‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 2)Chapitre 10 sur 40 · LS M&IIE · texte numérisé non relu

LS M&IIE

Aspect physique et moral de Gonstantinople.

CoNSTANTlNOPLS, et Surtout la côte d'Asie, étaient noyées dans le brouillard : les cyprès et les minarets que j'apercevais à travers cette vapeur présentaient l'aspect d'une forêt dépouillée. Comme nous approchions de la pointe du sérail, le vent du nord se leva, et balaya, en moins de quelques minutes, la brume répandue sur ce tableau ; je me trouvai tout 4 coup au milieu des palais du Commandeur des croyans. Devant moi le canal de la mer JNoire serpentait entre des collines riantes, ainsi qu'un fleuve superbe : j'avais à droite la terre d'Asie et la ville de Scutari ; la terre d'Europe était à ma gauche : elle formait , en se creusant, une large baie pleine de grands navires à l'ancre, et traversée par d'innombrables petits bateaui. Cette baie, renfermée entre deux coteaux, présentait en regard et en amphithéâtre Constantinople et Galata. L'immensité de ces trob villes étagées , Galata, Constantinople et Scutari 5 les cyprès, les minarets, les mâts des vaisseaux qui s'élevaient et se confondaient de toutes parts; la verdure des arbres, les couleurs des maisons blanches et rouges j la mer qui étendait sous ces objets sa nappe bleue, et le ciel qui déroulait au*dessus un autre champ d*azur : voilà ce que j'admirais ; on n'exa« gère point, quand on dit que ConstantJjaople offire le plus beau poiat de vue de Tuaivers.

DESGRIPriONS; 171

Nous abardâmes à Galata: je remarqaai sur-le-champ le moavement des quais, et la foule des porteurs, des marchands et des mariniers; ceux-ci annonçaient par la couleur diverse de leurs visages, par la différence de leurs langages, de leurs habits, deleurachapeauz, de leurs bonnets,«de leurs turbans, qu'ils étaient venus de toutes les parties de TËurope et de l'Asie habiter cette frontière de deux mondes. L'absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues , et les meutes de chiens sans maîtres, furent les trois caractères distinctifs qui me frappèrent d'abord-dans l'intérieur de cette ville extraordinaire. Comme on ne marche guère qu'en babouches, qu'on n'entend point de bruits de carrosses et de charrettes, qu'il n'y a point de cloches, ni presque point de métiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyex autour de vous une foule muette , qui se mble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l'air de se dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans c^se d'un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n'étaient là que pour acheter, vandre et mourir. Ces cimetières sans murs et placés au milieu des rnes sont des bois magnifiquea de cyprès : les colombes font leurs nids dans ces cyprès, et partagent la paix des morts. On découvre ç4 et là quelques monamens antiques qui n'ont de rapport ni avec les hommes modernes ni avec les monumens nouveaux dont ils sont environnés : on dirait qu'ils ont été transportés dans cette ville orientale par l'effet d'un talisman. Aucun signe de joie , aucune apparence de bonheur ne se montre â vos yeux : ce qu'on voit n'est pas un peuple, mais un troupeau qu'un iman conduit et qu'un janissaire égorge. 11 n'y a d'autre plaisir que la débauche, d'autre peine que b mort. Au milieu des prisons et des bagnes s'élève un sérail , capitole de la servitude : c'est là qu'un gardien sacré conserve les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. De pâles adorateurs rôdent sans cesse autour du temple^ et viennent apporter leurs tât99 à

l^% DESCRIPTIONS;

l'idole. Rien ne peut les soustraire au sacrifice ; ik sont entraînés par un pouvoir fatal : les yeux du despote attirent les esclaves, comme les regards du serpent fascinent les oiseaux dont il fait sa proie.

CHATEAUBaiAND. ItinémirCj t. II.

he Meschacebë (i).

Ce fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée, que les habitans des Etats- Unis appellent le nouvel Eden , et à qui les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille autres fleuves tributaires du Meschacebé, le Missouri, riUinois, VAkanza, l'Ohio, le Wabache, le Tenaze, l'engraissent de leur limon et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l'hiver , quand les tempêtes ont sJiattu des pans entiers de forêts , le Temps assemble sur toutes les sources les arbres déracinés : il les unit avec des lianes , il les cimente avec des vases, il y plante de jeunes arbrisseaux, et lance son ouvrage sur les ondes. Charriés par les vagues éctUOianles, ces radeaux descendent de toutes parts au Ueschacebé. Le vieux fleuve s'en empare , et les pousse k son embouchure pour y former ime nouvelle branche. Par intervalles , il élève sa grande voix , en passant sous les monts, il répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens: c'est le Nil des déserts. Mais la grftce est toujours unie h la magnificence dans les scènes de la nature ; et , tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes , on voit, sur les deux courans latéraux, remonter, le long des rivages , des îles flottantes de pistia et de nénufar , dont les roses jaunes s'élèvent

(i) Vrai nom du Mississipi ouMeichassipi^ Vieux PhndnBauaf.

Gonime de petits pavillons. Des serpens verts, des hérons bleus, des flamans roses, de jeunes crocodiles , s^embarquent passagers sfur ces vaisseaux de fleun , et la colbnie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder, endormie, dans quelque anse retirée du fleuve.

Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental , des savanes se déroulent à perte de vue : leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l'azur du ciel, où ils s^évanouîssent On voit, dans ces prairies sans bornes, errer à Paventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher parmi les hautes herbes , dans une fie du Meschacebé. A son front orné de deux croissans, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le Dieu mugissant du fleuve, qui iette un regard satis£iit sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives.

Telle est. la sc^ne sur le bord occidental ; mais elle change tout à coup sur la rive opposée, et forme avec la première un admirable contraste. Suspendus sur le cours des ondes , groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fiaitignent les regards. Les vignes sauvages, lesbignonias, les coloquintes, s'entrelacent au pied de ces arbres , escaladent leurs rameaux , grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée , en formant mille grottes , mille voûtes , mille portiques. Souvent égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivières , sur lesquels elles jettent des ponts et des arches de fleurs. Du sein de ses massib embaumés, le superbe magnolia élève son cône immobile : surmonté de ses larges roses blanches, il domine toute la forêt, n'a d'autre rival que le palmier,

qui balance Ugèrenient auprès de lui ses éventaik de verdure.

Une multitude d'animaux, placés dans ces belles retraites par la main du Créateur, y^ répandent renchantement et la vie. De l'extrémité des avenues on aperçoit des ours enivrés de raisins , qui chancellent sur les branches des ormeaux ; des troupes de caribonx se baignent dans un lac; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages; des oiseaux moqueurs, des colombes virginiennes de la grosseur d'un passereau , descendent sur les gazons rougis par les fraises; des perroquets verts, à tête jaune , des piverts empourprés , des cardinaux de feu grimpent en circulant au haut des cyprès; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides , et des serpens oiseleurs sifBent suspendus auxddmesdes bois, en s'y balançant comme des lianes.

Si tout est silence et repos dans les savanes, de l'autre côté du fleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des firoissemens d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits, des bruissemens d'ondes , de faibles mugissemens , de sourds meuglemens, dedouxronooulemens , remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une briae vient à animer toutes ces solitudes, à balancer tous ces corps flottans, i confondre toutes ces masses de blanc, d'azur, de vert , de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, il se passe de telles choses aux yeux , que j'essaierais en tain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces tjiamps primitifs de la nature.

Lb utME. Génie du Christianisme.

Le Tâge.

Au nom de ce fleuve tant célébré par les poStds, Pimagination involontairement réveillée se retrace les plus rians tableaux ; elle se figure des rives enchanteresses formées par de longues prairies émaillées des fleurs les plus odorantes; elle erre délicieusement exaltée sous Fombrage aromatique d'arbres épais dont les rameaux , enlacés k ceux du laurier d'Apollon , se courbent sous le poids de leurs pommes d'or. L'haleine de vents tempérés, plus doux que le zéphyr même, y caresse un étemel feuillage et la mobile surface d'une onde cristalline, qui, s'échappant à regret dans un lit étincelant de pierres précieuses, roule dans ses molles sinuosités les paillettes d'or pur qui en forment l'arène. Au murmure suave de ce nouveau Pactole se mêle encore l'harmonieux concert que forment, en saluant l'aurore , mille brillans oiseaux parés du plus riche plumage. De gracieuses bergères, d'^heureux bergers conduisent dans cet heureux séjour d'éblouissans troupeaux , dont on n'exige que le lait superflu ou l'abondante toison , en dédonunagement des soins qu^on leur donne , et qui n'ont k craindre ni le couteau du boucher ni la dent cruelle des loups dévorans. Les animaux féroces sont inconnus dans ces lieux paisibles*, leur approche n'appela jamais au combat le chien fidèle, qui ne veille à la garde des moutons et des brebis que pour donner à son maître le temps de chanter de constantes amours , auxquelles ne se mêle jamais l'inquiétude ou la jalousie. Le miel , naturellement purifié, y découle du tronc des chênes; le vin le plus généreux, une huile parfiimée, n'ont pas besoin que l'homme les vienne extraire des fruits qui les prodiguent , et nul climat, dans l'univers, ne rappela mieux ces Champs-EIysiens, où l'antiquité plaçait le séjour de paix promis aux âmes des justes.

Mais que la réalité est loin de la pompeuse réputation que y depuis les Romains jusqu^à nos jours, on s^est complu à donner au plus triste des fleuves !

Des bords arides âprement coupés à pic , un lit généralement torrentueux^ embarrassé et rétréci, des eaux jaunâtres presque continuellement bourbeuses , voilà ce qui caractérise véritablement ce Tage , parcourant une campagne ordinairementdépouillée , sèche j abandonnée, où l'ardeur du soleil dévore une végétation dure, courte, ligneuse, quand le souffle des tempêtes n'en élève pas une poussière rougeâtre qui pénètre les vêtemens t et va donner sa teinte sinistre aux traits du campagnard, ainsi qu'aux tristes bouquets d'yeuses échappés à la destruction parmi des rocs dépouillés, épars. Le vautour seul, entre les oiseaux carnassiers habitans de l'austère vallée, y domine les airs, en menaçant des bandes malpropres de mérinos, guidés par des pâtres plus malpropres encore , malheureux et grossiers compagnons des animaux qu'ils défendent, non seulement contre les loups, mais encore contre les nombreux lynx, dont les monts de Grédos et les monts Lusitaniques sont tous remplis. Nulle partie de l'Espagne n'est plus sauvage ni plus pauvre que celle qu'on feignit en être la plus riante et la plus riche , et quelques points un peu moins déshérités de la nature, qu'on rencontre çà et là le long du fleuve que nous avons représenté tel qu*il est, ne sauraient lui mériter ce nom de Tage doré et cette célébrité qu'on lui donna , en adoptant comme des vérités les exagérations des poëtes*

BoRT DE Saint -Vincent, Guide du Voyageur en Espagne.

Les Forêts agitées par les vents.

Qui pourrait décrire les mouvemens que l^air communique aux végétaux? Combien de fois, loin des villes , dans le fond d'un vallon solitaire couronné d'une forêt , assis sur le bord d'une prairie agitée des vents, je me suis plu à voir les mélilots dorés , les trèfles empourprés , et les vertes graminées , former des ondulations semblables k des flots j et présenter â mes yeux une mer agitée de fleurs et de verdure ! Cependant les vents balançaient sur ma tête les cimes majestueuses des arbres. Le retroussis de leur feuillage faisait paraître chaque espèce de deux verts différens. Chacun a son mouvement. Le chêne au tronc raidc ne courbe que ses branches, l'élastique sapin balance sa haute pyramide , le peuplier robuste agite son feuillage mobile, et le bouleau laisse flotter le sien dans les airs comme une longue chevelure. Ils semblent animés de passions : l'un s'incline profondément auprès de son voisin comme devant un supérieur, l'autre semble vouloir l'embrasser comme un ami ; un autre s'agite en tous sens comme auprès d'un ennemi. Le respect , l'amitié , la colère, semblent passer tour à tour de l'un à l'autre comme dans le cœur des hommes , et ces passions versatiles ne sont au fond que les jeux des vents. Quelquefois un vieux chêne élève au milieu d'eux ses longs bras dépouillés de feuilles et immobiles. Comme un vieillard, il ne prend plus de part aux agitations qui l'environnent ; il a vécu dans un autre siècle. Cependant ces grands corps insensibles font entendre des bruits profonds et mélancoliques. Ce ne sont point des accens distincts ; ce sont des murmures confias comme ceux d'un peuple qui célèbre au loin une fête par des acclamations. 11 n'y a point de voix dominantes : ce sont des sons monotones , parmi lesquels se font entendre dès bruits sourds et profonds, qui nous 1.— 28. la

jettent dans une tristesse pleine de douceur. Ainsi les murmures d'une forêt accompagnent les accens du rossignol, qui de son nid adresse des yœux reconnaissans aux Amours. C'est un fond de concert qui fait ressortir les chants éclatans des oiseaux ) comme la douce verdure est un fond de couleurs sur lequel se détache l'éclat des fleurs et des fruits.

Ce bnûssement des prairies , ces gazouillemens des bois , ont des charmes que je préfère aux plu» brillans accords ; mon ftme s'y abandonne, elle se berce avec les feuillages ondoyans des arbres, elle s'élève avec leur àsiË vers les deux, elle se transporte dans les temps qui les ont vus nattre et dans ceux qui les verront mourir y ils étendent dans Finfini mon existence circonscrite et fugitive. Il me semblei ^l^'î^^ ™^ parlent, comme ceux de Dodone , un langage mystérieux ; ils me plongent dans d'ineffables rêveries qui souvent ont fait tomber de mes mains les livres des philosophes. Majestueuses forêts, paisible solitude, qui plus d'une fois avez calmé mes passions, puissent les cris de la guerre ne troubler jamais vos résonnantes clairières ! N'accompagnez de vos religieux murmiu'es que les chants des oiseaux, ou les doux entretiens des amis et des amans qui veulent se reposer sous vos ombrages.

BeHNARBIIT de SAINT-PlEERfi, HoiWOWiS de la Nature^ tom. I.

Les Déserts de FArabie Pétrée.

Qu'on se figure un pays sans verdure et sans eau, un soleil brûlant, un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses , des montagnes encore plus arides , sur lesquelles l'œil s'étend et le regard se perd , sans pouvoir s'arrêter sur aucun objet vivant; une terre morte, et pour ainsi dire écorchée par les vents , laquelle ne présente que des

DE8CiVIPTION6. if^

ossemens, des cailloux jonchés,. des rochers debout ou reuyersés; un désert entièrement découvert, où le Toya-* genr n'a jamais respiré sous rojxibrage,oùrienne raccompagne , rien ne lui rappelle la nature vivante ; soUtude absolue, mille fois plus a£Ereuse que celle des forêts; car les arbres sont encore des êtres pour l'homme qui se voit seul : plus isolé, plus'dénué, plus perdu- dans ces lieux vides et sans homes, il voit partout l'espace coiimie son tombeau; la lumière du jour, plus triste que l'ombre de la nuit, ne renaît que pour éclairer sa nudité, son impuissance, et pour lui présenter Thorreurde sa sitoa** tion, en reculant à ses yeux les barrières du vide,, en étendant autour de lui labîme de l'immensité qui le se*pare de la terre habitée ; immensité qu'il tenterait en vain de parcourir : car la faim, la soif et la chaleur brûlante pressent tous les instans qui lui restent entre le désespoir et la mort

BVFFOH. Histoire du Quvn^fm.

Moyen de connaître les grands effets des variété» de la Ifatiu*e,

Ce n'est point en se promenant dans nos campagnes cultivées, ni même en parcourant toutes les terres du domaine de l'homone, que l'on peut connaître les grands effets des variétés de la nature : c est en se transportant (les sables brûlans de la zone torride aux glacières des pôles ; c'est en descendant du sonmiet des montagnes au fond des mers ; c'est en comparant les déserts avec les déserts que nous la jugerons mieux ef l'admirerons davantage* £n effet , sous le point de vue de ses sublimes contrastes et des majestueuses oppositions, elle paraît plus grande en se montrant telle qu elle est. Nou6 avons ci-devant peint les déserts arides de l'Arabie Pétrée; ces solitudes nues où l'homme n'a jamais respiré sous l'ombrage , où ta terre, sans verdure , n'offre aucune subsi-

byGoogk

i8o DESCRIPTIONS;

stance aux anhnaax , auK oiseaux , aux insectes , où tout paraît mort, parce que rien ne peut nattre, et que l'élément nécessaire au développement des germes de tout être vivant ou végétant , loin d'arroser la terre par des ruisseaux d'eau vive, ou de la pénétrer par des pluies fécondes , ne peut mftme Phumecter d'une simple rosée.

Opposons ce tableau d'une sécheresse absolue dans une terre trop ancienne, à celui des vastes plaines de fange, des savanes noyées du nouveau continent ; nous y verrons par excès ce que l'autre n'offrait que par défiiut; des fleuves d'une largeur immense, tels que l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, roulant à grands flots leurs vagues écumantes , et se débordant en toute liberté, semblent menacer la terre d'un envahissement, et faire effort pour l'occuper tout entière. Des eaux stagnantes, et répandues près et loin de leur cours, couvrent le limon vaseux qu'elles ont déposé ; et ces vastes marécages , exhalant leurs vapeurs en brouillards fétides , communiqueraient à l'air l'infection de la terre, si bientôt elles ne retombaient en pluies précipitées par les orages ou dispersées par les vents. Et ces plages, alternativement sèches et noyées, où la terre et l'eau semblent se disputer des possessions illimitées , et ces broussailles de mangles, jetées sur les confins indécis de ces deux élémens, ne sont peuplées que d'animaux immondes qui pullulent dans ces repaires, cloaques de la nature où tout retrace l'image des déjections monstrueuses de l'antique limout

Les énormes serpens tracent de larges sillons sur cette terre bourbeuse, les crocodiles , les crapauds , les lézards , et mille autres reptiles à larges pattes, en pétrissent la fange ; des millions d'insectes enflés par la chaleur humide en soulèvent la vase , et tout ce peuple impur, rampant sur le limon ou bourdonnant dans l'air qu'il obscurcit encore, toute cette vermine dont fourmille la terre, attire de nombreuses cohortes d'oiseaux ravisseurs dont

les cris confondus, multipliés, et mêlés aux coassemens des reptiles, en troublant le silence de ces affreux déserts, semblent ajouter la crainte à l'horreur, pour en écarter l'homme eten interdire l'entrée aux autres êtres sensibles; terres d'ailleurs impraticables, encore informes, et qui ne serviraient qu'à lui rappeler l'idée de ces temps voisins du premier chaos où les élémens n'étaient pas séparés, où la terre et l'eau ne faisaient qu'une masse commune , et où les espèces vivantes n'avaient pas encore trouvé leur place dans les difiërens districts de la nature.

Lb même. Description du KamichL

L'Ecureuil.

L'^GUEBUIL est un joli petit animal qui n'est qu'à demi sauvage, et qui, par sa gentillesse, par sa docilité, par l'innocence de ses mœurs, mériterait d'être épargné; il n'est ni carnassier ni nuisible, quoiqu'il saisisse quelquefois des oiseaux ; sa nourriture ordinaire sont des fruits , des amandes , des noisettes, de la faîne et du gland ; il est propre, leste, vif, très-alerte, très-éveillé, très-indus» trienx ; il a les yeux pleins de feu, la physionomie fine , le corps nerveux, les membres très-dispos : sa jolie figure est encore rehaussée, parée par une belle queue en forme de panache, qu'il relève jusque dessus sa tête, et sous laquelle il se met à l'ombre. Il est, pour ainsi dire, moins quadrupède que les autre»; il se tient ordinairement assis presque debout, et se sert de ses pieds de devant, comme d'une main , pour porter à sa bouche 5 au lieu de se cacher sons terre, il est toujours en l'air ; il approche des oiseaux par sa légèreté; il demeure comme eux sur la cime des arbres , parcourt les forêts en sautant de l'un à l'autre , y fait son nid , cueille les graines , boit la rosée , et ne descend à terre que quand les arbres sont agités par la violence des vents. On ne le trouve point dans les champs,

i8d DESCRIPTIONS.

dans les lieux découverts, dans les pays de plaine) il n^approche jamais des habitations ; il ne reste point dans les taillis, mais dans les bois de hauteur, sur les vieux arbres des plus belles futaies. Il craint Teau plus encore que la terre , et l'on assure que, lorsqu'il faut la passer, il se sert d'une ëcorce pour vaisseau, et de sa queue pour voiles et pour gouvernail. Il ne s'engourdit pas , comme le loir, pendant l'hiver ; il est en tout temps très-éveillé ; et , pour peu qu'on touche au pied de l'arbre sur lequel il repose, il sort de sa petite bauge, fuit sur un autre arbre, ou se cache à- l'abri d'une branche, tl ramasse des noisettes pendant l'été, en remplit les troncs, les fentes d'un vieux arbre , et a recours en hivor à ca provision ; il les cherche aussi sous la neige qu'il détourne en grattant II a la voix éclatante et plus perçante encore que celle de la fouine ; il a de plus un murmure à bouche fermée , un petit grognement de mécontentement qu'il fait entendre toutes les fois qu'on l'irrite. Il est trop léger pour marcher, il va ordinairement par petits sauts, et quelquefois parbondsj il a les ongles si pointys et les mouvemens si prompts, qu'il grimpe en im instant sur un hêtre dont Pécorce est fort lisse.

Le mèmb.

L% CbffTrtuil.

Le cerf, conmie le plus noble des habitans des bois, occupe dans les forêts les lieux ombragés par les cimes élevées des plus hautes futaies. Le chevreuil , comme étant d'une espèce plus inférieure, se contente d'habiter sous des lambris plus bas, et se tient ordinairement dans le feuillage épais des plus jeunes taillis; mais, s'il a moins de noblesse , moins de force et beaucoup moins de hauteur de taille , il a plus de grâce , plus de vivacité' et même plus de courage que le cerf; il est plus gai ,

DESCRlFriONS. i83

plus leste 9 plus éveillé; sa forme est plus arrondie , plus élégante , et sa figuré plus agréable ; ses yeux surtout sont plus beaux , plus brillans , et paraissent animés d'un sentiment plus vif; ses membres sont phis souples, ses mouvemens plus prestes , et il bondit sans effort , avec autant de force que de légèreté.

n est encore plus rusé , plus adroit à se dérober, plus difficile k suivre j il a plus de finesse , plus de ressources d'instinct : car , quoiquHl ait le désavantage mortel de laisser après lui des impressions plus fortes , et qui donnent aux chiens plus d^ardeur et de véhémence d'appétit que Vodeur du cerf , il ne laisse pas que de savoir se soustraire â leur poursuite par la rapidité de sa première course et par 6es détours multipliés. 11 n'at-^ tend pas , pour employer la ruse, que la force lui manque ; dès qu'il sent, au contraire, que les premiers efforts d'une fuite rapide ont été sans succès, il revient sur ses pas, retourne, revient encore; et, lorsquHl a confondu , par des mouvemens opposés , la direction de Faller avec celletlu retours lonsqu^l a mêlé l^s éinanations présentes avec les émanations passées, il se sépare di^ la terre par un bond , et, se jetant à côté, il se met ventre à terre, et laisse , sans bouger , passer près de lui la troupe en^ tière de ses ennemis ameutés.

Lb MilftE.

Le Gbien.

Le chien , fidèle àPhomme, conservera toujours une portion de Tempire , un degré de supériorité suf les autres anfanaux ; il leur commande , il règne lui-même à la tête d'un troupeau, il s'y fait mieux entendre que la voix du berger; la sAreté, Pordre et la discipline sont le finit de sa vigilance et de son activité ; c'est un peuple qui lui est scumb , c[u*il condttil, qfa'fl protège , et contre leqttel

i84 D£SGR1P110N5.

il n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix. Mais c'est surtout à la guerre , c'est contre les animaux ennemis ou indépendans, qu'éclate son courage , et que son intelligence se déploie tout entière. Les talens naturels se réunissent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes se fait entendre , dès que le son du cor ou la voix du chasseur a donné le signal d'une guerre prochaine, brûlant d'une ardeur nouvelle, le chien marque sa joie par les plus vifs transports ; il annonce par ses mouvemens et par ses cris l'impatience de com^ battre et le désir de vaincre ; marchant ensuite en silence, il cherche à reconnaître le pays, à découvrir , a surprendre l'ennemi dans son fort; il recherche se$ traces, il les suit pas à pas, et par des accens dififérens indique le temps, la distance, l'espèce, et même l'âge de cdui qu'il poursuit. •

Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité , de la force , de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homone. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire , rend le chien sauvage redoutable & tous les animaux, et cède, dans le chien domestique, aux sentimens les plus doux , au plabir de s'attacher et au désir de plaire ; il vient en rampant mettre aux pieds de son maître son courage , sa force , ses talens ; il attend ses ordres pour en dire usage ; il le consulte , il l'interroge , il le supplie ; un coup d'œil suffit , il entend les signes de sa volonté : sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée , il a toute la chaleur du sentiment, il a de plus que lui la fidélité, la constance dans ses affections; nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire ; il est tout zèle, tout ardeur et tout obéissance ; plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitemens; il les subit, les oubliei ou ne s'en «puvient qi^e pour s'attacher davanUige ;

DESCAIPTIOMS; i85

loin de s'irriter ou de fuir^ il s'expose de lui*-méme à de nouvelles épreuves ; il lèche cette main , instrument de douleur, qui vient de le frapper; il ne lui oppose que la, plainte , et la désarme enfin par la patience et la soumission (i).

Le MÂme. Quadrupèdes.

MAme sujet.

Le chien est le modèle , le vrai prototype de Tamitié. Chaque espèce se. distingue par un attribut particulier qui estf pour ainsi dire, un hommage rendu à ce noble et généreux sentiment : Tune est spécialement vouée à la garde des troupeaux , et le berger solitaire lui confie sans crainte ses plus chères espérances ; Tautre veille autour de notre demeure, et nous donne la sécurité au milieu de nos immenses possessions* Nous dormons sur la foi de son instinct vigilant et protecteur. Le chien fait tourner tous les jours au profit de l'homme les dons les plus rares dont la nature l'a comblé. Il cherche , il interroge , il suit prudemment les traces de la proie que poursuit l'avide chasseur. On dirait que l'attachement qu'il porte à son maître aiguise en quelque sorte toutes les finesses de son odorat II s'expose pour lui , quand il s'agit de combattre les plus terribles habitans des forêts , et lui dévoue à chaque instant son infatigable intrépidité.

Mais considérons plutôt ces courageux animaux au milieu des glaciers du mont Saint-Bernard, prêtant assistance aux voyageurs qui s'égarent, les guidant au sein des ténèbres , leur créant des roules au milieu^ des torrens, à travers mille abîmes, et partageant avec les hommes les plus vénérés les soins périlleux d'une bienfaisance hospitalière.

Yoyez les chiens de Terre-Neuve s'élancer dans les

(i) Voyes les Zeçcns Latines aneienrus et modernes, t. I et II.

i86 DESCRIPTIONS.

flots , affronter le courroux des vagues , braver le dëcbat' nement des vents et de la tempête , se réunir pour mienx résister au courant desfleuves , plonger dans les gouffres de la mer, et ramener vers le rivage les malheureux naufrages. Qui n'a pas entendu parler des chiens de la Sibérie ? Il semble néanmoins qu'on n'ait pas assez célébré leur intelligence , leur dévouement , leurs services , leur générosité. Ces animaux servent à là fois pour les Samoïèdes de bêtes de somme et de bêtes de trait. Ils manifestent une étonnante vigueur, et transportent des fardeaux à des distances prodigieuses. On les attelle à des traîneaux. Plus lestes que nos coursiers, ils savent se frayer des issues aa travers des routes les plus escarpées. Ils ne font qu^efHeor rer le sol , et passent rapidement sur la neige sans jamais l'enfoncer. Aussi sobres que laborieux, il leur suffit, pour se nourrir, de quelques poissons qtPon fiaiit mariner, et qu'on met ensuite en réserve. Mais, ce qu'il y a de merveilleux dans les habitudes de ces bons chiens, c'est quMls restent libres et livrés à eux-mêmes tout le cours de leur été. Tant qu'on n'a pas besoin de leur assistance , ils vivent de leur seule industrie. Ce n'est qu'à un signal qu'on leur donne , après l'apparition des premiers froids 9 qu'ils accourent affectueusement auprès de* leur» maîtres, pour leur rendre tous les services dont ceux-ci ont besoin, ils les dirigent pendant les ténèbres de la nuit , et au milieu des plus terribles orages. Quand les Samoïèdes tombent engourdis sur la terre couverte de frimas, leurs chiens viennent les couvrir de leurs corps , et leur communiquer leur chaleur naturelle. Mais que fait l'homme , partout si ingrat pourtant de bons offices ? Il attend que ces animaux deviennent vieux pour exiger leur peau, et poiu- s'en revêtir.

AwLiBEBT. Physiologie des Passions^ t. IL

iie Cheval.

La pltts noble conquête que Thomme ait jamats fehe, est ceSe de ce fier et fougueux animal , qui partage avec lui les &tiguet de la guerre et la gloire des combats ; aussi intréipide que son mattre, le cheval voit le péril et l'affronte; il se fidt au bruit des armes, il Paime, il le cherche, et s'anime de la m(me ardeur. Il partage aussi ses plaisirs ; à là chasse , aux tournois , à 1* course , il briHCf il étincelle. Mais, docile autant que courageux, il ne se laisse pas emporter à son feu; il sait réprimer ses mouvemens : non seulement il fléchit sous la main de celai qui le guide , mais il semble consulter ses désirs ; et, obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit , il se précipite , se modère ou s'arrête , et n'agit que pour y satisfeire. C'est une fcréature qui renonce à son être pour D^exister que parla volonté d'un autre ; qui sait même la prévenir; qui, par la promptitude et la précision de ses mouvemens, l'exprime et l'exécute; qui sent autant qu'on le désire, et ne rend qu'autant qu'on veut; qui, se livrant Mns réserve , ne se rrfb^e à rien , aert de toutes ses forces, 8'exeède, et mAffiie meurt pour mieux obéir (1).

BvFVOlf*

h^ Chevid dompté.

Votez ce cheval ardent et impétueux 9 pendant que ton écuyer le conduit et le dompte; que de mouvemens WTégulîers! C?est un effet de son ardeur, et son ardeur vient de sa force , mais d'une force mal réglée. Il ée corn-

(0 Voyez Descriptions, en y ers, le Cheval f et les Leçons £a* tintt anciennes et modernes, 1. 1 et II.

i88 DESCRIPTIONS.

pose, il devient plus obéissant sous l^éperon, sous le frein, sous la main qui le manie à droite et à gauche , le pousse , le retient comme elle veut. A la fin il est dompté: il ne fait que ce qu'on lui demande : il sait aller le pas, il sait courir, non plus avec cette activité qui Tépuisait , par laquelle son obéissance était encore désobéissante. Son ardeur s'est changée en force, ou plutôt, puisque cette force était en quelque façon dans cette ardeur, elle s'est réglée. Remarquez : elle n'est pas détruite, eUe se règle; il ne &ut plus d'éperon, presque plus de kide; car U bride ne fait plus l'effet de dompter l'animal fougueux; par un petit mouvement, qui n'est que l'indication de U volonté de Pécuyer, elle l'avertit plutôt qu'elle ne le force , et le paisible animal ne fait plus, pour ainsi dire, qu'écouter : son action est tellement unie à celle de celui qui le mène, qu'il ne s'ensuit plus qu'une seule et même action.

BossUET. Méditations sur PEoan^U.

La Chèvre et la Brebis.

La chèvre a, de sa nature, plus de sentiment et de ressource que la brebis ; elle vient à l'homme volontiers, elle se £uniliarise aisément , elle est sensible aux caresses, et capable d'attachement ; elle est aussi plus forte , plus légère , plus agile et moins timide que la brebis ; elle est vive, capricieuse, lascive et vagabonde. Ce n'est qu'avec peine qu'on la conduit et qu'onpeut la réduire en troupeau : elle aime à s'écarter dans les solitudes , à grimper sur les lieux escarpés , à se placer et même à dormir sur la pointe des rochers et sur le bord des précipices; elle est robuste , aisée à nourrir ; presque toutes les herbes lui sont bonnes, et il y en a peu qui l'incommodent Le tempérament, qui dans tous les animaux influe beaucoup sur le naturel, ne parait cependant pas dans la chèvre

différer essentiellement de celui de la brebis. Ces deux espèces d^animaux^ dont l'organisation intérieure est presque entièrement semblable , se nourrissent, croissent et se multiplient de la même manière, et se ressemblent encore parle caractère des maladies, qui sont les mêmes, à l'exception de quelques unes auxquelles la chèvre n'est pas sujette : elle ne craint pas , comme la brebis, la trop grande chaleur; elle dort au soleil et s'expose volontiers i ses rayons les plus vifs sans en être inconmiodée, et sans que cette ardeur lui cause ni étourdissemens ni ver^tiges; elle ne s'efiBraie point des orages, ne s'impatiente pas à la pluie, mais elle paraît sensible à la rigueur du froid. Les mouvemens extérieurs, lesquels , comme noul Favons dit , dépendent beaucoup moins de la conforma* tion dn corps que de la force et de la variété des sensa-* tions relatives i l'appétit et au désir, sont par cette raison beaucoup moins mesurés, beaucoup plus vifs dans la chèvre que dans là brebis. L'inconstance de son naturel se marque par l'irrégularité de ses actions; elle marche^ elle s'arrête, elle court, elle bondit, elle saqte, s'approche, s'éloigne, se montre, se cache ou fuit, comme par caprice , et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité bizarre de son sentiment intérieur ; et toute la souplesse des organes , tous les ner& du corps suffisent à peine 4 la pétulance et à la rapidité de ces mouvemens qui lui sont naturels.

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