GUÉI^EAU DE MONTBELLIARD
Le Paon.
Si l'empire appartenait à la beauté et non à la force , le paon serait ^ sans contredit , le Roi des oiseaux ; ii n'en
est point sur qui iâ nftture ait versé ses trésors avec plus de profusion : la taille grande, le port imposant, Iâ démarche fière , la figure noble , les proportions du corps élégantes et sveltes , tout ce qui annonce un être de distinction lui a été donné; une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches couleurs , orne sa tête, et Vélève saus la charger; son incomparable plumage semble réunir tout ce qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais des plus belles fleurs , tout ce qui les éblouit dans les reflets pétillans des pierreries, tout ce qui les étonne dans Téclat majestueux de Tarc-en-ciel : non seulement la nature a réuni sur le plumage du paon toutes les couleurs du ciel et de la terre, pour en faire le chef-d'œuvre de sa magnificence, elle les a encore mêlées, assorties, nuancées , fondues de son inimitable pinceau , et en a fait un tableau unique, où elles tirent de leur mélange avec des nuances plus sombres et de leurs oppositions entre elles, un nouveau lustre, et des effets de lumière si sublimes, que notre art ne peut ni* les imiter ni les décrire.
Tel paraît à nos yeux le plumage du paon^ lorsqu'il se promène paisible et seul dans un beau jour de printemps ; mais si sa femelle vient tout à coup à paraître , si les feux de Tamour , se joignant aux secrètes influences de la saison , le tirent de son repos , lui inspirent une nouvelle ardeur et de nouveaux désirs, alors toutes ses beautés se multiplient, ses yeux s^animent et prennent deTexpressioUjSon aigrette s'agite sur sa tête, et annonce rémotion intérieure; les longues plumes de sa queue déploient, en se relevant, leurs richesses éblouissantes; sa tcte et son cou, se renversant noblement en arrière, se dessinent avec grâce sur ce front radieux, où la lumière du soleil se joue en mille manières, se perd et se reproduit sans cesse , et semble prendre un nouvel éclat plus doux et plus moelleux , de nouvelles couleurs plus variées et plus harmonieuses ; chaque mouvement de l'oiseau produit des milliers de nuances nouvelles, des gerbes de
DESCBIPTIONS. 199
refléta ondoyaos et fugiti&y sans cesse remplacés par d'autres reflets et d'autres nuances toujours diverses et toa)OQrs aidmbtbiesi
Mais ces plumes brillantes, qui surpassent en ëdat les plus beUcs eoulenra v se flétruaent aussixonume dles , et tombent chaque aimées le paon, comme s'il sentait la honte de sa perte, cramt de se faire voir dMis cet état humiliant, et cherehc les retraites ka plus sombres pour t'y oacber à tous les yeux, jusqu'à ce qu'un noureau printemps, lui rendant sa parure accoutumée , le ramène sor la scène pour y )€Niirdes hommages dus à sa beauté: car on pvéfend qu'il en jouit en efïet; qu'il e^t sensible à l'admiration ; que le vrai moyen de l'engagep k étaler ses belles plumes , c'est de lui donner àeâ regards dîattention et des louanges; et qu^au contraire, liprsqu'op paraît le regarder froidement ^t sans beaucoup- d'intérêt, il replie tous MÈ trésors, et les cache A qnî ne sait point les admirer (i).
Le Pi^rroquet cendré»
G^EST l'espèce qui se fait le plus aimer, tant par la douceur de ses mcsurs, que par son talent et sa docilité, en quoi il égale au moins le perroquet vert, sans avolt ses cris désagréable^. Tout son corps Wt d'un beau gris de perle et d'ardoise , plus foncé sur le manteau, plus clair au-dessus du corps , et blanchissant au ventre : une queue d'un ronge vermillon termine ettelève ce plumage lustré, moiré et comme poudré d'une blancheur qui le rend toujours frais. L'ceil e^t placé dans une peau blanche, nue et farîtieuse, qui couvre U Jouej le bec eàt noir,
(i) Voyez les JLeççn» Latines anciennes 'et modernes, t. H»
aoo DESCRIPTIONS.
les pieds sont gris, Tins de l'œil est de couleur d'or, la longueur totale de l'oiseau est d'un pied*
Ces oiseaux apprennent aisément à parler^ ils semblent imiter de préférence la voix des enfans, et réceroir dVux plus aisément leur éducation à cet égard } néanmoins^ik imitent aussi le son grave d'une voix adulte , mais ceUe imitation semble pénible , et les paroles qu'ils prononcent de cette voix sont moins distinctes.
Non seulement cet oiseau a la £ftcilité d'imiter la voix de l'homme , il semble encore en avoir le désir , il le manifeste par son attention à écouter j par l'effort qu il fait pour répéter 5 et cet effort se réitère à chaque inslanti car il gasouiile sans cesse chacune des syllabes qu'il vient d'entendre, et il cherche à prendre le dessus de toutes les voix qui frappent son oreille, en disant éclater la sienne. Souvent on est étonné de lui entendre répéter des mots et des sons que l'on n'avait pas prb la peine de lui apprendre et qu'on ne le soupçonnait pas même d'avoir écoutés ; il semble se faire des tâches et chercher k retenir sa leçon chaque jour; il en est occupé jusque dans te sommeil , il jase encore en rêvant. C'est surtout dans ses premières années qu'il montre cette facilité , qu'il a plus de mémoire , et qu'on le trouve plus intelligent et plus docile : quelquefois cette Caiculté de mémoire, cultivée de bonne heure, devient étonnante; mais, plus âgé ^ il devient rebelle , et n'apprend que difficilement.
L'espèce de société que le perroquet contracte avec nous par le langage est plus étroite et plus douce que celle à laquelle le singe peut prétendre par son imitation capricieuse de nos mouvemens et de nos gestes. Si celles du chien, du cheval ou de l'éléphant sont plus intéressantes par le sentiment et par l'utilité, la société de l'oiseau parleur est quelquefois plus attachante par l'agrément : il recrée, il distrait, il amuse; dans la solitude, il est compagnie; dans la conversation , il est interlocuteur ; il répond, il appelle, il accueille , il jette l'éclat des
DESCRIPTIONS. aoi
m, il exprime Paccent de l'affliction , il joue la gravite de la sentence ; ses petits mots , tombés au hasard , égaient par les disparates, oa quelquefois surprennent par la justesse. Ce jeu d'un langage sans idée a je ne sais quoi de bizaire et de grotesque, et, ïans être plus vide que d'autres propos , il est toujours plus amusant. Avec cette imitation de nos paroles, le perroquet semble prendre quelque chose de nos inclinations et de nos mœurs. Il aime et il hait ; il a des attachemens , des jalousies , des préférences, des caprices; il s'admire, s'applaudit, s'encourage; il se réjouit et s'attriste ; il semble s'émouvoir et s'attendrir aux caresses ; il donne des baisers a£fectuenx; dans une maison de deuil, il apprend k gémir, et souvent accoi:rtxmié à répeter le nom chéri d'une personne regrettée, il rappelle à des cœurs sensibles et leurs plai-r sirs et leurs chagrins. Le Même.
Le Cygne.
D AAS toute société , soit des animaux , soit des hommes, la violence fit les tyrans , U'douce aoitorité fiiit les Rois. Le lion et le tigre sur la terre, l'aigle et le vautour dans les airs, ne régnent que par la guerre, ne dominent que.par l'abus de la force et par la cruauté , au lieu que le cygne règne sur les eaux à tous les titres qui fondent un empire de paix : la grandeur , la majesté , la douceur , avec des puissances , des forces , du courage ,' et la volonté de n'en pas abuser , et de ne les employer que pour la défense. H sait combattre et vaincre , sans jamais attaquer : Roi paînbledes oiseaux d'eau, il brave les ^ans de l'air; il attend l'aigle, sans le provoquer, sans le craindre; il repousse ses assauts , en opposant i ses armes la résistance de ses plumes , et les coups p(rédpités d'u^e aile vigoureuse qui lui sert d'égide ; et souvent U victoire couronne êes efforts. Au reste, il n'a que ce fier ennexoi ; tous les oiseaux de guerre le respectât, et il e3t en paix
Boa DESCRlPnONâ.
avec toute U nature ; il vit en ami plutôt ^u'ao Roi au milieu def nombreuses peuplades des oiseaux aquatiques, qui toutes semblent se ranger sous sa loi; il n-est que le dief , le premier habitant d'une république tranquille , ' on les citoyens n'ont rien à craindre d'un maître qui ne demande qu'autant qu'il leur accorde , et ne veut que cabne et liberté.
Les grâces de la figure, la beauté de la forme , répondent dans le cygne à la douceur du naturel ; il plait 1 tous les yeux ; il décore , embellit tous les lieux qu'il fréquente; on l'aime, on l'applaudit, on l'admire; nulle espèce ne le mérite mieux. La nature , en effet , n'a ré^ pandu sur aucune autant de ces grâces nobles et douces qui nous rappellent l'idée de ses plus channans ouvrages : coupe de" corps élégante, formes airondies, gracieux contours, blancheur éclatante et pure , mouvemens flexibles et ressentis, attitudes tantôt animées, tantôt laissées dans un mol abandon, tout dans le cygne respire la volupté, l'enchantement que nous font éprouver les grâces et U beauté ; tout nous l'annonce, tout le peint comme Toiseau de l'Amour; tout justifie la spirituelle et riante mythologie d'avoir donné ce charmant oiaean pour père k la plus belle des mortelles,
A sa noble aisance, â la fiicilité, à la liberté de ses mouvemens sur l'eau , on doit le reconnaître , non seulemtut comme le |>remier des navigateurs ailés, mais comme le plus beau modèle que la nature nous ait offert pour l'art de la navigation. Son cou élevé, et sa poitrine relevée et arrondie , semblent en effet figurer la proue du navire fendant l'onde j son larj;e estomac en présente la carène ; son corps , penché en avant pour cingler, se redresse à l'arrière , et se relève en poupe; sa queue est un vrai gouvernail ( ses pieds sont de larges rames, et ses grandes ailes demi-ouvertes au vent, et doucement enflées , sont les voiles qui poussent le vaisseau vivant, naviï^e et pilote ji la fois.
DESCRIFnONS* soS
Fier de sa noblesse, jaloux de sa beauté, le cygne semble faire parade de tous ses avantages ; il a l'air de chercher à recueillir des suffrages, à captiver les regards, et il les captive en effet, soit que, voguant en troupe, OB voie de loin , au loiSieu des grandes eaux, cingler la flotte ailée; sôit foe, s? en détachant et a^approchant du rivage aux signaux qui l'appellent, il vienne se £iirt admirer de plus près, en étalant ê4$ beautés, et dév«<* loppant ses grâces par mille mouvemens doux, ondulana etanaves.
Aux tfVttUtages de la nature le cjrgne réunit ceux de la liberté ; il n'est pas do nmabre de ce* esclaves que noua poiaaions contrâûndrn ou renfenner; libre s«r nos eaux* il n^j s^ume^ ne s' j établit qu'en y jouissant d'assea d'indépendance pour esdare tout sentiment de serviti^de et de captivité; il veut i son gré parcourir les eans, débarquer au rivage ^ s'éloigner atf large | ou venir 9 lan«* géant la r»re , s'abriter sons les bords ^ b^ cacher dans lea joncs y s'enfoncer dans les anses les plus écartées; puis| quittant sa solitude^ revenir à la sodété, et Jouir du plaisir qu'il paraît prendre et go Ater en s'approcfaant de l'homme , pourvu qu'il tronurtt en nous ses fadtes et ses amis , et non sesmaftreaetaes ^tnns«
Chea nos anoBtres, trop simples ou trop sages pour remplir leurs jardins des beautés froides de l'art, en place des beaiités vives de la nature , les cygaes étaîeat en possession de faire l'ornement de toutes les pîècea d'eao; ilsanimaienet, égayaient les tristes fossés des châteaux, ils décoraient la plupart das rivières, et mémie celle de la Capitale , et Ton vit l'un des plus sensibles et des plus aimables de nos Princes mettre au nombre dû ses plaisirs celui de peupler de ces beaux oîaeaux les bassins de ses maisons Boy aies (1).
Lb miu^
(1) Voyes eu wts% et les £s(PfM jUiùm meimmt^mpdmim^
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ao4 DESCRIPTIONS.
L'Oiseau-Mouche.
De tous left êtres animés, voici le plas élégant pour la forme , et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables k ce bijou de la nature : die Ta placé dans l'ordre des oiseaux au dernier degré de l'échelle de grandeur ; son chef-d'œuvre est le petit oiseaunnouche ; elle l'a comblé de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté , rapidité , prestesse , grAce et riche parure , tout appartient à ce petit favori. L'émeraude , le rubis , la topaze j brillent sur ses habits ; il ne les souille jamais de la poussière de la terre ; et j dans sa vie tout aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instans ; il est toujours en l'air, volant de fleurs en fleurs; il a leur fraîcheur, comme il a leur édat; il vit de leur nectar , et n'habite que les climats où sans cesse elles se renouvellenL
C'est dans les contrées les plus chaudes du Nouveau- Monde que se trouvent toutes les espèces d'oiseauxmouches ; elles sont assez nombreuses , et paraissent confinées entre les deux tropiques ; car ceux qui s'avancent en été dans les zones tempérées n'y font qu'un court séjour; ils semblent suivre le soleil, s'avancer, se retirer avec lui, et voler sur l'aile des zéphyrs k la suite d'un printemps étemel.
Les Indiens, frappés de l'éclat et du feu que rendent les couleurs de ces brillans oiseaux , leur avaient donné les noms de rayons ou chepew» du seleiL Pour le volume , les petites espèces de ces oiseaux sont au-dessous de la grande mouche asile (le taon) pour la grandeur , et du bourdon pour la grosseur. Leur bec est une aiguille fine , et leur langue un fil délié ; leurs petits yeux noirs ^e paraissent que deux points brillàhs ; les plumes de leurs ailes sont si délicates, <|u'elles en paraissent trans-
parentes. A peine aperçoit-on leurs pieds , tant ils sont courts et menus : ils en font pçu 4'nsage , et ils ne se posent que pour passer la nuit , et se laissent, pendant le jour, emporter dans les airs ; leur vol est continu , bourdonnant et rapide : on compare le brait de leurs ailes à celui d^un rouet. Leur battement est si vif, que l'oiseau , s'arrétant dans les airs, paraît non seulement immobile, mais toutà-fait sans action. On le voit s'arrêter ainsi quelques instans devant une fleur, et partir comme un trait pour aller à une autre fil les visite toutes, plongeant sa petite langue dans leur sein , les flattant de ses ailes , sans jamais s^ fixer, mais aussi sans les quitter jamais. Il ne presse ses inconstances que pour mieux suivre ses amours et multi-^ plier ses jouissances innocentes , car cet amant léger des fleurs vit à leurs dépens sans les flétrir; il ne Êiit que pomper leur miel, et c'est à cet usage que sa langue paraît uniquement destinée : elle est composée de deux fibres creuses, formant un petit canal, divisé au bout en deux filets ; elle a la forme d'une trompe , dont elle fait les fonctions : l'oiseau la darde hors de son bec , et la plonge jusqu^au fond du c^ice des fleurs pour en tirer les sucs. Bien n'égale la vivacité de ces petits oiseaux , si ce n'est leur courage , ou plutôt leur audace. On les voit pour» suivre avec fiirie des oiseaux vingt fois plus gros qu'eux, s'attacher à leur corps , et se laissant empcurter par leur vol, les becqueter â coups redoublés jusqu'à ce qu'ils aient assouvi leur petite colère. Quelquefois même ils se livrent entre eux de très-vi& combats : l'impatience paraît être leur âme ; s'ils s'approchent d'une fleur , et qu'ils la trouvent fanée, ils lui arrachent les pétales avec une précipitation qui marque leur dépit. Ils n'ont d'autre voix qu'un petit cri fréquent et répété; ils le font entendre dans les bob dès l'aurore , jusqu'à ce qu'aux premiers rayons du soleil tous prennent l'essor y et se dispersent dans les campagnes*
Lb MiMJB*
to6 SBSGRIPnON&
Les InsQCtes.
Jetons les yeux «ir ce que U nature a crëé de plus ùàhlej sur ces atomes animés ^ pour lesqueb une fleur est un monde et une goutte d^eau un océan. Les plus brillans tableaux vont nous frapper d'admiration. L'or, le saphir, le rubis, ont été prodigués à des insectes inrisiblea. Les uns marchent le front orné de panaches , sonnent la trompette , et semblent armés pour la guerre ; d'antres portent des turbans enrichis de pierreries, leurs robes sont étincelantes d'aair et de pourpre. Il» ont de longues lunettes, comme pour découvrir leurs ennemis , et des boucliers pour s'en défendre. Il en est (pii exhalent le parfum des fleurs^ et sont créés pour le plaisir. On les voit avec des ailes de gaze, des casques d'argent , des épieux noirs comme le fer, effleurer les ondes, voltiger dans les prairies, s'élaneer dans lea airs. Ici on exerce tous les arts, toutes les industries; c'est un petit naonde qui a ses tisserands , ses maçons , ses architectes* On y reconnaSt les lois de l'équilibre, et les formes savantes de la géométrie. Je vois parmi eux des voyageurs qui vont à la découverte, des pilotes qui , sans voile et sans bous» sole, voguent sur une gotUte d'eau i la conquête d'un Mou* veau-Monde. Quel est le sage qui les éclaire^ je savant qui les instruit, le héros qui les guide et les asservit? Quel est le Lycurgue qui a dicté des lois si parfiûtesf Quel est l'Orphée qui le«ir enseigna les règles de l'har* monie ? Ont«ils des conquérans qui les égorgent, et qu'ils couvrent de gloire î Se croientHls les maîtres de l'univers, parce qu'ib rampent sur sa sui&ce ï Contemplons ces petits ménages , ces royaumes , œs républiques , ces hordes semblables à celles des Arabes : une mite va occuper cette pensée qui calcule la grandeur des astres, émouvoir ce cœur que rien ne peut remplir y étonner
DESGRimONS. M7
cctie admiration aecontuaiée aux prodiget. Voici iin insecte impur qui s'enveloppe d'un tissu de soie , et se repose sons une tente $ celui-^ci s'empare d'une bulle d'air, s'enfonce au fond des eaux, et se promène dans son palais aérien* U en est un autre qui se forme, avec un coquillage, une grotte flottante, qu'il couronne d'une tige de verdure» Une araignée tend sous le feuillage des filets d'or, de pourpre etd'aEur, dont les reflets sont semblables ieenx de }'arc-en-K:iel (i)*llais quelle flamme brillante se répand tout à coup au milieu de cette miil« titnde d'atomes animés? Ces richesses sont effacées par de nouvelles richesses. Yoid des insectes k qui l'aurore semble avoir prodigué ses rayons les plus doux. Ce sont des flambeaux vîvans qu^clle répand dans les pmiries ^ voyex cette mouché qui kût d'une clarté semblable à celle de la lune , elle porte avec elle le phare qui doit la guider» Tandis qu'elle s'élance dans les airs , un ver rampe «udessous d'dle ; vous croyex qu'il va disparaître dans l'ombre ; tout k coup il se revêt de lumière comme um habitant du ciel; il s'avance comme le flls des astres < tout s'illumine, et ces reflets édatans, ces flammes ce* lestes qui rayonnent autour de lui, éclairent les doux combats , les extases et les ravisiemens de ramonr.
Amif^Mkwm. Pnéamèmlê des HoÊWomkê dêImNmtmrt.
Lé Serpent.
Ses moirvemens difftrent de ceux de tous les autres animaux : on ne saurait dire où gît Te principe de %ts dëplacemens ; car il n'a ni nageoires , ni pieds , ni ailes ; et cependant il fuit comme une ombre y il s'éranoutt magiquement; il reparah, dtspanratt encore, semblable k une petite fomiée d'azur , ou aux éclairs d'un glaive dans
(i) L'srsignée du Mexiquey nommée atocmU*
ao8 DESCRiPnONS.
les ténèbres. Tanidt il se torm^ en cerde , et dalde ane langue de feu; tantôt, debout sur l'extrémité, de sa queue, il marche dans une attitude perpeodtculwe , comme par enchantement. 11 se jette en ori>e, monte ei s'abaisse ea spirale, roule aes anneaux comme une onde , circule sur les branches des arbres , glisse sou» l'herbe des prairies ou sur la sur&ce des eaux. Le labyrinthe avait moins de sinuosités que les méandres. tracés par oe reptile. Ses couleurs sont aussi peu déterminées que sa marche } elles changent k tous les aspects de la lumière t et, comme ses mouvemens, elles ont le faux brillant et les variétés trompeuses de la séduction.
Plus étonnant encore dans le reste de ses mœurs, il sait, ainsi qu'un homme souillé de meurtres, jeter & Técart sa robe tachée de sang , dans la crainte d'être reconnu. Par une étrange faculté , il peut faire rentrer dans son sein les petits monstres que l'amour en a fait sortir. 11 sommeille des mois entiers , fréquente les tombeaur, habite les lieux inconnus , compose des poisons qui
«glacent , brûlent ou tachent le corps de sa victime des couleurs dont il est lui-même marqué. Là , il lève deux têtes menaçantes; ici, il fait ei^ndre une sonnette, il
^ siffle .comme un aigle de montagne , mugit conune un taureau. Objet' d'horreur ou d'adoration , les hommes ont pour lui une haine implacable, ou tombent devant son génie. Le mensonge l'appelle , la prudence le réclame, l'envie le porte dans son cœur, et l'éloquence à son caducée. Aux enfers , il arme le fouet des Furies ; au ciel , l'Eternité en Cait son symbole. 11 possède encore l'art de séduire l'innocence.- Ses regards enchantent les oiseaux dans les airs ; et, sous la fougère de la crèche, la brebis lui .^^andonne son lai t ( i ).
ChaT£àub]UAND. Génie du OirisUarnsme.
(i) Voyez Namuions, ycrs et prose; et les Zeçons Latinu anciennes, t. II.
DESCRffTIONS. adg
. Le Serpent Devin.
C'est surtout dans les déserts briilans de 1* Afrique qu'exerçant une domination moins troublée, le serpent devîn parvient à une longueur plus considérable. On frémit lorsqu'on lit , dans les relations des voyageurs qui ont pénétré dans Tintéfieur de cette partie du monde, la manière dont cet énorme serpent s'avance au milieu des herbes hautes et des broussaiRes , ayant quelquefois plus de dit-huit pouces de diamètre , et semblable à une longue et grosse poutre qu'on remuerait avec vitesse. On aperçoit de loih, far lé mouvement des plantes qui s'inclinent sur son passage , l'espèce de sillon que tracent les diverses ondulation^ de son corps ; on voit fuir devant lui les troupeaux de gazelles et d'autres animaux dont il fait sa proie ; et lé seul parti qui reste h prendre dans ces solitudes immenses, pour se garantir de sa dent meurtrière et dé sa force funeste , est de mettre le feu aux herbes déjà à demi brûlées par l'ardeur du soleil. Le fer ne suffit pas contré ce dangereux serpent, lorsqu'il est parvenu à toute sa longueur, et surtout lorsqu'il est irrité par la faim. On ne peut éviter la mort qu'en couvrant un pays immense de flanimes qui se propagent avec vitesse au milieu de végétaux presque entièrement desséchés , en excitant ainsi un vaste incendie , et en élevant^ pour ainsi dire, uk rempart de feu contre la poursuite Je cet énorme animal.
Il ne peut être en effet âfrété ni par les fleuves qu'il rencontre , ni par les bras de mer dont il fréquente souvent les bords ; car il nage avec facilité , même au milieu des ondes agitées j et c'est en vain , d'un autre cftté, qu'on voudrait chercher un abri sur de grands arbres ^ il se roule ' avec promptitude jusqu'à l'extrémité des cimes les plus hautes : aiïssi vit-il souvent dans les forôts^ En*-
aïo DESCRIPTIONS.
veloppant les tiges dans les divers replis de son corps , il se fixe sur les arbres à difCérentes hauteur», et y demeure souvent long-temps en embuscade , attendant patiemment le passage de sa proie. Lorsque, pour Tatteindre, ou pour «auter sur un arbre voisi», U a une trop grande distance à francllir, il entortille sa queue autour d^une branche, et suspendant son corps allongii à cette espèce d'anneau , se badançant ^ et tout d'un coup s'élançaai avec force p il se jette comme un trait «ur aa viç^e , ou contre Tarbre auquel il veut s'attacher.
Lorsqu'il aperçoit un ennemi dangereux., ce n'est point .avec ses dents qu'il conunence un combat , qui alors serait trop désavantageux pour lui ; mais il se précipite avec tant de rapidité sur sa malheureuse viçtim^e , l'enveloppe dans tant de contours, la serre avec tant de force ^ &it craquer ses os avec tant de violence, que, ue pouvant ai s'échapper, ni user de ses armes, et réduire k pousser de vains, mais d'affreux hurlemens, eUe est bientôt étouffie sous les efforts multipliés de ce mon3trueux reptile.
Si le volume de l'animal expiré est trop considérable pour que le devin puisse l'avaler, malgré la grande ouverture de sa gueule, la facilité qu'il a de l'agrasdir, et .l'extension dont presque tout son corps est susceptible, il continue de presser sa proie mise à mtwt ; il en écrase les parties les plus compactes ; et , lorsqu'il ne peut point les briser avec facilité, il l'entraîne^ en se roulant avec elle , auprès d'un gros arbre dont il renferme le tronc dans ses replis; il place sa proie entre l'arbre et son corps; il les environne l'un et l'autre de ses nœuds vigoureux ; et , se servant de sa tige noueuse conmie d'une sorte de levier, il redouble ses efiPorts, et parvient bientôt 1 comprimer en tous sens, et à moudre^ pour ainsi dire, le corps de l'animal qu'il a immolé.
Lorsqu'il a donné ainsi à sa proie toute la souplesse qui lui est nécessaire, il l'allonge en continuant de la presser , et diminue d'autant sa grosseur j il l'imbibe de
PSiSCR|fTION& au
ta salive, ou dVne sorte d'humeur analogue qu'il répand en abondance. Il pétrit, pour ainsi dire, i l'aide de ses replis, cette masse devenue infonne, ce corps quin'esf plus qu'un composé confus de chairs ramollies et d'os concassés. C'est alors qu'il l'avale en la prenant par la tête, en l'attirant à lui, et en l'entraînant dans son ventre par de fortes aspirations plusieurs fois répétées j mais , malgré cette préparation, sa proie est quelquefois si volumineuse , qu'il ne peut l'engloutir qu'à demi ; il faut qu'il ait digéré, au moins en partie, la portion qu'il a déjà fait entrer dans son corps, pour pouvoir y faire pénétrer Tautre ; et l'on a souvent vu le serpent devin, là gueule horriblement ouverte, et remplie d'une proie à demi dévorée , étendu à terre , et dans une sorte d'inertie qui accompagne presque toujours sa digestion.
LacApède. Oinpares.
Le Lézard gris.
Le lézard gris paraît être le plus doux , le plus innocent , et l'un des plus utiles des lézards. Ce joli petit animal , si commun dans le pays où nous écrivons , et avec lequel tant de personnes ont joué dans leur enfance , n'a pas reçu de la nature un vêtement aussi éclatant que plusieurs autres quadrupèdes ovipares j mais elle lui a donné une parure élégante : sa petite taille est svelte , son mouvement agile , sa course si prompte , qu'il échappe à Tœil aussi rapidement que l'oiseau qui vole. Il aime à recevoir la chaleur du soleil ^ ayant besoin d'une température douce , il cherche les abris ^ et , lorsque, dans un beau jour de printemps , une lumière pure éclaire vivement un gazon en pente , ou une muraille qui augmente la chaleur en la réfléchissant, on le voit s'étendre sur ce mur, ou sur l'herbe nouvelle, avec tuje espèce de volupté. Il se pénètre avec délices de cette chaleur bien-
âiià DESCRIPTIONS.
faisante ^ il marque son plaisir par de molles ondulations de sa queue déliëe ^ il fait briller ses yeux vifs et animés ; il se précipite comme un trait pour saisir une petite proie , ou pour trouver un abri plus commode. Bien loin de s^enfiiir h Tapproche de Phomme, il paraît le regarder avec complaisance ; mais au moindre bruit qui l'effraie , à la chute seule d'une feuille , il se roule, tombe , et demeure pendant quelques instans comme étourdi par sa chute • ou bien il s'élance, disparaît, se trouble, revient, se cache de nouveau, reparaît encore, et décrit en un instant plusieurs circuits tortueux que l'œil a de la peine à suivre , se replie plusieurs fois sur lui-même , et se retire enfin dans quelque asîle , jusqu'à ce que sa crainte soit dissipée. Le même.
Le Dragon.
A CE nom de dragon , l'on conçoit toujours une idée extraordinaire. La mémoire rappelle , avec promptitude , tout ce qu'on a lu, tout ce qu'on a ouï dire sur ce monstre fameux^ l'imagination s'enflamme par le souvenir des grandes images qu'il a présentées au génie poétique : une sorte de frayeur saisit les cœurs timides , et la curiosité s'empare de tous les esprits. Les anciens , les modernes ont tous parlé du dragon : consacré par la religion des premiers peuples, devenu l'objet de leur mythologie, ministre des volontés des Dieux , gardien de leurs trésors , servant leur amour et leur haine , soumis au pouvoir des enchanteurs , vaincu par les demi-dieux du temps antique, entrant même dans les allégories sacrées du plus saint des recueils , il a été chanté par les premiers poètes, et représenté avec toutes les couleurs qui pouvaient en embellir l'image: principal ornement des fables pieuses , imaginées dans des temps plus récens ; dompté par les héros, et même parleâ jeunes héroïnes qui combattaient
DESCRIPTIONS; ai3
pour une loi divine ; adopté par une seconde my thok)gie qui plaça les fées sur le trône des anciennes enchanteresses ; devenu l'emblème des actions éclatantes des vaillans chevaliers, il a vivifié la poésie moderne, ainsi qu'il avait animé Pandenne.
Proclamé par la voix sévère de l'histoire, partout décrit, partout célébré, partout redouté, montré sous toutes les formes , toujours revêtu de la plus grande puissance , immolaint ses victimes par son regard , se transportant au milieu des nuées avec la rapidité de l'éclair , frappant comme la foudre , dissipant l'obscurité des nuits par l'éclat de ses yeux étincelans , réunissant l'agilité de l'aigle, la force du lion, la grandeur du serpent, présentant même quelquefois une figure humaipe, doué d'une intelligence presque divine , et adoré âe nos jours dans de grands Empires de l'Orient, le dragon a été tout, il s'est trouvé partout , hors dans U nature.
Il vivra cependant toujours , cet être fabuleux, dans les heureux produits d'une imagination féconde. Il em^ bellira long -temps les images hardies d'une poésie enchanteresse ; le récit de sa. puissance merveilleuse charmera les loisirs de ceux qui ont besoin d'être quelquefois transportés au milieu des chimères , et qui désirent de voir la yérité parée des ornemens d'une fiction agréable. Mab, à la place de cet être fiintastique, que trouvonsnous dans laré^t^ î Un animal aussi petit que faible, un lézard innocent et tranquille , un des moins armés de tous les quadrupèdes ovipares , et qui , par une conformation particulière, a la facilité de se transporter avec agilité, et de voltiger de branche en branche dans les forêts qu'il habite. Les espèces d'ailes dont il a été pourvu , son corps de lézard 9 et taus ses rapports avec les serpens , ont fait trouver quelque sorte de ressemblance éloignée entre ce petit animal et le monstre imaginaire dont nous avons parlé , et lui ont £^t donner le nom de dragon par les naturalistes. Le MiME,
2i4 DESCRIPTIONS.
Les Poissons,
Datis toutes les plages où une quantité dé lumière plus abondante pourra pénétrer dans le sein des eaux , les poissons se montrent parés d'un plus grand nombre de riches nuances. Et en eflet, ceux qui resplendissent comme les métaux les plus jolis ou les gemmes les plus précieux, se trouvent particulièrement dans ces mers renfermées entre les deux tropiques , et dont la surface est si fréquemment inondée des rayons d^uit soleil régnant sans nuage au-dessus de ces contrées équatoriales, et pouvant, sans contlrainte, y remplir l'atmosphère de sa vive splendeur. On les rencontre aussi, ces poissons décorés avec tant de magnificence , au milieu de ees mers polaires où des montagnes de glace et des tleigès éternelles, durcies par le froid, réfléchissent, multiplient |^ar des milliers de surfaces , et rendent éblouissaiite la lumière que la lune et les aurores boréales répandent pendant les longues nuits des cônes glaciales, et celle qu'y verse le soleil pendant leé Idn^ joUrs de tés plages hyperboréennes. '
Si tes poissons , rpA habitent au milieit et au-dessous des masses congelées, mais fréquemment illiMiinées et resplendissantes, l'emportent par là variété et la beauté de leurs couleurs sur ceux des zones tempérées , ils cèdent cependant en richesse de parure k ceux qui vivent dans les eaux échauffées de la zone torride. Dans ce pays, dont l'atmosphère est brûlante, la chaleur ne doit-elle pas donner une nouvelle activité k la lumière, accroître la force des écailles et donner ainsi naissance à dfia nuances bien plus éclatantes et bien plus diversifiées ? Aussi, dans ces climats, où tout porte l'empreinte de la puissance solaire^ voit-on quelques espèces de pobsons montrer jusque sur la portion découverte de la membrane de leurs
tranchées des élémens d'écaillés luisantes , une sorte de poussière argentée.
Mais ce n'est qu'au milieu des ondes douces ou sa)ées que les poissons peuvent présenter leur décoration éléganle ou su^rba. Ce n'est qu^au ttâUeo du fluide le plus aBftlogve k leur natnre que^ jowtsant de toutes leurs £eh ciibée^ tts animent leurs coulaen.pav tous les moiiver ment ioférieHie qee leurs ressorts peuvent produire. Ce n*0st qu'eu iÀilieu de l'eau qu'indépendamment du vernis hnilemi et tt«nsparent élaboré dans leurs oi^anes, leme nniuieee s^si fsmbelUes par un acDoi^d vemisque formen t les couches de liquides au travers desquelles on les aperçoit*
Lemque nés aninleux sont hprs du fluide, leurs forces di«iiiiiiettt| leqr vie s'afiaibUt, leurs mouvemens se ralaitifient, Ifmm eeuleurs se fanent, leitv $nc visqueux se dessioliLe, les émsUesu^éftant plus vamoUies pav eette substgp^hmVBiliei ni humeetéee par Peau, s'altèrent 5 les v;ûsm^ili destinée i )^s rfipnrers'obslraent, et bs nuances dues aux éeiàUes et au eovpamânie de ranimai obangeut et sonvent diepet aisaeiit , sans qu'aueune neuveUe teinte indique |a place qu'elles occupaient. Pendant que le pois-» son )Ouit^ au osilieu du fluide^ qu'il préfère, de tonte l'activtlé Atmi il peut être doué , ses leinles offrent aussi qMlqii^bis de^ ehengemens 'firéquens et vapideq , soit daes lenra iMiannes^ soit dans leur ton , soit dani Tespaee sur lequel elles sont étendues. Dp& mouvemcus vieleus^ des aeufis^Bs piusou moins piiiseans , tels que la crainte ou la œlè^, des éuantionp sau<)a«Des de froid ou de cbaud , peuvent iaive naître oea aheraatives de couleur, trèa-^an^ognes è celles que nous avons remarquées daii$ le caméléon, ainsi quiç dans plusieurs autres animauiE; mais il est aisé.de.«roirqu^>c8s'changanens né peuvent aveir lipn qne dsois les teintes pvi^uftes, en tout eu en pertif , par le ^mg nn les antre» liquides suMepttUea d'Ciee preeaés ms retenti^ d^s leur oevfs.
|4C aiàiiip. JHia, mai, 4ft iPoiwm^
ti6 DESCRIPTIONS.
Le Rcquip.
C£ formidable squàk pàrrîeot (iisqu'ii une loiiga€ur de plus de dix mètres (trente pieds , ou environ) ; il pèse quelquefois près de cinqnuitemyriaf^mmes (mille livres), et il sVn faut de beaucoup que Ton ait prouvé que Ton doit regarder comme exagérée l'assertion de ceux qui ont prétendu qu'on avait péché un requin du poids de plus de cent quatre-vingt-dix myriagrammes(q«atre mille livres).
Mais la grandeur n'est pas son senl attribut ; il a reçu aussi la force et des armes meurtrières ; et, féroce autant que vorace, impétueux dans se$ mouvemÉns, avide de sang, insatiable de proie, il est véritablement le tigre de la mer. Recherchant sans crainte tout ennemi , poursuis vant avec plus d'obstination, attaquait avec plus de rage, combattant avec plus d'acharnement que les autres habitans des eaux; plus dangereux que plusieurs cétacés, qui, presque toujours, sont moins puissans que lui; inspirant même plus d'effroi que les baleines qui, moins bien armées, et douées d'appétits bien différens, ne provoquent presque jamais ni l'homme, ni lei grands animaux ; rapide dans sa course , répandu sur tous les climats, ayant envahi , pour ainsi dire , toutes les mers ^ paraissant souvent an milieu des tempêtes; aperçu fiaicilement par l'éclat pbosphorique doatil brille , au milieu des ombres des nuits les plus orageuses ; menaçant de sa gueule énorme et dévorante les infortunés navigateurs exposés aux horreurs du naufrage, leur fermant toute voie de salut, leur montrant, en quelque sorte, leur tombe ouverte , et plaçant sous leurs yeux le signal de la destruction. Il n'est pas surprenant qu'il ait reçu le nom sinistre qu'il porte , et qu», réveillaat taBt d'idées lugubres, rappelle surtout la mort dont il est le ministre.
DESCRIPTIONS. ti7
Requin est^ en eOet, une corruption de requiem^ qui désigne depuis long- temps, en Europe, la mort et le repos éternel , et qui a dû être souvent , pour des passagers effrayes , l'expression de leur consternation , à la vue d^un squale de plus de trente pieds de longueur, et des victimes déchirées ou ensanglantées par ce tyran des ondes. Terrible encore lorsqu'on a pu parvenir à Faccabler de chaînes 3 se débattant avec violence au milieu de ses liens ^ conservant une grande puissance , lors même qu'il est déjà tout baigné dans son sang , et pouvant , d'un seul coup de sa queue , répandre le ravage autour de lui à l'instant même où il est près d'expirer , n'est-il pas le plus formidable de tous les animaux auxquels la nature n'a pas départi des armes empoisonnées ? Le tigre le plus furieux , au milieu des sables brûlans ; le crocodile le plus fort, sur les rivages équatoriaux j le serpent le plus démesuré, dans les solitudes africaûles , doivent«*il8 inspirer autant d'effroi qu'un énorme requin au milieu des vagues agitées ?
Lb même. Histoire naturelle des Poissons ^ tom. !•'•
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BoiLBAO. ^/f ^«i/. , ehanl 1.
Définition oratoire et philosophique.
PEifiBPTÊfl BU OBVaS.
La définiHon oratoire est un Tâste ehàmp pour l'ëio* quence. C'est par elle que se discutent toutes les questions de droit; car lorsqu'on est d'accord sur l'existence du fait et sur sa cause , il ne s'agit plus que d'examiner quelle en est la nature , et d'en déterminer la qualité relativement à la loi.
Clodius a été tué par les esclaves de MUon ; mais est-ce là im meurtre prémédité et volontaire , ou seulement le cas de la défense personnelle ? Le fait est convenu. La qualité du fait est la question qui s'agite.
Muréna s'est rendu agréable au peuple ; mais ce qu'il a fait pour lui plaire , est-ce le crime de corruption ? £st-ce là briguer les suffrages ? C'est ce qui reste à décider.
Ce fut à Rome une cause célèbre que celle que plaida Carbon pour la défense de L. Opimius, accusé , après son consulat, du meurtre de C Gracchus. L'action était notoire ; mais lorsqu'il s'agissait du salut de la république y le Consul, en vertu d'un décret du Sénat, n'avait-il pas eu droit d'ordoaneriju'on fît main basse sur un «éditieui;?
DEFINITIONS. aig
Ou, dans ce péril même, devait-îl respecter la loi qiri protégeait tout citoyen qu'elle n'avait pas condamné? Ltcuefitne^ ex senatâs consulta ^ seroandœ reîpubttcœ causa? C^était \k le point contesté. II s'agissait de définir le droit de la sûreté de TEtat, et ce que le Cohsul appelait le danger, le salut de la république; de saroir jusqu'où s'étendait l'autorité du Sénat, et le devoir du Consul luimême entre un décret du Sénat et là loi.
En éloquence, définir c^^^ï donc amplifier, accumuler les traits , les exemples , les circonstances qui caractérisent la chose, la présenter du cété favorable à l'opinion qu'on en veut donner, et animer le tableau qu'on en fiiit, non seulement des couleurs les plus vires , mais de tout ce que le mélange des ombres et de la lumière -peut ajouter è leur édat.
Je ne dis pas qu'une définiHoh rigoureuse ne soit quelquefois un moyen tranchant; mais il faut pour cela qu'elle soit évîdenunent juste et inattaquable dans tous les points , encore a-t-elle, par sa brièveté même, l'inconvénient d'échapper aux juges, si on ne prend pas soin de l'appuyer , au m6ins pour lui donner le temps de se grave» dans les esprits. In sensum et in mentem judicis intnam non potcsl: antè enim praterlabitur quàmpercepta est. (De Orat.)
Au reste , tous les genres d'éloquence n'exigent pas lès mêmes précautions que le plaidoyer, où Tagresseur et le défenseur doivent être sans cesse ep garde , et frapper et parer presque d'un même temps, Ainsi la définition , cjui , dan^ le genre judiciaire^ ^#t le centre de l'action , et qu'il faut munir de tous côtés de toutes les forces de l'élo-t quence, est moiaa critique et moins périUeu^ dans ie genre de l'éloge ou de la délibération ; mais lors mftraa qu'elle n'est pas le centre d'une place forte , elle est au moins le frontispice ou le vestibule d'un palais ou d'uq temple; a l'éloqweoce y doit réunir la ppmpç fet la soliditét
Dans l'oraison pour MqurceUna^ Gi^i«a««B pftrlaitt k
tkio DEFINITIONS.
César de ses devoirs, après avoir défini la gloire: Gloria est îlàtstris ac pervagaia muHonan et magnantm , çel in suos^ œl in patriam , vel in omne genus hominumfama me* ritorum(i)j développe ainsi sa ^i^^'ison , en l'appliquant à César lui-même: Née çerd hwe tua cita ducenda est , fiue corpore et spiritu cantinetur. lUa , inguam , iUa cita est tua ^ çuœ çigebit memorià seculcmm omnium 9 qUam posteritas aletf quam ipsa œtendtas semper iuehltur (a). Voilà pour rétendue et la perpétuité ; voici pour la solidité et la pureté de la gloire: Obstupescent posteri certè imperia ^ pronncia»^ Bhenum , Oceanum^ Niium , pugnas innumerahiles^ incredibiles çictûrias ^ monumenta, munera ^ triumphos au~* dientôs et legentes luos. Sed nisi heu urbs stabilita tuis consiliis et ùistitutis erit^ oagabiùir modà nomen tuum longé aique laie; sedem quidem stabilem et dondcilium eertum non habebit (3). VoilÀ ce qui s'appelle définir magnifiquement.
Nos orateurs modernes ont connu l'art de rendre les définitions éloquentes. Je vab en citer deux exemples , pris tous les deux de cette oraison funèbre de Turenne , qui fait la gloire de Fléchier. Voici comment il d^init la valeur véritable ^ celle de son héros :
(x) c La gloire est une renommée éclatante et répandue au loin , pour de grands et nombreux services qu'on a rendus aux siens « à sa patrie ou k Thumanité. »
(a) « N'appelle pas ta vie le souffle qui t'anime, ta vie est celle qui sera florissante dans la mémoire de tous les siècles , que la |iostérité prendra soin de nourrir, que Tétemité même prendra soin de défendre, a*
(3) « La postérité sera frappée d'étonnement sans doute, en lisant ou en entendant raconter de toi des Empires soumis , des provinces conquises, le Rhin, l'Océan , le Itil asservis^ des Imtailles sans nombre , d'incroyables victoires, les monumens, les titres, les triomphes qui attesteront ta gloire \ mais si cette ville n'est rétablie par tes conseils et par tes sages institutions, ton nom sera bientôt comme errant et vagabond dans l'univers, sans avoir de demenre stable ni de domirile assoré. »
DÉFINITIONS. aL2t
« N'entendez pas par ce mot {de pateùr) une hardiesse « vaine, indiscrète, etc. 9'Yoyez VOraisoHjimèbre,
L'autre définition est celle d'une armée :
« Qu'est-ce qu'une armée , etc. » Voyez plus bas.
A l'égard des définitions philosophiques , elles sont d'un usage d'autant plus fréquent dans les choses même les plus fiuoiîlières , que les hommes ne sont jamais en contradiction que pour n'avoir fSts défini^ ou pour avoir mal t^ni. L'erreur n'est guère qne dans les termes. Ce que j^assulns d'un objet, je l'assure de Pidée que j'y attache : ce qne vous niez de ce même objet , vous le niez de l'idée que vous y appliquez. Nous ne soomies donc opposés de sentimens qu'en apparence , puisque nous parlons de deux choses différentes sous un même nom. Quand vous lirez clairement dans mon idée , quand je lirai clairement dans la vôtre, vous affirmerez ce que j'affirme, je nierai ce que vous niez ; et cette conciliation des idées ne s'opère qu'au moyen des définitions. '
Il y en a qui donnent À penser; il y en a d'autres qui en épargnent la peine. Du nombre des premières sont celle»-ci, qu'Aristote nous a données : Le juste est Httite en commun, La prudence est la ^ertu de la raison dirigée au bonheur. La oolupté est le seul bien que l'on désire pour ha-même. Un bien d'opinion est cehd dont on ne ferait auéun cas , s^ il fallait Vasair en secreL
Du nombre des dernières sont celles-ci, du même phi<^ losophe : La tyrannie est une numarchU sans KnuÉes. La magnanimité est une bienfaisance qui peut agir en grand. La mélancolie est à la fois douleur et çolupté : douleur dans le regret , Oùlupté dans le soutenir.
Or, on sent bien que celles qui demandent de la méditation ne sont pas du genre oratoire. Tout y doit être facile à saisir et à pénétrer d'un coup d'oeil. L'auditeur n'a le temps ni d'héailtr ni de réfléchir. La pensée, en volant comme la parole, doit jeter sa lumière', et laisser son im-
pression* Ceci peut distinguer Péloquence parlée 4e 1*!^ loquence écrite»
Maemohtel. EUmens de Littérature^ t IL
La Bible.
L*Egritubb iurpasae en naïyelé « en vivacité » en |;ran«deur tous les écrivains de Rome et de la Grèce. Jamais Homère mémo n^a approché de lasublimité de Moïse dans sea cantiques, particulièrement le dernier, que tous les enfans des Israélites devaient apprendre par cœur. Jamais nulle ode grecque ou latine n'a pu atteindre ii la hauteur des psaumes ^ par exemple , celui qui commence ainsi : m Le Dieu des Dieu^^ le Seigneur aparU^ et il a afpêli m. la terre ^ 9 sujrpasse toute imagination humaine. Jamais Homère ni a^cun autre poëte n'a égalé IsaXe peignant la majesté àa Dieu aux yeux duquel « lee Moyaumes ne m sont çu^un grain de poussière ;^ tutd^en qu^une tente m qu^on dresse aujourd'hui , et qu^on enlève demain. 9 Tantâtce prophète a toute la douceur et toute la tendresse d'une églogue, dans les riantes peintures qu'il fait die la paixj tantôt il s'élève jusqu'à laisser tout au-da^sous de lui. Mais qu'y a-t'il^ dans l'antiquité profane , de çom* parable au tendre Jérémie , déplorant les maux de son peuple ; ou à Nahum , voyant de loin 9 en esprit, tomber la superbe Ninive sou« les efforts d'une année innombrable? On croit voirv.<sette armé^^ 09 crqit . entendre le bruit des armes et des chariots ; toui est dépc^uat d'une manière vive quiaaisit rîm^gination ) i(.|aiss# Homère Mn derrière lui. Lisez encore Daniel, dénonçant it Balthasar la vengeance de Dieu toute prête à fondre sur lut ; et chercbeE, dans les plus svhlin^e^s originaux de l'antiquité , quelque chose qu'on puisse leur comparer. Au reste , tottt se soutient dans l'Ecrilure 5 tout y garde le caractère qu'il doit avoir, l'histoire, le détait des l^is, les descrip-
DJÊFUÏITiOMS. 4a3
tioDSf les eodroiUyéhémeDS, les mystères ^ les discours de morale s enfin, il y a autant de diiFérenoe entre les poStes profanes et les prophètes , quUl y en a entre le véritable enthousiasme et le faux, ]pes uns, vécitahleiAept inspirés , expriment sensibloBont quelque chpse de àiyir^ ; les autres, s'efforçaht de s^élever au-dessus d'eux-méme^, laissept toujpurs voir en eux U &iblesse humain^ (i). FiHEi.o«. Dimï. sur FEhq. de h Ckake.
L'Ecriture S«MiSe.
Entre tous les avantages qui relèvent l'excellence et le prix de l'Ecriture Sainte au-dessus de tous les autres livres, un des plus admirables est ce parfait tempérament avec lequel elle joint l'une à l'autre, deux choses qui paraifseht incompatibles , une grande douceur et une grande majesté , un air simple et facile, et une extraordinaire élévation. Quand on la lit, et qu'on la médite, c'est comme un nouveau ciel qui s'ouyre, où l'on voit briller, pour ainsi dire ^ pille feux et mille lumières, et les rayons qu'elle envoie de toute^part étonnent les yeux, et les éblpuissent i mesure qu'elle les éclaire* Ce caractère est si sensible qu'il se fait remarquer de soi*méme , et que l'on en peut aisément tirer une preuve certaine de sa divinité ; o^ ne voit paraître dans ce livre ni 2^t, ni étude, ni philosophie, ni rhétorique, ni éloquence mondaine ; et néanmoins | dépourvu de tous ces ornemens, il ne la|s;$e pas d'avoir ce que tout l'art du monde ne saurait donner, savoir : une spnveraine autorité qui imprime le respect d^ns l'ime de se& lecteurs , avec une douceur qui attire et captive leur attentîvn. Or, n'est-ce pas le une preuve convaincante qu'il n'y a que Dieu qui puisse en être l'auteur? An reste, si voù# demandez pourquoi ces deux choses devaient ainsi se rencontrer dans les Ceintes £cri«*
(0 Voyes, efi vers, même soiet.
ai4 DÉFINITIONS;
tures, il n^est pas difficile d'en donner la rai$on: c'est un Uvre que le Saint-Esprit a didé , et qui contient les plus hauts mystères de Dieu ; il fallait donc, nécessairement, qu'il y eût un air de majesté répandu dans ses principales parties, qui eût rapport à la dignité de son Auteur et h Texcellence de sa matière ; et puisque c^était un ouvrage destiné 4 l'instruction et k la consolation des hommes , et qu'il devait être mis entre les mains des plus simples, il fallait qu'il eût de la proportion avec la condition de ceux pour qui il était composé, et conséquemment , qu'il eût de la simplicité et une sorte de funiliarité. La sagesse divine a voulu pour ces raisons faire un juste accord de ces deux choses ; mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est que cette majesté et cette douceur ne se trouvent pas seulement dans quelques endroits de l'Ecriture , mais partout, et qu'elle ne renferme presque pas un chapitre, ni une histoire, ni un discours , où l'on ne les découvre , avec un peu de réflexion : cela se montre surtout , et plus particulièrement dans ëes paraboles que les évangétistes rapportent, et dont Jésus-Christ avait coutume de se servir lorsqu'il enseignait les peuples; car, d'un côté, la parabole est' une espèce de langage figuré^ familier et populaire , qui emprunte les images les plus communes et les plus connues, pour en faire naître d'autres plus profondes et plus éloignées de la portée commune des esprits; c'est une façon d'instruire engageante, qui réveille l'esprit, et l'applique agréablement en lui donnant lieu, par ce qu'on lui dit, de méditer sur ce qu'on ne lui dit pas : d'une autre part , les choses que Jésus a cachées sous ses voiles sont les plus importans articles de sa doctrine , les secrets les plus relevés de la Providence et du salut des hommes : la matière en est sublime , et proportionnée à la grandeur de celui dont la parabole propose les mystères ; la forme en est claire et facile, et proportionnée k notre capacité,
Claude. Premier Sermon sur la Parabotê des Noces^
DÉFINITIONS. m5
Idëe d'une Providence uniTerseUe et spéciale.
QvB )e méprise cçs philosophes qui^mesurant les conseils de Dieu k leurs pensées , ne le font auteur que d'un certain ordre général , d'où le reste se développe comme il peut 1 comme sUl avait , à notre manière , des vues générales et confuses ^ et comme si la souveraine Intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières qui seules subsistent véritablement I N'en doutons pas. Dieu a préparé dans son conseil étemel les premières familles qui sont la source des nations, et, dans toutes les nations , les qualités dominantes qui devaient en faire la fortune. Il a aussi ordonné dans les nations les familles particulières dont elles sont composées, mais principalement celles qui devaient gouverner ces nations , et en particulier dans ces familles , tous les hommes par lesquels elles devaient ou s'élever , ou se soutenir , ou s'abattre : jusqu'à quel degré , et jusqu'à quel temps ? il le sait, et nous l'ignorons.
Ce long enchaînement des causes particulières qui font et défont les Empires dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient, du plus haut des cieux, les rênes de tous les Royaumes ; il a tous les cœurs en sa maîn : tantôt il retient les passions , tantôt il leur lâche la bride, et par4à il remue tout le genre humain. Veut-il faire desconquérans, il fait marcher l'épouvante devant eux , et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-*il faire des législateurs ^ il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats , et poser les fondémens de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine , toujours courte par quelque endroit : il l'écIaire , il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances: il l'aveugle, il la précipite, îl la fonfond par elle-même; i— a8. i5
elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugeméns, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effeu dans les causes les plus éloignées, et «jui frappe o^ grands coups dont le contre-coup porte si loin (i).
B088UST.
De la ProTÎdence.
Que le monde est grand, qu'il est magnifique ! Que le gouvernement des Euu et des Empires o£Ere à nos yeux de sagesse, d'ordre et de magnificence , quand nous y voyons une Providence qui dispose dé tout, depuis une extrémité jusqu'à l'autre, avec poids , avec nombre, avec mesure ; qui voit les événemens les plus éloignés dans leurs causes; qui renferme dans ta volonté les causes de tous les événemens ; qui donne au mqude des Princes et des Souverains, selon ses desseins de justice vu de miséricorde sur les peuples; qui donne la paix, ou qui permet les guerres , selon les vues de sa sagesse ; qui donne aux Rois des ministres sages ou corrompus ; qui dispense les bons ou les mauvais succès, selon qu'ils deviennent plus utiles à la consommation de son ouvrage ; qui règle le cours des passions humaines, et qi^i, par des ménagemens inexplicables , £iit servir à ses desseins la malice même des hommes ! Que le monde, considéré dans ce point de vue, et avec l'ouvrier souverain qui le conduit, est plein d'ordre, d'harmonie et de magnificence!
Mais si on en sépare la Providence , et qu'on le regarde tout seul ; si on n'y voit plus que les passions humaines qui semblent mettre tout en mouvement, ce n'est plus qu'un chaos, qu'un théâtre de confusion et de troubles,
(1) Voyeft en vers, M^mle reb'gimse, m.
DEFINITIONS. a»7
OÙ nul n'est à sa place ; où Timpk joait de la récompense de la vertu ; où Thomme de bien a souvent pour partage Tabjection et les peines du vice 5 où les passions sont les seules lois consultées ; où les hommes ne spni liés entre eux que par les intérêts mémfl qui les divisent ; où le hasard semble décider des plus grands événemens ; où les bons succès sont rarement la preuve et la récompense de la bonne cause ; où l'ambition et la témérité s'élèvent aux premières places que le mérite craint, et qu'on refuse au mérite ; enfin , où Ton ne voit point d'ordre , parce que l'on n'y voit que Tirrégularité des mouvemena, sans en comprendre le secret et l'usage. Voilà le monde séparé de la Providence.
MASSIUiOII*.
La Religion.
Qu'est-ce que la Religion ? une philosophie sublime qui démontre l'ordre , l'unité de la nature, et explique l'énigme du cœur humain j le plus puissant mobile pour porter l'homme au bien, puisque la Foi le met sans cesse sous l'œil de la Divinité; et qu'elle agit sur la volonté avec autant d'empire que sur la pensée ; un supplément de la conscience, qui commande, affermit et perfectionne toutes les vertus ^ établit de nouveaux rapports de bien* £iisaace sur de nouveaux liens d'humanité ; nous montre dans les pauvres des créanciers et des juges, des frères dans nos ennemis, dans l'Etre-Supréme un père; la religion du cœur, la vertu en action, le plus beau de tous les codes de morale, et dont tous les préceptes sont autant de bienfaits du Ciel.
Le Cardinal Mauet.
at8 DÉHNITIONS.
L'Orateur Chrëtien.
Le Christianisme élevait une tribune où les plus su«~ blimes vérités étaient annoncées hautement pour tout le monde, où les plus pures leçons de la morale étaient rendues familières à la multitude ignorante; tribune for* midable, devant laquelle s'étaient humiliés les Empereurs souillés du sang des peuples ; tribune pacifique et tutélaire qui, plus d'une fois, donna refuge à ses mortels ennemis ; tribune où furent long-temps défendus des intérêts partout abandonnés, et qui, seule, plaidait éternellement la cause du pauvre contre le riche , du faible contre l'oppresseur, et de l'homme contre lui-même.
Là , tout s'ennoblit et se divinise ; l'orateur, mattre des esprits qu'il élève , et qu'il consterne tour à tour , peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire et de plus efiErayant que la mort ; il peut faire descendre du haut des Cieux une éternelle espérance sur ces tombeaux où Périclès n'apportait que des regrets et des larmes. Si, comme l'orateur romain , il célèbre les guer« riers de la légion de Mars , tombés au champ de bataille, il donne à leurs âmes cette immortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir; il charge Dieu luimême d'acquitter la reconnaissance de la patrie. Veut-il se renfermer dans la prédication évangélique? Cette science de la morale , cette expérience de l'homme , ces secrets des passions , étude éternelle des philosophes et des orateurs anciens, doivent être dans sa main. C'est lui, plus encore que l'orateur de l'antiquité, qui doit connaître tous les détours du cœur humain, toutes les vicissitudes des émotions, toutes les parties sensibles de l'âme, non pour exciter ces affections violentes , ces animosités populaires , ces grands incendies des passions , ces feux de vengeance et de haine où triomphait l'an-
tique éloquence , mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions , sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours , il est obligé de créer une passion nouvelle, s'il est permis de profaner, par ce nom , le sentiment profond et sublime qui, seul, peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs, l'enthousiasme religieux qui doit donner à son accent, à ses pensées, k ses paroles, plutôt l'inspiration d'un prophète que le mouvement d'un orateur.
YlLLEM AIN. Discours d^owerturej décembre i8aa«
La Majesté Royale.
Je n'appelle pas majesté cette pompe qui environne les Rois , ou cet éclat extérieur qui éblouit le vulgaire : c'est le rejaillissement de la majesté, et non pas la majesté elle-même. La majesté est l'image de la grandeur de Dieu dans le Prince« Le Prince , en tant que Prince , n'est pas regardé comme un homme particulier, c'est un personnage public ; tout l'Etat est en lui ; la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne. Quelle grandeur, qu'on seul homme en contienne tant ! La puissance de Dieu se fait sentir, en un instant, de l'extrémité du monde à l'autre. La puissance royale agit, en même temps, dans tout le Royaume; elle tient tout le Royaume en état, comme Dieu y tient tout le monde. Que Dieu retire sa main , le monde retombera dans le néant. Que l'autorité cesse dans le Royaume , tout sera en confusion. Ramassez tout ce qu'il y a de grand et d'auguste , voyez un peuple immense réuni en une seule personne ; voyez cette puissance sacrée, paternelle et absolue; voyez la raison secrète qui gouverne tout le corps de TEtat, renfermée dans une seule tête : vous voyez l'image de Dieu, et vous avezl'idéede la majesté royale. Oui, Dieul'a dit: VOUS ÊTES DES DIEUX ; mais , 6 dieux de chair et de sang !
i3o DÉFINITIONS-
d dieux de boue et de poussière , vousmouires comme des hommes! ORoîsîexercezdonchardîmentvotre puissance, car elle est divine et salutaire au genre humain ; mais exercez-la avec humilité, car elle vous est appliquée par le dehors ; au fond , elle vous laisse faibles , elle vous laisse mortels , et elle vous charge devant Dîeu d^un plus grand compte.
BosSVfiT. Education de Afr h Dauphin.
Ce que c'est qu'un Roi.
Je n^appelle pas Roi celui que le bonheur de la naissance a placé sur le trône , et qui , n'ayant de Roi que lé nom 9 esclave en effet des vices les plus honteux , sems^ talens , sans vertus ^ n'oflfre aux yeux de l'univers qu'un vftin fantôme de la royauté» J'appelle Roi celui qui , étant l'image de Dieu sur la terre par la participation de sa puissance , lui ressemble encore plus par la participation de ces vertus ; qui , maître de ses passions , ac règne pas moins sur son cosur que sur les peuples qui lui sont soumis \ qui , au-dessus des autres hommes par la hauteur de sa dignité , est au-dessus de sa dignité par la supériorité de ses talens; qui, versé dans la science profonde du gouvernement , suffit à tout par ses lumières^ et qui, jaloux de ses devoirs , ne se repose que sur luimême du pénible soin de les remplir; qui, redoutable à la guerre , facile à la paix 9 réunit en soi les qualités rare* ment compatibles de guerrier et de pacifique; qui , dans un juste milieu de clémence et de fermeté, sait tempérer la rigueur des lois sans affaiblir l'obéissance ; pour tout dire, en un mot , qui, faisant de la justice le principe de ses délibérations et de ses conseils , la fiiit régner avec lui sur le même trône.
MABOViH Oraisen/unèbn de LonisXlK
DEFINITIONS. 23i
Le Ricbe et le Paavre dans Tesprit du monde et dans l'ordre dek Providence.
Qv'&ST-GK qu'an riche dans l'esprit du monde 7 C'est an homme de jeux, de filtes, de spectacles, d'amuFsemens , dont toute la gloire consiste à être orgneilleu-^ semetif frÎTole, font le mérite à ne rieû refuser è ses passions, et qui, ne mettant de bornes k ses désirs que celles de èa fortune , n'est grand le plus souvent qu^à forée de crimes et de scandales.
Dans Tordre de la Providence, c'est un ange de paix et de consolation placé entre Dieu et les hommes, pour Achever là distribution des biens de la terre : cfesti'ambai-*sadeur du Ciel et comme Tàpôtre dé là Providence , obligé de la faire connaître à ceux qui l'ignorent , de la disculper auprès de ceux qui Taccusent. Et tel que l'astre du jour, dont la marche éclatante parle à tous les yeux de la gloire de son auteur, le riche , par ses bienfaits, parle au coeur de tous les hommes, de la sagesse et de la bonté divine^ et, selon qu'il est avare ou généreux, sensible on inexorable, il devient piour les peuples un objet ^ ou de terreur, ou de consolation : un Dieu â'il eaft bienfiàisant, un monstre s'il est barbare.
De mfeme , qu^est--ce qu'un pauvre selon le monde ? Hélas ! quelles couleurs pourraient nous le dépeindroF C'est un être isolé, proscrit, triste rebut de là nfttmie entière 5 qui semble, dit le Sage, eomme échappé A là Providence ; qui rampe avec dédain sur la surfece de là terre ; h qui là misère a comme imprimé sur le front un caractère de honte et d'ignominie : errant, fugitif, et comme retranché du res|« 4^ humains , seitiblable à ces lieux que la foudre a frappés, et dont on n'approche qu'en tremblant, on ne le rencontre qu'avec peine, on nt Tàpproehë qti'iàvèt faortieuf ; c*eft , et àevible ^ lui flûre gttce que de lut parlera l'humanité eo tai n'a ph» 4o
aSa définitions.
droits, le malheur plus de dignité 5 on ne le plaint même pas, on ne le secourt qu'avec dégoût; et, réduit à rougir de son existence, il semble qu'en devenant mal* heureux il a cessé d'être homme.
Dans l'ordre de la Providence, au contraire, un pauvre , c'est en quelque sorte le plus intéressant de ses ouvrages , et comme le secret de sa sagesse , qui a rendu le pauvre précieux et nécessaire au riche ; qui a voulu que le riche fttt le protecteur du pauvre, et le pauvre le sauveur des riches qu'il délivre du danger des richesses sur la terre, en leur offrant les moyens de les convertir en charités qui leur servent à acheter le Ciel ; en sorte que le pauvre , daps l'ordre de la Providence, est tout k la fois un juge qui tient dans sa main le sort des grands et des riches, qui entasse sur leur t6te ou des bénédictions o« des anathèmes.
C'est-à-dire, en un mot, que le riche et le pauvre, dans l'ordre de la Providence, sont le contraire de nos idées : le riche en est le ministre , le pauvre en est le bieii-aimé; le riche a ses ordres, et le pauvre a ses droits, l'un pour donner, l'autre pour recevoir. Et de même que cette Providence s'est reposée sur les parens de l'éducation des familles, sur les législateurs du gouvernement de la société , sur les Rois de la conduite des Empires, elle a fait les riches pour se reposer sur eux du soin des pauvres , et elle ne leur a donné plus de biens que pour les distribuer i ceux qui en manquent, pour remplir par leurs largesses l'intervalle que la misère a mis entre eux et leurs frères.
CambacébAs.
La Vérité.
La vérité, cette lumière du Ciel, est la seule chose iô-^bas qui soit digne des soins et des recherches de
DEFINITIONS. a3%
Phomme. Elle $eale est la lumière de notre esprit , la règle de notre cœur , la source des vrais plaisirs, le fondement de nos espérances , la consolation de nos craintes, radoucissement de nos maqz, le remède de toutes nos peines; elle seule est la source de la bonne conscience, la terreur de la mauvaise , la peine secrète du vice , la récompense intérieure de la vertu ; elle seule immortalise ceux qui' l'ont aimée, illustre les chaînes de ceux qui souffrent pour elle, attire des honneurs publics aux cendres de ses martyrs et de ses défenseurs , et rend respectables Pabjection et la pauvreté de ceux qui ont, tout quitté pour la suivre ; enfin , elle seule inspire des pensées magnanimes, forme des âmes héroïques, des âmes dont le monde n'est pas digne, des sages seuls dignes de ce nom. Tous nos soins devraient donc se borner à la connaître, tous nos talens k la manifester, tout notre zèle à la défendre ; nous ne devrions donc chercher dans les hommes que la vérité, et ne souffrir quUls voulussent nous plaire que par elle : en un mot , il semble qu'il devrait suffire qu'elle se montrât à nous pour se faire aimer, et qu'elle nous montrât à nousmêmes pour nous apprendre à nous connaître.
Ma^siixoh.
L'Hypocrisie.
Quand je parle de l'hypocrisie , ne pensez pas que je la borne à cette espèce particulière qui consiste dans l'abus de la piété , et qui fait les £euix dévots; jie la prends dans un sens plus étendu > et d'autant plus utile à votre instruction, que peut-être, malgré vous-mêmes, serez -vous obligés de convenir que c'est un vice qui ne vous est que trop commua; car j'appelle hypocrite y quiconque, sous de spécieuses apparences, a le secret de cacher les désordres d'une vie criminelle. Or | en ce senSf on ne
id4 DÉFINITIONS.
peut douter queThypocriste tie soit répandue dans toutes les eortdîtions , tt que parmi les mondains II ne se trouve encore bien plus d'imposteurs et d'hypocrites que parmi ceux «que tious nommons dénota.
En effet , combien dan^ le monde de scélérats travestis en gens dlionneur P combien d'hommes corrotti^ pu» éi pleins d'iniquité, qui ne produisent avec tout le faste et toute Tostentation de la probité ? combien d^ fourbes insolens à vanter leur sincérité? combien de traîtres , habiles à sauver les dehors de la fidélité et de ramitié ? combien de Mensuels, esclaves des passions le& plus infâmes , en poi^nsion d'affecter la pureté dea mœurs, et de la pousser jusqu'à la sévérité? combien de femmes libertine» fières snr le chapitre de leur répiH tàtion , et, quoique engagée» dans un commerce honteux, ayant le talent de s'attirer toute l'estime d'une exacte et d'une parfaite régularité ? Au contraire , combien de justes faussement accusés et condamnés ? combien de serviteurs de Dieu, parlamalignité du siècle, décriés et catomniésf combien de dévots de bonne foi traités d^hypoeriies^ AUntHganâ et d'intéressés F combien de vraies vertus contestées ? combi^ de bonnes oeuvres censurées ? combien d'intention^ droites mal expliquées , et combien de saintes actions empoisonnées ?
BouEO ALGUE. Sêrmon 8or le Jugement de Dieu.
D«s ûtuwes Vi^nu».
Lé monde se vante qu^au milieu de la dépravation et de la décadence des mœurs publiques, il a encore sauvé des débris, des restes d'iionneur et de droiture; que, malgré les vices et les passions qui le dominent, paraissent encore sous ses étendards des hommes fidèles Il l'amitié, i^lés pour la patrie, rigides amateurs de la vérité, esclaves ^religieux de leur parole, vengeurs d»
DËFINITIONSi aSS
nnfuslice, protecteurs dé U faiblesse ; en un mot, par^ tisans du plaisir, et néaninoins sectateurs de la verta. Voilà les héros d*boiineur et de probité que le monde fait tant valoir.
Mais ces hoitmaes vertueux, dont il se fait tant d'honneur , n'ont au fond souvent pour eux q«e l'erreur pu-^ bKque. Amb fidèles , je le veux ; «lais c'est le goût, la vanité ou l'intérêt qui les Kent; «t^ dans les amis^ ili n'aiment qu eux-mêmes. Bona citoyiena, il eai vnaî \ ma» la gloire et les honneurs qui ftous reviilnneiit en aervaot la patrie sont l'uniqaè lien et le seul devoir qui les attachent. Amateurs de la vérité , je l'avoue ; maïs ce n'est pas elle qu'ils cherchent, c'est le crédit et la confiance qu'elle leur acquiert parmi les hommes. Observateurs de leur parole ; mais c'est un orgueil qui trouverait de la lâcheté et de l'incônsunee à se dédire, ce n'ètt pat une vertu * qui se ftit une religion de sc$ promesses. Yengeurs de Tin justice ; mais, M la ptmiêsant dans les antres, Us ne tentent que publier qo'ils n'en sont pas capables eux** mêmes. Protecteurs de la faiblesse ; mais ils veulent avoir des j^anégyrifttes de leur généroiîté, et les éloges des opprimes êont ce que leur olfrent de plus touchant leur oppression et leur mUèi««
MAtèiUiOir.
L'Esprit.
Qit*ft8T-f}£ que rèipt4t dont le» hoilimes paraissent si vains ? Si nous te considérons selon la nature , e^est un feu qu'une maladie et qu'un accident amortissent ftetf^iblement. Cest un tempérament déHcât qui se dérègle, une heureuse conformation d'organes qui s'usent, un asseniblage et un eertain mouvement d'esprits qui s'épuisent et qui se dissipent. C'est la partie la plus vive et la plus subtile de l'ftme qui s'appesaq|it, et qui semble
aS6 DÉnNlTIONS.
vieillir avec le corps. C'est une finesse de raison qui s^é* vapore, et qaî est d'autant plus faible et plus sujette à s'évanouir 9 qu'elle est plus délicate et plus épurée. Si nous le considérons selon Dieu, c'est une partie de nousmêmes , plus curieuse que savante , qui s'égare dans ses pensées. C'est une puissance oi^ueilleuse qui est souvent contraire à l'humilité et à la simplicité chrétiennes, et qui , laissant souvent la vérité pour le mensonge , n'ignore que ce qu'il faudrait savoir, et ne sait que ce qu'il Caudrait ignorer (i).
FléchieR. Ondions fitnèbres.
Même sujet.
Pbnseb peu« parler de tout, ne douter de rien, n'habiter que les dehors de son âme, et ne cultiver que la superficie de son esprit, s'exprimer heureusement, avoir un tour d'imagination agréable , une conversi^ion légère et délicate , et savoir plaire sans se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d'une conception prompte , et se croire par-là âu**dessus de la réflexion ; voler d'objets en objets, sans en approfondir aucun; cueillir rapidement toutes les fleurs , et ne donner jamais auxfiruits le temps de parvenir à leur maturité : c'est une fkible peinture de ce qu'il a plu il notre siècle d'honorer du nom d'esprit.
Esprit plus brillant que solide, lumière souvent trompeuse e| infidèle , l'attention le fatigue , la raison le contraint, l'autorité le révolte 5 incapable de persévérance dans la recherche de la vérité , elle échappe encore plus à son inconstance qu'à sa paresse.
D'Agubssbau. Nécessité de la Science. .
(x) Voyes DipnàiionÈ en vers» même safeC.
L'Esprit et le Génie.
Lorsque quelqu'un voudhra reconnattre si la nature lui a donné le génie , quHl lise avec attention les ourrages qu'une admiration universelle et soutenue a reconnus pour appartenir au génie ; qû*il contemple dans les arts les monumens qu*un consentement général a rapportés i ce même gënie, et qu'il apporte è cette étude et i cette contemplation les connaissances préliminaires nécessaires. S'il lit froidement et sans enthousiasme , s'il n 'est ému ou transporté qu'à demi , s'il n'est pas ravi, pour ainsi dire, en extase à la vue de l'empreinte sacrée- du génie, si un trait sublime l'effleure lorsqu'il devrait le percer, la nature lui a refusé sa céleste lumière ; non seulement il ne possède pas le génie développé, il n'en a seulement pas reçu le plus Ëiible rayon : il ne doit pas s'attendre à dévoiler les grands secrets de la nature ; il pourra découvrir des vérités, rendre des services à la science, et l'avancer ; mais il n'aura que de Tesprit : et, s'il élève un monument durable , ce ne sera pas un monument immense.
Mais s'il écoute avec transport la voix du génie qui lui parlera dans les écrits des grands hommes ; si cette voix forte et divine grave ses paroles dans son âme en caractères profonds; s'il est hors de lui-même en contemplant les vastes productions et les grands ensembles ; si les che£i-d'ceuvre des arts, au moins de ceux pour lesquels ses organes sont formés, si ces che&-d 'œuvre le ravissent, s'il les goûte, pour ainsi dire, intimement; si ics yeux se remplissent de larmes , si son coeur est oppressé , s'il s'identiâe ayec l'auteur de l'ouvrage qu'il admire, et s'appHque tout entier ai«c lui à chaque partie de ce même ouvrage , s'il sent ns^tre dans sou âme un ardent désir de créer de grandes choses , et si la vue nette de grandes productions luiinspire une certaine confiance
938 DBF1NIT10N&
de les imiter , la nature a allumé pour lui le flambeau du génie : bientôt tout s'aplanira sous «es pas , les grandes découvertes lui sont réservées, il verra , pour ainsi dire y la nature sans aucun voile , et sera immortel comme elle. A la réritéy s'il est doué d'uno senaibilité profonde, l'esprit seul pouira lui £itre éprouirer 9 à la vot des cbe&d œuvre des arta , toutes les aensalioiu que je yinM de décrire. Mais que le jeune physicien qui sentira brtfer dans son âme un feu trop vif de sensibilité , et se méfiant de cette faculté ardente dans Tépreuve qu'il voudra lairo de ses forces y essaie son âme devant les chefa^d'csuvre des sciences , ponr lesquels le génie ne pourra jamais être remplacé par la sensibilité ; et s'il ressent Tétat d'estase que nous avons tâché de peindre, qu'il soit toujours sûr d'avoir du génie,
liAcipÈDE. Discours wr im moment féiMJèer H de traiier la Physifue.
Le Bel-Esprit.
C'est un feu qui brille sans consumer , c^est nna !»•mière qui éclate pendant quelques momens , et qui s'éteint d'elle-même par le d飻ut de nourriture ; c'est une superficie agréable , mais sans profondeur et sans solidité; c'est une imagination vive, ennemie de la sûreté du jugement ; une conception prompte , qui rougit d'attendre le conseil salutaire de la réflexion; nne fiactlité de parler qui saisit avidement les premières pensées, ^t qui n^ permet jamais aux secondes de leur donner leur p^rfedion et leur maturité.-
Semblable à ces arbres dont la stérile beauté a chassé des jardins Vutile ornement des arbres fruitiers, cette agréable délicatesse, cette heureuse légèreté d'un génie vif et naturel, qui est devenue Tunique ornement de notre âge, en a banni U fi>rce et la solidité d'un génie profi>Ad
DÉFINITIONS. a39
et laborieux ; et le bon esprit v?% point eu de plus dangereux ni de plus mortel ennemi que ce que l'on honore dans le monde du nom de bel-esprit. ,
C'est à cette flatteuse idole que nous sacrifions tous les jours, par la profession publique d'une orgueilleuse ignorance. Nous croirions faire injure à la fiécondité de notre génie, si nous nous rabaissions jusqu'i vouloir moissonner pour lui une terre étrangère. Nous négligeons même de cultiver notre propre bien ; et la terre la plus fertile ne produit plus que des épines , par la négligence du laboureur qui se repose sur sa fécondité naturelle.
Que cette conduite est éloignée de celle de ces grands hommes , dont le nom fameux semble être devenu le nom de l'éloquence même !
Ils savaient que le meilleur esprit a besoin d'être formé par an travail persévérant et par une culture assidue ; que les grands talens deviennent aisément de grands débuts, lorsqu'ib sont livrés et abandonnés k eux-mêmes, et que tout ce que le Ciel a fait naître de plus excellent dégénère bientôt , si l'éducation , comme une seconde mère , ne conserve l'ouvrage que la nature lui confie aussitôt qu'elle Ta produit.
D'ÂGUESSEAV. Décadence du Barreau.
La Conversation.
Le ton de la bonne conversation est coulant et naturel; il n'est ni pesant ni frivole; il est savant sans pédanterie^ gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fiideur, badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations, ni des épigramraes; on y raisonne sans argumenter, on y plaisante sans jeux de mots , on y associe avec art l'esprit et la raison, les maximes et les saillies, l'ingéxûeuse raillerie et la morale austère. On y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on n*ap*-
a4o DEFINITIONS-
profondit pas les questions de peur dVnnuyer ; on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité, la précision mène à l'élégance ; chacun dit son avis et l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque avec chaleur celui d'autrui ; nul ne défend opiniâtrement le sien. On dispute pour s'éclairer, on s'arrête avec la dispute, chacun s'instruit, chacun s'amuse, tous s'en vont contens : et le sage même peut rapporter de ces instructions des sujets dignes d'être médités en silence.
J. J. ROVSSBAU.
L'Amour-propre.
L'am OUR-PBOPBE est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d'euxmêmes, et les rendrait les tyrans des autres, si la fortune leur en donnait les moyens. Il ne se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs , pour en tirer ce qui lui est propre. Il n'est rien de si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins , rien de si habile que sa conduite. Ses souplesses ne se peuvent représenter, sus transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinemens ceux de la chimie : on ne peut sonder la profondeur ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est i couvert des yeux les plus pénétrans , il fait mille insensibles tours et retours 5 là il est souvent invisible à lui-même ; il y conçoit, il y nourrit, il y élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines. Il en forme de si monstrueuses que , lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît , ou il ne peut se résoudre à les avouer.
De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même, ses erreurs, ses ignorances sur son sujet. De là vient qu'il croit que ses sentimens
DÉPlNmoNS. 24i
soat morts lonqu'iU ne sont qa'endoanis ; quHl sMmagine n'ayoir plus envie de conrir dès qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas qu'A ne voie parfiiitement ce qui est hors de lui, en quoi il est semblable h nos yeux. Il veut obtenir des choses qui ne lui sont pas avantageuses ^ et qui même lui sont nuisibles , mais qu'il poursuit parce qu'il les veut ;^ il est bizarre , et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles , et trouve tout son plaisir dans les plus £atdes, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions, il vit partout; il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des choses, de leur privation j il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins, et, ce qui est admirable , il se hait lui-même avec eux ; il conjure à sa perte , il travaille même ^ sa ruine ; enfin , il ne se soucie que d'être, et, pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi.
11 ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois ^ la plus rude austérité , et s'il entre hardiment en société avec elle pour se détruire , parce que , dans le même temps qu'il se ruine dans un endroit , il se rétablit dans nn autre. Quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre ou le changer ; et , lors même qu'il est vaincu, et qu'on croit en être défait, on le trouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre , dont toute la vie n'est q«'une grande et longue agitation. La mer en est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées et de 9e$ éternels mouvemens.
La Rochefovcavld.
•4s DËFWmOMS.
fttj«t«
Lb nom d*amour-propre ne f uffit pas ppur 9(ui| faire ' connaître sa nature , puisqu'on se peut aimer en biea des manières. Il faut y joindre d'autres Qualités pour s'en former une véritable idée. Ces qualités sont^ que Phomme corrompu non seulement s'aime ^oi-n^ême , mais quMl n'aime que sqî , qu'il rappprte tout à soi. Il se désire toutes sortes de biens ^ d'honneurs^ de plaisir^, et il n'en désire qu'à soi-même , ou par rapport à soi-piéme. l\ se fait le centre de tçut; il voudrait dominer su,r tout, et qae toutes les créatures ne fussent occupées qu'^ le contenter^ à le louer, à l'admirer. Cette disposition tyranniqne étapt empreinte dans le fond du cœur de tous les hommes , les rend violens , injustes , cruels , ambitieux , flatteurs « envieux , insolens , querelleurs : ep un mot , elle renferme les semences de tous les crimes et de tous les déréglemens des hommes, dépuis la plus légère jusqu'aux plus détestables. Voilà le monstre que nous renfermons dans notre sein. Il vit et règne absolument en nous, i moins que Dieu n'ait détruit son empire en versant an autre amour dans notre cœur. Il est le principe de toutes les actions qui n'en ont point d'autre que la nature corrompue ; et, bien loin qu'il nous fassç de l'horreur, nous n'aimon3 et ne haïssons toutes les choses qui sont hors de nous , que selon qu'elles sont conformes ou contraires à ses inclinations.
Mais si nous l'aimons dans nous-mêmes, il s'en faut bien que nous le traitions de même ^ quand nous l'apercevons dans les autres. Il nous paraît alors au contraire sous sa forme naturelle , et nous le haïssons même d'autant plus que nous nous aimons, parce que l'amourpropre des autres hommes s'oppose à tous les désiri du nôtre. Mous voudrions que tous les autres nous aimassent.
nous admirafsent , pliassent sous nous ; qu'ils pe fussent occupés cpie du soin de nous satisfaire ; et non seulement i]s n^en ont aucune envie , mais ils nous trouvent ridicules de le prétendre^ et ils sont prêts à tout faire, non seulement pour nous empêcher de réussir dans nos désirs , mais pour nous assujettir aux leurs , et pour exiger les mêmes choses de nous. VoiU donc par-là tous les hommes aux mains les uns contre les autres ; et si celui qui a dit qu'ils naissent dans un état de guerre , et que chaque homme est naturellement ennemi de tous les autres hommes , eût voulu seulement représenter par ces paroles la disposition du cœur des hommes les uns envers les autres , sans prétendre la faire passer pour légitime et pour juste ^ il aurait dit une chose aussi conforme à la vérité et à l'expérience 9 que celle qu'il soutient est contraire à la raison et à la justice.
Nicole. Essais de Morale,
Même sujet.
NoTBB amour*propre nous fait tout rapporter à nousmêmes } nous faisons servir tout ce qui nous environne à nous seuls, comme si tout était fait pour nous : nous ne comptons tout ce qui se passe^ dans le monde que par rapport à nous; en un mot, nous vivons comme si nous étions seuls dans l'univers, et que l'univers entier ne fût fait que pour nous seuls. Ainsi, nous qui ne sommes qu'un atome imperceptible au milieu de ce vaste univers , nous voudrions en faire mouvoir toute la machine au gré de nos seuls désirs ; que tous Jies événepiens s'accom^ mpdassent k nos vues ^ que le soleil n^ se lev^t et ne se couchât que pour nous seuls. Nouji voudrions être ta fin de tous l^ desseins de Dieu, comme nous nous établissons nous-mêmes la fin unique de tous nos projets sur la terre. Ainsi nous ne jugeons que par rapport h
a/,4 DÉFINITIONS.
nous-mêmes de tous les événemens qui nous environnent ; et tout ce qui trouble un instant nos plaisirs | tout ce qui dérange Porgueil et l'ambition de nos projets et de nos espérances, nous aigrit et nous révolte.
Comme notre amour-propre nous fait croire que nous avons seuls la sagesse en partage , tout ce qui ne s'ajuste pas à nos vues et à nos lumières, dans l'arrangement des choses d'ici-bas , trouve auprès de nous sa condamnation et sa censure. Nous voudrions que les places et les dignités fussent disposées à notre gré ; que nos vues et nos conseils réglassent la fortune publique ; que les faveurs ne tombassent que sur ceux à qui notre suffrage les avait déjà destinées; que les événemens publics ne fussent conduits que par les mesures que nous aurions nousmêmes choisies : nous blâmons tous les jours le choix de nos maîtres, et nous ne trouvons personne digne des places qu'il occupe.
Notre amour-propre s'est emparé de tout l'univers, et nous regardons tout ce que nous désirons comme notre partage. Les places et les honneurs qui échappent â notre cupidité, et qui se répandent sur les autres, nous les regardons comme des biens qui nous appartiennent et qu'on nous ra\'it injustement; tout ce qui brille audessus et à côté de nous, nous éblouît et nous blesse. Nous voyons avec des yeux d'envie l'élévation des autres hommes : leur prospérité nous inquiète, leur fortune fait notre malheur, leur succès forme un poison secret dans notre cœur, qui répand l'amertume sur toute notre vie. Les applaudissemens qu'ils reçoivent sont comme des opprobres qui nous humilient ; nous tournons contre nous ce qui leur est favorable; et, peu contens des malheurs qui nous regardent, nous nous faisons encore une infortune du bonheur d'autrui.
MASSItLOV.
DÉriNITIONS. a45
Ce qui fait les Héros.
J'APPELLE le principe de ces grands exploits cette ardeur martiale qui, sans témérité ni emportement, lui faisait tout oser et tout entreprendre ; ce feu qui , dans l'exécution, lui rendait tout possible et tout facile ; cette fermeté d'ime que jamais nul obstacle n'arrêta, que jamais nul péril n'épouvanta, que jamais nulle résistance ne lassa ni ne rebuta ; cette vigilance que rien ne surprenait; cette prévoyance k laquelle rien n'échappait; cette étendue de pénétration avec laquelle, dans les plus hasardeuses occasions, il envisageait d'abord tout ce qui pouvait ou troubler ou favoriser l'événement des choses : semblable k un aigle dont la vue perçante £iit en un moment la découverte de tout un vaste pays ; cette promptitude à prendre son parti , .qu'on n'accusa jamais en lui de précipitation, et qui, sans avoir l'inconvénient de la lenteur des autres , en avait toute la maturité ; cette science qu'il pratiquait $i bien, et qui le rendait si habile & profiter des conjonctures , à prévenir les desseins des ennemis presque avant qu'ils fussent conçus, et à ne pas perdre en vaines délibérations ces momens heureux qui décident du sort des armées ; cette activité que rien ne pouvait égaler, et qui, dans un jour de bataille, le par^ tageant, pour ainsi dire, et le multipliant, faisait quil se trouvait partout , qu'il suppléait à tout, qu'il ralliait tout, qu'il maintenait tout : soldat et général tout à la fois , et, par sa présence, inspirant à tout le corps d'armée , jusqu'aux plus vils membres qui le composaient » son courage et sa valeur , ce sang-firoid qu'il savait si bien conserver dans la chaleur du combat, cette tranquillité dont il n'était jamais plus sûr que quand on en venait aux mains, et dans l'horreur de la mêlée ; cette modération et cette douceyr pour les siens, qui redoublaient à
mesure que sa fierté contre l'ennemi était émue ; cet inflexible oubli de sa personne, qui n'écouta jamais la roraonirance, et auquel constamment déterminé, il se fit toujours un devoir de prodiguer sa vie, et un jeu de braver la mort ; car tout cela est le vif portrait que chacun de vous se fait, au moment que je parle, du Prince que nous avons perdu -, et voilà Ce qui fait les Héros.
BoURDALOUE. Oraison funèbre du Prince de Condé^
La Médisance.
La médisance est un feu dévorant qui Qétrlt tout ce qu'il touche , qui exerce sa fureur sur le bon grain comme sur la paille , sur le profane comme sUr le sacré ; qui ne laisse , partout où il a passé , que la ruine et la désolation ; qui creuse jusque dans les entrailles de la terre , et va s'attacher aux choses les plus cachées ; qui change en de viles cendres ce qui nous avait paru , il n'y a qu*un moment, si précieux et si brillant; qui, dans le temps même qu'il paraît couvert et presque éteint, agit avec plus de violence et de danger que jamais ; qui noircit ce *qu'il ne peut consumer, et qui sait plaire et briller quelquefois avant que de nuire.
La médisance est un orgueil secret qui nous découvre la paille dans l'œil de notre frère, et nous cache la poutre qui est dans le nôtre ; une envie basse, qui, blessée des talens ou de la prospérité d'autrui, en fait le sujet de sa censure, et s'étudie à obscurcir l'éclat de tout ce qui l'efface ; une haine déguisée , qui répand sur ses paroles l'amertume cachée dans le cœur; une duplicité indigne, qui loue en face et déchire en secret ; une légèreté honteuse , qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot , et qui sacrifie souvent sa fortune et son repos à l'imprudence d'une censure qui sait plaire; une barbarie de
DÉFlNltlONS. 247
sang-frôScIf qui va percer notre frère absent; un scandale pour ceux qui nous écoutent ; une injustice où vous ravissez à votre frère ce qu'il a de plus cher.
La médisance est un mal inquiet qui trouble la société, qui jette la dissension dans les cités, qui désunit les amitiés les plus étroites I qui est la source des haines et des vengeances, qui remplit tous les lieux où elle entre de désordres et de confusion ; partout ennemie de la paix , de Itt douceur et de là politesse. £nfin ^ c'efct une soutce pleine A*ûû f etiin mortel s vtmt ce qui en part est infecté , et Ittlleeie tout ce qui l'environné ; bes louanges même sont empôisonnëeil , ses applaudlssemens tnalinSf son silence tsrii&lnel , ses gestes, ëes mouvemensv ses regards , tout a son poisoif , et le répand ft sa manière.
MASSIUOMé
' Le Flatteur.
Qo^ÉST-QB que le flatteur P c'est nn esprit souple et Commode, qui vient servilement sourire à tous vos re* gards , se récrier à toutes Yos paroles^ applaudir à toutes vos actions \ c*est un esprit adroit et insinuant, qui étu-* die vos pencbatis pour les suim , roi liaisons pour les cuWter) yos débuts m6me povr les encenser 1 c'est ua esprit fourbe et dissimulé, qti vous loue et qui vous trompe ; q«i vous approuve ^en public ^ et qui vous con^ damne en secret, et qui ne donne exlériettremeni; dans votre faible que pourv^orus attirer t>Uis •sûrement dans ife sien ; c'est quelquefois un esprit jialoax et envieux q«i parall se fisîre un plàiéir de vdti e élévation , et qui au fond se fait un tourment de votre prospérité ; c'est sourem un esprit aigri « un cnneflaî couvert,. mais qui ne cache sa haine sous les plus grands éloges que parce qu'il craint tout de votre autorité ; c'est toujours un esprit vil et rampant, qui attend tout de sa propre dépen*
%iS DÉFINITIONS.
dancc f et qui y pour colorer encore la honte de sa servi-tude , appelle talent et habileté la malheureuse habitude qu'il a de faire des bassesses (i).
Laffiteav.
Le Ministre de la Justice.
C^EST un homme qui est dépositaire de la partie la plus importante et la plus sacrée de Tautorité du Prince ; qui doit veiller sur tout Pempire de la justice ; entretenir la rigueur des lois, qui tendent toujours k s'afiEûblir; ranimer les lois utiles, que le temps ou les passions des honunes ont anéanties ; en créer de nouvelles , lorsque la corrupdon augmentée , ou de nouveaux besoins découverts , exigent de nouveaux remèdes ; les faire exécuter, ce qui est plus difficile encore que de les créer; observer d'un œil attentif les maux qui, dans Tordre politique, se mêlent toujours au bien ; corriger ceux qui peuvent Tétre; soufiBrîr ceux qui tiennent à la constitution de l'Etat, mab, en les souffrant, les resserrer dans les bornes de la nécessité ; connattre et maintenir les droits de tous les tribunaux ; distribuer toutes les charges à des citoyens dignes de servir l'Etat; juger ceux qui jugent les hommes; savoir ce qu'il faut pardonner et punir dans les magbtrats, dont la nature est d'être fitibles, et le devoir de ne pas l'être ; présider à tous ces conseils o & se discute ordiaai* rement le sort des peuples; balancer la clémence du Prince et l'intérêt de la justice ; être auprès du Souverain le protecteur et non le calomniateur de b nation.
THOMJka. Etoge de ^PJguesseau.
(i) Voyes Jfbfviff nsfigteit , mêoM sujet.
DÉFmiTION& a49
Le Gnré d« Campagne.
Lfi pasteur, sur lequel la politique peut-être ne daigne pas abaisser ses regards , ce ministre relégué dans la poussière et Tobscurité des campagnes , voilà Thomme de Dieu qui les éclaire , et l'homme d'Etat qui les calme. Simple comme eux, pauvre avec eux , parce que son nécessaire même devient leur patrimoine , il les élève audessus de Tempire du temps, pour ne leur laisser ni le désir de ses trompeuses promesses , ni le regret de ses fragiles félicités. A sa voix, d^autres deux, d'antres tré- * sors s'ouvrent pour eux ; à sa voix , ils courent en foule aux pieds de ce Dieu quixompte leurs larmes , ce Dieu, leur étemel héritage, qui doit les venger de cette exhérédation civile à laquelle une Providence qu'on leur ap* prend à bénir les a dévoués. Les subsides ,l les iinpôts, les lois fiscales , les élémens même, £itiguent leur triste existence; dociles Jt cette voix paternelle qui les rassemble, qui les ranime , ils tolèrent, ils portent , ils oublient tout. Je ne sais quelle onction puissante s'échappe de nos tabernacles ; le sentiment toujours actif de cette autre vie qui nous attend adoucit dans les pauvres toute l'amertume de la vie présente. Ah l la foi n'a point de malheureux : ces mystères de miséricorde dont on les environne , ces ombres , ces figures , le traité de protection et de paix qui se renouvelle, dans la prière publique, entre le ciel et la terre , tout les remue , tout les attendrit dans nos temples ; ils gémissent, mais ils espèrent, et ils en sortent consolés.
Ce n'est pas tout : garant des promesses divines, ce pasteur, cet ange tutélaire les réalise , en quelque sorte, dès cette vie , par les secours , par les soins les plus généreux , les plus constans : je dis les soins ; et peut^tre , hommes superbes, n'avez-vous jamais compris la force et retendue de^cetteexpre^ton l Peignei-vons les ravages
a5o DÉPINIÏIONS;
d'un mal épidémique , ou plutôt placez-vous dans ces cabanes infectes , hilbitées par la tnott seule , incertaine sur le choix de ses victimes : hélas 1 Pobjet le moins affreux qui frappe vos regards est le mourant lui-même ; époul(c, enfans, tout Ce qili Tenvirontie seitible être 3orLi du cerctieil potit y rentirer pètè-kuêle avec lui. Si Wiorreur du dernier momen t ^t si pénétrante du milieu des pompes dti là vanité, sou^ le daii dé ^opulence qui couvre encore de sotl faste rôrgheillëusë proie que là mort lui arrache, qtielle impression doit-elle produire datts des lieux où toutes les misèlres et toutes les hoh^urs sont rassemblées ! Voilà ce que bt^Vent le ^ële et le courage pastoral. La nature, Tamitlé ^ les ressources de Tart, le ministre de la teliglon seul Remplacé tout; àëul au miliea des gémtssemens et des pleurs, livré lul-tnême à IVtivite du poisoti , qui dévoré tout k ses yeux, il Paffidblit, il le détourne ', ce qu'il né peut sauver , tl le console , il le porte jusque dans le sein de Dieu ; nUls témoins, nuls spectateurs , rien ne le Soutient ; ni la gloire , ni le pré* {ugé y ni Tamour de la renommée , ces grâudes fiiiblesses de la nature , auxquelles on doit tant de vertus ; son âme, ses principes, le Ciel qui Pôbserve, voilà sa force et sa récompense. Lé motidd , cet Ingrat qu^il faut plaindre et servif, ne le connaît pas : s*occupe-t-îl, hélas! d'un citoyen utile , qui n'a d'autre mérite qtie celui de Vivre dans Thabitude d'un héroïsme igï^oré ?
L'Abbé DE BoisttoNT. Sermon pour Tétahlîssemeni iun Hâpiiai ecclésiastique et militaire.
L'Homme d« Lettraii
C^Ëst éélui dont là profession principale est de cultiver sa raisoti pour ajouter à celle des autres. C^est dans ce genre d'ambition, qui lui est parfieutiei'y ^n'W coticekitre toute Tactivlté , (but llûtétêt que les iutres
DÉFINITIONS. iiSt
hommes dispersent sur les dîflërens objets qui les entrâîtaent tour à tour. Jaloux d*éiendrc et de multiplier ses idées , il remonte dans lés siècle^ , et s'avance au travers des monumens épars de ^antiquité, pour y recueillît, sur des traces Souvent presque efl^ées , Pâme et là pensée des grands hommes de tous les Sges. Il conversé avec eUx dans leur langue , dont U se sert pouf enrichir la sienne. 11 parcourt le domaine de la littérâ* tare étrangère , dont il remporté des dépouilles honorables au trésor de la littérature nationale.
Doué de ces organes heureux qui fout âlnief avec passion le beau et le vrai en tout genre, il laisse les esprits étroits et prévenus s^ efforcer en vain de plier à une même mesure tous les talens et tous les caractères , et il jouit de la variété féconde et sublime de la nature dans les differens moyens qu'elle a donnés à ses favoris pdur charmer les hommes, les éclatriir et les serviK C'est pour lui surtout que riefi u^est perdu de ce qui se &it de hoh et de louable ; c'est pour une oreille telle que là sienne que Virgile a mh tant de charmes dans Pharriionle de ses vers ; t'est pour un jug^ aussi sensible que Racine répandit un jour si doux dans les replis des âmes tendres, que Tacite jeta des lueurs affreuses dans les profondeurs de Pâme des tyraùs; c^est àlui que s'adressaient Montesquieu quand il^plaidait pour Inhumanité , ï*étiêlon quand il embellissait la vertu. Pour lui toute vérité est une Conquête, tout chef-d'œuvre est Une jouissance. *
Accoutumé à puiser également dans ses réflexions et dans celles d'autrui , il ne sera ni seul dâils la retraite ni étranger dans la société : enfin , quel que soit lé travail où il s'applique, soit qu'il marche h pas mesurés dans le monde intellectuel dés spéculations mathématiques , ou qu'il s^égare dans le monde enchanté de 1^ poésie ; soit qu*il atlendris§e les hommes sur la scène , du qu'il les instruise dans l'histoire, en portant ses tributs au temple des Arts, iltte cHerchefa pas à fén^rserses con-
aSa DÉFINITIONS.
rurreos dans sa route , ni à déshonorer leurs offrandes pour relever le prix de la sienne ; il ne détonmera pas des triomphes d'autrui son oAl consterné ; les cris de la renommée ne seront pas pour son âme un bruit importun ; et, au lieu que la médiocrité inquiète et jalouse gémit de tous les succès , parce que le champ du génie se rétrécit sans cesse k ses faibles yeux, le véritable homme de lettres, le parcourant d'un regard plus vaste et plus sûr, y verra toujours un monument à élever, et une place à obtenir.
La Haapb. Discours de récepiian à rAcad. franc.
Même sujet.
Le littérateur est Télève de la nature ; tout ce qu'elle o£Ere de beau, de bon, d'aimable, de grand, se réfléchit, se combine , se féconde dans son âme ; il semble ne vivre que pour recevoir et communiquer ces belles émotions dont la nature est le principe, le moyen et Pobjet.
11 est aussi l'élève de l'art : tout ce quHl apprend , tout ce qu'il sait, est pour lui une source inépuisable de recherches, d'observations, de principes, d'émotions réfléchies ; il décompose tout ce qu'on a &it avant lui , tout ce qui se fait autour de lui. On dirait que son âme est double; il sent et combine en même temps; il ne réfléchit que pour mieux sentir encore ; l'enthousiasme qui échauffe ses pensées est aussi la lumière qui les éclaircit. Il s'étudie surtout lui-même comme sa principale richesse, et s'assouplit comme son continuel ii^trument : il sait s'émouvoir, se calmer, diriger, détourner les idées, les retenir , les lancer , tirer en lui de l'homme tout ce qui peut servir à l'écrivain , et mettre ainsi à profit ses vertus et ses dé£aiuts, ses joies et ses douleurs.
Il est plusieurs hommes, plusieurs talens fondus «nsemble : homme de la yie commune, c'est là qu'il'
DÉFINITIONS. a53
puise tes expressions d'un heureux naûirel, ces rencontres de simple bon stns, caractères plus sensibles de la vérité, ces grâces familières et naïves, channes de la beauté mteie. Homme d'un monde idéal, tout s'épure, s'embellit, s'agrandit dans sa méditation. Philosophe, il saisit les causes où les autres ne. démêlent pas même les effets ; il lie, par des rapports inaperçus, des choses qui se repoussaient. Orateur, dès qu'il est pénetsé de son objet, la conviction s'imprime dans ses pensées, et la persuasion coule de ses lèvres. Poète, ses idées deviennent des impressions, des images, des accords; il ne médite plus, il est inspiré; il ne voit plus, il contemple ; il n'expose pas, il peint; il ne dit pas, il chante.
LAcaETJBLU atné.
Une Armés.
Qu'bst-CB qu'une armée ? c'est un corps animé d'une infinité de passions différentes, qu'un homme habile fait mouvoir pour la défense de la patrie ; c'est une troupe d'hommes armés qui suivent aveuglément les ordres d'un chef, dont ib ne savent pas les intentions ; c'est une multitude d'âmes pour la plupart viles et mercenaires, qui^ sans songer k leur propre réputation, travaillent k celle des Rois et des conquérans ; c'est un assemblage confus de libertins, qu'il faut assujettir à . l'obéissance ; de lâches , qu'il faut mener au combat ; de téméraires, qu'il faut retenir; d'impatiens, qu'il faut accoutumer k la confiance. Quelle prudence ne faut-il pas pour conduire et réunir au seul intérêt public tant de vues et de volontés différentes? Comment se faire craindre, sans se mettre en danger d'être haï et bies souvent abandonné ? Comment se £aiire aimer , sans perdre vn peu de Pautorité , et relâcher de la discîpKne nécessaire ? FléCRisr, Oraison jfim, de Turenne,
4fi4 DÉFINITION».
liMCûnbitsde mer plaa lerriblei qae oouz de lerr«.
Si jamais l'homme eut occasion de développer cet instinct de courage que lui donna la nature , c'est dans les combats qui se livrent sur mer. Les batailles de terre présentent, à la vëri té, un spectacle terrible; mais du moins le sol qui porte les combattans ne menace point de s'entr'ouvrîr sous leurs pas ; l'air qui les environne n'est pas leur ennemi , et les laisse diriger leurs mouvemens à leur gré ; la terre entière leur est ouverte pour échapper au danger. Dans les combats de mer, tout conspire à augmenter les périls, à diminuer les ressources. L'eau n'offre que des abîmes, dont la surface, balancée par d'étemelles secousses , est toujours prête à s'ouvrir. L'air agité paf las vents, produit des orages, trompe les efforts de l'homme , et le précipite au-devant de la mort qu'il veut éviter. Le feu déploie sur les eaux son activité terrible, entr'ouvre les vaisseaux , et réunit la double horreur d'un naufrage et d'un embrasement. La terre, ou reculée à une grande distance, refuse son asile ; ou, si elle est près, sa proximité même est dan* gereuse , et le refuge est souvent un écueil. L'honmie ^ isolé et séparé du monde entier, est resserré dans une prison étroite d'où il ne peut sortir , tandis que la mort y entre de toutes parts. Mais, parmi ces horreurs, il trouve quelque chose de plus terrible pour lui : c'est l'homme son semblable , qui , armé de fer , et mêlant l'art à la fureur, l'approche, le joint, le combat, lutte contre lui sur ce vaste tombeau, et unit les efforts de sa rage à celle de l'eau , des vents et du feu (i).
Thomas. Eloge de Duguay^Thmin.
(i) Vqjcz Nmfxu^^a^i Combat et triomphe de Dugt^jf-Trouia.
D£nNmOK9. «55
L*ATABB n'amasse que pour amasser } ce n'est pas pour fournir k ses besoins, il se leâ refuse j son argent lui est plus précieux que sa santé, que sa vie, que.lui-méme ; toutes ses actions, toutes ses vues, toutes ses affections ne se rapportent qu*à cet indigne objet. Personne ne s'y trompe , et il ne prend aucun soin de dérober aux yeux du public le misérable penchant dont il est possédé ; car tel est le caractère de cette honteuse passion de se manifester de tous les cAtés, de ne faire au dehors aucune démarche qui ne soit marquée de ce maudit caractère , et de n'être un mystère que pour celui seul qui en est possédé. Toutes les autres passions sauvent du moins les apparences ; op les çacbe aux yeux du public ; une imprudence peut quelquefois les dévoiler, mais le coupable cherche , autant qu'il est en soi , les ténèbres. Mais , pour la passion de l'avarice , favare ne se la cache qu'à lui-même s loin de prendre des précautions pour la dérober aux yeux du public, tout Tannonclè en lui, tout. la montre à découvert; il la porte écrite dans son langage, dans ses actions, dans toute sa conduite, et, pour ainsi dire , sur son front
L'âge et les réflexions guérissent d'ordinaire les autres passions, au lieu que l'avarice semble se ranimer et reprendre de nouvelles forées dans la vieillesse. Plus on avance vers ce moment &tal, où tout cet amas sordide doit disparaître et nous être enlevé , plus on s^ attache ; plus la mort approche, plu» on couve des yeux son misérable trésor^ plus on le regarde comme une prëcautioa nécessaire pour un avenir chimérique. Ainsi Tige rajeunit ^ pour ainsi dire , cette indigne pafsion ) las années 9 les maladies, les ré6exions, tout Tenfonce plus profondément dans i'âm»| cile se nmimt et s'enflamme
s56 DÉFINITIONS.
par les remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. On a va des hommes, dans une décrépitude où à peine leur restait-il assez de force pour soutenir un cadavre tout près de retomber en poussière, ne conserver, dans la défaillance totale des facultés de leur âme , un reste de sensibilité , et , pour ainsi dire , àé signe de vie, que pour cette indigne passion ; elle seule se soutenir, se ranimer sur les débris de tout' le reste ; le dernier soupir être encore pour elle ; les inquiétudes des derniers momens la regarder encore; et l'infortuné qui meurt , jeter encore des regards mou- • rans, qui vont s'éteindre, sur un argent que la mort lui arrache , mais dont elle n'a pu arracher l'amour de son cœur (i). Massillon.
L'Ambitieux.
Queue idée vous formez- vous, d'un ambitieux préoccupé du désir de se faire grand ? Si [e vous disais que c'est un homme ennemi par profession de tous les autres hommes (j'entends de tous ceux avec qui il peut avoir quelque rapport d'intérêt), un hopime à qui la prospérité d'autrui est un supplice ; qui ne peut voir le mérite, en quelque sujet qu'il se rencontre, sans le haïr et sans le combattre ; qui n*a ni foi ni sincérité ; toujours prêt, 4an9 1a concurrence , k trahir l'un, à supplanter l'autre, k décrier celui-ci , à perdre celui-là , pour peu qu'il espère d'en profiter ; qui , de sa grandeur prétendue et de sa fortune , se fait une divinité k laquelle il n'y a ni amitié, ni reconnaissance, ni considération, ni devoir qu'il ne sacrifie, ne manquant pas de tours et de déguisemens spécieux pour le faire même honnêtement selon
(i) Voyez les Leçom Zatinês unaitimeêp t« II» Camct^^ eu
Portraits»
DÉFINITIONS. :iij
le monde ; en un mot, qui n'aime personne , et que personne ne peut aimer. Si )e vous le figurais de la sorte, ne diriez-Tous pas que c'est un monstre dans la société, dont je vous aurab fait la peinture 7 et cependant , pour peu que vous fassiez de réflexion sur ce qui se passe tous les jours au milieu de vous, n'avouerez-vous pas que ce sont là les véritables traits de l'ambition , tandis qu'elle est encore aspirante , et dans la poursuite d'une fin qu'elle se propose ? Bouan algue.
Même sujet.
Un homme livré à l'ambition se laisse-t-il rebuter par les difficultés qu'il trouve sur son chemin 7 il se refond , il se métamorphose, il force son naturel, et l'assujettit i sa passion. Né fier et orgueilleux, on le voit, d'un air timide et soumis , essuyer les caprices d'un ministre , mériter par mille bassesses la protection d'un subalterne en crédit, et se dégrader jusqu'à vouloir être redevable de sa fortune à la vanité d'un commis ou à l'avarice d'un esclave; vif et ardent pour le plaisir, il consume ennuyeusement , dans des antichambres et à la suite des grands , des momens qui lui promettaient ailleurs mille agrémens. Ennemi du travail et de l'embarras , il remplit des emplois pénibles, prend non seulement sur ses aises, mais encore sur son sommeil et sur sa santé, de quoi y fournir; enfin, d'une humeur serrée et épargnante , il devient libéral, prodigue même; tout est inondé de ses dons, et il n'est pas jusqu'à l'affabilité et aux égards d'un domestique, qui ne soient le prix de ses largesses (i).
Lb MÊME.
(i) Vcjetf Morale religieuse, le même SQJet, par MassiUon et Bonrdaloue; les Zefonê Zaiines andetmet, 1. 1; et les Leçons Latines modernes^ t. IL
mM Définitions.
Lé PoUe« de Paris.
Lbs citoyens d'une ville bien policée jouissent de Tordre qui y est établi, sans songer combien il en coûte de peines à ceux qui rétablissent ou le conservent» i peu près comme tous les hommes jouissent de la régalante des mouvemens célestes, sans en avoir aucune connaissance; et même plus Tordre d'une police ressemble, par son uniformité, i celui des corps célestes, plus il est insensible , et par conséquent , il est toujours d^autant plus ignoré , qu'il est plus parfait. Mais qui voudrait le connaître et l'approfondir, en serait effrayé.
Entretenir perpétuellement dans une ville telle que Paris une tonsonlimation immense, doAt une infinité d'accidens peuvent toujours tarir quelques sources ; réprimer la tyrannie des marchands à Tégard du public, et en m^me temps animer leur commerce ; empêcher les usurpations mutuelles des uns sur les autres ,' souvent difficiles à démêler; reconnaître, dans une foule infinie, tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse, en purger la société, ou ne les tolérer qu'autant qu'ils lui peuvent être utiles, par des emplois dont d'autk*es qu'eux ne se chargeraient pas ou ne s'acquitteraient pas si bien ; tenir les abus nécessaires datis les bornes prescrites de la nécessité, qu'ils sont toujours prêts h franchir ; les renfermer dans l'obscurité k laquelle ils doivent être condamnés , et ne les en titer pas même par des chat imens trop éclatans; ignorer ce quHl vaut mieux ignorer que punir, et ne punir que rarement et utilement; pénétrer, par des conduits souterrains, à^ns l'intérieur des familles, et leur garder des secrets qu'elles n'ont pas confiés, tant quil n'est pas nécessaire d'en faire usage; ^tre présent partout sans êt^e vu ; ^nfin, mouvoir ou arrêter k son gré Utie multitude immense et tumul-
DËFINITIOIiS. 459
toeuse, et âtre l'ftme toujours agissante et presque iu-« connue de ce grand corps: voilà quelles sontf en général 9 les fonctions du Magistrat de la Police.
Il ne semble pas qu'un homme seul y puisse suffire 9 ni par la quantité des choses dont il £sut être instruit f ni par celle des vues qu'il faut suivre, ni par Tapplicalion qu'il £aiut apporter, ni par la variété des conduites qu'il faut tenir, et des caractères qu'il fiiut prendre ; mais la voix publique répondra si d'Argenson a suffi à tout. FOKTSMELLB. Eloge de d'jirgenson.
La Vie humaine et les Hommes.
Qu*BST-CB que la vie humaine? qa'un« mer furieuse et agitée, où nous spmmes sans cesse i la merci dea flots, et où chaque instant change notre situation» et nous donne de nouvelles alarmes. Que sont les hommes eux-mêmes ? que les tristes j ouets de leurs passions insensées et de la vicissitude étemelle des événemens. Liés par la corruption de leur cœur à toutes les choses présentes^ ils sont avec elles dans un mouvement perpétuel : semblables à ces figures que la roue rapide entraîne, ils n'ont jamais de tonsistance assurée ; chaque moment est pour eux une situation nouvelle; ils flottent au gré de Tincon-* stance des choses humaines ; voulant sans cesse se fixer dans les créatures, et sans cesse obligés de s'en déprendre ; croyant toujours avoir trouvé le lieu de leur repos, et sans cesse forcés de recommencer leur course ; lassés de leurs agitations, et cependant toujours emportés par le tourbillon, ils n'ont rien qui les fixe, qui les console , qui les paye de* leurs peines , qui leur adoucisse le chagrin des événemens ; le monde qui le cause , ni leur conscience qui le rend plus amer, ni l'ordre de Dieu contre lequel ik se révoltent. Ils boivent jusqu'à la lie toute l'amertume de leur calice ; ils ont beau le verser
^Co DEFINITIONS.
d'un vase dans un autre, se consoler d'une passion par une passion nouvelle , d'une perle par un nouvel atta* chement, d'une disgrâce par de nouvelles espérances, . Tamertume les suit partout ; ils changent de situation , mais ib ne changent pas de supplice (i).
Massillon.
La Cour et les Postes ëminens.
Un homme sage envisagera toujours la Cour et les postes éminens comme dangereux pour le salut : c'est à la Cour, c'est dans les postes éminens que sont tendus , pour l'ordinaire, les plus grands pièges à la vertu; c'est Ik que l'on s'abandonne, pour l'ordinaire, i ses passions, par la facilité que l'on trouve à les satisfaire ; c'est U qu'on est tenté de se regarder comme un être d'une espèce particulière , et infiniment supérieur au vulgaire ; c'est là du moins que chacun devient tyran à son tour,^et que le courtisan , pour se dédommager de l'esclavage où le Prince le réduit, rend esclave l'homme qui lui est soumis ; c'est là que se forment ces intrigues secrètes , ces menées clandestines , ces trames sanguinaires , ces complots criminels dont l'innocence est si souvent la victime ; c'est là que chacun souffle le venin de la flatterie , et que chacun aime à le recevoir ; c'est là que l'imagination se prosterne devant de frivoles divinités, et que d'indignes idoles reçoivent ces hommages suprêmes qui ne sont dus qu'au Dieu souverain; c'est là que l'âme, frappée d'images séduisantes, se trouve livrée, comme malgré elle, à d'importuns souvenirs lorsqu'elle veut se nourrir de ces méditations, seules dignes d'une intelligence immortelle ; c'est là, enfin, que l'on se sent entratné par le torrent, et que des exemples que l'on croit illustres autorisent les
(i) Voyez les Zêçôni Latines modemèSf t. II.
DÉFINITIONS. a6i
démarches les plus criminelles, et font perdre insensiblement cette délicatesse de conscience , et cette horreur pour le crime qui étaient de si puissantes barrières pour . nous retenir dans les bornes de la vertu (i).
Saobim,
Le Monde.
Qu'ssT-CE que le monde , pour ceux mtme qui l'aiment, qui paraissent enivrés de ses plaisirs, et qui ne peuvent se passer de lui? Le mpnde? c'est une servitude étemelle, où nul ne vit pour soi, et où, pour vivre heureux , il faut pouvoir baiser ses fers , et aimer son esclavage. Le monde? c'est une révolution journalière d'évé* nemens qui réveillent tour à tour , dans le cœur de ses partisans, les passions les plus violentes et les plus tristes, des haines cruelles , des perplexités odieuses, des craintes amères, des jalousies dévorantes, des chagrins accablans. Le monde? c'est une terre de malédiction, où les plaisirs mftme portent avec eux leurs épines et leur amertume. Le jeu lasse par ses fureurs et par ses caprices ; les conversations ennuient par les oppositions d'hun^eurs et la contrariété des sentimens ; les passions et les attachemens criminels ont leurs dégoAts, leurs cpntre-temps , leurs bruits désagréables ; les spectacles , ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des âmes grossièrement dissolues et incapables d'être réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche, deviennent fades en ne remuant que ces passions délicates qui ne font que montrer le crime de loin , et dresser des pièges rinnocence. Le monde enfin est un lieu où l'espérance même, qu'on regarde comme une passion si douce, rend tous les hommes malheureux ; où ceux qui n'espèrent
(■) Voyes les Leçons JLatinu wukUrnês, t. I.
d6i DÉFINITIONS.
rien se croient encore pins misérables ; oft tout ce qui platt ne platt jamais long-temps, et où Pennni est presque la destinée la plus douce et la plus supportable qu^on puisse y attendre.
'Voilà le monde; et ce n'est pas ce monde obscur qui ne connaît ni les grands plaisirs ni les charmes de la prospérité, de la faveur ^t d« l'opulence ; c'est le monde dans son beau ; c'est vous-mêmes qui m'écoutez. Voilà le monde; et ce n'est pas ici une de ces peintures imaginées, et dont on ne trouve nulle part la ressemblance. Je ne peins le monde que d'après voire cœur, c'est-à-dire tel que vous le connaissez et le sentez tous les jours Tous-mèmes. Ma-SSillon.
Mèpi/e sujet.
RiBK nVjt constant dans le monde, ni les fortunes les plus florissantes , ni les amitiés les plus vives , ni les fa*» reurs les plus enviées. On y voit une sagesse souveraine qui se platt, ce semble, à se jouer des hommes en les élevant les uns sur les ruines des antres , en dégradant ceux qui étaient au haut de la roue , pour y faire monter ceux qui rampaient il n'y a qu'un moment devant eux ; en produisant tous les jours de nouveaux héros sur le théâtre, et faisant éclipser ceux qui auparavant y jouaient un rôle si brillant ; en donnant sans cesse de nouvelles scènes à Punivers. Les hommes passent toute leur vie dans des agitations, des projets et des mesures : toujours attentifs à se surprendre, ou à éviter d^être surpris; toujours empressés et habiles à profiter de la retraite , de la disgrâce ou de la mort de leurs concurrens , et à se faire , de ces grandes leçons de mépris du monde, de nouveaux moti& d'ambition et de cupidité; toujours occupés ou de leurs craintes ou de leurs espérances ; toujours inquiets cva sur le présent on avr i'avoiv ( îama» traAqiniiUs; trAr^
f aillant toua pour le rapoa, 1 1 «'en éloignant toujours plus, La vanité, ^ambition, la vengeance, le luxe, la volupté, la désip insatiable d'aceumuler, voilà les vertus que le monde eopnatt et estime ; voilà lea vertus auxquelles il porte ses partisanyl La droiture y pasye pour simpli» elté i ItPe double et dissimulé est un mérite qui honore* Toutes Hê sociétés sont empoisonnées par le défaut de sincérité ) U parole n'y est plus l'interprète du cœup, elle n'eu est que le n>asque qui h cache et qui le déguise ) les entretiens n'y sont que des mensonges affectés, sous les dahors de Tamitié et ùp la politesse. On se prodigue à l'envi les louanges et les adulations , et on porte dans le eotur la h<^in^« le jalousie et le n^épris de ceux qu'on lûun. Loin dit se regarder tous comme ne fjaiisant entre ili]^ qu'une mtme £imiUe dont les intérêts doivent être eOQBIQttAS, il semble qu^ les hommes ne se lient ensemble que pour se tromper mutuellement et se donner le ohapge. L'intér4t le plqs vil arm^ le fràre i^onlfe le frère , l'ami contre l'ami, rompt tous les liens du sang et d^ l'amitié^ et c'est un motif si bas qui décide de nos haines et de nos amours. Les besoins et les malheurs du prochain ne trouvent que de l'indifférence et de la dureté même dans les cœurs, lorsqu'on peut le négliger sans rien perdre, on qu'on ne gagne rien à le seoourir.
§\ noBS connaissions le lond et IMntérieur A\x monde i si noBs pouvions entrer dans le détail secret de ses souetf et da ses noires inquiétudes^ sî nous pouvions percer eetia première écorce qui n'offre aax yeux que joie, qu^ plaisirs^ que pompe et nugnificence, que nous le trouverions difSirent de ce qu'il parait! i^us n^y verrions qw éf^ maUuHifeuB i le père dtviaé d'avee l^enfant, l'apoms ^'#vee l'ipoisse ; le aecMt das lamîl(es ne cache eup )WUK in publie qnn des antipDtkies, des jalousies, des nMnwiiPaiif dne dissea^ioas it^meUes. Los amitiés y SABitTAublées par Las sonpfons, par bt intéiits, pa» t^ i; lea liWMiii iM ||in« ièfroitas y êqmt ve^oidim
ft6^ DÉFINITIONS.
par l*incoD8tance ; les engagemens les plus tendres y finissent par la haine et la perfidie; les fortunes les plus brillantes y perdent tout leur agrément par les assujettissemens qu^elles exigent; les places les plus honorables n'y font sentir que le chagrin de ne pouvoir monter plus haut ; chacun s'y plaint de sa destinée } les plus élevés n'y sont pas les plus heureux ; ils montent par leur rang et par leur fortune jusqu'au-dessus des nuées ; on les perd de vue , si haut ils sont placés ; ils paraissent au-dessus du reste des hommes par les hommages qu'on leur rend , par l'éclat qui les environne, par les grâces qu'ik distribuent, par les adulations étemelles dont la prospérité et la puissance sont toujours accompagnées ; et par la satiété même des plaisirs , et par la gène des assujettissemens et des bienséances , et par la bizarrerie de leurs désirs^ et par Tamertume de leurs jalousies , et par la bassesse qu'ils emploient pour plaire au mattre, et par les dégoûts qu'ils en essuient, ils sont plus bas que le peuple et plus malheureux que lui. Le même.
La vraie Gloire.
La gloire est un sentiment qui nous élève i nos propres yeux, et qui accroît notre considération aux yeux des hommes éclairés. Son idée est indivirfblemeat liée avec celle d'une grande difficulté vaincue, d'une grande utilité subséquente au succès, et d'une égale augmentation de bonheur pour l'univers ou pour la patrie. Quelque génie que je reconnaisse dans l'invention d'une arme meurtrière, j'exciterais une juste indignation, si je disais que tel homme ou telle nation eut la gloire de l'avoir inventée. La gloire, du moins selon les idées que je m'en suis formées , n'est pas la récompense du plus grand succès dans les sciences. Inventes un nouveau calcul, composes un poëme sublime, ayes surpassé
DÉFINITIONS. a66
Cîcéron oa Démoslhène en éloqaence, Thucydide ou Tacite dans l'histoire, je vous accorderai la célébrité, mais non la gloire.
On ne l'obtient pas davantage de l'excellence du talent dans les arts. Je suppose que vous avez tiré d'un bloc de marbre, ou le Gladiateur, ou l'Apollon duBelvéder; que la Transfiguration soit sortie de votre pinceau , ou que vos chants simples, expressifs et mélodieux vous aient placé sur la ligne de Pergôlèse , vous jouirez d'une grande réputation, mais non de la gloire. Je dis plus : égalez Yauban dans l'art de fortifier les places, Turenne ou Condé dans l'art de commander les armées; gagnez des batailles, conquérez des provinces, toutes ces actions seront belles, sans doute, et votre nom passera k la postérité la plus reculée ; mais c'est à d'autres qualités que la gloire est réservée. On n'a pas la gloire pour avoir ^outé à celle de sa nation. On est l'honneur de son corps, sans être la gloire de son pays. Un particulier peut souvent aspirer à la réputation, i la renommée , à l'immortalité : il n'y a que des circonstances rares, une heureuse étoile , qui puissent le conduire à la gloire.
La gloire appartient k Dieu dans le ciel. Sur la terre, c'est le lot de la vertu, et non du génie ; de la vertu utile, grande, bienfaisante, éclatante, héroïque. C'est le lot d'un Monarque qui s'est occupé, pendant un règne orageux, du bonheur de ses sujets, et qui s'en est occupé avec succès. C'est le lot d'un sujet qui aurait sacrifié sa vie au salut de ses concitoyens. C'est le lot d'un peuple qui aura mieux aimé mourir libre que de vivre esclave. C'est le lot, non d'un César ou d'un Pompée, mais d'un Régulus ou d'un Caton. C'est le lot d'un Henri IV (i).
RatmAXi. Histoire Philosophique*
(t) Toyes Morale nligieuêe; et les Lê^m$ £aiine$ eneienne», Uh
La Science.
Pae elle , l'homme oie franchir lui bornes étroites dans lesquelles il semble que U nature Tait renfermé ; citoyen de toutes les républiques, habitent de tous les Empires, le monde entier est s^ patrie, La science 9 comme un guide «ussi fidèle que rapide^ le conduit de pays en pays, de royaume en royaume; elle lui en découvre les lois, les iBosursi U religion, le gouvernement { il revient chargé des dépouilles de TOrient et de l'Occident; et, joignant les richesses étrangères k ses propres trésors, il semble que la scienc'"' lui aît appris k rendre toutes les nations de la terre tributaires de sa doctrine.
Dédaignant les bornes des temps comme celles des lieux, on dirait qu'elle l'ait fait vivre lonj^riemps- avant sa naissance. C'êsI l'homme de tous les siècles, comme de tous les paya. Tons les sages de l'antiquité ont pensé ^ ont agi pQBP lui, ou plutôt il a vécu avec eus, il a entendu leurs leçons , il a été la témot» de leurs grands exemples. Plus attentif encore à exprimer laurs mœnrs qu'à admirer leurs lumières, quel aiguillon leurs par voles ne laiasent'^'elles pas dans sim esprit? quello aaiptc jalousie leura aotiona n'allumeQU^Ues pas dans son cour?
Ainsi nos pères s'animaieut k la vert» : une noble ému* lation les portait è rendre è leur tour Athènes et Rome jalouses de leur gloire ; ils voulaient surpasser les Aristide en justice, les Phocion en constance, les S^abriee eu modération, et Us Caton même an vertu.
Que si les exemples de sagesse, de grandeurd'âme , de générosité, d'anaaur de La patrie, deviennent plus rares que jamais, c'est parce que la mollesse et la vanité de notre âge oui rptnpu les nœuds de cette éow» et «tile société ^ue la science forme entre les vivant et Loa
DÉFINITIONS. ftSy
illustres morts dont elle ranime les cendres pour en former le modèle de notre conduite (i).
D*AgvSSSBAU. Nécessité dé la Science.
Ije vrue Scie&fie 4a FQijtoîrf .
QtTAnD vous voyez passer comme un instant devant vos yeux, je ne dis pas les Rois et les Empereurs, mais les grands Empires qui ont faitlrembler tout Tunivers; quand vous voyez les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèdesii ks Perse», les Grecs, les Bomaîns, s« présenter "devant vous successivement, et tomber, pour ainsi dire, les uns sur les autres , ce fracas effroyable vous £sit sentir tpi^il n'y a r4en de solide parmi les hommes, et que l'inconstance et Pagîtation sont le propre partage des choses humaines. Mais ce qui rendra ce spectacle plus utile et plus agrëable^ ce sera la réflexion que vous ferez, non seulement sur rélévation et sur la chute des Empires, mais encore sur les causes de ienrs progrès ctsnr celles de leur décadence; car le même Dieu qui a &it l'enchaînement de Tunivers , et qui , tout-puissaot par lui*méme , a voulu, pour établir r0rdre, que les parties d'un si grand tont dépendissent les ânes des autres , ce même Dieu a vouhi aussi que le cours d«s choses humaines eût ea snita et ses proportions ; je veux dire que les hommes et les uations ont eu des qualités proportionnées k l'élévation k laquelle ils étaient desdnés , et qu'à la réserve de certains coups extraordinaires , où Dieu voulait que sa main parât toute seule, il n'est point arrivé de grand changement qui n'ait eu ses causes dans les siècles précédens. £t comme dans toutes les affiiires il y a ce qui les prépare , ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les (ait rénsstr^ la vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque
(i) Vtfjpu les X«fQvu £«cr)Mj maêmm^t» I
temps les secrètes dispositions qui ont préparé les grands changemens et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver. En effet, il ne sufBt pas de regarder seulement devant ses yeux, c^est-à-dire , de considérer les grands événemens qui décident tout à coup de la fortune des Empires. Qui veut entendre à fond les choses humaines doit les reprendre de plus haut , et il lui faut observer les inclinations et les mœurs, ou, pour dire tout en un mot, le caractère, tant des peuples dominans en général, que des princes en particulier, et enfin de tous les hommes extraordinaires, qui, par Timportaoce du personnage qu'ils ont eu à faire dans le monde , ont contribué en bien ou en mal aux changemens des Etats et à la fortune publique.
BOSSUBT.
La fausse et la véritable Erudition.
Nous savons qu^il est une science peu digne des efforts de Tesprit humain ; ou plutôt il est des savans peu estimables, de qui le bon sens paraît comme accablé sous le poids d'une fatigante érudition. L'art, qui ne doit qu'aider la nature, l'étouffé chez eux, et la rend impuissante. On dirait qu'en apprenant les pensées des autres, ils se soient condamnés eux-mCmes à ne plus penser 9 et que la science leur ait bit perdre l'usage de la raison. Chargés de richesses superflues, souvent le nécessaire leur manque; ils savent tout ce qu'il faut ignorer, et ils n'ignorent que ce qu'ils devraient savoir.
A Dieu ne plaise qu'une telle science devienne jamais l'objet de nos veilles! Mais ne cherchons point aussi k faire, des défauts de quelques savans « le crime de la science même.
Il est une culture savante, il est un art ingénieux qui, loin d'étouffiBr la nature et de la rendre stérile, augmente
sesforces^tlmdonneuneheiirettsefécoiicltté ; une doctrine judicieuse, moind attentive à noua tracer l'histoire des pensées d'antmî, qu'à nons apprendre à bien penser, qui nous met, pour ainsi dire , dans la pleine possession de notre raison , et qui semble nous la donner une seconde fois, en nous apprenant à nous en servir; enfin, une science d'usage et de société, qui n'amasse que pour répandre , et qui n'acquiert que pour donner. Profonde sans obscurité , riche sans confusion , vaste sans incerti-* tude, elle éclaire les intelligences, elle étend les bornes de notre esprit , elle fixe et assure nos jugemens.
D'Aguesseav. Nécessiié.dâ la Science.
Connaissance de soi-même.
Le précepte le plus commun de la philosophie, tant païenne que chrétienne, est celui de se cormatire soi^ mime; et il n'y a rien en quoi les hommes se soient plus accordés que dans l'aveu de ce devoir : c'est une de ces vérités sensibles qui n'ont point besoin de preuves, et qui trouvent dans tous les hommes un cœur qui les sent et une lumière qui les approuve. Quelque agréable qu'on s'imagine l'illusion d'un homme qui se trompe dans l'idée qu'il a de lui-même , on le trouve toujours malheureux d'être trompé, et on est au contraire pénétré du sentiment qu'un poëte a exprimé dans ces vers :
un mon grat^ii incubât Çuij noms nùnù omnibus, Ignotus moritur sibi (i).
Qa*an homme est méprisable à l'heure du trépas^ Lorsqu'ayant négligé le seul point nécessaire. Il meurt connu de tous, et ne se connaît pas!
(1) 8en.« ThjTêête, aet. Il, 4oa.
%7o DÊFIMITIONSi
li faut fiiire d'autant plus d'état de ces principat, dans lesquels les hommes se trouvent unis par un consentement si unanime , que cela ne leur arrive pas souvent. Leur humeur vaine et maligne les a toujours portés à se contredire les uns les autres, quand ils en ont eu le moindre sujet. Chacun a voulu ou rabaisser les autres^ ou s'en distinguer , en disant quelque chose de nouveau, et en ne suivant pas simplement le train commun. Ainsi il faut qu'une vérité soit bien claire, lorsqu'elle étoufEe cette inclination, et qu'elle les contraint à se réunir dans quelque maxime. Et c'est ce qui est arrivé k Tégard de celle-ci; car il ne s'est point trouvé de philosophe assez bizarre pour prétendre que l'homme devait éviter de se connaître; que si quelqu'un passait même jusqu'à cet excès, il ne le pourrait faire qu'en supposant que l'homme est si malheureux , et que tes maux sont tellement sans remède, qu'il ne ferait qu'augmenter son malheur en se connaissant 8oi*«méme ; et ainsi il faudrait toujours se coniHtttre, pour conclure, même parce biaarre raisonnement| qu'il est bon de ne se connaître pas.
Mais ce qui est bien étrange, c'est qu'étant si unis ^ avouer l'importance de ce devoir, ils ne le sont pas moins dansTéloignementdele pratiquer. .Car, bien loin de tra^ vailter sérieusement k acquérir cette connaissance , ils ne sont presque occupés toute leur vie que du soin de l'éviter. Rien ne leur est plus odieux que cette lumière qui les découvre à leurs propres yeux , et qui les oblige de se voir tels qu'ils sont. Ainsi, ils font toutes choses pour se la cacher, et ils établissent leur reposa vivre dans l'ignorance et dans l'oubli de leur état.
T^tcoiË. Essaù de Morale.
Ik, p«nr MU «BchaAttr , tout ttt mii ta «■(• { T««t ptnd un corps , va* âmo , na «iprit , va Wiafo. BoiUAv, ^rtpêéi,^ cbâat III.
Objet et caractère de la Fable.
FmiCBFTBS BIT G£KBB,
L*HOMMB a un penchant naturel k entendre raconter^ La Fable pique sa curiosité et amase son iiiiaginatimi% £lle est de la plus haute antiquité ; on trouve des panM boles dans leb plus anciens monwnens de toi» lek peuples» 11 semble que de tout temps la vérité ait eti peui" des hommes f et que les hommes aient eu peur de la vérité. Quel que soit l'inventeurde l'apologue^ soit que la raisoui timide dans la bouche d^unesclave» ait emprunté ce ian^ gage détourné pour se faire entendre d'un mattre , smt qu'un sage, voulant la réconcilier avec l'amour-^ropre^ le plus superbe de tous les maîtres , ait imaginé de lai prêter cette forme agréable et riaiitie, cette itiventvnh €ttd« nombre de telles qui fopt le plus d'honneur k l'esprik ha^ main« Par cet heureux artifice^ la vérité, avant de se présent ter aux hcMUrtaes, ooropos^eavec leur orgueil et s'empare de leur imagioaliion. Elle leur ofire le plaisir d'une ièoàvH' verte ^ leur épai^gne l'aflBront d'un reproche et l'ennui d'une leçoii^ Occ«ipé i dénéler le sems de la Fable, l'esprit n'a ^as le tenaps de se révoller contre le précepte)
et, quand la raison se montre à la 6n, elle nous trouve désarmés. Nous avons déjà prononcé contre nous-mêmes l'arrêt que nous ne voudrions pas entendre d'un autre ; car nous voulons bien quelquefois nous corriger , mais nous ne voulons jamais qu'on nous condamne.
La HAaPS. Eloge de La Fontaine.
La Fable.
La Fable est sans doute aussi vieille que le monde; elle conserve et conservera toujours son empire : nous l'aimons, nous sommes nés pour elle. C'est une immortelle dont la voix mensongère en tous temps nous charme et nous amuse ; c'est une enchanteresse qui nous entoure de prestiges; qui, à des réalités, substitue ou du moins ajoute des chimères agréables et riantes ; et qui cependant, soumise à l'Histoire et à la Philosophie, ne nous trompe jamais que pour mieux nous instruire. Fidèle k conserver les réalités qui lui sont confiées , elle couvre de son enveloppe séduisante et les leçons de l'une , et les vérités de l'autre.
Son sceptre enchanteur ne fait que des miracles et ne produit que des métamorphoses. Elle nous transporte d'un monde où nous sommes toujours mal, dans un autre monde qui, créé par l'imagination, a tout ce qu'il faut pour nous plaire. Elle embellit tout ce qu'elle touche : si elle raconte, elle sème les merveilles, les prodiges, pour attacher la curiosité, pour graver dans la mémoire ; si elle trace des leçons , c'est d'une main si légère , que l'orgueil n'en est pas atteint. Elle se joue autour de la vérité, pour ne la laisser voir qu'à la dérobée; et, soit qu'elle ait voulu ou nous agrandir, ou nous consoler « elle prend ses exemples dans des espèces privilégiées, dans une race divine qu'elle élève exprès au-dessus de la faible humanité; tantôt nous conduisant k la vertu par
FABLES ET ALLÉGORIES. stji
ses exemples illustres, tantôt caressant notre fiitbiesse, orgueiUease deretronver nos passions et nos fautes dans la perfection même (i).
Baoult. Eisai suf les Fmbles et teûr Histoire.
Même sujet. *
Si la Fable repose sur quelque type existant dans la nature , où peut-on trouver des titres plus propres à caractériser le tremblant Erèbe , le Cbaos et les demeures sombres d'Orcus, que les tristes rochers de SouliP Tout ne semble-t-il pas rassemblé dans ce cadre pour frapper Timagination P Où rencontrer une optique plus favorable aux prestiges ?Quek lieux plus terribles peut-'On inventer que ceux des rives du Systrani , qui fut peut-être le Cocyte des mythologues f Après avoir vu l'Achéron, descendant du Tymphé , s^engoufiErer et disparaître dans les rochers de Souli, ne devait-cNi pas dire poétiquement « qu^il se perdait chez les morts ? Cet empire des ombres , ces tristes demeures , pouvaient-elles être mieux indiquées qu'au milieu de tant de précipices sans cesse retentissans du bruit des torrens et dusifBementdes vents? De quelle horreur religieuse devaient être remplis des peuples imbus des croyances religieuses de la mythologie, en voyant un pareil spectacle? De quelles terreurs leurs âmes n'étaient-elles pas frappées, lorsque les roulemens du tonnerre ébranlaient les échos de ces mornes lugubres? La physionomie des lieux ne devait pas être moins merveilleuse. Ils voyaient renaître PAchéron grossi de tous les fleuves inifemaux. On leur montrait peut-être la haute pyramide de Counghi, que les chrétiens avaient sanctifiée par la chapelle dédiée à sainte Yénérande, comme étant le rocher de Sisyphe. Les nuages, souvent amon-
(i) Voyei les JÀ^on» tatineê modernes, t. L
celés autdur des météores de Souli, leur retraçaient le sottTenir de la nuée du téméiaire Ixion- La vallée de Paramythia, la plaine des iUusion$ , comme son nom paraît l'indiquer, leur rappelait sansdoutf rimagc des Champs-Elysées, lorsque la douce lumière de la lune éclaire ses paysages gracieux 1 Avec de l'imagination et une croyance établie, tout pouvait se retrouver, se décrire et s'expliquer pour des gens qui éprouvaient un charme inexprimable 4 s'abuser, et le bonheur duis \m songes que les Grecs n'ont pas bornés k la seule reUgion d'Hésiode,
La Fable et l'Allégorie.
Tous les matins une jeune Déesse ouvre les portes da l'Orient, et répand la firaîcheur dans les airs, les fleur* dans la campagne , et les rubis sur la route du Soleil. A cette annonce, la Terre se réveille, et s'appréteà recevoir le Dieu qui lui donne tous les jours une nouvelle vie; il paraît, il se montre avec la magnificence qui convient au $ouverain des cieux. Son char, conduit par les Heures, vole et s'enfooce dans l'espace inmiense qu'il remplît de flammes et de lumière. Dès qu'il parvient au palais de la Souveraine des mers, la Nuit^ qui marche éternellement sur ses traces, étend ses voiles sombres, ei attache dea feux sans nombre k la voûte céleste.
Alors s'élève un autre char dont la clarté douce et consolante porte les cœurs sensibles k la rêverie : une Déesse le conduit. Elle vient en silence recevoir les tendres homr* mages d'Endymion. Cet arc qui brille de si riches cou<* leurs, et qui se courbe d'un bout de l'horizan à l'autre f ce sont les traces lumineuses du passage d'Iris, qui porte à la Terre les ordres de Junon. Ces vents agréables, ces tempêtes horribles , ce sont des Génies qui ^ tantôt se jouent
FABLES ET ALLÉGORIES. ajS
dans les airs , taotdt luttent les ans contre les antres pour soulever les flots.
Au pied de ce coteau est une grotte , asile de la fraîcheur et de la paix. C'est U qu'une Nymphe bienfaisante rerse de son urne intarissable le ruisseau qui fertilise la plaine voisine; c'est de là qu'elle écoute les vœux de la jeune beauté qui vient contempler ses attraits dans l'onde fugitive. Entrez dans ce bois sombre, ce n'est ni k silence ni la solitude qui occupe votre esprit : vous êtes dans la demeure des Dryades et des Sylvains, et le secret effroi que vous éprouvez, estTefiet de la majesté divine.
BâHTHélbiit. Voyage d^Anaehanii.
Les Dicnz d'Honère.
La haine contre les Barbares était venue aux Grecs dès les premiers temps, et leur était devenue comme naturelle. Une des choses qui faisaient aimer la poésie d'Homère, est qu'il chantait les victoires et les avantages de la Grrèce sur PAsie. Du côté de l'Asie était Vénus , c'est-à-dire , les plaisirs, les folles amours et la mollesse ; du côté de la Grèce était Junon, c'est-i-dire, la gravité avec l'amour conjugal , Mercure avec l'éloquence, Jupiter et la sagesse politique ; du côté de l'Asie était Mars impétueux et brutal, c'est-à-dire, la guerre faite avec foreur; du côté de la Grèce était Pallas, c'est-à-dire, l'art militaire et la valeur conduits par l'esprit. Depuis ce temps la Grèce avait toujours cru que l'intelligence et le vrai courage étaient son partage naturel. Elle ne pouvait soufiirir que TAsie pensât à la subjuguer ; et , en subissant ce joug, elle eût cru assujettir la vertu à là volupté, l'esprit au corps, et le véritable courage à une force insensée, qui consistait seulement dans la multitude. BossuBT. Disc. surVHUt. Unîp.
Le jeune Bacchus et le Faune.
Un jour le jeune Bacchus, que Silène instruisait , cherchait les Muses dans un bocage dont le silence n^était troublé que par le bruit des fontaines et par le chant des oiseaux. Le soleil n'en pouvait ^ avec ses rayons, percer la sombre verdure. L'enfant de Sëmélé, pour étudier la langue des Dieux, s'assit dans un coin au pied d'un vieux chêne , du tronc duquel plusieurs hommes de l'âge d'or étaient nés. Il avait même autrefois rendu des oracles, et le Temps n'avait osé l'abattre de sa tranchante faux.
Auprès de ce chêne sacré et antique se cachait uu jeune Faune , qui prêtait l'oreille aux vers que chantait l'enfant , et qui marquait à Silène , par un ris moqueur, toutes les £iutes que faisait son disciple. Aussitôt les Naïades et les autres Nymphes du bois souriaient aussi. Le critique était jeune, gracieux et folâtre; sa tête était couronnée de lierre et de' pampre; ses tempes étaient ornées de grappes de raisin. De son épaule gauche pendait sur son côté droit, en écharpe , un feston de lierre , et 1^^ jeune Baccl^us se plaisait à voir ces feuilles consacrées à sa divinité
Le Faune était enveloppé, au-dessous de la ceinture, par la dépouille af&euse et hérissée d*une jeune lionne qu'il avait tuée dans les forêts. 11 tenait dans sa main une houlette courbée et noueuse. Sa queue paraissait derrière comme se jouant sur son dos. Mais comme Bacchus ne pouvait soufiGrir un rieur malin, toujours prêt â se mo- ^ quer de ses expressions , si elles n'étaient pures et élégantes, il lui dit d'un ton fier et impatient : « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter? m Le Faune répondit sans s'émouvoir : « Eh i comment le fib de Jupiter ose-t-il faire quelque hute f »
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FABLES ET ALLÉGORIES. ^jj
Le Singe.
Un rieux singe malin étant mort| son ombre descendit dans la sombre demeure de Pluton, où elle demanda 4 retourner parmi les yiyans. Pluton voulait la renvoyer dans le corps d'un âne pesant et stupîde^ pour lui Ater sa souplesse^ sa vivacité et sa malice. Mais elle fit tant de tours plaisans et badins, que l'infleiible Roi des enfers ne put s'empêcher de rire, et lui laissa le choix d'une condition. Elle demande k entrer dans le corps d'un per* roquet. « Au moins, disait-elle, je conserverai par-U quelque ressemblance avec les hommes que j'ai long* temps imités. Etant singe \e faisais des gestes comme eux j et, étant perroquet, }e parlerai avec eux dans les plus agréables conversations, »
A peine l'âme du singe (ut introduite dans ce nouveau métier, qu'une vieille femme causeuse l'acheta. Il fit ses délices; elle le mit dans une belle cage. Il faisait bonne chère, et discourait toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parlait pas plus sensément que lui. Il joignit k son nouveau talent d'étourdir tout le monde, je ne sais quoi de son ancienne profession. Il remuait sa tête ridiculement, il faisait craquer son bec, il agitait ses ailes de cent façon», et faisait de ses pattes plusieurs tours qui sentaient encore les grimaces de Fagotin. La vieille prenait à toute heure ses lunettes pour l'admirer ; elle était bien âchée d'être un peu sourde, et de perdre quelquefois des paroles de son |>erroquet, k qui elle trouvait plus d'esprit qu'à personne. Ce perroquet gâté devint bavard, importun et fou. Il se tourmenta si fort dans sa cage , et but tant de vin avec la vieille , qu'il en mourut.
Le voilà revenu devant Pluton, qui voulut cette fols le faire passer dans le corps d'un poisson , pour le rendre
muet* Mais il fit encore une farce devant le Roi des ombres ; . et les Princes ne résistent guère aux demandes des mauvais plaisans qui les flattent. Pluton accorda donc à celuici quHl irait dans le corps d'un homme ; mais comme le Dieu eut honte de Penvoyer dans le corps d'un homme sage et vertueux , il le destina au eorps d'un harangueur ennuyeux et importun, qui mentait, qui se vantait sans cesse, qui faisait des gestes ridicules, qui se moquait de tout le monde, qui interrompait toutes les conversations les plus polies et lea plus solides, pour dire rien, ou les sottises les plus grossières. Mercure, qui le reconnut dans ce nouvel état, loi dit en riant : « Ho ! ho ! je te reconnais ; tu n'es qu'un composé du singe et du perroquet que j*ai vus autrefois. Qui t'dterait tes gestes et tes paroles apprises par cœur sans jugement, ne laisserait rien de toi. D'un joli singe etdNin bon perroquet, on n'en fait qu'un sot homme, m
Lb mèhe.
Le Lapin de La Fontaàie«
Je m'étais ennuyé long-femps, et jVn avais ennuyé bien d'autres. Je voulus aller m'ennuyer tout seul. J'ai une fort belle forêt : j'y allai un jour, ou, pour mieux dire, un soir, pour tirer un lapin. C'était à l'heure de l'affût. Quantité de lapereaux paraissaient , disparais* saient, se grattaient le nez, faisaient mille bonds, mille tours, mais toujours si vite, que je n'avais pas le temps de lâcher mon coup. Un ancien, d'un poil un peu plus gris, d'une allure plus posée, parut tout d'un coup au bord de son terrier. Après avoir fait sa toilette tout à son aise (car c'est de là qu'on dit : propre comme un lapin), voyant que je le tenais au bout de mon fiisil : « Tire donc, me dit-il, qu'attends-tu P » Oh ! je vous avoue que je fus saisi d'étonnement I... Je n'avais jamais tiré qu'à la
FABLBS ET ALLEGOHIES. 279
guerre sur des animaux qui parlent. «Je n^en ferai rien, lui dis-je, tu es sorcier , ou ye meure. — Moi, point du tout| me répondit-il; je suis un vieux lapin de La Fontaine. » Oh t pour le coup , je tombai de mon haut Je me mis i ses petits pieds : je lui demandai mille pardooif et lui fis des reproches de ce qu'il s'était expos^* « Ehl d'où vient cet ennui de vivre P *^ De tout ce que )e vois.— Ah ! bon Dieu , n'avez- vous pas le même thym, le même serpolet? — Oui. Mais ce ne sont plus les mêmtBgens. Si tu savais ayec qoi je suis obligé de passer ma vie I HéUs I ce ne sont plus les bâtes de mon temps. Ce sont de petits lapins musqués qui ehercbent des fleura. Ils veulent se nourrir de roses , au lieu d^une bonne feuille ie ehon qui nous suiBsait autrefois. Ce sont de» lapins f^omètrest politiques, philosophes; que sais-^je? d'autres qui ne parlent qu'allemande d'autres qui parlent un français qn« je n'entends pas davantage, $i je sors de mQn iron pour passer ohez quelque gant vaisine, c'est de même ) je ne comprenda plua per»«oqe. l^ bêtes d^aujoiird'hui ont tant d'esprit \ Enfin « vous le dirai-je, à forée d'en avoir ^ ils en ont ai p«iu , que 90ti« vieuic ine en avait davantage que les singes de ce temps^ci. » J^ priai nipn Upin de ne plus avoir d'humeur, el je lui dis que j'anraia $^in de lui et de les caioarades, e'il s'en trottvail ençarvif II me promit de me dire ce qu'il disait à La Fontaine y et de me mener phex $e9 vieuy amiiS» V m'y mena en effet» Sa grenouille» qui n'était pas toiUt^ fait morte, quinqu'il l'eût dit, était da la plus grande modestie f en çomparaiaqu des autres aniinauic que nous voyons tous les jours : ses crapauds|,aes çigale« cbantaieut mteuB que nos rossignols : st* loupa vaUieat mieun que ans moutons. Adieu, petit lapin « je vais retourner .dans ams boia, h mes cibamps et k mon verger, J élèverai une sU4ue i h^ Fontainet ai je pasaerai ma vie avaç le# bttes da /oa baphomme»
j^K PaiH4;a P» LiaM.
9»o FABLES ET ALLEGOftiES;
Les Parvenus.
Si je voulais, par un seul passage , donner, ^ la fois, une idée du grand talent de La Bruyère,' et un exemple frappant de la puissance des contrastes dans le style, je citerais ce bel Apologue | qui contient la plus éloquente satire da faste insolent et scandaleux des parvenus.
Ni les troubles I Zénobie, qui agitent votre Empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante, depuis la mort du Roi vdtre époux, ne diminuent rien de votre magnificence : vous avez préfëré i toute autre contrée les rives de l'Eupbrate, pour y élever un superbe édifice ; l'air y est sain et tempéré, la situation en est riante, un bois sacré Tombrage du cAté du couchant ; les Dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus belle demeure : la campagne, autour, est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l'airain et le porphyre ; les grues et les machines gémissent dansl'air, et font espérer k ceux qui voyagent vers l'Arabie, de revoir k leur retour en leurs foyers, ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous désirez le porter, avatit de l'habiter, vous et les Princes vos enfans. N'y épargnes rien , grande Reine : employez-y l'or, et tout l'art des pins excellens ouvriers 5 que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris : tracez-y de vastes et délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel , qu'ils ne paraissent pas faits de la main des honunes. Epuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et, après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un
FABLES ET ALLÉGORIES. a8i
jour Ji deniers comptant cette royale maison , pour l'em« bellir, et la rendre plus digne de lui et de sa fortune*
Si l'on examine Avec attention tona les détails de ce beau taUeaa^ on verra que tout y est préparé, disposé , gradué arec nn art infini pour prodoire un grand effet. Quelle noblesse dans le début ! QueUe importance on donne au projet de ce palais! Que de ôrconatances adioitement accnmniéef pour en i;eleYer la magnificence et la beauté ! Et quand l'imagination a été bien pénétrée de la grandeur de l'objet j l'auteur amène un pâtre enricbi du péage de vos ritnères , qui achète à deniers comptani cette royale maison , pour t^nMUr, et ta rendre plus digne de lui.
SVARD.
L'Académie silencieuse» on les Emblèmes.
Ili y avait i Amadan une célèbre Académie, dont lé premier statut était conçu en ces termes : Les Académiciens penseront beaucoup j écriront peuy et ne porteront que le moins qmHl sera possible. On Pappelait V Académie silencieuse^ et il n'était point en Perse de vrai savant qui n'eût l'ambition d^ ^^^ admis. Le docteur Zeb, auteur d'un petit livre excellent, intitulé le BâUfon^ apprit, au fond de sa province, qu'il .vaquait une plaée dans l'Académie silencieuse. U part aussitdt; il. arrive à Amadan, et, se présentant à la porte de la salle où les académiciens sont assemblés, il prie Thuissier de remettre au président ce billet : Le docteur Zeb demande humblement la place poeante. L'huissier s'acquitta sur-le-champ de la commission ; mais le docteur et son billet arrivaient trop tard , la place était déjà remplie. «
L'Académie fut désolée de ce contre-teihps; elle re* çut, un peu malgré elle, un bel-esprit de la Cour, dont l'éloquence vive et légère &isait l'admiration de toutes les ruelles , et elle se voyait réduite & refuser le docteur Zeb , le fléau des bavarda, une tète si^bien fidte, si bien meublée 1 Le président, chargé d'annoncer au docteur cette
aSa FABLES ET ALLÉGORIES.
nouvelle désagréable, ne pouvait presque s*y résoudre, et ne savait comment s'y prendre. Après avoir un peu rêvé, il fit remplir d'eau une grande coupe, mais si bien remplie, qu'une goutte de plus eût fait déborder 1^ liqueur; puis il fit signe qu^op introduisît le candidat. Il parut itvefr cet air simple et modeste, qoi annowie presque ton jours le vrai mérite. Le président selera , et, sans proférer une seule parole, il lui montra d*un air affligé la coupe emblématique , cette coupe si exactement pleine. Le docteur comprit de reste qu'il n'y avait plus de pUc9 i l'Académie; mais, sans perdre courage, il songeait k faire comprendre qu'un académicien surnuméraire n'y dérangerait rien. Il voit k ses pieds une feuille de rose, il la ramasse, il la pose délicatement sur la surface de Peau , et fait si bien qu'il n'en échappe pas une seule goutte*
A cette réponse ingénieuse, tout le monde battit des mains, on laissa ^lormir les réglât pour ce îour-là, et le docteur Zeb Ait reçu par acclamation. On lui préseata iur-lt«pchamp le registre de l'Académie, où les récipien* daires devaient sPinscrire euxHoaénes. Il s'y inscrivit done; et il ne lui Mstait plus qu'à prononcer, selon l'usage, une phrase de remereîment* Mais, pn académicien vrai* ment silencieux, le docteur Zeb remercia sans dire mot. Il écrivit en marge le nombre eent^ e'était celui de ses nouveaux confrères; puis en mettant un zéro devant le ehiffre, il écrivit au^rdessous : lit n'en coudront ni moins ni pbis (oioo). Le président répondit au modeste doc^ teur avec autant de politesse que de présence d'esprit. 11 mit le chiffre um devant le nombre csni^ et il écrivit : Ii$ «A Qoatdràni dix fois davantage (i f oo).
L'Abbé ilLANCH£T- Apologuûê Orientaux.
FABLES BT ALLÉGORIES. M
Le Berger et le Troupeau*
QnAlRD vous voyez quelquefois ud nombreux troppeaa qui , répandu sur une colline vers le déclin d^un beau jour, patt tranquillement le thym et le serpolet, ou^ui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé i la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est debout auprès de ses brebis ; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de pâturage I si elles se dispersent, il les rassemble; si un loup avide paraît, il lâche son dbien qui le met en fuite \ il les nourrit, il les défend; Taurore le trouve déjà en pleine campagne, d^où il ne se retire qn'aveo le soleil» Qnels soins! quelle vigilance! quelle servitude I Quelle condi^on vous paraît la plus délicieuse et la plos libre | DU du berger, ou des brebis f Le troupeau est-il fait pour le berger, eu le berger pour le troupeau? Image naïve des p«plee« et ia prince qui Les g<mveme» s'il est b<m prince!
Là BavTtaiu
Le Séjour du Temps.
Sous le pAle are^ue^ anx extrémités du 9onde connn^ et au conekant de Tastre du jour, est une plaine inculte et aride, où le Temps, monstre créé avec la Terre, règne despotiquement. Ce fier tyran de tout ça qui respire, éievé sur une colonne de marbre blanc, éiade sur un mime front les grâces de Tadolescence et les rides de la vieillesse. Son visage, mi-parti par une longue barbe grise, laisse voir une décrépitude parfaite i côté de Tembonpoint de la jeune virilité; son corps, toujours prêt à voler « ne porte que sur un pied» qVil^ppuîe légàrem^nt
sur une horloge de sable; les Heures , qui le font couler « en comptent scrupuleusement tous les grains ; lui-même il tient une £iux tranchante dans ses mains; et, de ses yeux perçans, qui ne se livrent jamais au sommeil, il choisit ses victimes dans la multitude innombrable des mortels supplians qui implorent sa pitië.
Mais ce monstre également dur et sourd, sans égard ni pour rîge qu'il affaiblit, ni pour les conditions qu'il anéantit, ni pour les sexes qu'il confond, ni pour la beauté qu'il flétrit, ni pour l'esprit qu'il énerve , agitant ses ailes longues et bleuâtres, chasse loin de lui les jours, les mob, les années, et frappe indistinctement, tantôt un fils unique, l'espérance de toute une famille, tantôt un Monarque chéri qu'il précipite du trdne presque aussitôt qu'il j est monté : quelquefois il arrache une jeune épouse du lit nuptial, et change la joie d'un doux hyménée en pompe funèbre. Souvent il épargne un vieillard caduc et goutteux , pour trancher les jours d'un jeune homme sain et robuste. Il ne laisse enfin tomber sa £siux meurtrière sur les vieillards qui l'environnent, que lorsque son bras, appesanti de lassitude, ne peut s'étendre an loin pour choisir ses victinies. Alors ils tombent, semblables aux feuilles jaunâtres que le souffle du rigoureux Aquilon secoue des arbres sur la fin de l'automne.
Tels sont les jeux cruels qui amusent le Temps , lorsque de sa faux sanglante il frappe ses victimes. L'affreux contre-coup qui les livre i la Mort empressée de les enlever, leur ouvre ces noires barrières qui servent de porte à l'Eternité. C'est par-là que les âmes entrent dans cet Empire immense, d'où nul mortel ne peut revenir k la lumière. Son insatiable voracité ne se borne pas aux faibles mortels : empires, royaumes, républiques, villes, temples, palais, tout éprouve sa dent de fer. Les monumens respectables de l'art ne sont pas plus respectés que les chefs-d'œuvre de la nature : autour de lui sont entassés les débris des dignités et des grandeurs humaines,
FABLES ET ALLÉGORIES. ii8S
couronnes fracassées ^ sceptres brisés, trônes mis en pondre , et sur les ruines desquels il élève d'autres trônes qu'il renverse incontinent. Il ^ fit un jeu d'élever les quatre grands Empires du monde, de les détruire tour & tour les uns par les autres , et d'en &ire disparaître les nations. Devant lui passent rapidement toutes les générations, les vieillards poussés par les hommes d'un âge viril , et ceux-ci par des enfans. Tel est le Temps qui engloutit et dévore tout; mab, & la fin des siècles, ce monstre, dévoré lui-mâme, expirera aux portes de l'Eternité (i).
Ds La Baum£.
Cybèle ou la Terre,
O TOI , que l'antiquité nomma la mère des Dieux ,' Cybèle, Terre, qui soutiens mon existence fiigitive, inspire-moi, au fond de quelque grotte ignorée, le même esprit qui dévoilait les temps à tes anciens oracles !
C'est pour toi que le soleil brille, que les vents soufBent, que les fleuves et les mers circulent; c'est toi que 'les Heures, les Zéphyrs et les Néréides parent 4 Tenvi de couronnes de lumières, de guirlandes de fleurs et de ceintures azurées ; c'est è toi que tout ce qui respire suspend la lampe de la vie. Mère commune des êtres , tous se réunissent autour de toi : élémens, végétaux, animaux, tous s'attachent à ton sein maternel comme tes enfans. L'astre des nuits lui-même t'environne sans cesse de sa pâle lumière. Pour toi, éprise des feux d'un amour conjugal envers le père du jour, tu circules autour de lui, réchauffant tour è tour è ses rayons tes mamelles innom« brables. Toi seule, au milieu de ces grands mouvemens,
(i) Voyes ks Zêçonê ZoUms maçûnnês et mcdemu^ t. II, «ième partie, "
i86 FABLES ET ALLÉGORIES.
présentes l'exemple de la constance aux humains iiicotistans. Ce n'est ni dans les champs de la lumière, ni dam ceux de l'air et des eaux, mlkis dans tes flanos, qu'ils fondent leur fortune^ et qu'ik trouvent un étemel repos. O terre, berceau et tombeau de tous les 'êtres, en attendant que tu accordes un point atable à ma «endre, découvre-moi les richesses de ton sein, les formes ravissantes de tes vallées, et tes monts inaccessibles, d'où s'écoulent les fleuves et les mers , jusqu'à ce que mon âme , dégagée du poids de son corps, s'envole vers ce soleil, où tu puises toi-même une vie immortelle (i) !
BE&RAaBiir DE Saikt-Pib&ea. Hatmomes de la Nature. Tom. U.
Les fiamumies de la Nature.
S0T£2 mes guides, filles du ciel et àt la terre, divines Harmonies ! C'est vous qui assemblez et divisez les élé-* mens; c'est vous qui formez tous les êtres qui végètent, et tous ceux qui respirent. La nature a réuni dans vos mains le double flambeau de l'existence et de la mort Une de ses extrémités brûle du feu de l'amour, et l'antre de ceux de la guerre. Avec les feux de l'amour vous touchez la matière, et vous faites naître le rocher et se% Fontaines, l'arbre et ses fruits, l'oiseau et ses petits, que vous réunissez par de ravissans rapports. Avec les feux de la guerre vous enflammez la même matière, et il en sort le faucon, la tempête et le volcan, qui rendent Toiseau, l'arbre et le rocher aux élémens. Tour à tour vous donnez la vie et vous la retirez, non pour le pkisir d'abattre, mais pour le plaisir de créer ^ans cesse. Si vous ne faisiez pas mourir, rien ne pourrait vivre f si
(i) Voyet les Leçons Lûtirm ondmMÈ et modeffieê, t. I^ Def cri/nionfi t. U, AUésorUs,
FABLES BT ALLEGORIES. Ai
TOUS ne détruiiies paa, rien ne pourrait renaître. Sans TOUS , tout serait dans un étemel repos : mais partout où TOUS portez vos doubles flambées, voua faites nattre les donx contrastes des couleursi des formes, desmouvemens* Les amours vous précèdent , et les générations vous suivent Toujours vigilantes , vous vous levez avant Vastre des jours, et tous ne vous couchez point avec celui des nuits. Vous agissez sans cesse au sein de la terre, au fond des mers, au haut des airs. Planant dans les régions du ciel, vous entourez ce globe de vos danses éternelles, vous étendez vos cercles infinis d'horizons an horizons, de sphères en sphères, de constellations en constellations \ et, ravies d'admiration et d'amour^ vous, attachez les chaînes innombrables des êtres au trône de celui fui est.
û filles de la sagesse étemelle i Harmonies de la nature I tous les hommes sont vos enfans : vous les appelez par leurs besoins aux jouissances, par leur diversité à Tunion, par leur faiblesse à Tempire. Ils sont les seuls de tous les êtres qui jouissent de vos travaux, et les seuls qui les imitent; ils ne sont savans que de, votre science; ils ne sont sages que de votre sagesse ; ils ne sont religieux que de vos inspirations. Sans vous, il n'y a point de beauté dans les corps , d'intelligence dans les esprits, de bonheur sur la terre , et d'espoir dans le ciel.
Ls st£nE. Ibid.
La Jalôdsie.
Nous fûmes conduits, par un chemin de fleurs, an pied d'un rocher ai&eux ; nous vîmes un antre obscur ; nous y entrâmes , croyant que c'était la demeure de quelque mortel. Oh 1 Dieux l qui aurait pensé quA ^e lieu eût été si funeste? A peine y eus-je mis le pied que tout mon corps frémit ; mes cheveux se dressèrent sur ma tête t une
iiijain invisible m^entratoait dans ce fatal séjour | à mesure que mon cœur s'agitait, il cherchait à s'agiter encore. « Amif m'écriai-je, entrons plus avant, «dussions-nous voir augmenter nos peines. » J'avance dans ce lieu, où ja« mais le soleil n'entra, et que les vents n'agitèrent jamais : j'y vis la Jalousie ; son aspect était plus sombre que terrible; la Pâleur, la Tristesse, le Silence, l'entouraient, et les Ennuis volaient autour d'elle. Elle soufBa sur nous , elle nous mit la main sur le cœur, elle nous frappa sur la tête, et nous ne vîmes, nous n'imaginâmes plus que des monstres, k Entrez plus avant, nous dit- elle, malheureux mortels; allez trouver une Déesse plus puissante que moi. » Nous vtmes une afiEreuse divinité & la lueur des langues enflammées des serpens qui sifflaient sur sa tète , c'était la Fureur. Elle détacha un de ses serpens et le jeta sur moi ; je voulus le prendre : déjà , sans que je l'eusse senti , il s'était glissé dans mon cœ ur. Je restai un moment comme stupide ; mais dès que le poison se fut répandu dans mes veines , je crus être au milieu des enfers , mon âme fut embrasée, et dans sa violence tout mon corps la contenait à peine 5 j'étais si agité qu'il me semblait que je tournais sous le fouet des Furies (i).
MOIÏTESQUIEIT.
La Mort et son. Cortège au pied du trône de Pluton.
Au pied du trône était la Mort pâle et dévorante , avec sa faux tranchante, qu'elle aiguisait sans cesse. Autour d'elle volaient les noirs Soucis, les cruelles Défiances, les Vengeances toutes dégouttantes de sang et couvertes de plaies; les Haines injustes; l'Avarice, qui se ronge elle-même ; le Désespoir, qui se déchire de ses propres mains; l'Ambition forcenée, qui renverse tout; la Trahi*
(i) Voy<i en tera; et les léçont iMàm modernes, t. If.
FABLES ET ALLEGORIES. 289
son qui veut se repattre de sang , et qui ne peut jouir des maux qu'elle a faits ; TEnvie, qui verse son venin mortel autour d'elle , et qui se tourne* en rage , dans l'impuissance où elle est de nuire ; l'Impiété, qui se creuse ellemême un abbne s&oa fond, où eik se pràcipite sans espérance ; les Spectres bsUeux, les Pantùraes qui représentent les morts pour épouvanter les vivaas ; ks Songes affireujK, les Insomnies aussi :^o#ueUes que les tristes Songes : toutes ces images funestes environnaient le fier Plulon, et remplissaient le palais où il habite.
FttiKsxm. TéUmaque.
La llort«
Un fantôme sMlance sur le seuil des portes inexorables: c^est là Mort. Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle ; son squelette laisse passer les rayons livides de la lumière infernale entre les creux de ses ossemens. Sa tête est ornée d'une couronne changeante, dont elle dérobe les joyaux aux peuples et aux Rois de la terre. Quelquefois elle se pare des lambeaux de la pourpre et de la bure dont elle a dépouillé le riche et Tindigent. Tantôt elle vole, tantôt ette se tratne; elle prend toutes les formes, même celles de la beauté. On la croirait sourde, et toutefois elle entend le plus petit bruit qui décèle la vie ; elle paraît aveugle, et pourtant elle découvre le moindre insecte rampant sous l'herbe. D'une main, elle tient une faux comme un moissonneur, de l'autre elle cache la seule blessure qu'elle ait jamais reçue , et que le Christ vainqueur lui porta dans le sein , au sommet du Golgotha* C'est le Crime qui ouvre les portes de l'enfer, et c'est la Mort qui les referme (t).
ChATEAubriAKD. Les Martyrs^ liv, VI.
(1) Vojres fos Jkf^m ikumèi andenneê et modernes, 1. 1 et II* I.— a& 19