DE L'ART DÉCRIRE
Il s'est trouvé 9 dans tous les temps, des hommes qai ont su commander aux autres par la puissance de la parole : ce n'est néanmoins que dans les siècles éclairés qne Ton a bien écrit et bien parlé. La véritable éloquence suppose Texercice du génie et la culture de VeepiU. Elle est bien différente de cette facilité natu-* relie de parler qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à tous ceux dout les passions sont fortes , les organes souples, et Timagination prompte. Ces hommes sentent vivement, s'affectent de même, le marquent fortement au dehors ; et, par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. C'est le corps qui parle aux corps : tous les mouvemens , tous les signes, concourent et sckvent également. Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner? Que faut-il pour ébranler la plupart même des autres hommes et les persuader? un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquens, des paroles rapides et sonnantes; mais pour le petit nombre de ceux dont la tète est ferme, le goût délicat et le sens .exquis, et qtd comptent pour peu le ton, les gestes et le vain
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son des mots^ il faut des choses » des pensées^ des raisons ; il faut savoir les présenter ^ les nuancer ^ les ordonner : il ne suffit pas de frapper Toreille^ d'occuperles yeux ; il faut agir sur rime, et toucher le cœur en parlant à l'esprit.
Le style n'est que Tordre et le mouvement <{u'on met dans ses pensées : si on les enchaîne étroitement^ si on les serre ^ le style ferme devient nerveux et concis; si on les laisse se succéder lentement^ et ne se joindre qu'à la faveur des mots, quelque élégans qu'ils soient^ le style sera diffus.^ lâche et traînant.
Mais, avant de chercher l'ordre dan5 lequel on présentera ses pensées, il faut s'en être fait un autre plus général et plus fixe, oà ne doivent entrer que les premières vues et les principales idées ; c'est en marquant leur place sur ce premier plan, qu'un sujet sera circonscrit, et que l'on en connaîtra l'étendue ; c'est en se rappelant sans cesse ces premiers linéamens, qu'on déterminera les justes intervalles qui séparent les idées accessoires et moyennes qui serviront à les remplir. Par la force du génie , on se représentera toutes les idées générales et particulières sous leur véritable point de vue; par une grande finesse de discernement , on distinguera les pensées stériles des idées fécondes ; par la sagacité que donne la grande habitude d'écrire , on sentira d'avance quel sera le produit de toutes ces opérations de l'esprit. Pour peu que le sujet soit vaste ou compliqué, il est bien rare qu'on puisse l'embrasser d'un coup d'œil PU le pénétrer en «ntier d'un seul et premier effort
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(le génîc ; el îl est rare encore qu'après bien des réflexions on en saisisse tous les rapports. On ne peut ilonc trop s'en occuper 5 c'est même le seul moyen (l'affermir^ d'étendre et d'élever ses pensées : plus on leur donnera de substance et de force par la méditation, plus il sera facile ensuite de les réaliser par l'expression.
Ce plan n'est pas encore le style , mais il en est la base ; il le soutient , il le dirige y il règle son mouvement, et le soumet à des lois : sans cela, le meilleur écrivain s'égare , sa plume marcbe sans guide, et jette à l'aventure des traits irréguliers et des figures discordantes. Quelque brillantes que soient les couleurs qu'il emploie , cpielques beautés qu'il sème dans les détails, comme l'ensemble choquera ou ne se fera pas assez sentir , l'ouvrage ne sera point construit j et en admirant l'esprit et l'auteur , on pourra soupçonner qu'il manque de génie. C'est par cette raison que ceux qui écrivent comme ils parlent, <]uoi({u'ils parlent très-bien, écrivent mal; que ceux qui s'abandonnent au premier feu de leur imagination , prennent un ton qu'ils ne peuvent soutenir ; (jue ceux qui craignent de perdre des pensées isolées, fugitives, et qui écrivent en différens temps des morceaux détaches , ne les réunissent jamais sans transitions forcées; qu'en on mot 9 il 7 a tant d'ouvrages faits de pièces de rapport, et si peu cpi soient fondus d'un seul jet.
Cependant, tout sujet est un 5 et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différens,
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ou lox^aque, ayant à parler de choses grandes^ épineuses et disparates , la marclie du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles ^ et contrainte par la nécessité des circonstances ; autrement, le grand nombre de divisions ^ loin de rendi»e un ouvrage plus solide^ en détruit l'assemblage; le livre parait plus clair aux yeux ^ mais le dessein de l'auteur demeure obscur ^ il ne peut faire impression sur l'esprit du lecteur ^ il ne peut même se faii*e sentir que par la continuité du fil^ par la dépendance harmonique des idées, par un développement successif^ une gradation soutenue , un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir.
Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? c'est que chaque ouvrage est un tout^ et qu'elle travaille sur un plan étemel dont elle ne s'écarte jamais. Elle prépare en silence les germes de ses productions i elle ébauche^ par un acte unique ^ la forme primitive de tout être vivant, elle la développe, elle la perfectionne par un mouvement continu et dans un temps prescrit. L'ouvrage étonne, mais c'est l'empreinte divine dont il porte les traits qui doit nous frapper. L'esprit humain ne peut rien créer : il ne produira qu'après avoir été fécondé par l'expérience et la méditation : ses connaissances sont les germes de ses productions. Mais s'il imite la nature dans sa marche et dans son travail , s'il s'élève par la contemplation aux vérités lies plus sublimes, s'il les réunit, s'il les enchaîne, s'il en forme un tout, un système parla réflexion, il établira, sur des fondemens inébranlables, des monumens immortels.
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C'est faute de plan , c'est pour n'avoir pas asscÉ réfléchi sur son objet, qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé, et ne sait par où commencer à écrire : il aperçoit à la fois un grand nombre d'idées, et, comme il ne les a nî comparées ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer, les unes aux autres, il demeure donc dans la perplexité. Mais lorsqu'il se sera fait un plan, lorsqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, il s'apercevra aisément de l'instant auquel il doit prendre la plume, il sentira le point de maturité de la production de l'esprit, il sera pressé de la faire éclore, il n'aura même que du plaisir à écrire ; les idées se succéderont aisément, et le style sera naturel et facile, la chaleur nattra de ce plaisir, se répandra partout, et donnera de la vie à chaque expression : tout s'animera de plus en plus; le ton s'élèvera, les objets prendront de la couleur j et le sentiment, se joignant à la lumière , l'augmentera, la portera plus loin , la fera passer de ce que l'on a dit à ce qu'on va dire, et le style deviendra intéressant et lumineux.
Rien ne s'oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillans ; rien n^est plus contraire à la hinûère, qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu'on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instans que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sont des pensées qui ne brillent que par l'opposition; l'on ne
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présente qu'on côté de Tobjet, on met dans l'ombre toutes les autres faces; et, ordinairement/ ce côté qu'on choisit est une pointe, un angle sur leijuel on fait jouer l'esprit avec d'autant plus de facilité, qu'on s'éloigne davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a coutume de considérer les choses.
Rien n'est encore plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines , et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du m^tal battu ^ ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité : aussi , plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière, de chaleur et de style , à moins que cet esprit ne soit luimême le fond du sujet, et que l'écrivain n'ait pas eu d'autre objet que la plaisanterie; alors l'art de dire de petites choses devient peut-être plus difficile que l'art d'en dire de grandes.
Hieu n'est plus opposé au beau natui*el que la peine qu'on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière siugulièi*e ou pompeuse : rien ne dégrade plus Técrivain. Loin de l'admirer , on le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes , pour ne rien dire que ce que tout le monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés, mais stériles; ils ont des mots en abondance, point d'idées : ils travaillent donc sur des mots, et s'imaginent avoir combiné des idées, parce qu'ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré le langage, quand ils l'ont corrompu en détonniant
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les acceptions. Ces écrivaiûs n'ont point de style/ on y si l'on vent, ils n'en ont <{ue l'ombre : le stjle doit graver des pensées; ils ne savent que tracer des paroles.
Pouf bien écrire , il faut donc posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement l'ordre de ses pensées y et en former une suite , une cbatne continue , dont chaque point représente une idée j et, lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style; c'est aussi ce qui en fera 1 unité et ce qui eh réglera la rapidité, et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première règle, dictée par le génie, si l'on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des expressions , de l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux , le style aura de la noblesse ; si l'on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement , dn mépris pour tout ce qui n'est que brillant , et une répugnance constante pour l'équivoque et la plaisanterie , le style aura de la gravité , il aura même de la majesté; enfin, si l'on écrit comme l'on pensé, si l'on est convaincu de ce que l'on veut persuader, cette bonne foi avec soi-même, qui fait la bienséance pour les antres, et la vérité du style, lui fora produire foitt son offct, pourvu quo cette prrsu.nsion îatérieure
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ne se marque pas par un enthousiasme trop fort, et qu'il y ait partout plus de candeur que de confiance > plus de raison que de chaleur.
Les règles ne peuvent suppléer au génie { s'il manque,, elles seront inutiles. Bien écrire^ c'est tout à la fois bien penser , bien sentir et bien rendre; . c'est «voir en même temps de l'esprit, de Tâme et du goût. Le style suppose la réunion et l'exercice de toutes les facultés intellectuelles ; les idées seules forment le fond du style, l'harmonie des paroles n'en est que l'accessoire, et ne dépend que de la sensibilité des organes : il suffit d'avoir un peu d'oreille pour éviter les dissonances , et de l'avoir exercée , perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs , pour que mécaniquement on soit porté à l'imitation de la cadence poétique et des tours oratoires. Or, japiais l'imitation n'a rien créé : aussi cette harmonie de mots ne fait ni le fond ni le ton du style, et se trouve souvent dans des écrits vides d'idées.
Le ton n'est que la convenance du style à la nature du sujet. Il ne doit jamais être forcé ; il naîtra naturellement du fond même de la chose , et dépendra beaucoup du point de généralité auquel on aura porté ses pensées. Si l'on s'est élevé aux idées les plus générales, et si l'objet en lui-même est grand, le ton paraîtra s'élever à la même hauteur ; et si , en le sontenant à cette élévation , le génie fournit assez pour donner àchâtque objet une forte lumière, si Ton peut ajouter la beauté du coloris à l'énergie du dessin ; si l'on peut, en un mot, représentei* chaque idée par une image vive et bien terminée , et former de chaque
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«aile d'idées un tableau harmonieux et mouvant^ le ton sera non seulement élevé, mais sublime.
Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui paswront à la postérité : la quantité des connaissances , la singularité des faits , la nouveauté même des découvertes ne sont pas de sûrs garans de l'immorta- ]Ité« Si lea ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets , s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'eu'^ lèvent aisément, se transportent, et gagnent même à 4tre mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de Thomme ^ le style est l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter > ni s'altérer. S'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps ^ car il n'y a que la vérité qui soit durable , et même éternelle* Or , un beau style n'est tel en effet que par le nond)re infini des vérités qu'il présente : toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet.
Le sublime ne peut se trouver que dans les grands objets. La poésie , l'histoire et la philosophie ont toutes le même objet , et un très-grand objet : l'homme et la nature. La philosophie décrit et dépeint la nature, la poésie la peint et l'embellit ^ elle peint aussi les hommes ; elle les agrandit, elle les exagère ; elle crée les Héros et les Dieux. L'histoire
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ii(^ peint que l'homme^ et le peint tel qu'il est : ainsi le ton de l'histoinen ne deviendra sublime que quand il fera le portrait des plus grands hommes ; quand il exposera les plus grandes actions, les plus grands mouvemeus, les plus grandes révolutions , et partout ailleurs , il suffira qu il soit majestueux et grave. Le ton du philosophe pourra devenir sublime toutes les fois qu'il parlera des lois de la nature, doTétre en général, de l'espace, de la matière, du mouvement et du temps, de l'âme, de l'esprit humain, des sentimens, des passions^ dans le reste, il suffira qu'il soit noble et élevé. Mais le ton de Toratear et du poëjte, dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, parce qu'ils sont les mattres de joindre à la grandeur de leur sujet autant de couleur, autant de mouvement, autant d'illusion qu'il leur plaît ^ et que, devant toujours peindre et toujours agrandir les objets, ils doivent aussi partout employer toute la force, et déployer toute l'étendue de leur génie.
BuFFOM. Discours de réception à r Académie Française^
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Narration oratoire (i).