‹ Leçons françaisesChapitre 70 sur 71 · UNE NUIT SUR UNE MONTAGNE DANS L AFRIQUE MERIDIONALE · texte numérisé non relu

UNE NUIT SUR UNE MONTAGNE DANS L AFRIQUE MERIDIONALE

Il faut que je vous raconte encore une de mes excursions. J'étais sorti de grand matin, et j'avais été me promener dans des montagnes à seize milles du Cap. Mon cheval et moi nous commencions à juger qu'il était tems de retourner au logis, lorsque le brouillard nous enveloppa complètement. Je ne sais si vous avez jamais eu l'occasion de remarquer les effets que produit le brouillard, soit en changeant Jes formes des montagnes, soit en grossissant le volume des objets ou en les cachant entièrement, soit en les laissant entrevoir sous les apparences les plus bizarres et les plus fantastiques, tellement que le voyageur, trompé à chaque instant, perd toute confiance dans le rapport de ses sens.

Je me trouvais sur le sommet d'une colline dont les flancs étaient raides et escarpés. Il n'y avait, pour descendre, qu'un sentier très-rapide, qui était mon unique ressource. Je le cherchai aussi long-tems que je pus voir ma boussole, et, quoique souvent trompé, je ne continuai pas moins mon chemin par dessus les rochers et à travers les marécages, jusqu'au coucher du soleil, qui, dans ce pays-ci, est bientôt suivi de l'obscurité. Pendant quelques instans, les nuages entr'ouverts laissaient apercevoir les derniers rayons du soleil, et c'est de ce côté que se dirigea mon cheval : il semblait avoir quelque espoir, et galopait avec ardeur. Enfin, arrivé sur le plateau des falaises qui bordaient la plaine, il s'arrêta tout à coup, et son espérance et la mienne s'évanouirent en même tems. Nous n'avions pas d'autres perspective que de passer la nuit sur la montagne. Fatigué et mouillé, et de plus affamé (je n'avais rien pris depuis mon déjeûner), je descendis de cheval au pied d'un rocher qui m'abrita de la pluie. Il n'y avait pas long-tems que j'occupais ce poste, lorsque j'entendis le cri sauvage et prolongé du chacal et le court hurlement du loup. Ils avaient senti mon cheval, et s'approchaient toujours. Je n'avais point d'armes ; je ramassai quelques cailloux, j'en frottai continuellement deux l'un contre l'autre pour produire du feu,

et je criai de toutes mes forces. Trois ou quatre loups vinrent tout près de moi ; mais je crois que la faim la plus pressante n'étouffera jamais chez ces animaux la crainte que leur inspire la voix de l'homme. C'est en cela que mon cheval semblait placer toute sa confiance : il se serrait contre moi, portant le nez au vent ; il sentait les bêtes féroces à quelques pas, et quoique nous n'eussions jamais été bien intimes auparavant, il semblait me regarder comme son compagnon d'infortune ; il me mordait la main, frottait son museau glacé contre mon visage ; ce qui du moins m'empêcha de m'endormir.

J'entendais le bruit sourd et monotone de la mer qui battait au pied des énormes falaises : les brouillards m'environnaient de toutes parts, et la lune, perçant un moment leur épaisseur, me fit voir une scèae dont je n'oublierai jamais l'aspect sauvage et désolé. L'explosion lointaine du canon de la retraite m'avait annoncé neuf heures. Chaque fois que les brouillards semblaient s'éclaircir, je fixais mes yeux sur le point de l'hori. zon où devaient se montrer les premières lueurs du jour ; mais mon attente fut souvent déçue. La lune, qui paraissait emportée sur les nuages comme un frêle esquif tantôt suspendu au sommet de la vague, tantôt entraîné au fond de l'abîme, répandait une clarté pâle et hideuse sur les rochers grisâtres épars alentour. Quelquefois un voile épais de nuages la cachait à mes yeux, et, de nouveau plongé dans l'obscurité, j'écoutais le battement sourd et monotone du ressac. Le hurlement du loup et le cri perçant du chacal m'annoncèrent que la nuit allait bientôt finir ; car les animaux sauvages, après avoir rôdé dans le voisinage des habitations, regagnaient leurs retraites. Enfin j'entendis le canon du matin, et jamais aucun son ne fut plus agréable à mon oreille. Les nuages s'éclaircirent, le soleil se leva, les gouttes de pluie brillèrent comme des diamans sur les buissons et les rieurs, et la scène, auparavant sombre et désolée, devint en un moment resplendissante de lumière et de beauté. Je montai à cheval, et, gravissant un des sommets les plus élevés, je reconnus que j'étais loin du point que j'avais cherché. Mais maintenant, il était jour : les brouillards, suspendus en voiles légers sur les flancs des montagnes, ne m'en dérobaient plus la vue, mais ajoutaient à leur beauté. Ils couvraient le fond de la vallée comme un lac paisible dont la surface semblait réflé-

chir la voûte du ciel. Est-il étonnant, pensai-je alors, que l'on ait adoré le soleil ?

Cette dernière aventure n'était pas précisément agréable, mais j'ai du plaisir à ces promenades solitaires. Les fleurs des champs, les vertes bruyères avec leurs bouquets de pourpre, les oiseaux au plumage éclatant, les lézards craintifs et diversement nuancés qui se glissent entre les fentes des rochers ; le caméléon noir dans l'ombre, mais qui reflète la verdure brillante du buisson où il grimpe lentement: tous ces objets sont pour moi une société délicieuse. La vague écu mante qui se brise à mes pieds, les masses de nuages qui volent au dessus de ma tête, ont pour moi un langage muet, mais éloquent.

Vaines rêveries que tout cela, direz-vous ; mais il y a des momens où je fuis la société pour m'abandonner à ces songes, pour rappeler les vives impressions de mon enfance, dont le souvenir est encore plus réel pour moi que les choses du présent. C'est la scène du matin avec sa lumière brillante et ses ombres fortement ^essinées, auprès de laquelle tout ce qui suit paraît effacé, terne et sans vie.

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