‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 2)Chapitre 11 sur 40 · BUFFON · texte numérisé non relu

BUFFON

Le Lion et le Tigre.

Dahs la classe des animaux carnassiers, le lion est le premier, le tigre est le second; et comme le premier, même dans un mauvais genre, est toujours le plus grand et soavenile meilleur, le second est ordinairement le plus méchant de tous. A la fierté, au courage, à la force, le

I90 0£$CRmiONS.

lion joint U pobicsse, la clémence, la magnanimité, tandis que le tigre est bassement féroce, cruel sans justice, c'est- i-dire sans nécessité. Il en est de même d^s tout ordre de choses où les rangs sont donnés par la force; le premier qui peut tout est moins tyran que l'antre, qui, ne pouvant jouir de la puissance plénière, s'en venge en abusant du pouvoir qu'il a pu s^arroger. Aussi le tigre est-il plus i craindre que le lion 3 celui-ci souvent oublie qu'il est le Roi, c'est-à-dire le plus fort de tous les animaux : marcbant d'un pas tranquille , il n'attaque jamais l'homme , à moins qu'il ne soit provo* que ; il ne précipite ses pas , il ne court, il ne chasse ^ue quand la faim le presse. Le tigre, au contraire, quoique rassasié de chair, semble toujours être altéré de sang; sa fureur n'a d'autres intervalles que ceux du temps qu'il dut pour dresser des embûches ; il saisit et déchire une nouvelle proie avec la même rage qu'il vient d'exercer, et non pas d'assouvir, en dévorant la première ; il désole le pays qu'il .habite; il ne craint ni l'aspect ni les aimei de l'homme ; il égorge , il dévaste les troupeaux d'animaux domestiques, met à mort toutes lesbétes sauvages, attaque les petits éléphans, les jeunes rhinocéros^ et quelquefois même ose braver le lion.

La forme du corps est ordinairement d'accord avec le natureL Le lion a l'air noble 9 la hauteur de ses jambes est proportionnée à la longueur de son corps ; l'épaisae et grande crinière qui couvre ses épaules et ombrage sa face, son regard assuré, sa démarche grave, tout semble annoncer sa fière et majestueuse intrépidité. Le tigre , trop long de corps , trop ba4 surses jambes^ la tête nue, les yeux hagards, la langue couleur de sang, toujours hors de la gueule, n'a que le caractère de la basse méchanceté et de l'insatiable cruauté; il n'a pour tout instinct qu'une rage constante, une fureur aveugle, qui ne connaît, qui ne distingue rien , et qui lui fait souvent dévorer ses propres enfans et déchirer leur mère, lorsqu'elle veut les d^endre

DESCRIPTIONS. igt

Que ne l'eùt-il i Texcès cette soif de son sang, et ne pût-il l'éteindre qu'en détruisant, dès leur naissance , la race entière des monstres qu'il produit (i) 1

Le m ém£.

Le Renard.

Lb renard est fameux par ses ruses , et mérite en partie sa réputation. Ce que le loup ne £siit que par la foite , il le fiât par adresse, et réussit plus souvent, sans cher* cber à combattpe les chiens ni les bergers, sans attaquer les troupeaux , sans traîner les cadarres. Il est plus sûr de ▼i?re« Il emploie plus d'esprit que de mouvement ^ ses resMKirces semblent être en lui-même; ce sont, comme Fon sait, celles qui manquent le moins. Fin autant que cir** conspectf ingénieux et prudent, même fnsqu'à la patience, il varie aa conduite, il a des moyens de réserve qu^il sait n'emplojer qu'à prcipoa. Il veille de près à sa conserva«> tien : quoique aussi in&tigable et mtsne plus léger que le loup, il ne se fie pas entièrement à la vitesse de sa course, il sait se mettre en sûreté , en se pratiquant un asile où il se retire dans les dangers pressans , où il s'établit , où il élève ses petits. Il n'est point animal vagabond, mais animal donnciKé. Il se loge , an fond des bois , à portée des hameaux ; il écoute le ckant des coqs et le cri des volailles; il les savoure de loin, il prend habileancnt son temprt, cache son dessein et sa marche, se glisse, se trainûe^ arrive et (ait rarement des tentatives inutilest S'il peut firanchtr lesdAtures on passer per^dessèus, il ne perd paauninstam, il ravage la basse<-coar, il j met tout i mort, se retire ensmie lestement, en emportant sa proie qu'il cache sous la mousse ^ ou la porte k son terrier j il revient quelques momenS après en chercher une autre qu'il emporte et cadie de mème^ mais dans un autre endroit ^ ensuite

(i) Vojes les Leçons Ltttm9$ anciennes et mûdêmUt U I.

une troisième, une quatrième , et jusqu'à ce que le joar on le mouvement ddns la maison Tavertisse qu'il Éiut se retirer et ne plus revenir.

BtTFFON.

La Fauvette.

Le triste hiver, saison de mort, est le temps du sommeil , ou plutôt de la torpeur de la nature ; les insectes sans vie, les reptiles sans mouvement, les végétaux sans verdure et sans accroissement , tous les habitans de Pair détruits ou relégués , ceux des eaux renfermés dans des prisons de glace, et la plupart des animaux terrestres confinés dans les cavernes, les antres et les tenûers, tout nous présente les images de la langueur et de la dépopulation ; mais le retour des oiseaux au printemps est le premier signal'et la douce annonce du réveil de la nature vivante , et les feuillages renaissans , et les bocages revêtus de leur nouvelle parure, sembleraient moins frais et moins touchans sans les nouveaux hôtes qui viennent les animer.

De ces hôtes des bois, les fauvettes sont les plus nombreuses comme les plus aimables } vives, agiles, légères et sans cesse remuées , tous leurs mouvemens ont Pair du sentiment, tous leurs accens le. ton de la joie, et toua leurs jeux l'intérêt de l'amour. Ces jolis oiseaux arrivent au moment où les arbres développent leurs feuilles et commencent à laisser épanouir leurs fleurs ; ils se dispersent dans toute l'étendue de nos campagnes : les uns viennent habiter nos jardins } d'autres préfèrent les avenues et les bosquets ; plusieurs espèces s'enfoncent dans les grands bois, et quelques unes se cachent au milieu des roseaux. Ainsi les fauvettes remplissent tous les lieux de la terre, et les animent par les mouvemens et les accens de leur tendre gaieté.

DESCRIPTIONS. igS

1a fauvette i tête noire est de toutes les fauvettes celle qui a le cliaDl le plus agréable et le plus continu } il tient un peu de celur du rossignol, et l'on en jouit plus longtemps ; car plusieurs semaines après que ce chantre du printemps s'est tu, l'on entend les bois résonner partout du cfaant de ces fiiuyettes ; leur Toix est facile , pure et légère, et leur chant s'exprime par une suite de modulations peu étendues, mais agréables, flexibles et nuancées ; ce chant semble tenir de la fraîcheur des lieux où il te fait entendre ; il en peint la tranquillité, il en exprime même le bonheur ; car les cœurs sensibles n'entendent pas sans une douce émotion les accens inspirés par la nature aux ttres qu'elle rend heureux.

Le même.

Le Rossignol.

Il n'est point d'homme bien organisé k qui ce nom ne rappelle quelqu'une de ces belles nuits de printemps où, le ôel étant serein, l'air calme, toute la nature en silence 9 et , pour ainsi dire , attentive , il a écouté avec ravisseaient le ramage de ce diantre des forêts. On pourrait citer qndques autres oiseaux chanteurs , dont la voix le dispiue, à certains égards, à celle du rossignol 5 les alouettes^ le smn , le pinson , les fauvettes , la linotte , le cbarddnneret, le merle commun, le merle solitaire, le moqueur d'Amérique, se font écouter avec plaisir lorsque le rossignol se tait : les uns ont d'aussi beaux sons , les autres ont le timbre aussi pur et plus doux ; d'autres ont «les tours de gosier aussi flatteurs ; mais il n'en est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion complète de ses talens divers , et par la prodigieuse variété de son ramage; en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux , prise dans toute soii étendue, n'est qu'un couplet de celle du rossignoU

lei DE»cmiFnoN&

Le roBtignûl ohanne toiljimrSf et nt «e répèlt fânns, du moins )amâii MnrilemeBt ( s'il redit quelque passage, ce paisege est animé d*an aocent iioui««n , embelli par de nouveaux egrémena : il rénaait dana tone lea geaivs^ il rend toutes ka expressions ^ il saisit tous les caractères ; et de plus il sait en augmenter VeStt par les coatisastes. Ce coryphée du printempa se pTépere*b41 à chanter ThycD^e de U natorCf il coounenoe par un pfékde timide^ pi^ dea ton» &ib)na « presque indéoia ^ cocnpBMa'il voakit essayer aon instnutoent et intéresser ceux qui l'écDutent { maisensuîte, prenant derassuranoatiils'aniinepartkgrési il s^'éfihayiffe, et Limtdt il déploie dena.leur pliéoitiide toutes les ressources de S4M incomparable ^orf^ane : ooepi de gosier éelatans ; batteries vives et légères ; fusées de chant, où la netteté est égale i la volubilité 5 murmure intérieur et sourd qui n^est point appréciable k Poreille, mais très-propre à augmenter Péclat des tons appréciables ; roulades précipitées , brillantes et rapides, articulées avec force, et même avec, dureté de. bon goût; acoeos plaintifs cadencés avec moUeese ; sons filés sens art, mais enflés avec âme ) sons encbmnteure et pénétrais , vrais soupirs d'amoor et de volupté qui aembèent aortir du ccBur, et font palpiter tous les cœurs » qui cana^nt à tout ce qui est sennble une émotion si donoe ^ nne languenr si touchante. C'est dans ces tons paasiottués que l'on reconnaît le langage du sentiment qu'un épouii heureux adresse k une compagne chérie^ et qu'elle seale peut lai inspirer ; tandis que dana d'autres phrasés plus donnantes peut-être , maismoina expressives^ on reeonnatt le simple projet de Tionuaeretde lui plaire, ou bien de dispnttf devant elle U prix du chant 4 des rivaux |alonxde u gloire et de «on bonheur.

Ces diâerentes phrases Sont éoTremêlées de siknces, de ces silences qui, dans tout genre de mélodie, eoacourent si puîssamn^ni aux fçmnds effets. On puit des beaux sons que Ton vient d'entendre, et qui relen-

tisMOt encore da;Ds Toreille : on en jouit mieux^ pdvœ que la jouissance est plus intune» plus recueillie » et n'est point troublée par des sensations nouvelles : bientôt on attend, on désire une autre reprise 4 on espère que ce sera celle qui plaît; si l'on est trompé, la beauté du morceau que l'on entend ne permet pas de regretter celui qui n'est que différé , et Ton conserve l'intérêt de l'espérance pour les reprises qui suivront. Au reste, une des raisons pourquoi le chant du rossignol est plus remarqué et produit plus d'effet, c'est parce que, chantant la nuit qui est le temps le plus favorable , et chantant seul , sa voix a tout son éclat , et n'est offusquée par aucune autre voix : il efface tous les autres oisejàux par ses sons moelleux et flûtes, et par la durée non interrompue de son ramage, qu'il soutient quelquefois pendant vingt secondes. Un observateur a compté dans ce ramage seize reprises difEérentes, bien déterminées par leurs premières et dernières notes, et dont l'oiseau sait varier avec goût les notes intennediaires ; enfin, il s'est assuré que la sphère que remplit la voix d'un rossignol n'a pas moins d'an mille de diamètre, surtout lorsque l'air est cahoie : ce qui égale au moins la portée de la voix humaine (i).

GUÉNSAIT DE MONTBSIXUBJD.

Le Serin et le Rossignol.

Si le rossignol est le chantre des bois , le serin est le musicien de la chambre ; le premier tient tout de la nature , le second participe à nos arls : avec moins de force d'organe , moins' d'étendue dans la voix , moins de variété dans les sons, le serin a plus d'oreille, plus de facilité d'imitation , plus de mémoire; et^ co^^^e la différence

(1) VojFCB les Xs^vns ^Miineê mnciemn^s et mùéUrM», t. i, siqet.

igfi DESCRIPTIONS.

dtt caractère ; surtout dans ces animaux ] tient de trè»près à celle qui se trouve entré leurs sens, le serin j dont l'ouïe est plus attentive , plus susceptible de recevoir et de conserver les impressions étrangères , devient aussi plus social , plus doux , plus familier : il est capable de connaissance , et même d'attachement ; ses caresses sont aimables , ses petits dépits innocens , et sa colère ne blesse ni n'offense. Ses habitudes naturelles le rapprochent encore de nous: il se nourrit de graines , comme nos autres oiseaux domestiques; on l'élève plus aisément que Je rossignol, qui ne vit que de chair pu d'insectes, et qu'on ne peut nourrir que de mets préparés. Son éducation plus facile est aussi plus heureuse ; on l'élève avec plaisir, parce qu'on l'instruit avec succès; il quitte la mélodie de son chant naturel , pour se prêter à l'harmonie de nos voix et de nos instrumens ; il applaudit, il accompagne, et nous rend au-delà de ce qu'on peut lui donner.

Le rossignol , plus fier de son talent , semble vouloir le conserver dans toute sa pureté ; au moins parah-il faire assez peu de cas des nôtres : ce n^est qu'avec peine qu'on lui apprend h répéter quelques unes de nos chansons. Le serin peut parler et siffler; le rossignol méprise la parole autant que le sifflet , et revient sans cesse a son brillant ramage. Son gosier, toujours nouveau, est un chef-d'œuvre de la nature auquel Part humain ne peut rien changer ni ajouter; celui du serin est un modèle de grâces, d'une trempe moins ferme, que nous pouvons modifier. L'un a donc bien plus de part que l'autre aux agrémens de la société ; le serin chante en tout temps , il nous récrée dans les jours les plus sombres , il contribue même h notre bonheur ; car il fait l'amusement de toutes les jeunes personnes , les délices des recluses ; il charme au moins les ennuis du clottre, porte de la gaieté dans les âmes innocentes et captives; et ses petites amours, qu'on peut considérer de près en le fiiisant nicher , ont rappelé mille et mille fois à la tendresse des cœurs sacrifiés : c'est

faire autant de bien que nos vautours savent faire de mal

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