après elle ; elle sentirait que Lovzinski partageait son sort, puisqu'il ne la secourait pas... hélas ! et la certitude de mon malheur augmenterait encore le sien !
Telles furent, dans le premier moment mes réflexions cruelles. On me laissa tout le tems d'en faire beaucoup
d'autres non moins tristes. Le lendemain, on nous passa par les barreaux de notre fenêtre les provisions pour notre journée. A la qualité des alimens qu'on nous fournissait, Boleslas jugea qu'on ne chercherait pas à nous rendre notre prison fort agréable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportait son sort plus courageusement ; il m'offrit ma part du maigre repas qu'il allait faire. Je ne voulais point manger ; il me pressait vainement ; l'existence était devenue pour moi un insupportable fardeau. Ah ! vivez, me dit-il enfin, en versant un torrent de larmes, vivez! Si ce n'est pas pour Boleslas, que ce soit pour Lodoïska. Ces mots firent sur moi la plus vive impression, ils ranimèrent mon courage, l'espérance rentra dans mon cœur, j'embrassai mon serviteur fidèle. O mon ami ! m'écriaije avec transport, ô mon véritable ami î je t'ai perdu, et tes maux me touchent plus que les miens ! Donne, Boleslas, donne, je vivrai pour Lodoïska, je vivrai pour toi : veuille le juste ciel me rendre bientôt ma fortune et mon rang ! Tu verras que ton maître n'est pas un ingrat. Nous nous embrassâmes encore. Ah ! si vous saviez comme le malheur rapproche les hommes! Comme il est doux, lorsqu'on souffre, d'entendre un autre infortuné vous adresser un mot de consolation !
Il y avait douze jours que nous gémissions dans cette pTison, lorsqu'on vint m'en tirer pour me conduire à Dourlinski. Boleslas voulut me suivre, on le repoussa durement ; cependant on me permit de lui parler un moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portais depuis plus de dix ans ; je dis à Boleslas : Cette bague me fut donnée par M. de P***, lorsque nous fesions ensemble nos exercices à Varsovie ; prends-la, mon ami, conserve-la à cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd'hui sa trahison en me fesant assassiner, s'il te permet ensuite de sortir de ce château, va trouver ton roi, montre-lui ce bijou, rappelle-lui notre ancienne amitié, raconte-lui mes malheurs; Boleslas, il te récompensera ; il fera secourir Lodoïska. Adieu, mon ami.
On me conduisit à l'appartement de Dourlinski ; dès que la porte s'entr'ouvrit, j'aperçus dans un fauteuil une femme évanouie: j'approchai, c'était Lodoïska! Dieu! que je la trouvai changée !... mais qu'elle était belle encore! Barbare ! dis-je à Dourlinski. A la voix de son amant, Lodoïska reprit ses sens. Ah ! mon cher Lovzinski, sais-tu
ce que l'infâme me propose ? Sais-tu à quel prix il m'offre ta liberté 1 Oui, s'écria Dourlinski furieux, oui, je le veux : te voila bien sûre qu'il est en mon pouvoir. Si dans trois jours je n'obtiens rien, dans trois jours il est mort. Je voulais me jeter aux genoux de Lodoïska, mes gardes m'en empêchèrent ; Je vous revois enfin, tous mes maux sont oubliés, Lodoïska ; la mort n'a plus rien qui m'épouvante ...Toi, lâche, songe que Pulauski vengera sa fille, songe que le roi vengera son ami. Qu'on l'emmène ! s'écria Dourlinski. Ah ! me dit Lodoïska, mon amour t'a perdu! Je voulais répondre : on m'entraîna, on me reconduisit dans ma prison. Boleslas me reçut avec des transports de joie inexprimables ; il m'avoua qu'il m'avait cru perdu ; je lui racontai comment ma mort n'était que différée. La scène dont je venais d'être témoin avait enfin confirmé tous mes soupçons ; il était clair que Pulauski ignorait les indignes traitemens que sa fille essuyait ; il était clair que Dourlinski, amoureux et jaloux, satisferait sa passion à quelque prix que ce fût.
Cependant, des trois jours que Dourlinski avait laissés à Lodoïska pour se déterminer, deux déjà s'étaient écoulés ; nous étions au milieu de la nuit qui précédait le troisième ; je ne pouvais dormir, et me promenais dans ma chambre à grands pas. Tout à coup j'entends crier aux armes : des hurlemens affreux s'élèvent de toutes parts autour du château ; il se fait un grand mouvement dans l'intérieur ; la sentinelle posée devant nos fenêtres, quitte son poste : Boleslas et moi nous distinguons la voix de Dourlinski ; il appelle, il encourage ses gens ; nous entendons distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blessés, les gémissemens des mourans. Le bruit, d'abord très-grand, semble diminuer ; il recommence ensuite, il se prolonge, il redouble, on crie victoire ! beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force. Tout à coup à ce vacarme affreux succède un silence effrayant : bientôt un bruissement sourd frappe nos oreilles, l'air sifîle avec violence, la nuit devient moins sombre, les arbres du jardin se colorent d'une teinte jaune et rougeâtre, nous volons à la fenêtre : les flammes dévoraient le château de Dourlinski ; elles gagnaient de tous côtés la chambre où nous étions, et, pour comble d'horreur, des cris perçans partaient de la tour où je savais que Lodoïska était enfermée.
Vous devez être pénétré de l'horreur de ma situation. Le feu, devenu plus violent, s'allait communiquer à la chambre où nous étions enfermés, et déjà les flammes battaient au pied de la tour de Lodoïska. Lodoïska poussait de longs gémissemens, auxquels je répondais par des cris de fureur. Boleslas parcourait notre prison comme un insensé ; il poussait d'affreux hurlemens, il essayait de briser la porte avec ses pieds et ses mains ; et moi, pendu à la fenêtre, je secouais avec rage les barreaux que je ne pouvais ébranler.
Tout à coup ceux qui étaient montés redescendent avec précipitation ; nous entendons ouvrir les portes, Dourlinski leur demande quartier ; les vainqueurs se précipitent dans le bâtiment enflammé ; attirés par nos cris, ils enfoncent notre porte à coups de hache. A leur costume, à leurs armes, je reconnais des Tartares ; leur chef arrive, je vois Titsikan. Ah, ah, dit-il, c'est mon brave homme ! Je me jette à ses genoux : Titsikan '.....Lodoïska !....une femme !....la plus belle des femmes !.... dans cette tour !.... elle y va brûler vive ! Le Tartare dit un mot à ses soldats, ils volent à la tour ; j'y vole .avec eux ; Boleslas les suit. On enfonce les portes; près d'un vieux pilier, nous découvrons un escalier tournant, rempli d'une épaisse fumée. Les Tartares épouvantés s'arrêtent ; je veux monter : Hélas ! qu'allez-vous faire? me dit Boleslas ; Vivre ou mourir avec Lodoïska ! m'écriai-je ; Vivre ou mourir avec mon maître ! répond mon généreux serviteur. Je m'élance : il s'élance après moi ! Au risque d'être suffoqués, nous montons à peu près quarante degrés. A la lueur des flammes, nous découvrons Lodoïska dans un coin de sa prison ; elle traînait faiblement sa voix mourante : Qui vient à moi ? dit-elle. C'est Lovzinski, c'est ton amant ! Sa joie lui rend des forces ; elle se relève et vole dans mes bras: nous l'emportons, nous descendons quelques degrés; mais une vapeur plus épaisse se répand dans l'escalier, et nous force de remonter précipitamment ; à l'instant même une partie de la tour s'écroule. Boleslas jette un cri terrible ; Lodoïska s'évanouit... ce qui devait nous perdre nous sauva. Le feu auparavant étouffé, se fait jour, il s'étend plus rapidement; mais la fumée se dissipe. Chargés de notre précieux fardeau, Boleslas et moi nous descendons promptement...Mon ami, je n'exagère pas, chaque marche tremblait sous nos pieds ! les murs étaient brûlans ! Enfin
nous arrivons à la porte de la tour ; Titsikan, tremblant pour nous, y était accouru : Braves gens ! dit-il, en nous voyant paraître. Je pose Lodoïska à ses pieds, et je tombe sans connaissance auprès d'elle.
Je restai près d'une heure dans cet état. On craignait pour ma vie; Boleslas pleurait. Je repris enfin mes esprits à la voix de Lodoïska, qui, revenue à elle, me nommait son libérateur. Tout était changé dans le château, la tour était entièrement tombée. Les Tartares avaient arrêté les progrès de l'incendie ; ils avaient abattu une partie du bâtiment pour sauver l'autre; ensuite on nous avait transportés dans un vaste salon, où Titsikan était lui-même avec quelques uns de ses soldats. Les autres, occupés à piller, apportaient à leur chef l'or, l'argent, les pierreries, la vaisselle, tous les effets précieux que les flammes avaient épargnés. Tout près de là, Dourlinski chargé de fers, regardait en gémissant ce monceau de richesses dont on allait le dépouiller. La rage, la terreur, le désespoir, tout ce qui déchire le cœur d'un scélérat puni, se lisait dans ses yeux égarés. Il frappait la terre avec fureur, portait à son front ses poings fermés ; et, vomissant d'horribles blasphèmes, il reprochait au ciel sa juste vengeance.
Cependant mon amante pressait ma main dans les siennes. Ilélas ! me dit-elle en sanglottant, tu m'as sauvé la vie, et la tienne est encore en danger ! et si nous échappons à la mort, l'esclavage nous attend ! — Non, non, Lodoïska, rassure toi ; Tiisikan n'est point mon ennemi, Titsikan finira nos malheurs. Sans doute, si je le puis, interrompit le Tartarc; tu parles bien, brave homme ! Oh! je vois que tu n'es pas mort, et j'en suis fort aise; tu dis et fais toujours de bonnes choses, toi ! Et tu as là, ajouta-t-il en montrant Boleslas, un ami qui te seconde bien. J'embrassai'Boleslas : oui, Titsikan, oui, j'ai un ami. Ce nom lui restera toujours! Le Tartare m'interrompit encore: Ah ça! dis-moi, vous étiez tous deux dans une chïimbre basse; elle était dans une tour, elle; pourquoi cela? Je parie, messieurs les drôles, que vous avez voulu souffler cette enfant à ce butor-là (en montrant Dourlinski); et vous aviez raison: il est vilain, et elle est jolie! Voyons, conte-moi cela. J'instruisis Titsikan de mon nom, de celui du père de Lodoïska, de ce qui m'était arrivé jusqu';ilors. C'est à Lodoïska, lui dis-je ensuite, à nous apprendre ce que l'in- 23*
fâme Dourlinski lui a fait souffrir depuis qu'elle est dans son château.
- Vous savez, dit aussitôt Lodoïska, que mon père me fit quitter Varsovie, le jour même que la diète fut ouverte. Il me conduisit d'abord dans les terres du palatin de ***, à vingt lieues seulement de la capitale, où il retourna pour assister aux états. Le jour que M. de P*** fut proclamé roi, Pulauski vint me prendre chez le palatin, et m'amena ici, croyant que j'y serais plus à l'abri de toutes les recherches. Il chargea Dourlinski de me garder avec soin : d'empêcher surtout que Lovzinski ne pût découvrir le lieu de ma retraite. Il me quitta pour aller, disait-il, rassembler, encourager les bons citoyens, défendre son pays, et punir des traîtres. Helas ! ces soins importans lui ont fait oublier sa fille. Je ne l'ai pas revu depuis.
Quelques jours après son départ, je commençai à m'apercevoir que les visites de Dourlinski devenaient plus fréquentes et plus longues; bientôt il ne quitta presque plus l'appartement qu'on m'avait donné pour prison. Il m'ôta, sous je ne sais quel prétexte, l'unique femme que mon père m'avait laissée pour me servir; et, pour que personne, disait-il, ne sût que j'étais chez lui, il m'apportait lui-même tout ce qui était nécessaire à ma subsistance, et passait ainsi les journées entières près de moi.
Vous ne savez pas, mon cher Lovzinski, combien je souffrais de la présence continuelle d'un homme qui m'était odieux, et dont je soupçonnais les infâmes desseins. Il osa me les expliquer un jour ; je l'assurai que ma haine serait toujours le prix de sa tendresse, et que son indigne conduite lui avait attiré mes profonds mépris. Il me répondit froidement qu'avec le tems je m'accoutumerais à le voir, à souffrir ses assiduités, et même à les désirer. Il ne changea rien à sa conduite ordinaire ; il entrait chez moi le matin, et n'en sortait que le soir. Séparée de tout ce que j'aimais, toujours gênée par mon tyran, je n'avais pas même la faible consolation de pouvoir me livrer tranquillement au souvenir de mon bonheur passé. Témoin de mes inquiétudes, Dourlinski se plaisait à les augmenter. Pulauski, me disait-il, commandait un corps de Polonais ; Lovzinski, trahissant sa patrie qu'il n'aimait pas, et une femme dont il se souciait peu, servait dans l'armée russe ; on ne doutait pas qu'il n'y eût bientôt un combat sanglant ; au reste, il était bien certain que désormais rien ne pourrait réconcilier
mon père avec Lovzinski. Quelques jours après, il vint m'annoncer que Pulauski avait attaqué pendant la nuit les Russes dans leur camp, et que, dans la mêlée, mon amant était tombé sous les coups de mon père. Le cruel me fit lire cet événement bien détaillé dans une espèce de papier public, que sans doute il avait fait imprimer exprès; d'ailleurs, à la barbare joie qu'il affectait, je crus la nouvelle trop véritable. Tyran impitoyable ! m'écriai.je, tu jouis de mes pleurs, de mon désespoir ; mais cesse de me persécuter, ou tu verras bientôt que la fille de Pulauski peut bien ellemême venger ses injures.
Un soir qu'il m'avait quittée plus tôt qu'à l'ordinaire, j'entendis vers le minuit ma porte s'ouvrir doucement. A la lueur d'une lampe que je laissais toujours allumée, je vis mon tyran s'avancer vers mon lit. Comme il n'y avait pas de crime dont je ne le jugeasse capable, j'avais prévu celui-là, et je m'étais bien promis de le prévenir. Je m'armai d'un couteau que j'avais eu la précaution de cacher sous mon oreiller ; j'accablai le scélérat des reproches qu'il méritait ; je lui jurai que s'il osait s'approcher, je le poignarderais'de mes rnains. Il recula de surprise et d'effroi ; Je suis las de n'essuyer que des mépris, me dit-il en sortant ; si je ne craignais d'être entendu, tu verrais ce que peut contre moi le bras d'une femme ; mais je sais un moyen sûr de vaincre ta fierté. Bientôt tu te croiras trop heureuse de pouvoir acheter ta grâce par les plus humbles soumissions. Il sortit : quelques momens après, son confident entra, le pistolet à la main ; je dois lui rendre justice, il pleurait en m'annonçant les ordres de son maître : Habillez-vous, madame, il faut me suivre ; c'est tout ce qu'il put me dire. Il me conduisit dans cette tour, où sans vous j'allais périr aujourd'hui ; il m'enferma dans cette horrible prison ; c'est là que j'ai langui pendant, plus d'un mois, sans feu, sans lumière, presque sans habits ; du pain et de l'eau pour ma nourriture; pour mon lit, une simple paillasse; voila l'état auquel fut réduite la fille unique d'un grand de Pologne ! Vous frémissez, brave étranger ; eh bien, croyez que je ne vous raconte qu'une partie de mes douleurs. Une chose du moins me rendait ma misère moins insupportable ; je ne voyais plus mon tyran. Tandis qu'il attendait tranquillement que je sollicitasse mon pardon, je passais les journées et les nuits entières à appeler mon père, à pleurer mon amant.... Lovzinski, de quel étonnement je fus saisie,
de quelle joie mon âme fut pénétrée, le jour que je te reconnus dans les jardins de Dourlinski !...
Titsikan écoutait avec attention l'histoire de nos malheurs, dont il paraissait vivement touché, lorsque sa garde avancée donna l'alarme. Il nous quitta brusquement pour courir au pont-levis. Nous entendions un grand tumulte": Lovzinski, Lodoïska, couple lâche et perfide, s'écria Dourlinski, qui ne pouvait contenir sa joie, vous avez cru pouvoir m'échapper. Tremblez ! vous allez retomber en mon pouvoir ; au bruit de mon malheur, les gentilshommes voisins se sont sans doute rassemblés, ils viennent me secourir.... Us ne pourront que te venger, scélérat ! interrompit Boleslas, en saisissant une barre de fer dont il allait l'assommer ; je le retins. Titsikan rentra aussitôt : Ce n'était qu'une fausse alarme ! nous dit-il, c'est une petite troupe que j'ai détachée hier, pour aller battre la campagne : elle avait ordre de me rejoindre ici, elle me ramène quelques prisonniers, tout est d'ailleurs tranquille, rien ne paraît dans les environs.
Tandis que Tisikan me parlait, on amenait devant lui les malheureux que leur mauvais sort avait livrés auHTartares. Nous en vînx's d'abord paraître cinq : Ils disent que celuilà leur a donné bien de la peine ; c'est pour cela qu'ils l'ont ainsi garrotté, nous dit Titsikan, en nous montrant le sixième. Dieu ! c'est mon père ! s'écria Lodoïska en courant à lui. Je me jetiai aux genoux de Pulauski. Tu es Pulauski, toi? continua le Tartare ; eh bien, la rencontre n'est pas malheureuse. Tiens, mon ami, il n'y a pas plus d'un quartd'heure que je te connais ; je sais que tu es fier et entêté ; mais n'importe, je t'estime ; tu as du cœur et de la tête, ta fille est belle et ne manque pas d'esprit ; Lovzinski est brave !... plus brave que moi, je crois. Tiens. ..Pulauski, immobile d'étonnement, écoutait à peine le Tartare, et frappé de l'étrange spectacle qui s'offrait à ses "yeux, il concevait d'horribles soupçons; il me repoussa avec horreur : malheureux ! tu as trahi ta patrie, une femme qui t'aimait, un homme qui se plaisait à te nommer son gendre ; il ne te manquait plus que de te lier avec des brigands !... Titsikan l'interrompit : Avec des brigands si tu veux. Mais des brigands sont quelquefois bons à quelque chose ; sans moi, dès demain peut-être, ta fille aurait été déshonorée. N'ayez pas peur, ajouta-t-il, en se tournant vers moi, je sais qu'il est fier, je ne me fâcherai pas.
Nous avions porté Pulauski dans un fauteuil : sa fille et moi, nous baignions de nos larmes ses mains enchaînées; il me repoussait toujours en m'accablant de reproches. Mais, que diable est-ce que tu lui contes donc, reprit Titsikan ; je te dis, moi, que Lovzinski est un brave homme, que je veux marier, et ton Dourlinski un coquin que je vais faire pendre. Je te répète que tu es tout seul plus entêté que nous trois ; mais écoute. moi, et finissons, car il faut que je m'en aille. Tu m'appartiens par le droit le plus incontestable, celui de l'épée. Hé bien, si tu me donnes ta parole de te réconcilier avec Lovzinski, et de lui donner ta fille, je te rends la liberté. — Qui sait braver la mort peut supporter l'esclavage; ma fille ne sera jamais la femme d'un traître. — Aimes-tu mieux qu'elle soit la maîtresse d'un Tartare ? Si tu ne me promets pas de la marier sous huit jours à ce brave homme, je l'épouse ce soir, moi ! quand je serai las de toi et d'elle, je vous vendrai aux Turcs ; la fille est assez belle pour entrer au sérail d'un bâcha : toi, tu feras la cuisine de quelque janissaire. — Ma vie est dans tes mains, fais-en ce qu'il te plaira. Si Pulauski tombe sous les coups d'un Tartare, on le plaindra, on se dira qu'il méritait une autre fin; mais, si je pouvais consentir.. ..Non, j'aime mieux mourir. — Hé, je ne veux pas que tu meures, moi ! Je veux que Lovzinski épouse Lodoiska. Hé ! nom d'un sabre ! est-ce à mon prisonnier à me faire la loi ! quel chien d'homme ! s'il n'était qu'entêté ; mais c'est qu'il raisonne mal !
Je voyais la colère briller dans les yeux du Tartare ; je le fis souvenir qu'il m'avait promis de ne pas s'emporter. Sans doute ! mais cet homme-là lasserait la patience d'un favori du prophète ! Je ne suis qu'un voleur moi, Pulauski, je te le répète ; je veux que Lovzinski épouse ta fille. Nom d'un sabre ! il l'a bien gagnée ; sans lui elle était brûlée ce soir. — Comment ? — Hé ! oui ; regarde ces décombres : il y avait là une tour, cette tour était en feu, personne n'osait y monter ; il y avait été avec Boleslas, lui ! Ils ont sauvé ta fille. — Ma fille était dans cette tour? — Oui, elle y était ; ce
coquin l'y avait mise ; ce coquin voulait Allons,
vous autres, contez-lui tout cela, et dépêchez- vous, qu'il se décide : j'ai affaire ailleurs ; je ne veux pas que vos quartuaires* me surprennent ici. En plaine, c'est autre chose, je me moque d'eux.
* Quartuairea. C'est le nom qu'on" donne à des cavaliers établis pour veiller à la sûreté des frontières de la Podolie et de la Volbynle, contre les Tartarea.
Tandis que Titsikan fesait charger sur de petits chariots, couverts le butin considérable qu'il avait fait, Lodoïska instruisait son père des forfaits de Dourlinski, et mêlait si adroitement le récit de notre tendresse à l'histoire de ses malheurs, que la nature et la reconnaissance se firent entendre en même lems au cœur de Pulauski. Vivement touché des infortunes de sa fille, sensible au service important que je venais de lui rendre, il embrassait Lodoïska ; et, me regardant sans colère, il semblait attendre impatiemment que j'achevasse de le déterminer. O ! Pulauski, lui dis-je, ô toi, que le ciel m'avait laissé pour me consoler de la perte du meilleur des pères ! ô toi, pour qui j'avais autant d'amitié que de respect, pourquoi as-tu condamné tes enfans sans les entendre ? Pourquoi as-tu soupçonné de la plus horrible trahison, un homme qui adorait ta fille ? Quand mes vœux portaient sur le trône celui qui l'occupe maintenant, Pulauski, je le jure par celle que j'aime, je croyais faire le bien de mon pays. Les malheurs que ma jeunesse ne voyait pas, ton expérience lésa prévus; mais, parce que j'ai manqué de prudence, dois-tu m'accuser de perfidie? Peux-tu me reprocher d'avoir estimé mon ami? Peux-tu me faire un crime de l'estimer encore ? Depuis trois mois, j'ai vu comme toi les maux de ma patrie, comme toi j'en ai gémi : mais je suis sûr que le roi les ignore ; j'irai l'en instruire à Varsovie... Pulauski m'interrompit : Ce n'est pas là qu'il faut aller. Tu dis que M. de P*** n'est pas instruit des malheurs de son pays; je le veux croire: mais qu'il les sache ou qu'il les ignore, peu nous importe aujourd'hui. Des étrangers insolens, cantonnés dans nos provinces, s'efforceront de s'y maintenir, même contre le roi qu'ils ont élu. Ce n'est pas un monarque impuissant ou mal intentionné qui chassera les Russes de mon pays. Lovzinski, n'espérons plus qu'en nous-mêmes; vengeons la patrie, ou mourons pour elle. J'ai rassemblé dans le palatinat de Lublin quatre cents gentilshommes, qui n'attendent que le retour de leur général pour marcher contre les Russes; suis-moi, viens dans mon camp.. .A cette condition, je suis libre, et ma fille est à toi. — Pulauski, je suis prêt ; je jure de suivre ta fortune et de partager tes dangers. Et ne crois pas que Lodoïska seule m'arrache ces sermens ! Je chéris ma patrie autant que j'adore ta fille ; je jure par elle, et devant toi, que les ennemis de l'Etat ont toujours été et ne cesseront jamais d'être les miens:
je jure que je verserai jusqu'à la dernière goutte de mon sang, pour chasser de la Pologne des étrangers qui y régnent sous le nom de mon roi ! — Embrasse-moi, Lovzinski, je te reconnais ; je reconnais mon gendre. Allons mes enfans, tous nos malheurs sont finis.
Pulauski me disait d'unir mes mains à celles de Lodoïska ; nous embrassions notre père, quand Titsikan rentra. Bon ! bon ! s'écria-t-il, c'est cela : voila ce que je voulais ; j'aime les mariages, moi ! allons, papa, je vais te faire délier. Nom d'un sabre ! poursuivit le Tartare, tandis que lea soldats coupaient les cordes dont Pulauski était garroté, je fais là une belle action, quand j'y pense ! mais aussi elle me coûte bien de l'argent. Deux grands de Pologne ! une belle fille ! cela m'aurait payé une grosse rançon. — Titsikan, qu'à cela ne tienne, interrompit Pulauski. — Hé, non, non, répliqua le Tartare ; c'est une simple réflexion, une de ces idées dont un voleur n'est pas le maître !...Mea braves gens, je ne veux rien de vous.. ..11 y a plus : voua ne vous en irez pas à pied, j'ai de bons chevaux à votre service. Et pour cette enfant, si vous le voulez, je voua donnerai un brancard sur lequel on m'a promené pendant dix à douze jours. Ce garçon là m'avait si bien étrillé, que je ne pouvais plus me tenir à cheval. ..Il est mauvais, le brancard, grossièrement fait avec des branches d'arbres ; mais je n'ai que cela, ou un petit chariot couvert à voua offrir : vous choisirez.
Cependant Dourlinski n'avait pas encore osé dire un seul mot, et baissait les yeux d'un air consterné. Indigne ami, lui dit Pulauski, tu as pu abuser à ce point de ma confiance ! Tu n'as pas craint de t'exposer à mon ressentiment ! Quel démon t'aveuglait ? L'amour, répondit Dourlinski, un amour forcené. Tu ne sais donc pas à quels excès les passions peuvent porter un homme né violent et jaloux ; que cet exemple effrayant t'apprenne au moins qu'une fille aussi charmante, aussi belle que la tienne, est un rare trésor, dont on ne doit confier la garde à personne. Pulauski, j'ai mérité ta haine, et pourtant tu me dois quelque pitié. Je me suis rendu bien coupable ; mais tu me vois cruellement puni. Je perds en un seul jour mon rang, mes richesses, mon honneur, ma liberté; je perds plus que tout cela, je perds ta fille ! O vous, Lodoïska ! vous que j'ai tant outragée, daignerez-vous oublier mes persécutions, vos dangers, vos douleurs ? Daignerez-
vous m'accorder un généreux pardon? Ah! s'il n'est pas de forfaits qu'un vrai repentir ne puisse expier, Lodoïska, je ne suis plus criminel ; je voudrais pouvoir, au prix de tout mon sang, racheter les pleurs que vous avez versés. Dourlinski, dans l'horrible esclavage auquel il va être réduit, n'emportera-t-il pas le souvenir consolant de vous avoir entendu lui dire qu'il ne vous est pas odieux ! Fille trop aimable, et jusqu'à présent trop malheureuse, quelque grands que soient mes torts envers vous, je puis encore les réparer d'un seul mot. Venez, approchez-vous, j'ai un secret important à vous révéler.
Lodoïska s'approcha sans défiance. Soudain je vis un poignard briller dans les mains de Dourlinski. Je me précipitai sur lui... il était trop tard, je ne pus parer que le second coup ; déjà mon amante, frappée au-dessous de la mamelle gauche, était tombée aux pieds de Titsikan. Pulauski furieux voulait venger sa fille. Non, non, s'écria le Tartare, tu donnerais à ce scélérat une mort trop douce. Hé bien, me dit l'infâme assassin, en contemplant sa victime avec une cruelle joie, Lovzinski, tu paraissais si pressé de t'unir à Lodoïska? Que ne la suis-tu? Va, mon heureux rival ; va joindre ton amante au tombeau. Qu'on prépare mon supplice, il me paraîtra doux : je te laisse livré à des tourmens non moins cruels et plus longs que les miens. Dourlinski ne put en dire davantage : les Tartares l'entraînèrent, ils le précipitèrent dans les décombres enflammés.
Quelle nuit ! que de soins difTérens, que de sentimens contraires m'agitèrent dans son cours ! Combien de fois j'éprouvai successivement la crainte et l'espérance, la douleur et la joie ! Après tant d'inquiétudes et de dangers, Lodoïska m'était remise par son père, je m'enivrais du doux espoir de la posséder ; un barbare l'assassinait à mes yeux !...Ce moment fut le plus cruel de ma vie. ..Mais, mon bonheur, si rapidement éclipsé, ne tarda pas à renaître. Parmi les soldats de Titsikan, il s'en trouvait un qui se mêlait de chirurgie ; nous l'appelâmes, il visita la blessure, il assura qu'elle était très-légère ; l'infâme Dourlinski, gêné par ses chaînes, aveuglé par son désespoir, n'avait porté qu'un coup mal assuré.
Dès que Titsikan fut sûr qu'il n'y avait plus rien à craindre pour les jours de Lodoïska, il nous fit ses adieux. Je vous laisse, nous dit-il, les cinq domestiques que Pu-
lauski avait amenés, des provisions pour plusieurs jours, des armes, six bons chevaux, deux chariots couverts, et tous les gens de Dourlinski bien enchaînés. Leur vilain maître est mort. Je pars ; le jour commence à paraître, ne sortez que demain d'ici ; demain j'irai visiter d'autres cantons. Adieu, braves gens ; vous direz à vos Polonais que Titsikan n'est pas toujours un méchant diable, et qu'il rend quelquefois d'une main ce qu'il prend de l'autre. Adieu. A ces mots, il donna le signal du départ ; les Tartares passèrent le pont-levis, et s'éloignèrent au grand galop.
Il n'y avait pas deux heures qu'ils étaient partis, lorsque plusieurs gentilshommes voisins, soutenus de quelques quartuaires, vinrent investir le château de Dourlinski. Pulauski lui-même alla les recevoir : il leur rendit compte de tout ce qui s'était passé : et quelques-uns d'entre eux, gagnés par ses discours, se déterminèrent à nous suivre dans le palatinat de Lublin. Ils ne nous demandèrent que deux jours pour préparer les choses nécessaires à leur départ. Ils vinrent en effet nous rejoindre le sur lendemain, au nombre de soixante; et Lodoïskanous ayant assuré qu'elle se sentait en état de supporter les fatigues du voyage, nous la plaçâmes dans une voiture commode, que nous avions eu le tems de nous procurer. Après avoir rendu la liberté aux gens de Dourlinski, nous leur abandonnâmes les deux chariots couverts dans lesquels Titsikan avait eu la singulière générosité de laisser une partie du butin, qu'ils partagèrent entre eux.
Nous arrivâmes sans accident dans le palatinat de Lublin, à Polowisk, où Pulauski avait marqué le rendez-vous général. La nouvelle de son retour s'étant répandue, une foule de mécontens vint dans l'espace d'un mois grossir notre petite armée, qui se trouva forte d'environ dix mille hommes. Lodoïska entièrement guérie de sa blessure, parfaitement remise de ses fatigues, avait repris son embonpoint, sa fraîcheur, tout l'éclat de sa beauté. Pulauski m'appella dans sa tente, il me dit : Trois mille Russes ont paru sur les hauteurs, à trois quarts de lieue d'ici ; prends ce soir quatre mille hommes d'élite, va chasser les ennemis du poste avantageux qu'ils occupent ; songe que du succès d'un premier combat dépend presque toujours le succès de le campagne ; songe qu'il faut venger ta patrie ! Mon ami, que demain j'apprenne ta victoire, demain tu épouses Lodoïska.
Je me mis en marche sur les dix heures du soir. A minuit, nous surprîmes les ennemis dans leur camp ; jamais déroute ne fut plus complète : nous leur tuâmes sept cents hommes, nous fîmes neuf cents prisonniers, nous prîmes tous leurs canons, la caisse militaire et les équipages.
A la pointe du jour, Pulauski vint me joindre avec le reste des troupes ; il amenait Lodoïska : on nous maria dans la tente de Pulauski. Tout le camp retentit de chants d'allégresse ; la valeur et la beauté furent célébrées dans des vers joyeux ; c'était la fête de l'Amour et de Mars. On eût dit que chaque soldat avait mon âme, et partageait mon bonheur.
Lorsque j'eus donné à l'amour les premiers jours d'une union si chère, je songeai à récompenser l'héroïque fidélité de Boleslas. Mon beau-père lui fit la donation d'un de ses châteaux, situé à quelques lieues de la capitale. Lodoïska et moi, nous y joignîmes une somme d'argent assez considérable pour lui assurer un sort indépendent et tranquille. Il ne voulait pas nous quitter : nous lui ordonnâmes d'aller prendre possession de son château, et de vivre paisiblement dans l'honorable retraite que ses services lui avaient méritée. Le jour qu'il partit, je le pris à l'écart : Tu iras de ma part, lui dis-je, trouver notre monarque à Varsovie; tu lui apprendras que l'hymen m'unit à la fille de Pulauski : tu lui diras que je me suis armé pour chasser de son royaume des étrangers qui le dévastent ; tu lui diras surtout que Lovzinski est l'ennemi des Russes, et n'est pas l'ennemi de son roi.
Je ne vous fatiguerai pas du récit de nos opérations, pendant huit années consécutives d'une guerre sanglante. Quelquefois vaincu, plus souvent vainqueur ; aussi grand dans ses défaites que redoutable après ses victoires; toujours supérieur aux événemens, Pulauski fixa sur lui l'attention de l'Europe, et l'étonna par sa longue résistance. Forcé d'abandonner une province, il allait livrer de nouveaux combats dans une autre ; et c'est ainsi que, parcourant successivement tous les palatinats, il signala dans chacun d'eux, par quelques exploits glorieux, la haine qu'il avait jurée aux ennemis de la Pologne.
Femme d'un guerrier, fille d'un héros, accoutumée au tumulte des camps, Lodoïska nous suivait partout. De cinq enfans qu'elle m'avait donnés, une fille seulement me restait, âgée de dix-huit mois. Un jour, après un combat
opiniâtre, les Russes vainqueurs se précipitèrent dans ma tente pour la piller. Pulauski et moi, suivis de quelques gentilshommes, nous volâmes à la défense de Lodoïska ; nous la sauvâmes; mais ma fille me fut enlevée. Ma fille, par une sage précaution, que sa mère n'avait pas négligée dans ces tems de division, porte gravée sous l'aisselle les armes de notre maison : mais j'ai fait jusqu'à présent d'inutiles recherches Hélas! Dorliska, ma chère Dorliska
gémit dans l'esclavage, ou n'existe plus.
Cette perte me causa la plus vive douleur. Pulauski y parut presque insensible, soit qu'il fût déjà occupé du grand projet qu'il ne tarda pas à me communiquer, soit que les maux de la patrie eussent seuls le droit de toucher son cœur stoïque, il rassembla le reste de son armée, prit un camp avantageux, employa plusieurs jours à le fortifier, et s'y maintint trois mois entiers contre tous les efforts des Russes. 11 fallait pourtant songer à l'abandonner^ les vivres commençaient à nous manquer. Pulauski vint dans ma tente, fit retirer tous ceux qui s'y trouvaient, et dès que nous fûmes seuls: Lovzinski, me dit-il, j'ai lieu de me plaindre de toi. Autrefois tu supportais avec moi le fardeau du commandement ; je pouvais me reposer sur mon gendre d'une partie de mes pénibles soins : depuis trois mois tu ne fais que pleurer, tu gémis comme une femme ! Tu m'abandonnes dans un moment critique, où tes secours me sont le plus nécessaires ! Tu vois comme je suis pressé de toutes parts: je ne crains pas pour moi, ce n'est pas ma vie qui m'inquiète ; mais si nous périssons, l'état n'a plus de défenseurs. Réveille-toi, Lovzinski ! Tu partageas si noblement mes travaux ! N'en reste pas aujourd'hui l'inutile témoin. Nous nous sommes baignés dans le sang des Russes ; nos concitoyens sont vengés ; mais ils ne sont pas sauvés; mais bientôt peut-être nous ne pourrions plus les défendre. — Tu m'étonnes, Pulauski ! d'où te viennent ces pressentimens sinistres? Je ne m'alarme pas sans raison; considère notre position actuelle : je me suis efforcé de réveiller dans tous les cœurs l'amour de la patrie ; je n'ai trouvé presque partout que des hommes avilis, nés pour l'esclavage, ou des hommes faibles qui, pénétrés de leurs malheurs, se sont bornés cependant à de stériles regrets. Quelques vrais citoyens, en petit nombre, se sont rangés sous mes étendards ; mais huit campagnes les ont presque tous moissonnés. Je m'affaiblis par mes victoires, nos en.
nemis reparaissent plus nombreux après leurs défaites. — Je te le répète, Pulauski, tu m'étonnes ! Dans des circonstances non moins pressantes, je t'ai vu soutenu de ton courage. — Crois-tu qu'il m'abandonne ? la valeur ne consiste pas à s'aveugler sur le danger, mais à le braver en l'apercevant. Nos ennemis préparent ma défaite ; cependant, si tu le veux, Lovzinski, le jour qu'ils ont marqué pour leur triomphe, sera peut-être celui de leur perte et du salut de nos concitoyens. — Si je le veux! en doutes-tu? Parle, que veux-tu dire? que faut-il faire? — Frapper le coup le plus hardi que j'aie jamais médité. Quarante hommes d'élite se sont rassemblés à Czenstochow, chez Kalevski, dont on connaît la bravoure ; il leur faut un chef adroit, ferme, intrépidé ; c'est toi que j'ai choisi. — Pulauski, je suis prêt — Je ne te dissimulerai pas le danger de l'entreprise, le succès en est douteux ; et, si tu ne réussis pas, ta perte est infaillible.— Je te dis que je suis prêt ; explique-toi. — Tu n'ignores pas qu'il me reste à peine quatre mille hommes : je puis sans doute encore beaucoup tourmenter nos ennemis ; mais avec de si faibles moyens je ne dois pas espérer de les forcer jamais à quitter nos provinces... Tous nos gentilshommes accourraient sous mes drapeaux, si le roi était dans mon camp. — Que dis-tu, Pulauski ? espères-tu que le roi consente à venir ici? — Non; mais il faut l'y forcer. — L'y forcer?— Oui: je sais qu'une ancienne amitié te lie avec M. de p***. mais depuis que tu soutiens avec Pulauski la cause de la liberté, tu sais aussi qu'on doit tout sacrifier au bien de sa patrie; qu'un intérêt aussi sacré... — Je connais mes devoirs, et je les remplirai ; mais que me proposes-tu? Le roi ne sort jamais de Varsovie. — Hé bien, c'est à Varsovie qu'il faut l'aller chercher ; c'est du sein de sa capitale qu'il le faut arracher. — Qu'as-tu préparé pour cette grande entreprise ? — Tu vois cette armée russe, trois fois plus forte que la mienne, campée depuis trois mois devant moi ; son général, maintenant tranquille dans ses retranchemens, attend que, forcé par la famine, je me rende à discrétion. Derrière mon camp sont des marais qu'on croit impraticables ; dès qu'il fera nuit, nous les traverserons. J'ai tout disposé de manière que mes ennemis trompés s'apercevront trop tard de ma retraite, j'espère leur dérober plus d'une marche ; si la fortune me seconde, je puis gagner une journée sur eux. Je m'avancerai tout droit sur Varsovie par la grande route qui mène à cette capitale, et à
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travers les petits corps de Russes qui rôdent toujours dans ses environs. Je compte les battre séparément, ou s'ils se peuvent réunir pour m'arrêter, je les occuperai du moins assez pour qu'il ne puissent t'inquiéter. Toi, cependant, Lovzinski, tu m'auras devancé. Tes quarante hommes déguisés, armés seulement de sabres, de poignards et de pistolets cachés sous leurs habits, se seront rendus à Varsovie par différentes routes. Vous attendrez que le roi sorte de son palais ; vous l'enlèverez, vous l'amènerez dans mon camp.. .L'entreprise est téméraire, inouie, si tu veux : l'abord est difficile, le séjour dangereux, le retour d'un péril extrême. Si tu succombes, si l'on t'arrête, tu périras, Lovzinski ; mais tu périras martyr de la liberté ; mais Pulauski, jaloux d'un trépas si glorieux, gémira d'être obligé de te survivre, et quelques Russes encore te suivront au tombeau. Si, au contraire, le Dieu tout-puissant, protecteur de la Pologne, m'inspire ce hardi projet pour terminer ses maux ; si sa bonté t'accorde un succès égal à ton courage, vois quelle prospérité sera le fruit de ta noble témérité ! M. de P*** ne verra dans mon camp que des soldats citoyens, ennemis des étrangers, fidèles à leur roi ; sous mes tentes patriotiques, il respirera, pour ainsi dire, l'air de la liberté, l'amour de son pays ; les ennemis de l'Etat deviendront les siens ; notre brave noblesse, revenue de son assoupissement, combattra sous les drapeaux de son roi pour la cause commune ; les Russes seront taillés en pièces, ou repasseront leurs frontières... Mon ami, tu auras sauvé ton pays.
Pulauski me tint parole. Dès que la nuit fut venue, il fit heureusement sa retraite ; les marais furent traversés en silence. Mon ami, me dit alors mon beau-père, il est tems que tu nous quittes : je sais bien que ma fille a plus de courage qu'une autre femme, mais elle est épouse téndreet mère malheureuse. Ses pleurs t'attendriraient; tu perdrais dans ses embrassemens cette force d'esprit, cette fierté d'âme qui te deviennent aujourd'hui plus nécessaires que jamais; je te conseille de partir sans lui dire adieu. Pulauski m'en pressait vainement, je ne pus m'y déterminer. Quand Lodoïska sut que je partais seul, et nous vit bien décidés à ne pas lui dire où j'allais, elle versa des torrens de larmes, elle s'efforça de me retenir Je commençais à balancer : Allons, s'écria mon beau-père, partez, Lovzin- 24*
ski ; partez : père, épouse, enfans, il faut tout sacrifier, quand il s'agit de la patrie.
Je m'éloignai ; je fis une si grande diligence, que j'arrivai, vers le milieu du jour suivant à Czenstochow. J'y trouvai quarante gentilshommes déterminés à tout. Messieurs, leur dis-je, il s'agit d'enlever un roi dans sa capitale. Les hommes capables de tenter une entreprise aussi hardie, sont seuls capables de l'achever. Le succès ou la mort nous attend. Après cette courte harangue, nous nous préparons à partir. Kalevski, prévenu, tenait prêtes douze charrettes chargées de paille et de foin, attelées chacune de quatre bons chevaux. Nous nous déguisons tous en paysans, nous cachons nos habits, nos sabres, nos pistolets, les selles de nos chevaux dans le foin dont nos charretes sont remplies ; nous convenons de plusieurs signes et d'un mot de ralliement. Douze des conjurés, commandés par Kalevski, feront entrer dans Varsovie les douze charrettes, qu'ils conduiront eux-mêmes. Je divise le reste de ma petite troupe en plusieurs brigades ; pour éviter tout soupçon, chacun doit marcher à quelque distance, et entrer dans la capitale par différentes portes. Nous partons ; le samedi 2 Novembre 1771, nous arrivons à Varsovie ; nous allons tous nous loger chez les Dominicains.
Le lendemain dimanche, jour à jamais mémorable dans l'histoire de la Poiogne, Stravinski, couvert de haillons, se place près de la collégiale, et va demander l'aumône jusqu'aux portes au palais royal; il observe tout ce qui s'y passe. Plusieurs de nos conjurés parcourent dans la ville même les six rues étroites, qui toutes aboutissent à la grande place, où je me promène avec Kalevski. Nous restons en embuscade pendant la matinée entière et une partie de l'après-dînée. A six heures du soir, le roi sort de son palais : on le suit, on le voit entrer dans le palais de son oncle P***, grand-chancelier de Lithuanie.
Tous nos conjurés sont avertis ; il se dépouillent de leurs mauvais habits, ils sellent leurs chevaux, ils préparent leurs armes. Dans la vaste maison des Dominicains, nos mouvcmens ne sont pas aperçus. Nous sortons tous, les uns après les autres, à la faveur de la nuit. Trop connu dans Varsovie pour hasarder d'y paraître sans travestissement, je gardai mes habits de paysan ; je monte un cheval excellent, mais couvert d'une housse commune, et grossièrement harnaché. Je vois nos gens prendre dans le
faubourg les différens postes que je leur ai désignés avant de quitter le couvent ; ils sont disposés de manière que toutes les avenues du palais du grand-chancelier sont gardées.
Entre neuf et dix heures du soir, le roi sort; nous remarquons que sa suite est peu nombreuse. Le carrosse était précédé de deux hommes qui portaient des flambeaux ; suivaient quelques officiers d'ordonnance, deux gentilshommes et un sous-écuyer. Je ne sais quel seigneur était dans la voiture auprès du roi; il y avait deux pages aux portières, deux heiduques et deux valets de pied derrière. Le roi s'éloigne lentement; nos conjurés se rassemblent à quelque distance, douze des plus déterminés se détachent, je me mets à leur tête, nous avançons au petit pas. Comme il y avait garnison russe à Varsovie, nous affectons de parler la langue de ces étrangers, afin que notre troupe passe pour une de leurs patrouilles. ...Nous joignons le carrosse à cent cinquante pas à peu près du palais du grand-chancelier, entre ceux de l'évêque de Cracovie et du feu grand-général de la Pologne. Tout à coup nous passons à la tête des premiers chevaux, nous coupons brusquement le cortège; ceux qui précédaient la voiture se trouvent séparés de ceux qui l'environnaient.
Je donne le signal. Kalevski accourt avec le reste des conjurés; je présente un pistolet au postillon, qui arrête: on tire sur le cocher, on se précipite aux portières. Des deux heiduques qui veulent les défendre, l'un tombe percé de deux balles, l'autre est renversé d'un coup de sabre sur la tête ; le cheval du sous-écuyer s'abat blessé, un des pages est démonté, et son cheval pris ; les balles sifflent de tous côtés. ..L'attaque fut si chaude, le feu si violent, que je tremblai pour la vie du roi. Celui-ci, conservant dans le péril un tête froide, était descendu de sa voiture, et cherchait à regagner le palais de son oncle. Kalevski l'arrête, le saisit aux cheveux : sept à huit conjurés l'environnent, le désarment, le saisissent de droite et de gauche, le pressent entre leurs chevaux qu'ils poussent à toute bride jusqu'au bout de la rue. Dans ce moment, je l'avoue, je crus que Pulauski m'avait indignement trompé, que la mort du monarque était résolue, qu'il y avait un dessein formé de l'assassiner. Tout à coup, je prends mon parti, je pars ventre à terre, je joins ceux qui m'avaient devancé, je leur crie d'arrêter, je menace de tuer celui qui n'obéira
pas. Le Dieu protecteur des rois veillait au salut de M. de P***. Kalevski et ses gens s'arrêtèrent à ma voix qu'ils reconnurent. Nous mîmes le roi sur un cheval ; nous re« prîmes notre course au grand galop, jusqu'aux fossés qui entourent la ville, et que le monarque fut contraint de franchir avec nous.
Alors une terreur panique se répandait dans ma troupe. A cinquante pas au-delà des fossés, nous n'étions que sept auprès du roi. La nuit était pluvieuse et sombre ; il fallait à chaque instant descendre de cheval pour sonder le terrain, clans des marais bourbeux. Le cheval du monarque s'abbattit deux fois, et se cassa la jambe à sa seconde chute ; dans ces mouvemens violens, le roi perdit sa pelisse, sa botte et son soulier gauche : Si vous voulez que je vous suive, nous dit-il, donnez-moi un cheval et une botte. — Nous le remontâmes; et, afin de gagner la route par laquelle Pulauski m'avait promis de s'avancer, nous prîmes le chemin d'un village nommé Burakovv. Le roi nous dit tranquillement: N'allez pas de ce côté, il y a des Russes.
Je le crus, je changeai de route. A mesure que nous avancions dans le bois de Beliany, notre nombre diminuait. Bientôt je ne vis plus avec moi que Kalevski et Stravinski ; bientôt aussi nous entendîmes l'appel d'une vedette russe, nous nous arrêtâmes alarmés : — Tuons-le, me dit Kalevski ; je lui témoignai sans ménagement l'horreur que m'inspirait une pareille proposition. — Hé bien ! chargez-vous donc de le conduire, s'écria cet homme féroce. Il s'enfonça dans le bois, Stravinski le suivit ; je restai seul auprès du roi.
Lovzinski, me dit-il alors, c'est vous, je n'en puis plus douter; c'est vous, j'ai reconnu votre voix. Je ne répondis pas un mot. Il reprit avec douceur : C'est vous ! qui l'eût dit, il y a dix ans ? Nous nous trouvions alors près du couvent de Beliany, distant de Varsovie d'une lieue à peu près. — Lovzinski, poursuivit le roi, laissez-moi entrer dans ce couvent, et sauvez-vous. — Il faut me suivre, fut toute ma réponse. — C'est en vain, me dit le monarque, que vous vous êtes travesti ; c'est en vain que vous voulez à présent déguiser votre voix ; je vous ai reconnu ; je suis sûr que vous êtes Lovzinski : Ah ! qui l'eût dit il y a dix ans? Il y a dix ans, vous auriez donné vos jours pour conserver ceux de votre ami.
LEÇONS FHATVÇAISES. 2^5
Il se tut. Nous avançâmes quelque tems, en gardant le silence ; il le rompit encore : Je suis accablé de fatigue ; si vous voulez me mener vivant, souffrez que je me repose un instant. Je l'aidai à descendre de cheval : il s'assit sur l'herbe; et me fesant asseoir auprès de lui, il prit une de mes mains dans les siennes : — Lovzinski, vous que j'ai tant aimé, vous qui connûtes mieux que personne la pureté de mes intentions, comment se peut-il que vous vous soyez armé contre moi ? Ingrat ! ne devais-je vous retrouver qu'avec mes plus cruels ennemis ? ne deviezvous me revoir que pour m'immoler ? Alors il me retraça de la manière la plus touchante, les plaisirs de notre adolescence, nos liaisons plus intimes dans notre jeunesse, la tendre amitié que nous nous étions jurée, la confiance dont il m'avait toujours honoré depuis ; il me parla des honneurs dont il m'aurait comblé pendant son règne, si j'avais voulu les mériter ; il me reprocha surtout l'indigne entreprise dont je paraissais être le chef, mais dont il savait bien, ajouta-t-il, que j'étais seulement le premier instrument. Il en rejeta toute l'horreur sur Pulauski, en me représentant cependant que l'auteur d'un pareil attentat n'était pas seul coupable ; que je n'avais pu sans crime me charger de son exécution, et que cette horrible complaisance, déjà si punissable dans un sujet, était dans un ami plus inexcusable encore. Il finit par me presser de lui laisser sa liberté : Fuyez, me dit-il, et soyez sûr que si l'on vient à moi, j'indiquerai une route opposée à celle que vous aurez prise.
Le roi me pressait vivement : son éloquence naturelle, augmentée par le péril, portait la persuasion dans mon cœur; elle y réveillait des sentimens bien doux. Je fus ébranlé, je balançai d'abord ; mais Pulauski triompha. Je crus entendre le fier républicain me reprocher ma faiblesse. L'amour de la patrie a peut-être son fanatisme et ses superstitions ; mais, si je fus coupable, je le suis encore. Vous me voyez plus que jamais persuadé qu'en forçant le monarque de remonter à cheval, je fis une action courageuse et bonne. Ainsi, s'écria-t-il douloureusement, vous rejettez la prière qu'un ami vous adresse ! Vous refusez le pardon que votre roi vous offre ! Hé bien, partons ; je me livre à mon mauvais destin, ou je vous abandonne au vôtre.
Nous recommençâmes à marcher: mais les reproches du monarque, ses instances, ses menaces même, les combats que j'avais soutenus intérieurement, m'avaient tellement troublé, que je ne voyais plus mon chemin. Errant dans la campagne, je ne tenais aucune route certaine; après une demi-heure de marche, nous nous trouvâmes à Marimont ;* je m'étais égaré, nous étions revenus sur nos pas.
A un quart de lieue de là, nous tombâmes dans un parti russe. Le roi se fit reconnaître à celui qui commandait, ensuite il ajouta : — Ce soir je me suis égaré à la chasse; ce bon paysan que vous voyez, voulait, avant de me remettre dans mon chemin, me donner dans sa chaumière, un repas frugal ; mais, comme je crois avoir vu des soldats de Pulauski rôder dans les environs, je voudrais rentrer promptement dans Varsovie, et vous me feriez plaisir de m'accompagner jusque-là. Quant à loi, mon ami, dit-il, je ne suis pas fâché que tu aies pris une peine inutile ; car j'aime autant retourner dans ma capitale accompagné de ces messieurs, que d'aller plus loin avec toi. Cependant il serait singulier que je te laissasse sans récompense ; que veuxtu ? Parle, je t'accorderai la grâce que tu me demanderas.
Vous concevez combien je fus troublé ; je doutais encore des intentions du roi. Je cherchais à démêler le véritable gens d'un discours équivoque, plein d'une ironie bien amère, ou d'une adresse bien magnanime. M. de P*** me laissa quelque tems ma pénible incertitude. — Je te vois bien embarrassé, reprit-il enfin, avec un air de bonté qui me pénétra ; tu ne sais que choisir ! Allons, mon ami, embrassemoi ; il y a plus d'honneur que de profit à embrasser un roi, ajouta-t-il, en riant : cependant il faut convenir qu'à ma place, bien des monarques ne seraient pas aujourd'hui si généreux que moi. II partit à ces mots, et me laissa confondu de tant de grandeur d'âme.
Cependant le péril auquel le roi venait de me dérober si généreusement, allait renaître à chaque instant pour moi. Il était plus que probable qu'un grand nombre de courriers expédiés de Varsovie, répandaient de tous côtés l'étonnante nouvelle de l'enlèvement du monarque. Déjà sans doute on poursuivait chaudement les ravisseurs ; mon équipage remarquable pouvait me trahir dans ma fuite; et
* Marimont. C'est une maison de campagne appartenant à la cour de Saxe; elle est plus près de Varsovie d'une demi- lieue que Beliany.
si je retombais entre les mains des Russes mieux instruits, tous les efforts du roi ne pourraient nie sauver. En supposant que Pulauski eut obtenu tout le succès qu'il se promettait, il devait être encore éloigné ; dix lieues au moins me restaient à faire, et mon cheval était rendu. J'essayai de le pousser: il n'eut pas couru cinq cents pas, qu'il creva sous moi. Un cavalier bien monté passait dans ce moment sur la route ; il vil tomber l'animal, et croyant pouvoir s'amuser aux dépens d'un pauvre paysan, il me dit : Mon ami, je t'avertis que ton bon cheval ne vaut plus rien. Piqué de la bouffonnerie, je résolus aussitôt de punir le railleur, et d'assurer ma fuite en même tems. Je lui présentai brusquement un de mes pistolets, je le forçai de me livrer sa monture, et je vous avouerai même que, pressé par la circonstance, je le dépouillai d'un bon manteau, aussi ample que léger, sous lequel je cachai mes habits grossiers qui m'auraient pu faire reconnaître. Je jetai ma bourse pleine d'or aux pieds du voyageur démonté, et je m'éloignai de toute la vitesse de mon nouveau cheval.
11 était frais et vigoureux ; je fis douze lieues d'une traite : enfin je crus entendre le bruit du canon ; je conjecturai que mon beau-père n'était pas loin, et combattait les Russes. Je ne m'étais pas trompé. J'arrivai sur le champ de bataille, au moment où l'un de nos régimens lâchait pied. Je me fis reconnaître des fuyards ; et, les ayant ralliés derrière une colline prochaine, je vins prendre en flanc les ennemis, auxquels Pulauski fesait face avec le reste des troupes. Nous chargeâmes si à propos et avec tant de vigueur, que les Russes furent enfoncés après un grand carnage des leurs. Pulauski daigna m'attribuer l'honneur de leur défaite : — Ah ! me dit-il en m'embrassant, après avoir entendu les détails de mon expédition, si tes quarante hommes t'avaient égalé en courage, le roi serait à présent dans mon camp ; mais le ciel ne l'a pas voulu. Je lui rends grâces de ce qu'au moins il t'a conservé pour nous ; je te rends grâces du service important que tu m'as rendu: sans toi, Kalevski assassinait le monarque ; et mon nom était couvert d'un opprobre éternel. J'aurais pu, ajouta-t-il, m'avancer encore l'espace de deux milles : mais j'ai mieux aimé asseoir mon camp dans cette position respectable. Hier, sur ma route, j'ai surpris et taillé en pièces un parti russe ; j'ai battu ce matin deux de leurs détachemens : un autre corps considérable ayant recueilli les débris de ceux-
là, a profité des ténèbres, pour m'attaquer. Mes soldats, fatigués d'une longue marche, et de trois combats consécutifs, commençaient à plier ; la victoire est rentrée avec toi dans mon camp. Retranchons-nous ici: attendons-y l'armée russe, et combattons jusqu'au dernier soupir.
Cependant le camp retentissait de cris d'allégresse ; nos soldats victorieux mêlaient mes louanges à celles de Pulauski. Au bruit de mon nom, que mille voix répétaient, Lodoïska accourut à la tente de son père. Elle me prouva l'excès de sa tendresse par l'excès de sa joie ; il fallut recommencer le récit des dangers que j'avais courus. Elle ne put, sans répandre des larmes, apprendre la rare générosité du monarque. Qu'il est grand! s'écria-t-elle avec transport, qu'il est digne d'être roi, celui qui t'a pardonné ! Que de pleurs il épargne à l'épouse que tu délaissais, à l'amante que tu ne craignais pas de sacrifier ! Cruel ! n'estce donc pas assez des dangers auxquels tu t'exposes chaque jour?....Pulauski interrompit durement sa fille: — Femme indiscrète et faible ! est-ce devant moi qu'on ose tenir de pareils discours! Hélas! répondit. elle, faudra-t-il que je tremble sans cesse pour les jours d'un père et d'un époux? Lodoïska m'adressait ainsi ses plaintes touchantes, et soupirait après un avenir meilleur, tandis que la fortune nous préparait les plus affreux revers.
Nos cosaques venaient de tous côtés nous avertir que l'armée russe approchait. Pulauski comptait qu'il serait attaqué au point du jour : il ne le fut pas ; mais au milieu de la nuit suivante, on vint m'annoncer que les Russes se préparaient à forcer nos retranchemens. Pulauski, toujours prêt, les défendait déjà; il fit dans cette funeste nuit tout ce qu'on pouvait attendre de son expérience et de sa valeur. Nous repoussâmes les assaillans cinq fois, mais ils revenaient sans cesse à la charge avec des troupes fraîches ; et leur dernière attaque fut si bien concertée, qu'ils pénétrèrent dans le camp par trois endroits en même tems. Zaremba fut tué à mes côtés; une foule de noblesse périt dans cette action sanglante : les ennemis ne fesaient point de quartier. Furieux de voir périr tous mes amis, je voulais me jeter dans les bataillons russes: Insensé! me dit Pulauski, quelle aveigle fureur t 'égare ! Mon armée est entièrement détruite, mais mon courage me reste. Pourquoi mourir inutilement ici ? Viens : je veux te conduire dans des climats où nous pourrons susciter aux Russes de nou-
veaux ennemis. Vivons, puisque nous pouvons encore servir notre pays ; sauvons-nous, sauvons Lodoïska. — Lodoïska ! j'allais l'abandonner ! Nous courûmes à sa tente, il était encore tems : nous l'enlevâmes, nous nous enfonçâmes dans les bois voisins ; après y avoir erré le reste de la nuit et une partie de la matinée nous nous hasardâmes d'en sortir et de nous présenter à la porte d'un château que nous crûmes reconnaître. C'était en effet celui d'un gentilhomme nommé Micislas, qui avait servi quelque tems dans notre armée. Micislas nous reconnut, et nous offrit un asile, qu'il nous conseilla de n'accepter que pour quelques heures. Il nous dit qu'une nouvelle bien étonnante s'était répandue la veille, et paraissait se confirmer; qu'on avait osé enlever le roi dans Varsovie même; que les Russes avaient poursuivi les ravisseurs, et ramené le monarque dans sa capitale ; et qu'enfin, il était question de mettre à prix la tête de Pulauski, soupçonné d'être l'auteur de la conjuration. Croyez-moi, ajouta-t-il, que vous ayiez, ou non, trempé dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes qui vous trahiraient; je vais vous faire donner des habits moins remarquables; et quant à Lodoïska, je me charge de la conduire moi-même au lieu que vous aurez choisi pour sa retraite.
Lodoïska interrompit Micislas : Le lieu de ma retraite ! ce sera celui de leur fuite ; je les accompagnerai partout. Pulauski représenta à sa fille qu'elle ne pourrait soutenir les fatigues d'une longue route, et que d'ailleurs nous serions exposés à des dangers toujours renaissans. Plus le péril est grand, lui répliqua-t-elle plus je dois le partager avec vous. Vous m'avez répété cent fois que la fille de Pulauski ne devait pas être une femme ordinaire ; depuis huit ans, je n'ai vécu qu'au milieu des alarmes ; je n'ai vu que des scènes de carnage et d'horreur. La mort m'environnait de toutes parts ; elle me menaçait à chaque instant ; vous ne me permettiez pas de la braver à vos côtés; mais la vie de Lodoïska ne tenait-elle pas à celle de son, père? Lovzinski ! le coup qui t'aurait frappé n'aurait-il pas entraîné ton amante au tombeau? et depuis quand ne suis-je plus digne ?.... J'interrompis Lodoïska ; je me joignis à son père pour lui détailler les raisons qui nous déterminaient à la laisser en Pologne. Elle m'écoutait avec impatience : Ingrat ! s'écria-t-elle, vous partiriez sans moi ! Oui, répliqua Pulauski, vous resterez avec les sœurs de
Lovzinski, et je lui dé fends.. ..Sa fille, hors d'elle-même, ne le laissa pas achever : Mon père, je connais vos droits ; je les respecte, ils me seront toujours sacrés ; mais vous n'avez pas celui d'enlever une femme à son époux.. ..Ah ! pardon ! je vous offense, je m'égare ; mais plaignez ma douleur... .excusez mon désespoir... Mon père! Lovzinski! écoutez-moi tous deux : je veux vous accompagner partout...Partout, oui, je vous suivrai malgré vous ! Lovzinski, si ton épouse a perdu tous les droits qu'elle eut sur ton cœur, ressouviens-toi du moins de ton amante. Rappelletoi cette nuit effroyable où j'allais périr dans les flammes, ce moment terrible où tu montas dans la tour embrasée, en criant : Vivre ou mourir avec Lodoïska ! Hé bien, ce que tu sentais alors, je l'éprouve aujourd'hui ! Je ne connais pas de plus grand malheur que celui d'être séparée de vous ; je dis à mon tour : Vivre ou mourir avec mon père et mon époux ! Malheureuse ! que deviendrai-je si vous me quittez? Réduite à vous pleurer tous deux, où trouverai-je des adoucissemens à ma peine? Mes enfans me consoleront-ils ? Hélas ! en deux ans la mort m'en a enlevé quatre ; les Russes, aussi impitoyables qu'elle, m'ont arraché le dernier ! Je n'ai plus que vous dans le monde, et vous voulez m'abandonner ! O mon père ! ô mon époux ! que deux noms si chers ne vous trouvent pas insensibles! Ayez pitié de Lodoïska.
Ses sanglots lui coupèrent la parole. Micislas pleurait ; mon âme était déchirée : Tu le veux, ma fille ? Hé bien ! j'y consens, dit Pulauski ; mais veuille le ciel ne pas me punir de ma complaisance ! Lodoïska nous embrassa tous deux, avec autant de joie que si nos malheurs avaient été finis. Je laissai à Micislas deux lettres, qu'il se chargea de remettre. L'une était adressée à mes sœurs, et l'autre à Boleslas. Je leur disais adieu. Je leur recommandais de ne rien négliger pour retrouver ma chère Dorliska. Il fallut déguiser ma femme : elle prit des habits d'homme ; nous échangeâmes les nôtres, nous employâmes tous les moyens connus pour nous défigurer en apparence. Ainsi travestis, armés de nos sabres et de nos pistolets, chargés d'une somme assez considérable en or, de quelques bijoux et de tous les diamans de Lodoïska, nous prîmes congé de Micislas, et nous nous hâtâmes de regagner les bois.
Pulauski nous communiqua le dessein qu'il avait formé de se réfugier en Turquie. Il espérait obtenir du service
dans les armées du Grand-Seigneur, qui depuis deux ans soutenait contre la Russie une guerre malheureuse. Lodoïska ne parut point effrayée du long trajet que nous avions à faire ; comme elle ne pouvait être ni reconnue ni recherchée, elle se chargea du soin d'aller à la découverte, et de nous apporter nos provisions. Dès que le jour paraissait, nous nous retirions dans les bois ; cachés dans des troncs d'arbres, ou dans des touffes d'épines, nous attendions le retour de la nuit pour continuer notre marche. C'est ainsi que pendant plusieurs jours nous échappâmes aux recherches des Russes, qui nous poursuivaient vivement.
Un soir que Lodoïska, toujours déguisée en paysan, revenait d'un hameau voisin, où elle avait été acheter des vivres qu'elle nous apportait, deux maraudeurs russes l'attaquèrent à l'entrée de la forêt dans laquelle nous nous étions cachés. Après l'avoir volée, ils se préparèrent à la dépouiller. Aux cris qu'elle poussa, nous sortîmes de notre retraite : les deux brigands se sauvèrent dès qu'ils nous virent ; mais nous craignîmes qu'ils ne racontassent leur aventure au corps dont ils fesaient partie et que, cette rencontre singulière ayant excité les soupçons, on ne vînt nous arracher de nos asiles. Nous résolûmes de changer de route ; et pour qu'on ne pût soupçonner celle que nous avions prise, il fut décidé, qu'au lieu de nous avancer directement sur les frontières de la Turquie, nous gagnerions par un long détour, la Polésie, ensuite la Crimée, d'où nous passerions à Constantinople.
Après les marches les plus pénibles, nous entrâmes dans la Polésie. Pulauski pleura en quittant son pays. Au moins, s'écria-t-il douloureusement, je l'ai servi de tout mon pouvoir, et je ne le quitte que pour le servir encore !
Tant de fatigues avaient épuisé les forces de Lodoïska. Arrivés à Novogorod, nous nous y arrêtâmes à cause d'elle. Notre dessein était de l'y laisser reposer quelques jours ; mais les gens du pays, que nous questionnâmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouraient les environs, pour arrêter un certain Pulauski qui avait fait enlever le roi de Pologne. Justement alarmés, nous ne res* tâmes que quelques heures dans cette ville, où nous achetâmes des chevaux. Nous passâmes la Desna au-dessus de Czernicove ; et, suivant les bords de la Sula, nous la traversâmes à Perevoloczna, où nous apprîmes que Pulauski,
reconnu à Novogorod, n'avait été manqué que de quelques heures à Nézin, et qu'il était suivi de près. 11 fallut fuir, et changer encore de route : nous nous enfonçâmes dans les immenses forêts qui couvrent le pays entre la Sula et la Sem.
Nous vîmes une caverne dans laquelle nous voulûmes nous établir. Un ours nous disputa l'entrée de cet asile aussi affreux que solitaire : nous le tuâmes, nous mangeâmes ses petits. Pulauski était blessé ; Lodoïska épuisée se soutenait à peine ; le froid était déjà rigoureux. Poursuivis par les Russes dans les endroits habités, menacés par les animaux féroces dans ce vaste désert, sans autres armes que nos épées, bientôt réduits à manger nos chevaux, qu'allions nous devenir? Le danger de mon beau-père et de ma femme était si pressant, qu'aucun autre ne m'effraya plus. Je résolus de leur procurer, à quelque prix que ce fût, les secours qu'exigeait leur situation, plus déplorable encore que la mienne ; et les quittant tous deux, en leur promettant de venir bientôt les rejoindre, j'emportai une partie des diamans de Lodoïska, et je suivis les bords du Varsklo. Vous remarquerez, qu'un voyageur égaré dans ces vastes contrées, réduit à y errer sans boussole et sans guide, est obligé de suivre les rivières, parce que c'est sur leurs bords que se rencontrent plus communément les habitations. Il m'importait de gagner le plutôt possible une ville marchande ; je suivis donc les bords du Varsklo, et marchant jour et nuit, je me trouvai à Pultawa, à la fin de la quatrième journée. Je me fis passer dans cette ville pour un marchand de Bielgorod : je sus qu'on y cherchait Pulauski, que l'impératrice de Russie avait envoyé son signalement de tous les côtés, avec ordre de le saisir mort ou vif partout où on le trouverait. Je me hâtai de vendre mes diamans, d'acheter de la poudre, des armes, des provisions de toute espèce, différens outils, des meubles grossiers mais nécessaires, tout ce que je jugeai le plus propre à adoucir notre misère ; je chargeai tout cela sur un chariot attelé de quatre chevaux, dont je fus l'unique conducteur. Mon retour fut aussi difficile que fatigant ; huit jours entiers se passèrent avant que j'arrivasse à la forêt.
C'était là que se terminait mon voyage pénible et dangereux ; j'allais secourir mon beau-père et ma femme, j'allais revoir ce que j'avais de plus cher au monde ; et cependant je ne pus me livrer à la joie. Vos philosophes ne croient
point aux pressentimens Je vous assure que j'éprouvais
une inquiétude involontaire; mon âme était consternée, je ne sais quoi semblait m'avertir que je touchais au moment le plus douloureux de ma vie.
J'avais, en partant, placé par intervalle des cailloux pour reconnaître ma route, je ne les trouvais plus ; j'avais enlevé avec mon sabre quelques parties de l'écorce de plusieurs arbres, que je ne pus reconnaître ; j'entrai dans la forêt, je criai de toutes mes forces, je tirai de tems en tems des coups de fusil, personne ne me répondit. Je n'osais m'engager trop avant, de peur de me perdre ; je n'osais m'éloigner beaucoup de mon chariot, si nécessaire à Pulauski, à sa fille, à moi-même.
La nuit qui survint m'obligea de cesser mes recherches; je passai celle-là comme les précédentes. Enveloppé de mon manteau, je me couchai sous ma charrette, que j'eus soin d'entourer de mes gros meubles, dont je me fesais ainsi un rempart contre les bêtes féroces. Je ne pus dormir: le froid se fesait vivement sentir, la neige tombait en abondance ; au point du jour, la terre en était couverte. Je ressentis alors un mortel découragement ; mes cailloux, qui auraient pu m'indiquer ma route, étaient tous enterrés ; il paraissait impossible que je retrouvasse mon beau-père et ma femme.
Le cheval qui leur restait à mon départ les avait-il nourris jusqu'alors? La faim, l'horrible faim ne les avait-elle pas forcés à sortir de leur retraite? Etaient-ils encore dans ces affreux déserts? S'ils n'y étaient plus, où pourrais-je les retrouver? Où traînerais-je sans eux ma misérable^ vie?.. ..Mais pouvais-je croire que Pulauski eût abandonné son gendre, que Lodoïska eût consenti à se séparer de son' époux? Non, sans doute. Ils étaient donc dans cette affreuse solitude; et si je les abandonnais, ils allaient mourir de faim et de froid ! Cette réflexion désespérante me détermina ; Je n'examinai plus si, en m'éloignant beaucoup de mon chariot, je ne courais pas le danger de ne pouvoir plus le retrouver. Porter quelques secours à mon beaupère et à ma femme, voila ce qui pressait le plus.
Je pris mon fusil et de la poudre, je chargeai des provisions sur un de mes chevaux : je m'engageai dans la forêt beaucoup plus avant que la veille ; je criai de toutes mes
forces, je fis avec mon fusil de fréquentes décharges Le
plus morne silence régnait autour de moi ! 25*
Je me trouvais dans un endroit de la forêt très-épais, il n'y; avait plus de passage pour mon cheval, je l'attachai à uri arbre, et mon désespoir l'emportant sur toute autre considération, je m'avançai toujours avec mon fusil et une partie de mes provisions. J'errai plus de deux heures encore, et mon inquiétude ne fesait que redoubler, lorsqu'enfin j'aperçus des pas humains empreints sur la neige.
L'espérance me rendit des forces, je suivis les traces toutes fraîches : bientôt je vis Pulauski à-peu-près nu, exténué par la faim, presque méconnaissable à mes propres yeux. Il fesait des efforts pour se traîner vers moi et pour répondre à mes cris. Dès que je l'eus joint, il se jeta avec avidité sur les alimens que je lui offris, et les dévora. Je lui demandai où était Lodoïska. Hélas ! me dit-il, tu vas la voir ! Le ton dont il prononça ces paroles me fit trembler. J'arrivai à la caverne, trop préparé au funeste spectacle qui m'y attendait. Lodoïska, enveloppée de ses habits, couverte de ceux de son père, était étendue sur un lit de feuilles à moitié pourries. Elle souleva avec effort sa tête appesantie ; et refusant les alimens que je lui offrais : Je n'ai pas faim, me dit-elle ; la mort de mes enfans, la perte de Dorliska, nos marches si longues, si pénibles, vos dan> gers toujours renaissans ! voila ce qui ma tuée. Je n'ai pu résister à la fatigue et au chagrin. ...Mon ami, je suis mourante... J'ai entendu ta voix, mon âme s'est arrêtée. ..Je te revois! Lodoïska devait mourir dans les bras de l'époux
qu'elle adore !... Secours mon père.. .qu'il vive! Vivez
tous deux, consolez- vous, oubliez-moi.. ..Cherchez partout tna chère. ..Elle ne put prononcer le nom de sa fille, elle expira. Son père lui creusa un tombeau à quelques pas de la caverne; je vis la terre engloutir tout ce que j'aimais !... Quel moment! Pulauski veilla sur mon désespoir; il me força de survivre à Lodoïska.
Pulauski, que son courage n'abandonnait jamais, et dont les forces s'étaient ranimées, m'obligea de m'occuper avec lui du soin de notre subsistance. En suivant sur la neige l'empreinte de mes propres pas, nous arrivâmes au lieu où 'avais laissé mon chariot, que nous déchargeâmes aussitôt, et que nous brûlâmes ensuite, pour ôter à nos ennemis le plus léger indice de notre retraite. A l'aide de nos chevaux, pour lesquels nous trouvâmes un passage en fesant plusieurs détours, nous parvînmes à transporter dans notre caverne nos meubles et nos provisions qu'il fallait ménager,
si nous voulions rester long-tems dans cette solitude. Nous tuâmes nos chevaux, que nous ne pouvions nourrir. Nous vécûmes de leur chair, que la rigueur de la saison conserva durant quelques jours, elle se corrompit enfin, et, notre chasse ne nous procurant que des secours insuffisans, il fallut entamer nos provisions, qui se trouvèrent au bout de trois mois entièrement consommées.
Quelques pièces d'or, et la plus grande partie des diamans de Lodoïska, nous restaient encore. Ferais-je un second voyage à Pultawa? ou bien nous hasarderions-nous à quitter notre retraite? Nous avions déjà si cruellement souffert dans cette solitude, que nous prîmes le dernier parti.
Nous sortîmes de la forêt, nous passâmes la Sem près de Rylks ; nous achetâmes un bateau, et, déguisés en pêcheurs, nous descendîmes la Sém, nous entrâmes dans la Desna. Notre bateau fut visité à Czernicove : la misère avait tellement défiguré Pulauski, qu'il était impossible de le reconnaître. Nous entrâmes dans le Dnieper, nous traversâmes Kiove à Krylow. Là, nous fûmes obligés de recevoir dans notre bateau, et de passer à l'autre bord, des soldats russes qui allaient joindre une petite armée employée contre Pugatchew. Nous apprîmes à Zaporiskaia la prise de Bender et d'Oczakow, la conquête de la Crimée, la défaite et la mort du visir Oglou. Pulauski, désespéré, voulait traverser les vastes contrées qui le séparaient de Pugatchew, et se joindre à cet ennemi des Russes ; mais nos fatigues nous forcèrent de rester à Zaporiskaia. La paix, qui fut conclue bientôt après entre la Porte et la Russie, nous laissa les moyens d'entrer en Turquie.
Nous traversâmes à pied, et toujours déguisés, le Boudziac, une partie de la Moldavie, de la Valachie ; et, après des fatigues inouies, nous arrivâmes à Andrinople. On nous arrêta ; on nous accusa devant le cadi, d'avoir voulu vendre sur notre route des diamans, que nous avions apparemment volés : les mauvais habits dont nous étions couverts avaient donné lieu à ce soupçon. Pulauski se découvrit au cadi, qui nous envoya sous sûre garde à Constantinople.
Nous fûmes admis à l'audience du Grand-Seigneur. Il nous fit donner un logement, et nous assigna sur son trésor un honnête revenu. Alors j'écrivis à mes sœurs et à Boleslas. Nous apprîmes par leurs réponses, que les biens de Pulauski étaient saisis, qu'il était dégradé et condamné
à perdre la tête. Mon beau-père fut consterné ; il s'indigna qu'on l'eût accusé d'un régicide ; il écrivit pour sa justification. Toujours dévoré de l'amour de son pays, toujours guidé par la haine mortelle qu'il avait jurée à ses ennemis, il ne cessa, pendant quatre ans que nous restâmes en Turquie, d'y intriguer pour que la Porte déclarât la guerre à la Russie. En 1774, il reçut avec des transports de rage la nouvelle de la triple invasion* qui enlevait à la république le tiers de ses possessions. Ce fut au printems de 1776, que les Américains se décidèrent à soutenir par les armes leurs droits violés. Mon pays a perdu sa liberté, me dit Pulauski ; ah ! du moins combattons pour celle d'un peuple nouveau !
Nous passâmes en Espagne ; nous nous embarquâmes sur un vaisseau qui fesait voile pour la Havane, d'où nous nous rendîmes à Philadelphie. Le congrès nous employa dans l'armée du général Washington. Pulauski, consumé d'un noir chagrin, exposait sa vie comme un homme à qui elle était devenue insupportable; on le trouvait toujours aux postes les plus dangereux : vers la fin de la quatrième campagne, il fut blessé à mes côtés. On l'emportait dans sa tente : — Je sens que ma fin s'approche, me dit-il ; il est donc vrai que je ne reverrai pas mon pays ! Cruelle bizarrerie de la destinée ! Pulauski tombe martyr de la liberté américaine, et les Polonais sont esclaves!...
Lovzinski, en quelque lieu que tu sois, que ta haine se réveille ! Tu combattis si glorieusement pour la Pologne ! Que le souvenir de nos injures et de nos exploits échauffe ton courage ! Que ton épée, tant de fois rougie du sang ennemi, se tourne encore contre les oppresseurs ! Qu'ils tremblent en se rappelant Pulauski!. ..Ils nous ont ravi nos biens, ils ont assassiné ta femme, ils t'ont arraché ta fille, ils ont flétri mon nom !...Les barbares ! ils se sont partagé nos provinces ! Lovzinski, voila ce qu'il ne faut jamais oublier. Quand nos persécuteurs ont été ceux de la patrie, la vengeance devient indispensable et sacrée. Tu dois aux Russes une haine éternelle, tu dois à ton pays la dernière goutte de ton sang.
Il dit : il expira.f La mort, en le frappant, m'enleva ma dernière consolation.
* Démembrement de la Pologne, fait par l'impératrice de Russie, l'empereur et le roi de Prusse.
t Pulauski fut tué au siège de Savannah, en 1776.
J'ai combattu pour les Etats-Unis jusqu'à l'heureuse paix qui vient d'assurer leur indépendance. M. de C***, qui a long-tems servi en Amérique, dans le corps que commandait le marquis de La Fayette, M. de C*** m'a donné une lettre de recommandation pour le baron de Rosbelle. Celui-ci a pris à mon sort un intérêt si vif, que bientôt nous nous sommes liés d'une étroite amitié. Je n'ai quitté sa province que pour venir m'établir à Paris, où je savais qu'il ne tarderait pas à me suivre. Cependant mes sœurs ont rassemblé quelques faibles débris de ma fortune, jadis immense. Mes sœurs, instruites de mon arrivée ici, et du nom que j'y ai pris, m'écrivent que dans quelques mois elles viendront consoler par leur présence l'infortuné Lovzinski,