‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 2)Chapitre 6 sur 40 · PRÉCEPTES DU GENRE · texte numérisé non relu

PRÉCEPTES DU GENRE

CiCÉROR la définit l'exposition des faits , ou propres à la cause, ou étrangers ^ mais relatifs et adhérens à la cause même.

(i) On sent que les règles de la Narration histori/jue doivent être y en général, à très-peu de chose ^rès, les mêmes; et que, relativement à celle-ci, dans les trois qualités essentielles de la Narration oratoire , la brièveté, la clarté, la vraisemblance, il n*y aurait qu'à substituer à ce dernier mot celui de vériu', Voye» de plus, t II, PTanxttion poétique*

s NARRATIONS.

Trois qualités lui sont essentielles : U brièveté , la clarté et la vraisemblance.

La narration sera courte et précise , si elle ne remonte paa plus haut , et ne s'étend pas plus loin que la cause ne l'exige, et si, lorsqu'on n'aura besoin que d'exposer les faits en masse , elle en néglige les détails ; si elle ne se permet aucun écart; si elle fait entendre ce qu'elle ne dit pas; si elle omet non seulement ce qui nuirait k la cause, mais ce qui n'y servirait point ; si elle ne dit qu'une fois ce qu'il y a d'essentiel à dire , et si elle ne dit rien de plus.

La narration sera claire , ajoute l'orateur | si les faits y sont à leur place et dans leur ordre naturel ; s'il n'y a rien de louche et rien de contourné , point de digressions, rien d'oublié que l'on désire , rien au-delà de ce qu'on veut savoir ; car les mêmes conditions qu'exige la brièveté, la clarté les demande; et si une chose n'est pas bien entendue, souvent c'est moins par l'obscurité que par la longueur de la narration. Il ne faut pas non plus y négliger la clarté des mots en eux-mêmes et la lucidité de Texpre^^slon en général j mais c'est une règle comimme à tous les genres de discours.

Quant à la vraisemblance, elle consiste à présenter les choses comme on les voit dans la nature ; à observer les convenances relatives au caractère', aux mœurs, à la qualité des personnes ; à faire accorder le récit avec les circonstances du lieu , de l'heure où l'action s'est passée , et de l'espace de temps qu'il a fallu pour l'exécuter ; à s'appuyer de la rumeur publique, et de l'opinion même des auditeurs.

Il faut déplus observer, dit-il, de ne jamais interposer la narration dans un «ndroit où elle nuise ou ne serve pas à la cause , de ne l'employer qu'à propos , et pour en tirer avantage.

La narration nuit lorsqu'elle présente quelque tort grave, qu'on a soi-même, et qu'à force d'excuses et de

raiionnemeiis oa est ensaite obligé d'adoocin Si le câs arrive, il £iat avoir l'adresse de disperser dans la plaidoirie les parties de l'action, et à chacune d'elles opposer sur-le-champ une raison qui l'af&iblisse , afin que le remède soit incontinent appliqué sur la plaie , et que la défense tempère l'impression d'un fait odieui.

La narration ne sert de rien , lorsque , par l'adversaire , les faits viennent d'être exposés tels que nous voulons qu'ils le soient, ou que l'auditeur en est dé)è instruit , et que nous n'avons aucun intérêt de leur don^j» nno autre face.

Enfin la narration n*est pas telle que la cause U demande, quand l'orateur expose clairement et avec des couleurs brillantes ce qui ne lui est pas favorable, et qu'il néglige et laisse daus l'ombre ee qui lui est avan«> tageux.

Le talent contraire à ce défaut est de dissimuler, autant qu'il est possible, tout ce qui nous accuse ; de le passer légèrement, si on ne peut le dissimuler ; de n'appuyer et de ne s'étendre que sur les circonstances qui peuvent nous favoriser.

C'est avec ces principes simples que Cicéron a été , je ne dis pas le plus ingénieux , car c'est un don de la nature, mais le plus délié, le plus adroit des orateurs.

Dans la narration , comme dans les autres parties du discours., le pathétique indirect, sans annoncer autant de force que le pathétique direct , en a bien davantage. Il s'bsinue, il pénètre, il s'empare insensiblement des es-> prits et les maîtrise, sans qu'ils s'en aperçoivent, d'autant plus sûr de ses effets quHl paraît agir sans effort. L'orateur parle en simple témoin ; et , lorsque la chose est par elle-même ou terrible , ou touchante , ou digne d'exciter ^l'indignation et la révolte, il se garde bien de mêler au récit qu'il en fait les mouvemens qu'il veut produire. Il met sous les yeux le tableau de la foroe et de la faiblesse , de l'injure et de l'innoceace} il dit comment le fort a

écrasé le faible , et comment le faible , en gémissant , a succombé : c'en est assez ; plus il expose simplement , plus il émeut

En employant le pathétique indirect, l'orateur ne com» promet jamais son ministère ni sa cause. Le récit, Texposé, la peinture quHl fait , peut causer une émotion plus ou moins vive sans conséquence. Mais , lorsqu'en se passionnant lui-même, il s'efforce en vain de nous émouvoir, et que, par malheur, tout ce qui Tenvironne est froid, tandis que lui seul il s'agite, ce conti*aste risible fait perdre à son sujet tout ce qu'il a de sérieux , à son éloquence toute sa dignité , à ses moyens toute leur force*

Le pathétique direct , pour frapper à coup sûr, doit donc se faire précéder par le pathétique indirect. C'est à celui-ci k mettre en mouvement les passions de l'auditeur; et lorsqu^il l'aura ébranlé , que le murmure de l'indignation se fera entendre , ou que les larmes de la compassion commenceront à couler, c'est à l'orateur à se jeter comme dans la foule , et à paraître alors le plus ému de ceux qu'il vient d'irriter ou d'attendrir. Alors ce n'est plus lui qui paraît vouloir donner l'impulsion , c'est lui qui la reçoit 5 ce n'est plus à sa passion qu'il s'abandonne , mais il celle du peuple ; et, en se mêlant à lui , il achève de l'entraîner.

Le point critique et délicat du pathétique direct, c'est de tenir essentiellement à l'opinion personnelle, et d'avoir besoin d'être soutenu par le caractère de celui qui l'emploie. Une seule idée incidente , qiii , dans l'esprit des auditeurs, vient le contrarier , le détruit

M^RM0NT£L« Elémens de Littérature^ t, IIL

Mort de Turenne.

Cette funeste nouvelle se répandit par toute la France, comme un brouillard épais qui couvrit la lumière du ciel^

•t remplit tous les esprits des ténèbres de la mort ^ la terreur et la consternation la suivaient. Personne n'apprit la mort de M* de Turenne , quHl ne crût d'abord l'armée do Roi taillée en pièces , nos frontières découvertes, et les ennemis prêts à pénétrer dans le cœur de PEtat^ ensuite , oubliant l'intérêt général , on n'éuit sensible qu'à la perte de ce grand homme : le récit de ce funeste accident tira des plaintes de toutes les bouches, et des larmes de tous les yeux. Chacun à Tenvi faisait gloire de savoir et de dira quelque particularité de sa vie et de ses vertus : l'un disait qu^l était aimé de tout le monde sans intérêt ; l'autre , qu'il était parvenu à être admiré sans envie ; un troisième, qu'il était redouté de ses ennemis sans en être haï. Mais enfin ce que le Roi sentit sur sa perte , et ce qu'il dit à la gloire de cet illustre mort, est le plus grand et le plus glorieux éloge de sa vertu. Les peuples répondirent à la douleur de leur Prince ; on vît , dans les villes par où son corps a passé, les mêmes sentimens que l'on avait vus autrefois Jans TEmpire romain , lorsque les cendres de Gcrmanicus furent portées de la Syrie au tombeau des Césars. Les maisons étaient fermées ; le triste et morne silence qui régnait dans les places publiques n'était interrompu que par les gémissemens des habitans 5 les magistrats en deuil eussent volontiers prêté leurs épaules pour le porter de ville en ville ; les prêtres et les religieux, à l'envi, l'accompagnaient de leurs larmes et de leurs prières 5 les villes, pour lesquelles ce triste spectacle était tout nouveau, faisaient paraître une douleur encore plus véhémente que ceux qui l'accompagnaient^ et, comme si, en Voyant son cercueil, on l'eût perdu une seconde, fois j les cris et les larmes recommençaient.

HASCARON. Oraison funèbre de M, de Turenne.

' Même sujet.

TuEBNNE meurt, toutseconfondf la fortune ohanGelle^ la victoire se lakae, la paix s^ëloigne, les bonnes inteki-» tions des alliés se ralentissent, le coura^ des troupes est abâtta p^ur la douleur et ranitné par la vengeance^ tout le éamp demeure iinmobile ; les blessés pehsent h la perte i|u*t!s ont faite , et non auk blessures qu'ils ont reçues. Les pères mourans envoient leurs fils pleufer sur leur général mort. L'armée en deuil est occupée k lui rendre les devoirs funèbres j et la Renommée, qui se plaît à répandre dani l'univers les àtcidens extraordinaires , va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie do ce Prince 4 et du triste regret d« sa mort.

Que de sou^iirs alors , que de plaintes , que de louanges retentissent dans les villes, dans la campagne I L'un^ voyant croître ses moissons^ bénit la mémoire de celui à qui il doit l'espérance de sa récolte ; l'autre, qui jouit encore en Irepos de l'héritage qu'il a reçu de ses pères, souhaite uhe éternelle paix à celui qui l'a sauvé des désordres et des ernautés de la guerre : ici , l'on offre le sacrifice adorable de Jésus-Christ pour Vâme de celui qui a sacrifié sa vie et son sang pour le bien public ; là , on \}${ dresse une pompe funèbre, où l'on s'attendait de lui dresser un triomphe : chacun choisit l'endroit qui lui paraît le plus éclatant dans une si belle vie ; tous entreprennent son éloge ; et chacun , s'interrompent lui-même par ses soupirs et par ses larmes , admire le passé ^ regrette le présent, et tremble pour Tavenir. Ainsi tout le royaume ple^ire la mort de son défenseur > et la perte d'un homme seul est une calamité publique.

Fl.EC HIER. Oraisons funèbres*

. Mémo 8u)e€.

Il monU à cheval le samedi k deux heures , après avoir mangé : et , comme il y avait bien des gens avec lai , il les laissa tous & trente pas de la hauteur où il voulait aller j et dit au petit d'Elbeuf : « Mon neveu , demeurez U ; « vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez « reconnaître, i» M. d'Hamilton, qui se trouva près de Tendroit où il allait, lui dit : « Monsieur, venez par ici, « on tirera du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, « vous avez raison : je ne veux point du tout être tué auc jourd'hui; cela sera le mieux du monde. » lient à peine tourné son cheval, qu^il aperçut Saint-Hîlaire , le chapeau à la main, qui lui dit: « Monsieur, jetez les yeux « sur cette batterie que je viens de faire placer là. » M. de Turenne revînt , et dans Tinstant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenait le chapeau de Saint- Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval Temporte où il avait laissé le pi^tit d'Elbeuf ; il était penché le nez sur Tarçon. Dans ce moment le cheval s'arrête, le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais. Songez qu'il était mort, et quHl avait une partie du cœur emportée.

On crie, on pleure : M. d'Hamîlton fait cesser ce bruit, et ôter le petit d'Elbeuf qui s'était jeté sur ce corps , qui ne voulait pas le quitter , et qui se pâmait de crier. On couvre le corps d*un manteau, on le porte dans une haie, on le garde à petit bruit. TJn carrosse vient , on l'emporte dans sa tente : ce fut là où M. de Lorges , M. de Roye , et beaucoup d'autres, pensèrent mourir de douleur; mais il &llut se faire violence , et songer aux grandes affaires

qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cri^ faisaient le véritable deuil: tous les officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe ; tous les tambours en étaient couverts ; ils ne battaient qu'un coup , les piques traînantes étales mousquets renversés; mais ces cris de toute une armée ne peuvent pas se représenter sans que Ton en soit ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye , tout blessé , s'y fit porter ; car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier de Grignan était bien abîmé de douleur. Quand ce corps a quitté son armée, c'a encore été une désolation ; et partout où. il a passé , On n'entendait que des clameurs. Mais k Langres ils se sont surpassés ; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil , au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple 3 tout le clergé en cérémonie. *I1 y eut un service solennel dans la ville ; en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs y parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et voulurent défi'ayer tout le train. Que dites- vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire 7 II arriva à Saint-Denis ce soir ; tous ses gens l'allèrent reprendre à deux lieues d'ici. Il sera dans une chapelle en dépôt ; on lui fera un service à Saint- Denis, en attendant celui de Notre-Dame, qui sera solennel....

Ne croyez point que son souvenir soit déjà fini dans ce pays -ci : ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas sitôt une telle mémoire^ elle est consacrée à l'immortalité. J'étais l'autre jour chez M. de La Rochefoucault, avec M"« de Lavardin, M»* de La Fayette, et M. de Marsillac. M. le Prince y vint ; la conversation dura deux heures sur les diverses qualités de ce véritable héros; tous les yeux étaient baignés de larmes , et vous ne sauriez croire combien la douleur de sa perte est pro-

fondement gravée dans les cœurs. Nous remarquions une cbose , c'est que ce n'est pas depuis sa mort que Pon admire la grandeur de son coeur, Pétendue de ses lumières et PéléTation de son âme*; tout le monde en ëtait plein pendant sa vie , et vous pouvez penser ce qu'y ajoute sa perte. Poiir son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en bon état ; on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son cœur ; sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême 5 chacun conte rînnocence de ses mœurs , la pureté de ses intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation , la solide gloire dont il était plein, sans Caiste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes , une charité généreuse et chrétienne.

M"« DE SÉVIGNÉ. Lettres.

Mort de Henriette d'Angleterre.

CoNSiDÉBEZ ces grandes puissances que nous regardons de si bas : pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe, pour nous avertir. Leur élévation en est la cause , et il les épargne si peu qu'il ne craint pas de les sacrifier â Tinstructlon du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction: il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite. Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Ifous deyrions être assez convaincus de notre né^t : mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde , celui-ci est assez grand et assez terrible. O nuit désastreuse ! 6 nuit effroyable ! où retentit tout à coup , comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nou-

yelle; Madame se meurt! Madame est morte! Qui de nous ne se sentit frappé i ce coup , comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint- Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette Princesse : partout on entend des cris 5 partout on voit la douleur et le désespoir , et Timage de la morU Le Roi, la Reine, Monsieur, toute la Cour, tout le peuple, tout est abattu , tout est désespéré ; et il me semble que je vois Taccomplissement de cette parole du Prophète (i) : « Le Roi pleurera, le Prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement. »

Mais et les Princes et les peuples gémissaient en vain ; en vain Monsieur , en vain le Roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassemens. Alors ils pou-» vaient dire l'un et Tautre , avec saint Ambroise : Slnn-gebam brachia, sed jam amiseram quam tenebam^ je serrais les bras , mais j'avais déjà perdu ce que je tenais. La Princesse leur échappait parmi des embrassemens si tendres, et la mort plus puissante nous Tenlevait entre ces royales mains.

Quoi donc ! elle devait périr sitôt! Dans la phipart des hommes , les changemens se font peu à peu , et la mort les prépare ordinairement k son dernier coup 5 Madame cependant a passé du matin au soir , ainsi que l'herbe des champs; le matin elle fleurissait, avec quelles grâces ! vous le savez : le soir nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions par lesquelles l'Ecriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines devaient être pour cette Princesse si précises et si littérales !....

La voilà , malgré son grand cœur , cette Princesse si admirable et si' chérie! la voilà telle que la mort nous l'a faite ; encore ce reste tel quel va-t-il di^araître; cette

(i) ^€x ingebit, et Pnnceps indueuir moBrore, et nutnus pcpuU tencB conturbabanUtr, Ezecii. c. vu, t« 37*

NARRATIONS. ii

ombre de gloire va s^éyanouir, et nous l'allons voir dépouillée m^.me de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux , & ces demeures souterraines , pour y dormir dans la poussière avec les grands de la ten:6 , coïome parle Job , avec ces Rois et ces Princes anéantb, parmi lesquels à peine peut-on la placer , tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places! Mais ici notre imagination nous abuse encore ; la mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voitlÀ que les tombeaux qui fassent quelque figure: notre chair change bientôt de nature , notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre , dit TertuUien , parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas long-temps; il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui , jusqu'à <:e8 termes funèbres par lesquels on exprimait ses mallieureux restes !

Bo^UBT. Oraisons fimèbres.

HOBÈLB B^BXBRCICB.

UiLOGE funèbre de Henriette d'Angleterre ne présente ni de si grands intérêts, ni un tableau si vaste. C'est un pathétique plus doux, mais qui n'en est pas mobs touchant Peut-étrç même que le sort d'une jeune Princesse , fille , sœur et belle-sœur de Rois , jouissant de tousles avantages delà grandeur et de tousceux de labeauté, morte en quelques keures , à l'âge de vingt-six ans , par un accident afireux, et avec toutes les marques d'un empoisonnement , devait faire sur les âmes une impression encore plus vive que la chute d'un trône et la révolution d*un Etat. Cn sait que les malheurs imprévus nous frappent pl«s que les malheurs qui ^e développent par degrés. Il semble que la douleur s'use dans les détails. D'ailleurs les

byGopgk

la NARRATIONS.

hommes ordinaires n'ont point de trâne k perdre ; mais leur intérêt ajoute h la pitié, quand un exemple frappant les avertît que leur vie n'est rien. On dirait qu'ils apprennent cette vérité pour la première fois ; car tout ce qu'on sent fortement est une espèce de découverte pour Tibtie. On ne peut douter que Bossuet, en composant cet éloge funèbre, ne fût profondément affecté, tant il y parle avec éloquence et de la misère et delà faiblesse de Phonmie! Conune il s'indigne de prononcer encore les mots de grandeur et de gloire ! Il peint la terre sous l'imiage d'un débris vaste et universel ; il fait voir l'homme cherchant toujours à s'élever, et la puissance divine poussant l'orgueil de l'homime jusqu'au néant, et, pour égaler h jamais les conditions , ne faisant de tous qu'une même cendre : cependant Bossuet , à travers ces idées générales , revient toujours à la Princesse ; et tous ses retours sont des cris de douleur. On n'a point encore oublié , au bout de cent ans , l'impression terrible qu'il fit , lorsqu'après un morceau plus calme , il s'écria tout à coup : « O nuit désas- » treuse! d nuit ef&oyable! où retentit, comme un éclat « de tonnerre , cette étonnante nouvelle : Madame se « meurt! Madame est morte! » Et quelques momens après , ayant parlé de la grandeur d'âme de cette Princesse, tout h coup il s'arrête, et montrant la tombe^où elle était renfermée : « La voilà , malgré son grand cœur, « cette Princesse si admirée et si chérie ! la voilà telle

« que la mort nous l'a faite ï etc » Puis tout à coup

îl craint d'eu avoir trop dit. Il remarque que la mort ne nous laisse pas même occuper une place , et que l'espace n'est occupé que par les tombeaux. Il suit les débris de l'homme jusque dans sa tombe. Là , il fait voir une nouvelle destruction apdelà de la destruction : l'homme, dans cet état, devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue: « tant il est vrai, s'écrie l'orateur, que « tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par les- « quels on exprimait ses malheureux restes ! » 11 est dif-

NARRATIONS. i3

ficile^ je crois, d'avoir une éloquence et plus foFte, et plus abandonnée , et qui , avec je ne sais quelle familiarité Doble y mêle autant de grandeur.

Thomas. E^sai sur les Eloges.

Douleur de M"^« de Longueville^ en apprenant la mort de son fils»

M"* de Longueville fait fendre le cœur, à ce qu^on dit : je ne Pai point vue ; mais voici ce que je sais : W* de Vertus était retournée depuis deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours. On est allé la quérir avec M. Arnaud , pour dire cette terrible nouvelle. M"« de Vertus n'avait qu'à se montrer. Ce retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet , dès qu'elle parut : « Ah ! Mademoiselle, comment se porte monsieur mon frère ?» Sa pensée n'osa aller plus loin :« Madame , il se porte bien de sa blessure. — Et mon fils ?» On ne lui répondit rien. «Ah ! Mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, répondez-moi , est-il mort surle-champ ? n'a-t-il pas eu un seul moment ? Ah ! mon Dieu, quel sacrifice !» etU-dessus elle tombe sur son lit. Tout ce que la plus vive douleur peut faire , et par des convulsions, et par des évanouissemens , et par un silence mortel , et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines gens ; elle prend des bouillons, parce que Dieu le veutj elle n'a aucun repos. Je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perte*

Bataille de Rocroi.

A LA nuit qu'il faillut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, le duc d'Enghien reposa le dernier^ mais jâimais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel; et on sait que le lendemain, à Theure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez*vous comme il vole ou à la victoire ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang Pardeur dont il était animé ^ on le vit presque en mên^e temps pousser l'aile droite des ennemis , soutenir la nôtre ébranlée , rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux , porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelans ceux qui échappaient à ses coups.

Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute , et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattans ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, et , malgré ses infirmités , montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime ; mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche , Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés ; le Prince l'a prévenu , les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat.

Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, J ceux-ci , toujours en

garde, craigilent la surprise de quelque nouvelle attaque; leur effroyable décharge met les nôtres en furie. On ne ▼oit plus que carnage ; le sang enivre le soldat , jusqu'à ce que ce grand Prince , qui ne put voir égorger ces lions comme dé timides brebis , calma les courages émus , et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors Tétonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers , lofsquHls virent qu*il n'y avait plus de salut pour eux que dans les bras du vainqueur! De quels yeux regardèrent-ib le jeune Prince , dont la victoire avait relevé la haute contenance , i qui la clémen(fe ajoutait de nouvelles grâces! QuHl eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines I Mais il se trouva par terre , parmi ces milliers de morts dont TEspagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le Prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régimens à la journée de Rocroi , en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le Prince fléchit le genou j et , dans le champ de bataille, il fend au Dieu des armées la gloire quMl lui envoyait. Li , on célébra Rocroi délivré , les menaces d*un redoutable ennemi tournées è sa honte , la Régence affermie, la France en repos, et un r%gne qui devant être si beau, commencé par un si heureux présage.

BossUET. OnUsonsfiaièbres.

Combat naval de Duguay-Trouin.

DuGtJâT-TnouiHs^avanee, la victoire le suit. La ruse et l'audace , Timpétuosité de l'attaque et Thabiieté de la manœuvre, l'ont rendu maître du vaisseau commandant. Cependant, l'on combat de tous côtés; sur une vaste étendue de mer règne le carnage. On se mêle : les proues heurtent contre les proues; les manœuvres sont entrelacées dans les manœuvres; les foudres se choquent et

i6 NARRATIONS.

retentiMent. Duguay-Trouin observe d'un œil tranquille la face du combat, pour porter des secours, réparer des défaites, ou achever des victoires. Il aperçoit un vaisseau armé de cent canons, défendu par une armée entière. C'est U qu il porte ses coups ; il préfère à un triomphe £sicile l'honneur d'un combat dangereux. Deux fois il ose Faborder, deux fois Tincendie qui s'allume dans le vaisseau ennemi l'oblige de s'écarter. Le Deçonshire^ semblable à un volcan allimié , tandis qu'il est consumé au dedans, vomit au dehors des feux encore plus terribles. Les Anglais, d'une main lancent des flammes , de l'autre tâchent d'éteindre celles qui les environnent. Duguay-* Trouin n'eût désiré les vaincre que pour les sauver. Ce fut un horrible spectacle pour un cœur tel que le ^ien , de voir ce vaisseau immense brûlé en pleine mer, la lueur de l'embrasement réfléchie au loin sur les flots , tant d'infortunés errans en furieux, ou palpitans immobiles au milieu des flammes , s'embrassant les uns les autres , ou se déchirant eux-mômes, levant vers le Ciel des bras consumés, ou précipitant leurs corps fumans dans la mer; d'entendre le bruit de l'incendie, les hurlemens des mourans, les vœux de la religion mêlés aux cris du désespoir et aux imprécations de la rage, jusqu'au moment terrible où le vaisseau s'epfonce, l'abîme se referme, et tout disparaît Puisse le génie de l'humanité mettre souvent de pareils tableaux devant les yeux des Rois qui ordonnent les guerres ! Cependant Duguay- Trouin poursuit la flotte épouvantée. Tout fuît , tout se disperse. La mer est couverte de débris ; nos ports se remplissent de dépouilles ; et tel fut l'événement de ce combat, qu'aucun des vaisseaux qui portaient du secours ne passa chez les ennemis. Les fruits de UiJbataille d'Almanza furent assurés; T Archiduc vit échouer ses espérances, et Philippe Y put se flatter que son trône serait an jour affermit

THOMASt Eloge de Dugfuy^Ttauin.

Incendie de la Flotte Turque k Tchesmë.

Lss vaisseaux turcs, en suivant la c6tc, rencontrèrent le petit golfe de Tchesmé , et y entrèrent comme dans lin asile.

L'armée russe jeta l'ancre k la même place que Parmée turque venait d'abandonner^ et apercevant les vaisseaux ennemis amoncelés dans une baie étroite, et dont l'entrée se trouvait encore resserrée par un rocher qui s'élevait au milieu des eaux , on conçut Tespérance d'y incendier toute cette flotte.

Quatre vaisseaux russes furent aussitôt détachés pour tmner la sortie de cette baie. Mais les courans firent tomber ces quatre vaisseaux sous le vent, sans que de tout le jour aucune manœuvre pût les rapprocher.

Chacune des deux escadres demeurait ainsi dans un eitréme péril; Tune, malgré sa force, amoncelée entre des rochers, où il était facile de la détruire ; Tautre , malgré sa faiblesse , séparée en deux divisions hors de portée de se secourir mutnellemenL

Hassan, qui s^était fait porter au lieu du danger, représenta an capitan-pacha combien la flotte ottomane était exposée dans cette anse. Mais celui*ci, de plus en pins attaché à sa résolution de ne point combattre , se croyait sous la protection de la petite forteresse de Tchesmé et des batteries qii'il faisait établir sur les côtes* 11 défendit à tout vaisseau de prendre le large, et envoya par terreaux Dardanelles, pour en faire venir encore quelques vaisseaux. Il employa toute la journée suivante à établir des batteries sur le rivage. Une fut placée sur le rocher qui rétrécissait l'entrée du golfe. Quatre vais-aeanx , plaça en travers dans Tintérieur du golfe, cou«vraient toute la flotte et défendaient le passage. Mais pendant cette même journée Tescadre russe , parvenue k se

réunir f préparait des brûlots pour une expédition plus terrible qu'un combat.

Au milieu de la nuit ces brûlots s'avancent, soutenus par trois vaisseaux de ligne, une frégate et une bombarde. Un de ces vaisseaux, monté par Gregg, arriva le premier à Tentrée du port, et y resta long-temps exposé au feu de la batterie et des quatre vaisseaux ennemis, faisant de son côté un feu terrible et continuel , avec des grenades, tles boulets rouges, des carcasses, des fusées , de la mitraille. Les deux autres vaisseaux arrivèrent enfin à la même portée, et commencèrent un feu semblable , tandis que la bombarde, placée è leur télé , envoyait au loin ses bombes dans Tintérieur du golfe. Pendant ce temps, les deux brûlots approchent, conduits Tun et l'autre par des officiers anglais. L'un, dont le commandant ne put bien faire comprendre ses ordres par les E«clavons et les Grecs qui formaient son équipage, prit feu trop tôt et brûla inutilement ; l'autre s'en éloigna et gagna le centre de l'ennemi. Le crampon s'accrocha k quelques grillages d'un des plus gros vaisseaux turcs. Cinq minutes après, le vaisseau turc fut enflammé , et le £eu gagna aussi, tôt les trois autres vaisseaux qui fermaient l'entrée du port^

Les vaisseaux russes , auxquels on avait envoyé toutes les chaloupes, se retirèrent pour n'être pas exposés quand les vaisseaux ennemis sauteraient en l'air*

L'escadre turque était si resserrée, que les vaisseaux se touchaient presque les uns les autres. En peu d*instans , les flammes poussées par le vent s'élevèrent, s'étendirent, et ojBFrirent aux yeux des Russes le spectacle de la flotte ennemie embrasée tout entière. Le golfe de Tchesmé ne paraissait qu'un immense globe de feu. De lamenubles cris sortaient de cette mer enflammée. La plus grande partie des équipages turcs était descendue à terre dans la journée précédente. Ce qui rjistait dans les navires se précipite dans la mer et cherche à fuir au rivage. Mais les canons de ces vaisseaux étant chargés , à mesure que la

NARRATIONS. ,g

flamme ka échâullait, les batteries faisaient feu et fou*^ droyaient la câte. Quand Pembrasement eut gagné les soutes à pondre f d'afireuxëclats retetitissaient du sein de cet horrible incendie, et dispersaient au loin des débris, des corps expirans, des troncs mutilés*

Les habitans de Scîo , accourus au rivage^ et trêmblans de Yoir leur ville pillée par les vainqueurs, voyaient distiBCtement à la lueur de Tincendie , et sur toute la Surface de la mer, différentes scènes de cette horrible cata-> strophe; les eaux couvertes de malheureux nageant i tra* vers les débris enflammés; la forteresse de Tchesmé, k ▼ille et une mosquée bâties en amphithéâtre sur une ooV line, abîmées de fond en comble, et tous les habiuns de cette cdte fuyant sur les hauteurs éloignées. On entatÊ* dsit mugir dans renfoncement des terres les monugoes et les rochers. Au moment de cette destrùcticMi, il y eut un si horrible fracas , que Smyme , distant de dix Uenics y sentit la terre trembler*

Athènes, è plus de cinquante lieues d'une mer coupée d'îles, prétend en avoir entendu le bruit. Les vaisseaux russes, quoique assez éloignés , étaient agités comme par les secousses d'une violente tempête. Cet a£Ereux spectacle dura depuis une heure après minuit jusqu'à six heures du matin.

RifLHiillB. Histoire de Pologne^ liv. XL

llaldonata^ ou k Lionne reconnaissante.

Lsâ Espagnols avaient fondé Boénos-^Ayrcs en i636« lia nouvelle colonie manqua bientôt de vivres : tous ceux qui se permettaient d'en aller efaercher étaknt massacrés paries Sauvages, et l'on se vit réduit i défendre, sous peine de la vie, de sortir de l'enceinie du nouvel établissement. Une fenone, à qui la faim sans doute avait donné le oo«râg« de bfiver k mort, trompa la vigiknce

ao NARRATIONS,

des gardes qu'on avait éublis autour de la colonie pour la garantir des dangers où elle se trouvait par la famine* Maldonata ( c'éuit le nom de la transfuge ), après avoir erré quelcjue temps dans des roules inconnues etdésertes, entra dans une caverne pour s'y reposer de ses fatigues. Quelle fut sa terreur d'y rencontrer une lionne, et sa surprise quand elle vit cette bêle formidable s'approcher d'elle d'un air à demi tremblant, la caresser et lui lécher les mains avec des cris de douleur plus propres à l'attendrir qu'à Peffrayerl L'Espagnole s'aperçut bientôt que la lionne éuît pleine, et que ses gémissemens éuient le langage d'une mère qui réclamait du secours pour la délivrer de son fardeau. Maldonata aida la nature dans le moment douloureux où elle semble n'accorder qu'è regret â tous les êtres naissans le jour et cette vie qu'elle leur laisse respirer si peu de temps. La lionne, heureusement délivrée, va bientôt chercher une nourriture abondante, et l'apporte aux pieds de sa bienfaitrice : celle-ci la partageait chaque jour avec les jeunes lionceaux qui, nés par ses soins et élevés avec elle, semblaient reconnatlre, par des jeux et des morsures innocentes, un bienfait que leur mère payait de ses plus tendres empressemens. Mais quand l'âge leur eut donné l'instinct de chercher euxmêmes leur proie , avec la force de l'atteindre et de la dévorer, cette fionille se dispersa dans les bois; et la lionne, que la tendresse maternelle ne rappelait plus dans sa caverne, disparut elle-même, et s'égara dans un désert que la faim dépeuplait chaque jour. Maldonata, seule et sans subsistance, se vit réduite âi s'éloigner d'un antre redoutable à tant d'êtres vivans, mais dont sa pitié avait su lui faire un asile. Cette femme, privée avec douleur d'une société chérie, ne fut pas long-temps errante sans tomber entre les mains des Sauvages indiens* Une lionne l'avait nourrie, et des hommes la firent esclave ! Bientôt après elle fut reprise par les Espagnols, qui la ramenèrent à Buenos- Ayres. Le commandant^ plus féroce

NARRATIONS. ^i

lui seul que les lions et les Sauvages, ne la crut pas sans doute assez punie de son évasion par les danger^ et les maux qu'elle avait essuyés ; le barbare ordonna qu'elle fût attachée â un arbre, au milieu d'un bois, pour y mourir de £aim , ou devenir la pâture des monstres dévorans. Deux jours après, quelques soldats allèrent savoir la destinée de cette malheureuse victime. Ils la trouvèrent pleine de vie au milieu des tigres affamés qui, la gueule ouverte sur cette proie, n'osaient approcher devant une lionne couchée à ses pieds avec des lionceaux. Ce spectacle frappa tellement les soldats , qu'ils en étaient immobiles d'attendrissement et de frayeur. La lionne, en les voyant, s'éloigna de l'arbre comme pour leur laisser la liberté de délier sa bienfaitrice. Mais quand ils voulurent l'emmener avec eux , l'animal vint à pas lents confirmer par des caresses et de doux gémissemens les prodiges de reconnaissance que cette femme racontait à ses libérateurs. La lionne suivit quelque temps les traces de l'Espagnole avec ses lionceaux , donnant toutes les marques de respect et d'une véritable douleur qu'une famille fait éclater quand elle accompagne jusqu'au vaisseau un père ou un fik chéri qui s^embarque d'un port de TEurope pour le Nouveau-Monde, d'où peut-être il ne reviendra jamais. Le commandant, instruit de toute l'aventure par ses soldats, et ramené par un monstre des bois aux sentimens de Inhumanité que son cœur&rouche avait dépouillés sans doute en passant les mers , laissa vivre une femme que le Ciel avait si visiblement protégée.

Ratmai..

Combat du Taureau.

Av milieu du champ est un vaste cirque environné de nombreux gradins : c'est là que l'auguste Reine , habile dans cet art si doux de gagner les coBurs de son peuple en s'occapant de ses plaisirs, invite souvent ses guerriers

as NARRATIONS.

au spectacle le plus chéri des Espagnols, là, les jeunes che&f sans cuirasse , vêtus d'un simple habit de soie, armes seulement d'une lance, viennent, sur de rapides coursiers , attaquer et vaincre des taureaux sauvages. Des soldats à pied, plus légers encore, les cheveux enveloppés dans des réseaux, tiennent d'une inain un voile de pourpre, de* l'autre des lances aiguë's. L'alcade proclame la loi de ne secourir aucun combattant , de fie leur laisser d'autres armes que la lance pour immoler, le voile de pourpre pour se défendre. Les Rois, entourés de leur Cour, président k ces jeux sanglans; et l'armée entière , occupant les immenses amphithéâtres, témoigne par des cris de joie , par des transports de plaisir et d'ivresse, quel est son amour effréné pour ces antiques combats.

Le signal se donne, la barrière s'ouvre, le taureau s'élance au milieu du cirque; mais, au bruit de mille fanfares , aux cris , à la vue des spectateurs , il s'arrête , inquiet et troublé; ses naseaux fument; ses regards brûlans errent sur les amphithéâtres ; il semble également en proie à la surprise, à la fureur. Tout ft coup il se précipite sur un cavalier qui le blesse et fuit rapidement à l'autre bout Le taureau s'irrite, le poursuit de près, frappe h coups redoublés la terre , et fond sur le voile éclatant que lui présente un combattant h pied. L'adroit Espagnol , dans le même instant , évite à la fois sa rencontre, suspend à ses cornes le voile léger, et lui darde une flèche aiguë qui de nouveau fait couler son sang. Percé bientôt de toutes les lances, blessé de ces traita pénétrans dont le fer courbé reste dans la plaie , l'animal bondit dans l'arène, pousse d'horribles mugissemens, s'agite en parcourant le cirque, secoue les flèches nombreuses enfoncées dans son large cou , fait voler ensemble les cailloux broyés, les lambeaux de pourpre sanglons , les flots d'écume rougie , et tombe enfin épuisé d'efforts t de colère et de douleur.

Florian. Gomutl^ê de ConhuÊ ^ liv. V.

Gatinat à THôtel des Invalides.

L'KtiCLOS des Chartreux 9 qut n'était pas éloigné de sa demeure f était la promenade qu41 préférait d'ordinaire : tout ce qui inspirait le calme et le recueillement semblait lui plaire et l'appeler ^ et, pour un homme qui avait tout fait et tout vu , des hommes qui ont renoncé à tout ne pouvaient pas être un spectacle indifférent. On fut surpris un jour de le voir dans cet enclos, comme autrefois le Sage de Phrygie, jouer avec des enfans. Mais n'est-ce pas ce que fait tous les jours le philosophe, quand il vit avec les passions des hommes? La demeure rojale de ces guerriers qui ont donné leurs jours âi la patrie, et dont elle nourrit la vleillésie, ce prytanée militaire était aussi l'objet de ses fréquentes visites. Un enfant ( c'était le fils de son homme d'affaires ) qui l'avait entendu parler avec éloge de ce vénérable édifice, vînt un jour, avec l'empressement naïf de son âge, prier le maréchal de Catinat de le mener k l'Hôtel des Invalides j il y consent, prend l'enfant par la main, le mène avec iVii, arrive aux portes. A la vue du maréchal, la garde se range sous les armes, les tambours se font entendre , les cours se remplissent ; on répète de tous côtés : Voilà le Père la Pensée! Ce mouvement , ce bruit, causent à Tenfant quelque frayeur. Catinat le rassure : c Ce sont, dit-il, des marques de Pamitié qu'ont pour « moi ces hommes respectables. » Il le conduit partout, lui fait tout voir. L'heure du repas sonne ; il entre dans la salle où les soldats s'assemblent; et, avec cette noble simplicité, cette franchise de mœurs guerrières qui rapprochent ceux que le m(!me courage et les mêmes périls ont rendus égaux : « A la santé, dit-il, de mes anciens « camarades. » Ill)oit , et fait boire l'enfant avec lui. Les soldats, debout et découverts, répondent par des acclamations qui le suivent jusqu'aux portes ; et il sort, empor-

tant dans son cœur la douce émotion de cette scène, trop au-dessus de Tâme d'un enfant, mais dont le récit, conservé dans les Mémoires de sa vie, a pour nous, encore aujourd'hui , quelque chose d'attendrissant et d'auguste. La Harpe. Eloge de CaOnat.

Mort de Vatel.

Le Roi arriva jeudi au soir ; la promenade , la collation dans un lieu tapissé de jonquilles , tout cela fut à souhait* On soupa; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners auxquels on ne s'éiait point attendu. Cela saisit Vatel; il dit plusieurs fois: « Je suis « perdu d'honneur; voici une affaire que je ne supporterai « pas. » Il dit à Grourville : « La tête me tourne; il y a ce douze nuits que je n'ai dormi ; aidez-moi à donner des a ordres. » Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du Roi, mais k la vingt-cinquième , lui revenait toujours k l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince. M. le Prjnce alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit : « Vatel, tout va fc bien; rien n'était plus beau que le souper du Rai. » Il répondit: « Monseigneur, votre bonté m'achève; je sais « que le rôti a manqué à deux tables. — Point du tout, « dit M. le Prince, ne vous fâchez point ; tout va bien. » Minuit vient: le feu d'artifice ne réussit point; il fut couvert d'un nuage ; il coûtait seize mille firancs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui appor^ tait seulement deux charges de marée. Il lui demande : ce Est-ce là tout ? — Oui , Monsieur. » 11 ne savait pj» que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tête s'échauffait ; il crut qu'il n'y aurait point d'autre marée. Il trouva Gourville; Il lui dit : « Monsieur, « je ne survivrai point à cet af£ront-ci. » Gourville se

NARRATIONS. 2b

moqaa de lai. Yatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte , et se la passe au travers du coeur ; mais ce ne (iit qu'au troisième coup (car il s'en donna deux cpii n'étaient pas mortels ) qu'il tomba mort La marée cependant arrive de tous côtés j on cherche Yatel pour la distribuer ; on va à sa chambre , on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang. On court k H. le Prince, qui fut au désespoir. M. le Duc pleura; c'était sur Yatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. Jlf . le Prince le dit au Roi fort tristement. On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière. On le ]oua fortj on loua et blâma son courage.

M** DE SiyiGKft.

Calme au milieu de l'Océan.

Dix fois le soleil fit son tour sans que le vent fût apaisé. 11 tombe enfin , et bientôt après on calme profond lui succède. Les ondes, violemment émues, se balancent long-temps encore après que le vent a cessé. Hais insensiblement leurs sillons s'aplanissent; et, sur une mer immobile , le navire , comme enchaîné , cherche inutilement dans les airs un souffle qui l'ébranle ; la voile, cent fois déployée , retombe cent fois sur les mâts. L'onde , le del, un horizon vague, où la vue a beau s'enfoncer, dans l'abîme de l'étendue un vide profond et sans homes, le silence et l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, ils demandent au ciel des orages et des tempêtes; et le ciel , devenu d'airain comme la mer, ne leur oifre de toutes parts quune affireuse sérénité. Les jours, les nuits s'écoulent dans ce repos funeste : ce soleil, dont l'éclat naissant ranime et réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers aiment à voir briller les feux éUncelans, ce liquide crist^ des eaux, qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage lorsqu'il réfléchit la lumièris et

z6 NARRATIONS.

répète l'azur des cieux, ne forment plut qu'un spectacle funeste,; et tout ce qui , dans' la nature , annonce la paix et la joie, ne porte ici que répouvante, et ne présage que la mort.

Cependant les yivres s'épuisent , on les réduit, on les dispense d'une main avare et sévère. La nature, qui voit tarir les soorces de la vie, en devient plus avide; et plus les. ressources diminuent, plus on sent croître les besoins. A la disette enfin succède la famine , fléau terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abîme des eaux; car au moins sur la terre quelque lueur d'espé» rance peut abuser la douleur et soutenir le courage ; mais au milieu d'une mer immense, solitaire, et environné du néant, l'homme, dans l'abandon de toute la nature, n'a pas même l'illusion pour le sauver du désespoir : il voit comme un abîme l'espace épouvantable qui l'éloigné de tout secours ; sa pensée et ses vœux s'y perdent ; la voix même de l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui.

Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau : cruelle alternative de douleur et de rage , où l'on voyait des malheureux, étendus sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec des plaintes lamentables, ou courir, éperdus et furieux, de la proue à la poUpe, et demander au moins que la mort vînt finir leurs maux!

Marhontel* Les Incits.

Symptômes et ravages d'un Ouragan k FIle-de-France.

Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les Tropiques vint étendre ici ses ravages. C'était vers la fin de décembre , lorsque le soleil au Capricorne échauffe pendant trois semaines PIIe-de-France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne presque toute l'année, n'y soufflait plus. De longs tourbillons dépoussière s'élevaientsur les chemins et restaient suspendus en l*air. La terre se fendait de toutes parts ;

NAKRA.TIONS. ay

l'herbe était brûlée, des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Sealement, pendant le jour, des vapeurs rousses s^éle- YaieBt de dessus ses plaines , et paraissaient, au coucher dn soleil , comme les flammes d'un incendie. La nuit m(me n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée. L'orbe de la lufie tout rouge se levait dans un horizon embrumé, d'une grandeur démesurée. Les troupeaux abattus sur les flancs des collines , le cou tendu vers le ciel, aspirant Pair , faisaient retentir les vallons de tristes mugissemens : le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur. Partout le sol était brûlant, et Pair étouffant retentissait du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.

Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'Océan des vapeurs qui couvrirent Pîle comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d'eux, et de longs sillons^ de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres aifireux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons : des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrensécnmeux se précipitaient le long des flancs de cette montagne ; le fond de ce bassin était devenu une mer; le plateau t)ù sont assises les cabanes , une petite tle-; et l'entrée de ce Talion ,\une écluse par où sortaient pêle-méle , avec les eaux mugissantes , les terres , les arbres et les rochers. Sur le soir la pluîe cessa, le vent alizé du sud-est reprit son cours ordinaire ; les nuages orageux furent jetés vers le nord'ouest, et le soleil couchant parut à Thorizon (i). Bernardin dis SAiNT-PisaRE. Paul et Virginie.

(i) Voyez !•• Nami^ions et DfsçppuotH d'Orales, en proM «t i ycri.

en

a8 NARRATIONS.

Songe de Marc-Aurèle.

Je voulus méditer sur la douleur^ la nuit était déjà avancée^ le besoin du sommeil fatiguait ma paupière ; je luttai quelque temps^ enfin je fus obligé de céder, et je m'assoupis; mais dans cet intervalle je crus avoir un songe. Il me sembla voir dans un vaste portique une multitude d'hommes rassemblés; ils avaient tous quelque chose d'auguste et de grand. Quoique je n^eusse jamais vécu avec eux, leurs traits pourtant ne m'étaient pas étrangers; je crus me rappeler que j'avais souvent contemplé leurs statues dans Rome, Je les regardais tous , quand une voix terrible et forte retentit sons le portique : Mortels^ apprenez à souffrir! Au m.6me instant, devant l'un, je vis s'allumer des flammes, et il y posa la main. On apporta à l'autre du poison; il but, et fit une libation aux Dieux. Le troisième était debout auprès d'une statue de la Liberté brisée ; il tenait d'une main uii livre; de. l'autre il prif une épée, dont il regardait la pointe. Plus loin je distinguai un homme tout sanglant, mais calme et plus tranquille que ses bourreaux; je courus à lui en m'écriant ; a O Régulus i est-ce toi? » Je ne pus soutenir le spectacle de ses maux, et je détournai mes regards. Alors j'aperçus Fabricius dans la pauvreté, Scipion mourant dans l'exil, Epictète écrivant dans les chaînes, Sénèque et Tbraséas les Veines ouvertes, et regardant d'un œil tranquille leur sang couler. Environné de tous ces grands hommes malheureux, je versais des larmes; ils parurent étonnés. L'un d'eux, ce fiit Caton, approcha de moi, et me dit : « Ne nous plains pas, mais « imite-nous ; et toi aussi , apprends k vaincre la douleur ! » Cependant il me parut prêt à tourner contre lui le fer qu*il tenait à la main; je voulus l'arrêter, je fiémis, et je m'éveillai. Je réfléchis sur ce songe ^ et je conçus que ces prétendus maux n'avaient pas le droit d'ébranler mon

NARRATIONS. ag

courage ; je Jésolus d'être homme , de souffiîr et de £aiire le bien.

Thoicas. Eioge de Mare-Awèle.

Jagemens exerces en Egypte rar les Morts.

Il y avait un lac qu'il fallait traverser pour airiver au lien de la sépulture : sur les bords de ce lac on arrêtait le mort* « Qui que tu sois , rends compte i la patrie de c tes actions. Qu'as*tu fait du temps de la vie? La loi « Interroge, la patrie t'écoute, la vérité te juge. » Alors il comparaissait sans titre et sans pouvoir, réduit à lui seul, et escorté seulement de ses vertus ou de ses vices. Liy se dévoilaient les crimes secrets, et ceux que le crédit ou la puissance du mort avaient étouffés pendant sa vie. Là, celui dont on avait flétri l'innocence venait â son tour flétrir le calomniateur, et redemander l'honneur qui loi avait été enlevé. Le citoyen convaincu de n'avoir point observé les lois était condamné; la peine était Tinfanûe, mais le citoyen vertueux était récompensé d'un éloge public : l'honneur de le prononcer était réservé aux parens. On assemblait la famille, les enfans venaient recevoir des leçons de vertu en entendant louer leur père. Le peuple s'y rendait en foule; le magistrat y présidait. Alors on célébrait l'homme juste à l'aspect de sa cendre 5 on rappelait les lieux, les momens et les jours où il avait fait des actions vertueuses ; oh le remerciait de ce qu'il avait servi la patrie et les h<»nmes ; on proposait son exemple à ceux qui avaient encore à vivre et à mourir. L'orateur finissait par invoquer sur lui le Dieu redouxtable des morts, et par le confier, pour ainsi dire , à la Divinité, en la suppliant de ne pas l'abandonner dans ce monde obscur et inconnu où il venait d'entrer. Enfin , en le quittant, et le quittant pour jamais, on lui disait, pour soi et pour le peuple , le long et éternel adieu. Tout cela ensemble i surtout chez une nation austère et grave.

3o NARRATIONS.

devait afiiecterprofoDdëmcot y inspirer de» idiée$ augustes de religion et de morale.

On ne peut douter que ces éloges, avant quik fussent prodigués et corrompus , ne fissent une forte impression sur les âmes. Leur institution ressemblait beaucoup à celle de nos orailsons funèbres 3 mais il y a une différence remarquable, c'est qu'ils étaient accordés ft la vertu, non . à la dignité. Le laboureur et Partisan y avaient droit comme le souverain. Ce n'était poitt alors une céré* monie vaine, oà un orateur, que personne ne croyait, venait parler de vertus qu'il ne croyait pas davantage, tâchait de se passionner un instant pour ce qui était quelquefois l'objet du mépris public et du sien; et , entassant avec harmonie des mensonges mercenaires, flattait Ion-* guement les morts, pour être loué lui'^méme ou récom* pensé par les vivans. Alors on ne louait pas Thumanité d'un général qui avait été cruel ; le désintéressement d'un magistrat qui avait vendu les lois : tout était simple et vrai. Les princes eux-mêmes étaient soumis au jugement, comme le reste des hommes , et ils n'étaient loués que lorsqu'ils l'avaient mérité. Il est juste que la tombe soit une barrière entre la flatterie et le prince , et que la vérité commence où le pouvoir cesse. Nous savons par l'histoire que plusieurs des Rois d'Egypte, qui avaient foulé leurs peuples pour élever ces pyramides immenses, iurent flétris par la loi, et privés des tombeaux qu'ik s'étaient eux-mêmes construits.

Depuis trois mille ans ces usages ne subsistent plus, et il n'y a dans aucun pays du monde des magistrats établis pour juger la lâémoire des Rois $ mais la Renommée fait le fiDnctâOn de ce tribunal : plus terrible, parce qu'on ne peut la corrompre, elle dicte les airêls, la Postérité les écoute, et THistolrc les écrit (1).

Thomas. Bs$ai sut les Bloges.

(1) Voycs^ea von» Juesmsmd§$ÂoùtFÉgyiMÊ0t^kutmmi*

NAREA.TIONS. Si

L'Orage j et h Caverne det Serpeas au Pérau.

Un mannure profond donne le signal de la guerre qae ïes vents vont se déclarer.: Toot k coup leur fureut s'annonce par d'effroyables sifflemens. Une épaisse ttull lenveloppe le ciel et le confond avec la terre ; la foacjre , en déchirant ce voile ténébreux, en redouble eiicor^ Ui noirceur ; cent tonnerres qui roulent et semblent reboftdif sur une chaîne de montagnes, en se succédant l'un à Tautre» ne foiment qu'un mugissement qui s'abaisse, et qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébraule, elle s'entr'ouvre; et de ses flancs, avec un bruit horrible , tombent de rapides torrens. Les animaux épouvantés s'élançaient des bois dans la plaine^ et, i la clarté de la foudre , les trois voyageurs pâlissans voyaient passer i c6té d'eux le lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblans qu'eux-mêmes : dans ce péril universel de la nature 9 il n'y a plus de fiirocité, et la crainte a tout adouci*

L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur^ gagné la âme d'une roche. Un torrent qui se précipite en bondissant la déracine et l'entraîne, et le Sauvage qui . l'embrasse roule avec elle dans les flots. L'autre Indien croyait avenir trouvé soa salut dans le creux d'un arbre ^ mais une colonne de feu , dont le sommet touche à la nuey descend sur l'arbre, et le consume avec le malheureux fû s'y était sauvé.

Cependant Malins s'épuisait à lutter contre la vio-> lence des eaux; il gravissait dans les ténèbres, saisissant *tour à tour les branches, les racines des bois qu'il rencontrait, sans flonger à ses guides, sans autre sentiment que le. soin de sa propre vie ; car il est des momens d'effroi où toute compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui*même, n'est plus sensible que pour lui.

3a NAAKilTIOMS.

Enfin* il arrive, en rampant, au bas d'une roche escarpée ; et, à la lueur des éclairs , il voit une caverne dont la profonde et ténébreuse horreur l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri, épuisé de fatigue, il se jette au fond de cet antre ; et là, rendant grâces au Ciel , il tombe dans Taccablement.

L'orage enfin s'apaise : les tonnerres, les vents cessent' d^ébranler la montagne; les eaux des torrens, moins rapides, ne mugissent plus à l'entour; et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil. Mais un bruit pfais terrible que celui des tempêtes le frappe au moment même qu'il allait s'endormir.

Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est celui d'une multitude deserpens (i), dont la caverne est le refuge. La voûte en est revêtue ; et , entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans leurs mouvemens, ce bruit qu*Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpens est le plus subtil des poisons ; qu'il allume soudain , et dans toutes les veines, un feu qui dévore et consume , au milieu des douleurs les plus intolérables, le malheureux qui en est atteint. Il les entend, il croit les voirrampans autour de lui , ou pendus sur sa tête , ou roulés sur euxmêmes, et prêts à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe ; son sang se glace de fi^ayeur j à peine il ose respirer. S'il veut se traîner hors de l'antre, sous ses mains, sous ses pas, il tremble de presser un de ces dangereux reptiles. Transi , frissonnant , immobile, environné de mille morts, il passe la pluslongue nuit dansupe pénibleagonie , désirant, frémissant de revoir la lumière, se reprochant la crainte qui le tient enchaîné , et faisant sur lui-même d'inutiles efforts pour surmonter cette faiblesse.

Le jour qui vint l'éclairer justifia sa frayeur. Il vit' réellement tout le danger qu'il avait pressenti^ il le vit plus horrible encore. Il fallait mourir ou s'échapper* Il

(i) Les serpens à sonnettes.

ramasse péniblement le peu de forces qui lui restent) il se soulève avec lenteur, se courbe, et, les mains appuyées rar ses genoux tremblans , il sort ^e la caverne , anssi dé£iit, aussi pSle qu^un spectre qui sortirait de son tombeau. Le même orage qui Tavait jeté dans le péril Pen préserva j car les serpens en avaient eu autant de frayeur que lui-même ; et c'est l'instinct de tous les animaux, dès que le péril les occupe, de cesser d'être malfaisans.

Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit. La terre , échappée comme d'un naufrage , en offrait partout les débris. Des forêts, qui, la veille, s'élançaient josqu aux nues, étaient courbées vers la terre 5 d'autres semblaient se hérisser encore d'horreur. Des collines qa*AIonzo avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure y entr^ouvertes en précipices, lui montraient leurs flancs déchirés. De vieux arbres déracinés , précipités du haut des monts , le pin, le palmier, le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans la plaine, la couvraient de leurs troncs brisés et de leurs branches fracassées* Des dents de rochers, détachées, mirquaient la place des torrens; leur lit profond était bordé d'un nombre effrayant d'animaux doux, cruels, timides, féroces, qui avûent été submergés et revomis par les eaux.

Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois et les campagnes se ranimer aux feux du jour naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix avec la terre , et lui sourire en signe de faveur et d'amour. Tout ce qui respirait encore recommençait à jouir de la vie : les oiseaux , les bêtes sauvages avaient oublié leur effroi ; car le prompt oubli des maux est un don que la nature leur a fait, et qu'elle a refusé aux hommes (i).

Marmohtbl. Les încas.

(1) Voye«, dans la prose et les vers , les Ifamtioni , Tâ^Uaus, Detcryftion3 d'ouragans, d*orages et de serpens. I. — 28. 3

U KiUiAAT10«8.

Les Çatacoii4)es.

Un jour j'étaî; allé visiter la fontaine El|érie : la n^it me suf prit. Ppur regagner la voie Appienne , je me dirigeai y ers le tombeau de Cécilia Métella , chef-d'oeuvre de grandeur et d'élégance. En traversant des champs abandonnés, j'aperçus plusieurs personnes qui se elissaiept dans Nombre, et qui toutes, s'arrétant au même endroit, djspa* raissaient subitement. Poussé parla curiosité , je m'avance, et j'entre hardiment dans la caverne où s'étaient plongés les mystérieuse fanlâmes. Je vis s'allpneer Rêvant moi ces galeries souterraines , qu'à peine éclairaient de loin quelques lampes suspendues. Les- murs des cprridprs funèbres étaient bordés d'un triple rang de cercueils, placés les uns au-dessus des autres. La lumière lugubre des lampes , rampant sur les parois des voûtes, et se mouvant av^c lenteur le long des sépulcres, répandait une mobilité cf&ayante si^r les oMets éternellement iifmipbiles.

En vain, prêtant une orpil}e attentive, je cherche à saisir q^ela^es sons pour me diriger à travers up abhne de silence ; je n'entends que le battement de mon cœur dans le repos absolu de ces lieux. Je voulus retourner an arrière , mais il n'était plps temps : je pris uQe faijsse route , e^ au lieu d^ sortir i^ dédale, je m'y enfonçai. De nouvelles avenues, qui s'ouvrent et se croisent de toutes parts, au^entent ^ chaque ipstant mes perplexités. Plus je m'efforce de trouver un chemin, plus je m'égare; tantôt je m'avance avec lenteur; tantôt je passe avec vitesse. Alors, par un effet des éphos qui répétaient le bruit de mes pas , le croyais entendre marcher précipitammept derrière moi.

11 y ^vai^ déjà long-tep^ps que j'errais ainsi; mes forces commençaient 4 s'épuiser : je m'assis à un carrefour solitaire de la cité des morts. Je regardais avec inquiétude la lumière des lampes presque consumée qui menaçait

{«"ABUATIONS. 35

de l'éteindre* Tout à coup une harmonie, semblable 4a chonir lointain des esprits célestes , sort du fond de ces demeures sépulcrales : ces divins nccens expiraient et renaissaient tour i tour; ils semblaient s'adoucir encore en s'égarant dans les routes tortueuses du souterrain» Je me lève, et je m'avance vers les lieux d'où s'échappçqt les magiques concerts; je découvre une ^^Ue illu^iinée. Surun tombeau paré de 6eurs, MarcelUn célébrait Içmyit^e def chrétiens : de jeune^ filles, couvertes de voiles bUnc.^., chantaient au pied de l'autel ; une nombreuse ^embl^ç assistait au sacrifice. Je reconnais les Catacombes (9) I Chateaubriand, Les Mqrtjfrs^ liv« Vt

La Pes^ d'Athènes.

Jamais ce fléau terrible ne ravagea tant de climats. Sorti de l'Ethiopie, il avait parcouru rEjgy pte , la Libye , une partie de la Perse, l'île de Lemnos, et d'autres lieux encore. XJn vaisseau marchand l'introduisit sans doute au Pirée, où il se manifesta d'abord; de là il se répandit avec fureur dans la ville, et surtout dans ces demeures obscures et malsaines, où les habitans de la campa|;ne. se trouvaient entassés.

Le mal attaquait successivement toutes les parties du corps: les symptômes en étaient effrayans, les progrès rapides, les suites presque toujows mortelles. Dès les premières atteintes, Tâme perdait ses forces, le corps semblait en acquérir de nouvelles , et c'était un cruel supplice de résistera la maladie, sans pouvoir re'sister à la douleur. Les insomnies, les terreurs, des sanglots redoublés, des convulsions effrayantes, n'éuîent pas les seuls tounnens réservés aux malades. Une chaleur brûbmte les dévorait intérieurement. Couverts d'ulcères et de taches livides, les yeux enflammés, la poitrine oppressée,

(i) Voyez en verSf le méma sujet.

les entrailles déchirées , exhalant une odeur fétide de leur bouche souillée d'un sang impur , on les voyait se traîner dans les rues , pour respirer plus librement, et ne pouvant éteindre la soif brûlante dont ils étaient consumés , se précipiter dans des puits ou dans des rivières couvertes de glaçons.

La plupart périssaient au septième ou au neuvième jour. S'ils prolongeaient leur vie au-delà de ces termes , ce n'était que pour éprouver une mort plus douloureuse et plus lente.

Ceux qui ne succombaient pas à la maladie n'en étaient presque jamais atteints une seconde fois. Faible consolation ! car ils n'offraient plus aux yeux que les restes infortunés d'eux-mêmes. Les uns avaient perdu l'usage de plusieurs de leurs membres ; les autres ne conservaient aucune idée du passé : heureux sans doute d'ignorer leur état; mais ils ne pouvaient reconnaître leurs amis.

Le même traitement produisait des effets tour à tour salutaires et nuisibles : la maladie semblait braver les règles de l'expérience. Comme elle infectait aussi plusieurs provinces de la Perse , le Roi Ârtaxerxès résolut d'appeler à leur secours le célèbre Hippocrate, qui.était alors dans l'île de Cos : il fit briller à ses yeux de l'or et des dignités ; mais lé grand homme répondit au grand Roi qu'il n'avait ni besoins ni désirs, et qu'il se devait aux Grecs plutôt qu'à leurs ennemis. Il vint ensuite offrir ses services aux Athéniens , qui le reçurent avec d'autant plus de reconnaissance, que la plupart de leurs médecins étaient morts victimes de leur zèle ; il épuisa les ressources de son art, et exposa plusieurs fois sa vie. S'il n'obtint pas tout le succès que méritaient de si beaux sacrifices et de si grands talens, il donna du moins des consolations et des espérances. On dit que, pour purifier l'air , il fit allumer des feux dans les rues d'Athènes j d'autres prétendent que ce moyen fiit employé avec quelque succès par un médecin d'Agrigente, nommé Acrotu

byGoogk

On vit, ^ dans les commencemens, de grands exemples de piété filiale, d'amitié généreuse ; mais, conmie ils furent presque toujours funestes à leurs auteurs , ils ne se renou* vêlèrent que rarement dans la suite. Alors les liens les plus respectables furent brisés; les yeux, près de se fer- Bier, ne virent de toute part qu'une solitude profonde, et la mort ne fit plus couler de larmes.

Cet endurcissement produisit une licence efErénëe. La perte de tant de gens de bien , confondus dans un même tombeau avec les scélérats, le renversement de tant de fortones, devenues tout à coup le partage ou la proie des citoyens les plus obscurs, frappèrent vivement ceux qui n'ont d'autre principe que la crainte. Persuadés que les Dieux ne prenaient plus d'intérêt k la vertu, et que la ▼engeance des lois ne serait pas ^ussi prompte que la mort dont ils étaient menacés, ils crurent que la fragilité des choses humaines leur indiquait l'usage qu'ils en devaient faire, et que, n^ayant plus que peu de momens à Tivre, ils devaient du moins les passer dans le sein des plaisirs.

Au bout de deux ans, la peste parut se calmer. Pendant ce repos, on s'aperçut plus d'une fois que le germe de la contagion n'était pas détruit: il se développa dix-huit mois après | et , dans le cours d^une année entière , il reproduisit les mêmes scènes de deuil et d'horreur. Sous l'une et l'autre époque , il périt un très-grand nombre de citoyens, parmi lesqueb il faut compter près de cinq miUe hommes en état de porter les armes. La perte la plus irréparable fut celle de Périclès , qui , dans la troisième année de la guerre, mourut des suites de la maladie (i).

BAaTHiLEMT. Voyage d^Anacharsis.

(i) Voyex JfamuionSf en vers, l'Spizootie^ et dans les leçons Letmes anciennes, t. II> même sujet.

La Peste de Florence.

En i348, U {>este infecta toute l'Italie, k là tiB^rre dfe Milan et de quelques cantons au pied dés Al{jés^ où elle fut à peine sentie. La mêttle Àxinée, elle friinchit lés nlontagnes, et s'étendit en Provence, éti Savôîe^ en Dauphiné, en Bourgogne ^ et, par Aîgiies-Môf tei , pénétra en Catalogne^ L'année suivante elle bdttitiHt fout le reste de rOccldent jusqu'au* riveà de le mer Atlantique , Is Barbarie, l'Espagne, l'Angleterre et la France. Le Brabant seul parut épargné , et ressentit k peine la contagion. En i35o, elle s'avança vers le Nord, et ëtivahit les Frisonsi les Allemands, les Hongrois, les Danois et les Suédois. Ce fut alors « et par cette calamité^ que la république d'Islande fut détruite/ La nloffalitë Ait si grande datis cette tle glacée^ que les hèbitans épift cessèrent de former un corps de nation.

Les symptômes ne furent pas partout léa xiièmeSi Eh Orient, un saignement de nez annonçait l'invasion de la maladie;. en même temps, il était le présage assuré de la mort» A Florence , oti voyait d'abord àe manifester, à Paine ou sous les aisselles ^ un gonflement qui surpassait même la grosseur d'un œuf. Plus tard, ce gonfleinent, qii'on nomma ^avocciolo^ parut indifiëremment k toutes les parties du corps. Plus tard encore^ les symptôihes changèrent, et la contagion s'annonça le plus souvent par des taches noires ou livides ^ qui, larges et rares chez les uns, petites et fréquentes chez les autres, se montraietitd^abord sur les bras ou les cuisses, puis sur le reste du corp^, et qui, comme le gaooccwloy étaient l'indice d'une tâort prochaine* Le mal bravait toutes les ressources de l'art : la plupart des malades mouraient le troisième jour, et presque toujours sans fièvre ou sans aucun accident nouveau.

filentôt tous les lieux infectés furent frappés d^unè terreur extrême, quand on vint k remarquer avec quelle

îneftprinuiMe rapidité la rontagion §e prerpageait,; Ntm leolement conrefser wec les malades ou a'approdiei^ d'èas, maia toocHer adx choses qu^k avaient touchées Ott- ^i levr tfvaiflirt «ppai*t«iiu ^ comuniniiiuait isuitëdla' temeot là nMiMiej Dea àhimaux tombèrcol tnortt «ta teoehant à des hkWt« ^'ib «raient trouvés dans les ruesi On ne nmgitt plus alors de laisser voir sa lâehelé et son égoisme. LeI citoyens s'évitaient l'uii l'autre 9 les Voi-* mn9 négligeaient leuft vbisins; et les parena mémâs^ s'ila se visitaient quelquefois j s^afrétaient k uhe distança qui trahissait leur eSiroi. Bient^ dn vit le frère abon-*^ dëaoftr Ion Mre^ Toncle son neveu ^ Vépo«se ifon mari , et mdnac quelques pères et mères i'éloigner de leurs en-^^ SêAs, Amssi ne restait 41 d'autref ressources è la maltîtodè îitiiombrBlilfe des malades^ qbe le dévouemeilt héroïque d^un petit ■ombre d'amis^ ou Tavarice des domestiqués y tfwài pour un nutnense salaire, se rlééidaient h braver le datt§ar. fiticore des derniers étaient-i-Ss, pour la {)luparty dea caiBpognards grossiers et peu accouturaéa à sdignetr lés malades 3 lous leurs soihs se bortiaieni d'Ordinaire à eiéouter quelques ordres des péstifièrés, bt à porter! leur famille la nouvelle de leur mort.

Gai iselament fet la terreur qui avait saisi tdus Uâ esprtti^ fil tomber eu désuétude la sévérité des nMsurs àiuiqnes éi les usages pieut par lesquels le divans ptouVcut aux morts leur àffeclkni et leurà regrets. Non seulement les malades monraieiit sans étte entourés | suîraiit Taitcieune coutume de Florenoe^ de chacun de ses pérenl^ de ie$ Voisines^ c% des femmes qiH.lui apparie^fiaient de pioà pràs 1 plusieurs tt^â^rmtnlb pas mêm^ Vr» assistaitt dans lès derniers momens de. leur existence. Ou était penraïadé que la tristesse préparait à la maladie; oti croyait avoir épirKfvé qké la )oîe et les plaisirs él»ie«t Us présurvttif la pjtds aisuré txmtre la peata > et le* femlnes mftumr rhirrrhirir^ è s'étourdir sur . le lugubrft appareil im AméraîUcto, par le rire, le \m a» les plaisIftMmië*

4o NARRATIONS.

Bien peu de corps étaient portés i la sépulture par plus de dix ou douze voisins ; encore les porteurs n'étaient-ils plus des citoyens considérés et de mâme rang que le défunt, mais des fossoyeurs de la dernière classe, qui sa faisaient nommer becehùu. Pour un gros salaire, ils transportaient la bière précipitamment, non point à l'église désignée par le mort, mais à la plus prochaine,' quelquefois précédés de quatre ou six prêtres avec im petit nombre de cierges, quelquefois aussi sans aucun ^appareil religieux, et jetaient le cadavre dans la prenûère fosse qu'ils trouvaient ouverte.

Le sort des pauvres et mêmç des gens d'un état médiocre était bien plus déplorable : retenus par l'indigence dans des maisons malsaines, et rapprochés les uns des autres, ik tombaient malades par milliers; et, comme ils n'étaient ni soignés ni servis, ik mouraient presque tous. Les uns, et de jour et de nuit, terminaient dans les rues leur misérable existence; les autres, abandonnés dans les maisons, apprenaient leur mort aux voisins par l'odeur fétide qu'exhalait leur cadavre. La peur de la corruption de Pair, bien plus que la charité, portait les voisins à vkiter les appartemens, à retirer des maisans les cadavres, et h les placer devant les portes. Chaque matin on en pouvait voir un grand nombre ainsi déposés dans les rues; ensuite on fakait venir une bière, ou, 1 défaut , une planche sur laquelle on emportait le cadavre. Plus d'une bière contint en même temps le mari et la femme, ou le père et le fik, ou deux on trok frères. Lorsque deux prêtres avec une croix cheminaient è des funérailles et disaient l'office des morts, de chaque porte sortaient d'autres bières qui se joignaient au cortège, et les prêtres, qui ne s'étaient engagés que pour un seul mort, en avaient sept ou huit à ensevelir.

La terre consacrée ne suffisant plus aux sépultures, on creusa dans les cimetières des fosses immenses, dans lesquelles on rangeait les cadavres par lits, k mesure

NARRATIONS. 4i

qu'Us ttRÎTaiient i et on les recouvrait ensuite d^un peu de terre. Cependant les survivans , persuadés que les divertissemens , les jeux, les chants, la gaieté, pouvaient seuls les préserver de l'épidémie, ne songeaient plus qu'i chercher des jouissances , non seulement chez eux , mais dans les maisons étrangères, toutes les fois qu'ils croyaient y trouver quelque chose à leur gré. Tout était i leur discrétion; car chacun, comme ne devant plus vivre, avait abandonné le soin de sa personne et de ses biens. La plupart des maisons étaient devenues communes , et l'étranger qui y entrait y prenait tous les droits du propriétaire. Plus de respect pour les lois divines et humaines^ leurs ministres , et ceux qui devaient veiller à leur exécution, étaient ou morts, ou frappés, ou tellement dépourvus de gardes et de subalternes, qu'ils ne pouvaient imprimer aucune crainte : aussi chacun se regar* dait-il comme libre .d'agir à sa fantaisie.

Les campagnes n'étaient pas plus épargnées que les villes; les châteaux et les villages, dans leur petitesse, étaient une image de la capitale. Les malheureux labou- Teurs qui habitaient les maisons éparses dans la campagne, qui n'avaient à espérer ni conseils de médecins ni soins de domestiques, mouraient sur les chemins, dans leurs champs, ou dans leurs habitations, non comme des hommes, mais comme des bétes. Aussi, deTemis négligens de toutes les choses de ce monde, comme si le jour était venu où ils ne pouvaient plus échapper i la mort, ils ne s'occupaient plus k demander ila terre ses fruits ou le prix de leurs fatigues, mais se hitaient de consommer ceux qu'ils avaient déjà recueillis. Le bétail, chassé des maisons, errait dans les champs déserts, an milieu des récoltes non moissonnées ; et, le plus souvent, il rentrait de lui-même le soir dans 9ts étables, quoiqu'il ne restât plus de maîtres ou de bergers pour le surveiller.

Aucune peste, dans aucun temps, n'arsit encore

4i tfîÂhRA'TÎOI^S.

{rap^é iant àé yiclimës. Sur cinq f$èfsbnAéSi, (l èh Ihdtinii trois, k Ilôréncé et dans tout son territdife. Bocadë estime que la ville seule perdît plus de éént iiiîllfe îridi*' vidas. A it^ise, éûr dix, il eh petit séptj ihâiâ, qtibic^lil! dans cette ville oii eAï recônnti, éômmé ailleurs > que quiconque touctiait un mo^t ou ses effets , 6il ikème ktSti argent, était atteint de la contagioil, et, quoiqile ^éi^^ôHné hé voulât pour un salaire i-etidré atix tnorts les dëhiieH devoirs, cependant riulcadaVte né testa dans les lâiafsotij, privé de sépulture. A Sienne , l^historîéà Agtidlô deTdrâ raconte que, dans les quatre tnois dé xhai, jtiin, juillet et aoât, la pesté enleva qiiatré-vingt mille Jltnes , et ^ué lui-mSme ensevelit, de ses ptopr^s mains, ses cinq fili dans la même fossé. La ville dé Trapatii, en Sicile, resta complètement déserte. Géries perdit qti^fante tbillé hà^ bitans, Kaples soixante mille, et la Sicile, saiis ddUté avec la PouîUe , cinq cent trente mille. Eh général , oh calcula que dans 1* Europe entière , qui filt soumise , d'une extrémité à Vautre, à cet épouvantable fléau, la pe^tè enleva les trois cinquièmes de la population.

SiSMONDl. tiisioiré dès Aépuhttques Itattennes du Moyen Age^ tohi. VI, pag. t6-iL3.

Passade des Alpes par François !•'.

Oïl i^ârt^ ttn détàchéméMt feltè et se fait voir anr le Mortt- Cehift et sût lé Mônt-Oenèrre , pùut inquiéter les Suisses, et lëtif faihâ (^l'àindfë une àttaquei Le resté de Târdléè i^âslfé I gué la Dufahcé, «f d'éftgage dans les ittohtagilë^, étt côté dé Ouillestfe; trois Aiille plotinie^s la ^écèdtftlt. Lé fifir et le féù lui ouvréftt Utie fbut« ûïtA^ cilë et péfillénsé ft tfare^s des robhérs \ •il remplit des iHAéi ti!ùMfls«8 atée de^ fiilcifil» et de gfO« êsthreé \ «n bitit des ponts de communication ; dn tratiitf , à limie d^ëpiuMlé m. de hiUi l'«nîU«rie dans «filtliiaai «mléoiu

inaccessibles aux bétes de somme : les soldats aident les pionniers ; les ôfBcië^s aidcdt lës soldats ; tous indistinctement manient la pioche et la coignée , poussent aux roues, tirent les cordages; on gravit sur les montagnes; OH bit des 'efforts plus qu^humàitis ; on bravé là mort qui semble ouvrir mille tombeaux dans ces vallées pi'ofondés que rArgetitière arrose , et où des torrens de glaces efc de neiges fondues par le soleil se précipitent avec uil fracas épouvantable. On ose à peine les regafd^r de la cime dès rochers sur lesquels on marche en tremblant par des sentiers étroits, glissans et raboteux, où chaque feux pa^ eniraine une chute, et d'où l'on vdît soUvettt router au fond des abtmes et les hommes , et les béte^ avtéc toute leur charge. Le bruit des torre\is , leô crii dés mourans , les hennissemens des chevaux fâtigtiés et effrayés-, étaient horriblement répétés par ioil* les étihàk des bois et des montagnes, et venaient redàilbler là » terreur et le tumulte.

On arriva enfin i une dernière tnontagne où Vbh vit avec douleur tant de travaux et tant d'efforts prêts à échouer. La sape et la mine avaient renversé tous les rochers qu^on avait pu aborder et entamer 5 mais que pouvaient-elles contre une seule roche vive., escarpée de tous côtés , impénétrable au fer, presque inaccessible aux hommes? Navarre, qui l*avait plusieurs fois sondée, cbfnmençaît à désespérer du succès , lorsque des recherches plus heureuses lui découvrirent une vfeine plus tendre qu41 suivit âved la dernière précision ; le rochef fut entamé par le milieu, et farmée, introduite au hotit de liuit jours dans le marquisat de Saluées , adndirâ ce que peuvent Tindustrie, Taudace et ta persévérance (t). Gaillard, kistotre de PranfoU i^\

(1 ) Tiff 99 it £éçûn$ JL0Une$ mmthteÊ^ it i ^ {rahhmi.9*' ; .

Les Religieux du Mont Saint-Bernard,

A la fin d*avril i755 , j'allais an Piémont par la route du grand Saint-Bernard. Vers les quatre heures de Taprës-midi, la petite caravane avec laquelle f avais gravi ce dangereux passage parvint au sommet de la montagne ; et , après avoir réparé ses forces dans Tbospice élevé au milieu de ce désert , elle se remit en marche, pour coucher le même soir k la vallée d^Aoste. Déjà le soleil avait perdu sa chaleur, et le ciel même sa sérénité : des nuages commençaient i se traîner le long des cimes des rochers, et s'amoncelaient ctans les gorges étroites de cette solitude. Au sommet des Alpes, une soirée nébuleuse amollit le courage ; je me décidai à passer la nuit avec les religieux hospitaliers qui partageaient mes pressentimens.

Ils ne nous trompèrent point. A six heures, ce pla* teau glacé fut presque enseveli dans les ténèbres; les nuées , poussées par un vent de nord-ouest avec la rapi* dite d'une flèche , tourbillonnaient autour de ^enceinte des rochers ; <iéjà retentissait le bruit lointain des avalanches I et des atomes de neige serrée , divisée comme la poussière, soit en se détachant des montagnes, soit en tombant du ciel, en interceptaient la faible lumière^ et voilaient tous les objets d^alentour.

Tandis qu'auprès d'un bon feu je questionnas le supérieur du couvent sur les suites de Pouragan , les religieux hospitaliers étaient allés remplir leurs devoirs de circon« stance, ou plutôt exercer leurs vertus de tous les jours : chacun avait pris son p«ste de dévouement dans ces Thermopyles glaciales , non pour y repousser des ennemis , mais pour y tendre une main secourable aux voyageurs perdus, de tout rang, de toute nation, de tout culte, et même aux animaux chargés de leur bagage. Quelques uns de ces sublimes solitaires gravissaient les pyramides

de granit qai bordent leur chemin, pour y découyrir un convoi dans la détresse, et pour répondre aux cris de secours; d'autres frayaient le sentier enseveli sous la neige fraîchement tombée , au risque de se perdre euxmêmes dans les précipices , tous bravant le froid , les avalanches, le danger de s'égarer, presque aveuglés part les tourbillons de neige , et prêtant une oreille attentive au moindre bruit qui leur rappelait la voix humaine.

Leur intrépidité égale leur vigilance^ aucun malheureux ne les appelle en vain , ils le retirent étouffé sous les débris des avalanches, ils le raniment agonisant de froid et de terreur, ils le transportent sur les bras, tandis que leurs pieds glissent sur la glace ou plongent dans les neiges: la nuit, le jour, voili leur ministère. Leur pieuse sollicitude veille surPhulnanité, dans ces lieux maudits de U nature , où ils présentent le spectacle habituel d'un héroïsme qui ne sera jamais célébré par nos flatteurs.

Depuis une heure entière, cinq religieux et leur» domestiques étaient sur les traces des voyageurs, lorsque Paboiement des chiens nou» annonça leur retour. Comp agnons intelligens des courses de leurs maîtres , ces dogues bienfaisans vont k la pi^ite des malheureux; ils devancent les guides , et le sont eux-mêmes : à la voix de ces fidèles auxiliaires 9 le voyageur transi reprend l'espérance, il suit leurs vestiges toujours sûrs. Lorsque les éboulemens de neige, aussi prompts que l'éclair, engloutissent un passager , les dogues du Saint-Bernard le découvrent sous Pablime, et y conduisent les religieux qui redrent le cadavre et souvent le rendent à la vie.

Bientôt l'hospice s'ouvrit à dix personnes épuisées de froid, de lassitude et de frayeur. Leurs conducteurs oublièrent leurs propres fatigues; et, depuis le linge le plus blanc jusqu'aux liqueurs les plus restaurantes, tout ce que l'hospitalité la plus attentive peut offrir de secours, tout ce qu'on ne rassemblerait qu'à force d'argent dans les auberges de nos villes, fut prêt dans l'instant, distri-

46 HAft^ATïOjS»-

I^é Mq« dUtioctîon, eipplpjré firec wVm 4'fdr^«e que de içp^ibilité.

Ma^^t pu Pan.

JagffM»! 4u mMchal i» Priasse (|).

IjMi narguif 4^ Pe^airc, déjà bien glorieux de VWVItage qu'il avait r^q^porté sur le$ Français, dam m g^o^^ dp combat pu iU fie vQuIaient point reponn^Ure d'égaux (2), songeait à se rendre recommandable par qiielque autre seryice p^iis ipiportant ^oq immense fo^-tune lui avait pern^is de lever à ses fr^is dou9^ cen^ genUbr llpmmes, ou vieux çoldats, qu^il av^it couverts d^armaures dorées, et qu'on nommait les hraac^ ^ Naple^- Voulant les omettre a portée de se distinguer autreqatent que par la richesse de leurs armes, il alla les établir, avec le consentement du duc d'Albe, dans le bourg de Vigual , sur le sommet d'une montagne escarpée qui dominait dans une partie du Montfeirat: les ay^^^ encouragés à fortifier promp^ment ce poste et à s'y bien défendre , i) courut leur préparer des secours au c^s qu'ils fussent attaqués, comme on devait s'y attendre. £fi elfet, 9rissac compfit s} bien la nécessité de les déloger de ce lieu, que, bi^i^ qu'il pe fût pas encore parfaitepept guéri , il ne voulut sq reposer de ce soin sur personne, ^as^mblant en çqrps d'armée toutes les troupes dont il pouv^t disposer ^ap^ tfqp dégarnir la frontière, il investit If nfpntagpe , dressa des batteries , et sépara en tro^ divisions les corps d^ ti'^upes qui , p9rt^t p^ des pputes différente^, lo^qu'U dPP^^rait le signal, dev^ien^ furriver ep nvB^ae t^ps ?V ^omii^et ; xp^^ CQiPfn^ il ^yait à

(1) C« n^Dç^^ vl regard^ 9fmm W m#»^ 4^ W^if^n historique.

(a) Dans on combkt partîcaliert en champ clos, de quatre contre quatre» en i555.

ilfiffidfe ^e Pef c^e ne <^nrtnt au moment de Vattaque, efnf^ )e x^% entrç deux feux, il coupa par des tranchées e( ^t garder par des corps de troupes les ^euls chemin^ par où Fennemi pouvait aborder*

Lors<{u'il achevait ses dispositions, et avant qu*!} don* i^t le signal de l'attaque, il entendit des cris redoublés, oui partaient d^une division de son armée ; !l lève les yeqx qt aperçoit un soldat, d^^me taille avantageuse, qui, sorti des rangs 9 court à Tennemi, décharge £ bout portant son arquebuse, la jette par terre, et Tépée à la main s'élance dans les retranchemens : ses compagnons, après ravoir inutilement rappelé parleurs cris, transportés de la m£me ardeur, courent pêle-mêle après lui pçi^r le soutenir ou pour le dégager. Le Maréchal, outré de dépit, mais cachant ce qui se passait au fond de ^on cœur 9 donna aux deux autres divisions le signal de l'attaque : elle se fit avec plus de régularité que ce début ne semblait l'annoncer. Les braves deNaples se battirent en désespérés : enveloppés de tous côtés , accablés par le liombf e , et ne pouvant s^ouvrir un chemin Tépéé â la jfpain, iU se fir^t tuer jusqu^au dernier. A peine le combat ét^t-il achevé, qu'on vit arriyer le marquis de ^es- Caire ayec douze cents chevaux et trois mille arquebusiers* 3^jiperceyant que ses gens étaient défaits et que les Français étaient maîtres de la montagne , il se retira san^ entreprendre de forcer les barrières qui lui en défendaient rapproche.

M'ayant plus rien à craindre de la part de l'ennemi, I0 Maréchal ne songea plus qu'à distribuer des récompenses ^ ceux qui les avaient méritées. Il établit son tribunal dans le lieu même où s'était passée l'action. Pouse soldats vinrent successivement déposer à ses pieds les enseignes quHls avaient prises sur l'ennemi ; il leur passa au cou une chaîne d'or d'où pendait une médaille du même métal frappé à son coin : il loua publiquement ceqz des officiers qui s'étaient particulièrement distingués^

et promit de les recommander au Roi ; enfin il parla avec intérêt du brave guerrier qui avait montré une valeur plus qu'humaine, en se précipitant seul au milieu des ennemis, et parut regretter que la mort sans doute ne lui eût pas permis de se présenter avec les autres pour recevoir le prix dû k son action. Un ofBcier qui se trouvait présent, répondit que ce brave n^était pas mort, ni même blessé, et que la honte seule Pavait empêché de se présenter. « Je veux le voir, répondit Brissac, et je vous « charge de me Pamener. » Tandis que le capltaipe s'acquittait de cette commission, le Maréchal manda auprès de lui le prévôt de l'armée. Voyant approcher le coupable , il lui dit d'un ton sévère : « Soldat, quel est ton nom et « ton pays ?» Le jeune honmie répondit avec embarras qu'il était fils naturel du seigneur de Boisi , et qu'il en portait le nom. « La chose étant ainsi , je ne serai point « ton juge , puisque je ne puis te méconnaître pour un « proche parent du côté de ma mère 5 mais, fusses-tu « mon fils, je ne t^épargnerais pas, après la faute que tu « viens de commettre. Malheureux! quel exemple as-tu « donné au reste de l'armée? Prévôt, qu'on le charge « de fers , et qu'on le garde soigneusement : votre tête « me répondra de la sienne. »

A cet ordre, qui fut exécuté sans ménagement, la tristesse et le dépit se peignirent sur tous les visages : on détourna la vue, on s'enfiiit avec précipitation, pour n'être pas témoin d'un spectacle si révoltant; mais, si la présence du général et l'habitude de l'obéissance eurent assez de force pour contenir dans ce premier moment les mains et la voix des soldats , ils s'en dédoounagèrent amplement dans leurs tentes et dans des conventicules particuliers que toute l'autorité des che& ne pouvait empê* cher. Boisi était devenu le sujet de leurs entretiens et d'une foule de réHexions chagrines et décourageantes : « C'était à lui seul , disait-on , qu'était due la victoire éclatante qu'on venait de remporter, et, par contre-coup ,

MAKRATIOMS. 49

là eoBienration du Montferrât et des fortikt eontréet qui nomniiaieiit Parmée. Sans lui , sans son heureuse au* dsce, il paraissait certain que Pescaire serait arrivé avant qu'on eût livré Fassaut. L'étaît-il également qu'on eût risque Fattaque quatre heures plas tard , et que les troupes s^y fossaat portées avec la même ardeur^ en apercevant sur leurs épaules une armée prête à les assaillir? Si une ardeur de jeunesse ^ un désir immodéré de gloire lui avaient £aiit franchir les r^les d'une austère discipUney cette faute involontaire était-elle impardonnable? Ne Pavait-il pas suffisamment expiée en se dévouant lui-même pourle salut de sa patrie ? et la fortune, en Tarrachant à une mort certaine, ne Pavait-elle pas suffisamment absous? »

C'était pnncipaleknent sur le Maréchal que tombaient les murmures : « Quelle astuce il avait employée pour s'assurer d'un homme simple et sans défiance! S'il se croyait offensé , que ne le témoignait-*il ? S'il ne cherchait qu'un prétexte pour être dispensé de récompenser uoe action éclatante , que ne restait-il tranquille? Content de l'hommage volontaire que lui rendaient ses compagnons, Boisine demandait ni grâce ni décoration. Convenait«»il à un Maréchal de France de recourir au mensonge et à la duplicité pour le déterrer et le perdre? Reconnaissait-on à ce trait un général qui voulait qu'on le regardât comme le père de ses soldats et le partisan déclaré de la valeur, quelque part qu'elle se trouvât? «

Le Maréchal, à qui ces murmures ne déplaisaient pas jusqu'à un certain point, jugeant cependant qu'il devenait dangereux de les laisser fermenter trop long-temps ^ assembla un conseil de guerre, sur lequel il se déchargea du soin de juger Boisi, qu'il avouait pour son parent, mais que , par cette raison même , il promettait d'abandonner à la sévérité des lois. Les principaux officiers de l'armée qui composaient ce conseil, quoique mus de pitié et d'une sorte d'admiration pour le eoupable, le condamnèrent unanimement à la mort, parce qu'ils

Su NARUATIOMS.

étaient tenus de te conformer à la lettre ém Vméon^ nance; mais ils supplièrent le Slaréchal de oeosidérer Ui nseure de la faute. Tige du coupable, sa oeoduitt pré>* oédenle, le vif intérêt qu'il avait su inspirer k toute l'ai^ mée, et, puisqu'il n'était échappé à la mort que par une sorte de miracle , de ne pas se montrer plus cruel que les enuenûs; en un mot, de se contenter de la peine quHl lui avait déjà inffigée en le tenant depuis quinze jours dans une situation pire que la morL

Le général, sans expliquer encore ses intsntioiis, fit entrer le prisonnier dans la salle du consol, et lui dit : m Malkeureux Boisi, connais toute Pénormité de ta « faute, et sans te iaire illusion sur Tévénement qui ne

• dépendait pas de toi , confesse qu'en méprisant mes or- « dres, qu'en troublant mes opérations , tu as exposé les « armes du Roi à recevoir un affront, et donné à tes

• pareils un exemple qu'il ne conveniât pas de laisser « impuni* Aussi les seigneurs que tu vois assemblés « t'ont-ils unanimement condamné à mort Leur devoir «r les y forçait, mais ils ont eu pitié de ta jeunesse, et « sont devenus tes intercesseurs. Je t'accorde la vie , mais « je t'avertis en même temps qu'elle n'est plus à toi , elle « m'appartient tout entière, et je ne t^en laisse la jouis**

• sanoe qu'en me réservant le droit de te la redemander

• toutes les fois que le service du Roi l'exigera. Appro- « cbe, et délivré des chaîaes qui ont été le châtiment « et Fexpiation de ta faute i viens eu recevoir de ma main « une autre, qui sera le prix de ta valeur et le gage de c ton dévouement. » Ea\ achevant ces mots , il lui attacl|a autour du cou une chaîne d'or deux fois plus pesante que celles qu'il avait distribuées aux douae braves qui lui avaient apporté les drapeauiL pris sur l'enaenai, et lui dit d'aller trouver son éçuyer , qui lui délivrerait un tke^ val d'£spagne, une armure complète, et un équipage pa^ reil à celui de ses autres gardes , au nombre desquek il le retenait. Gaehiu. Histoire éc France^ liv. XX VIL

NARRATIONS Si

UftemkrhMàiàétkitYhiatobfê de ses prcmiert môwemcns, ses premières sensations, 9eë premiers }iigemens^ après la crMoQ»

* 1» ae sMvlftxi» àé cet instant pMn de )o!ê et de trcrttblê ta }e Mtitis^ ptwif là preimère foi'i, ma singnlîère eiistence : je ne savais ce que j^ëtaîs, oà fétân^, d'où je ^mtk. J'outfi» le» yi ux î qtid smtf ôft àé sensation f la luaibe^ la iroûte céleste, la verdure de la teite , le cristal d«seâat, lotit tn^diteapait, m'animait, et itie dètinait un sêotîment Jtiexprixriable de plaisir. Je cras d^abord que tons cet objets ét^etf t en <noi , et faisaient partie de moîmteie. Je m'affarmiâsais dans cette pensée naissante , lorsque je tournai les yeux vers Fastre delà lumière ; sôn éclat me blessa; je fermai involontairement la paupière, et je sentis une lé^re doulenr. DaiM ce moment d'obscurité, je crus «voir perdu tout mon être.

Affligé, asAïi d'étonnement, je pensais â ce grand changemenl, quand tout k coup j'tiiiends des sons i le chaak der oiseaux, le murmure des airs, formaient tin concert dont la douce impression me remuait jusqu'au fond de l'âme; j'écoutai long-temps, et je me persuafd^ai bientôt que cette harmonie était moi* -

Attentif, occupé tout entier de ce nouveau genre d'existence, j'oubliais déjà la lumière, cette nutre partie de mon être que j'avais connue la première, lorsquef je rouvris les yeux. Quelle joie de me retrouver en possession de tant d'objets brillans! Mon plaisir surpassa tout ce que j'avais senti la première fois, et suspendit pour un temps le charmant effet des sons*

Je fixai mes regards sur mille objets divers ; je m'a« perçus bientôt que je pouvais perdre et retrouver ces objeu, et que j'avais la puissance de détruire et de reprodmrei moogni cette bdle partie de moi-même ; et, quoi^ ^'elle me parût immense en grandeur 9 et par la quaii**

tîté des accidenj de lumière, et par la variété des couleur» je crus recoDoattre que tonjt élak coataau dans une portion de mon être. .

Je commençais à voir sans émotion et à entendre tans trouble, lorsqu'un air léger, dont je sentis la fratchenr« m'apporta des parfioms qui me causèrent un épanooissement intime, et me donnèrent un sentiment d^atnour pour moi-^mème.

Agité par tontes ces sensations , pressé par les plaisirs d'une si belle et si grande exbtenoe, je me levai tout d'un coup, et je me sentis transporté par une force inconnue. Je ne fis qu'un pas; la nouveauté de ma situation me rendit immobile, ma surprise fut extrême; je crus que mon existence fuyait : le mouvement que j'avais £Îit avait confondu les objeu; je m'imaginais que tout était en désordre.

Je portai la main sur ma tête, je touchai mon front et mes yeux ; je parcourus mon corps : ma main me pamt être alors le principal organe de mon existence. Ce que je sentais dans cette partie était si distinct et si complet, la jouissance m'en paraissait si parfaite, en comparaison dn plaisir que m'avaient causé la lumière et les sons , que je m'attachai tout entier à cette partie solide de mon être, et je sentis que mes idées prenaient de la profondeur et de la réalité.

Tout ce que je touchais sur moi semblait rendre à ma main sentiment pour sentiment, et chaque attouchement produisait dans mon âme une double idée.

Je ne fus pas loog-temps sans m'apercevoir que cette faculté de sentir était répandue dans tontes les partie» de mon être j je reconnus bientôt les limites de mon exi^ slccicA, <|UL in^aïuiit paru d'abord immense en étendue.

J'avais. jejté les yeux sur mon corps; je le jugeais d'un vo^i^ énorme,- et si grand, que tous les objets qui avaipiit frappé mes yeux ne me paraissaient, en comparaison,, que. des points lun)iineux«

Digiti^ed

Je m^examinai long-temps , je me regardais avec plaî« sir, je suivais ma main de l'œil, j^bbservais ses moa- ▼emens. J'eus snr tout celajes idées les plus étranges : je croyais que le mouvement de ma main n'était qu'une espèce d'existence fugitive , une succession de choses semblables; je l'approchai de mes yeux; elle me parut alors plus grande que tout mon corps, et elle fit disparaître h ma vne un nombre infini d'objets»

Je conunençai à soupçonner qu'il y avait de l'illusion dans cette sensation qui me venait par les yeux. J'avais vu dbtinctement que ma main n'était qu'une petite partie de mon corps, et je ne pouvais comprendre qu'elle fût augmentée an point de^ne paraître d'une grandeur démesurée. Je résolus donc de ne me fier qu'au toucher, qui ne m'avait pas encore trompé, et d'être en garde sur toutes let autres façons de sentir et d'être.

Cette précaution me fut utile : je m'étais remis en mouvement, et je marchais la tète haute et levée vers le ciel; je me heurtai légèrement contre un palmier; saisi d'effiroi, je portai ma main sur ce corps étranger ; je le jugeai tel, parce qu'il ne me rendit pas sentiment pour sentiment. Je me détournai avec une espèce d'horreur, et je connus, pour la première fois, qu'il y avait quelque chose hors de moi.

Plus agité par cette nouvelle découverte que je ne Pavais été par toutes les autres, j'eus peine à me rassurer; et, après avoir médité sur cet événement , je conclus que je devais juger des objets extérieurs comme j'avais jugé des parties de mon corps, et qu'il n'y avait que le tou-. cher qui pût m'assurer de leur existence.

Je cherchais donc à toucher tout ce que je voyais : je voulais toucher le soleil 5 j'étendais les bras pour embrasser Fhorison, et je ne trouvais que le vide des airs.

A chaque expérience que je tentais, je tombais de surprise en surprise; car tous les objets paraissaient être également prts de moi } et- ce ne fut qu'après une infinité

54 NARIUTI0N8.

d'épreuves que j'apprU à me servir de mes yfux pour guider xaa mail); et, comme elle me donnait des idées toutes diffiéreotes des impressions qqe f^ viSfietais par le sens de la vue^ m^QS sensations n'étant pas d'accord entre elles t m^ jugemens n'en étaient que plus impar&its, et le total de mon é^e n'était, encore pour ipoi««m4iiie qu'une es^tence en confusion.

Profondément occupé de moi % de oe que j'éiftiai de ce que ji^iPouvaU Âtrei les contrariétés que |e venais d'éprouver m'humilièrent Plus je réAéchMf^iai pins il se présentait de doutes. Lassé de.tanld'incertitude^) Cftligué des mouvemens de mon âme^ mes genonv* fléohirent^ et je me trouvai dans une situatMM» d#.repos- Cet état de tranquillité donna d^ nouvelles forces i^m^s^seo^»

J'étais assis k l'ombre d un bel arbre ) d^^W* d'une couleur vermeille descendaient, en forme 4^ gcappq , à la portée de la main. Je les touchi^is légèrement : aossitôt iU se séparent de la branobe» comme la figue s'en sépare dans le temps de sa maturité»

J'avais saisi un de ces fruits^ je m'imaginaî kvmv fait une conquête, et je me glori&ai de la faculté q«^ jje sentais de pouvoir contenir dans ma main un aulre£tre tout entier. Sa pesanteui*, quoique peu seniible, me parut une résistance animée, que je me faisais un plaisir de vaincre. J'avais approché ce .fruit de mes yeua ; j'^ considérais U forme et lef couleurs* Une odeur délicieuse me le fit a{4>rocher davantage; il se trouva près de mes lèvres î je tirais i longues inspirsitions.l^ parfum ^ et je goûtais à longs traits les plaisirs de l'odorat» J'étais intérieurement rempli de cet air embaumé. Ma bouche s'ouvrit pour l'exhaler] elle se rouvrit pour en rf prendra : je sentis que je possédais un odorat intérieur plus fin*) plus délicat encore que le premier 4 enfin , je gofttaî^ • >

Quelle.sayeur ! qu^Ue nouveautédi^^enaatip^lflPKue. U je a'a\iais eu ^e des plaisirs, le.gp4t^^ 4^QQf U acntwej(U de ^. volupté^ VjintiiQÛ^ 4f»UifmMB<^ ^^

naître l'idée de la possession. Je crus que la substance de ce fruit était devenue la mienne , et que j'étais le maître de transformer les étrks.

Flatté de cette idée de puissance , incité par le plaisir que j'avais senti, je cueillis un second et un troisième fruit; et je ne me lassais pas d^exercer ma main pour satbfaire mou goût 5 mais une langutur agréable , s'empannt peu à peu de tous mes sens, appesantit mes membres, et suspendit Tactivité de mon âme. Je jugeai de mon inaction par la mollesse de mes pensées; mes sensations émonasées arrondissaient tous les objets, et ne mç, présentaient que des images faibles et mal tenmnées. Dans cet instant mes yeux devenus inutiles se fermèrent , et ma tête , n'étant plus soutenue par la force des muscles y pencha pour trouver un appui sur le gazon. Tout fut effacé , tout disparut. La trace de mes pensées fut interfompue, je perdis le sentiment de mon jexistence. Ce sommeil fut profond ; mais je ne sais sUl fut de longue durée, n'ayant point encore ridée du temps , et ne pouvant le mesurer* Mon réveil ne fut qu'une seconde naissance, et je sentb seulemept que j'avais cessé d'être. Cet anéantissement que je venais d'éprouver me donna quelque idée de crainte , et me fit sentir que je ne devais pas exister toujours.

J'eus une autre inquiétude : je ne savais si je n'avais pas laissé dans le sommeil quelque partie de mou être. J'essayai mes sens ; je cherchai ji me reconnaître.

Dans cet instant, Tastre du jour, sur la fin de sa course, cteignitson flambeau. Je m'aperçus à peine que je perdais le sens de la vue ; j'existais trop pour craindre de cesser d'être j et ce fut vainement que l'obscurité où je me trouvai me rappela l'idée de mon premier sommeil (i). BVFVOU. Histoire naturelle de FHomnu.

{%} ¥ogro JkfSM ^it^Wicf, t« H». iYîiii<irf<m»>

Scft tin^U vrtt trt,

Siiblint MBS orgntil, agriabic itasferd.

BoitBAO , Art pêét €

Création de PHomme.

La matière a. cessé d^étre muette ou passive $ une créature distincte entre toutes celles qui respirent est appelée $ elle s'avance d'un pas mesuré , et le chef du Roi de la nature s'élève avec noblesse sous des cheveux ondoyans. Ses yeux ont le droit d'interroger autour de lui ; la pensée y passe; de là elle semble s'étendre au loin, et percer dans les profondeurs de l'avenir. L'intelligence , ce magnifique présent d'un Dieu qui n'avait peut--étre rîen de mieux à donner, réside sur son firont découvert, et annonce de hautes destinées. Le sentiment est dans sa voix; son àme se fait entendre; toutes les parties de son corps se rapprochent sans gène , et s'agencent avec harmonie. Ses bras Paccompagnent, et ne le portent pas :' la moindre portion de lui-même est en contact avec la terre; il ne communique avec elle que par des points , comme s'il ne devait la fouler qu'en passant. Il marche, et l'on sent qu'il va donner des ordres | il s'arrête ^ et le sol dont sa noble figure se détache, à bien dire ne lui sert que de piédestal, sut les càtés duquel les divers animaux se groupent en manière de bas-relief. Une tigoe

modlense et flexible semMe descendre de sa ttte à b plante de ses pieds : l'esprit de vie la parcourt tout entière, drcale autour des formes , les anime, et fîdt briller sa teinte carminée à travers une peau diaphane. Ici, la vigaeur ne dérobe rien i la grâce ; à Pinstar des membres , sans efforts elles naissent Tune de l'autre. Bans cette création merveilleuse, on dirait qu'il n'a été employé d'âémens matériels que ce qu'il en fallait pour rendre rintelUgence sensible , et lui soumettre la matière elle* même. C'est la solution d'un beau problème des forées motnces*

KÉRAWr. De PEmstenee de Dieu. 181 5.

Dignité de Ffiomme; Ezcellenoe de sa nature,

L'hovmb a la force et la majesté; les grâces et la beauté sont l'apanage de l'autre sexe.

Tout annonce dans tous deux les maîtres de la terre ; tout marque dans Phonime, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres vivans 5 il se soutient droit et élevé ; son attitude est celle du commandement; sa tête regarde le ciel, et présente une face auguste sur laquelle est imprimé le caractère de sa dignité; l'image de l'âme j est peinte par la physionomie } l'excellence de sa nature perce i travers les organes matériels, et anime d'un feu divin les traits de son visage ; son port majestueux , sa démarche ferme et hardie , annoncent sa noblesse et son rang ; il ne touche à la terre que par ses extrémités les plus éloignées, il ne la voit que de loin , et semble la dédaigner ; les bras ne lui sont pas donnés pour servir de piliers, d'appui à la masse do corps; sa main ne doit pas fouler la terre, et perdre, par des firottemens réitérés, la finesse du toucher dont elle est le principal organe ; le bras et la main sont faits pour servir i des usages plus nobles, pour exécuter les ordres de la volonté.

pour saisir las choses éloifjnéest pour, écarter les obsiskcU$ y ppur prévepir les rencontres et le choc de ce <|ai pourrait nuire, pour embrasser et retenir ce <{ui peut plaira, pour le mettre ji portée des autres sens.

Lorsque Tâme est tranquille , toutes les parties du visage sont dans un état de repos : leur proportion, leur union, leur ensemble « marquent encore assez la douce harmonie des pensées, et répondent au calme de Tintérjeur ; i;iiais lorsque Tâine est agitée , la face humaine .devient un tableau vivant^. oà les passions sont rendues avec autant de délicatesse que d'énergie , où chaque mouremen^.de Tâme estçcptimé par un trait, chaque action par un caractère dont l'impression vive et prompte devance la volonté, nous décèle , et rend au dehors , par des signes pathétiques, les images dé nos aecrètes agitations.

C'est surtout dans les yeux qu'elles se peignent, et qu'on peut les reconnaître] l'œil appartient i l'âme plus qu'aucun autre organe ; il semble y toucher et participer à tous ses môuvemens ; il en exprime les passions les plus vives et les émotions les plus tumultueuses, comme les môuvemens les plus doux et les sentimens les plus délicats ; il les rend dans toute leur force, dans toute leur pureté , tels qu'ils viennent de naître ; il les transmet par des traits rapides qui portent dans une autre âme le feu, l'action , l'image de celle dont ils partent ; l'œil reçoit et réfléchit en môme temps la lumière de la pensée et la chaleur du sentiment ; c'est le sens de l'esprit et la langue de l'intelligence.

tuFFON. Histoire natantte.

Origitte et Mobiles de ràMUiÀrie homaine.

TputE activité , soît de corps , soit d'esprit, prend sa source dans tes l^esoins : c^est en raison 4^ leur étendue ^

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de kors développemen», qu^eUc^-mâme «'étend efc $c développe^ l'on en suit la gradation depuis U^ éléamas les plo^ aiiBides ju^f n'i VMai le plus.composé. C'est la &im, c'est la soif, qui, dans rhomme encore sauvage , éveillent les premiers mouvemens de Pâme et du corps j ce sont ces besoins qui le font courir, chercher, épier, user d'astuce ou de violence; toute son activité se mesoie sur les moyens de pourvoir i sa ^ubsistaqce. SqntiU faciles 9 ^t-il $ous sa miuUi.lçs fruits, le gibier,, le poisson I il est moins actif, parce ,fu'en étendaot la hxdi^ il se rassasie , et que^ rassasié , rieo ne Tin vite à se mov^-r ▼oîr, jusqu'à ce que Texpérience de divers^ jouissances ait éveillé en lui des désirs qui deviennent des besoins nooreaux, de n^uvjeaux mobiles d'actjvité. Xios, moye^^s sont-ils difficiles, le gibier est-il rare et agile, le poisfon rusé, les fruits passagers ^ alors rhonuRO est forcé d]è\vp plus actif; il faut que ^on corps et son esprit s'0:pçrcept i vaincre les diificultésquUl rencontre à vivre; il faut qu'il devienne agile comme le fibi^r, rusé Qomwe le poisson, et prévoyant po^r conserver les fruits. «Aloi^^v pour étendre ses f^cultéa naturelles) il s'agite,. il pense, il médite ^ a^ofs U inugine de cpurber iM^ ram/eau d'arbre pour en flire 119 arc 9 d'aiguiser un rqseau poiir en faille uae flèche 9 d'emifiauçu;tier un bâton à une, pierre traivchaote pour en faîf^ qne^hache { alors il tmyaille à faire des filets, à abaOre des arbres « à en.preuser le t^WQ pour en faire des pirpgues. I>éj4 il a firafiçhi Ic^ boepef r4fs besoins j déjà l'expérience d'une £oulp,4^ sens^ions 4ui a fait connaître desjouisswces et des pejniesi ^f ^ ftt^M Ufl surcroît d'activité pour écarter les uwfk etniuUipUer iesautrfs.. Jl 1^. goûté le plaisir d'un omlj^r^gç contre, les feux di; soleil j iUf^j^U ^n^ c^i^^n* Ila^jçi^f4iqi)/We penu le garantit 4»» frwAî il se f^i ua yM^inmtniÛ ife" Peau-de-vie et fumé le tabac ; il les a aimés. Il veut en avoir encore : il ne le peut qu'avec des peaux de castor, des déntu d*éléplijmtf de h pôtidre d*or« ete.;i1 redouble

6o TABLEAUX.

d'actîvitëi et il parrient, à force d^ndttstrie,' jasqn'li ▼endre son semblable (i).

YoLKET. Voyage en Syrie.

Sully dans la retraite.

L'HISTOIRE a pemt des sages dans la retraite, des héros dans l'oppression ; mais elle n'oflre Vien de pins grand que la dignité de Sully dans le malheur. C'était la dignité de la vertu même, sur laquelle et les hommes, et les cours , et les Rois ne peuvent rien.' La grandeur qui était dans son ftme se répandait dans toute sa maison. Un nombre prodigieux de domestiques , une foule de gardes , d'écuyers, de gentilshommes ; un luxe, non de firivolité, mais de magnificence; un appareil imposant, le respect de mille vassaux , la subordination d'une famille illustre ; des appartemens immenses , et où les belles actions de Henri IV étaient représentées avec celles de son piinis-^ tre^ des parcs où régnaient la simplicité et la grandeur: au milieu de tous ces objets Sully en cheveux blancs, conservant les modes antiques, portant sur sa poitrine l'image de Henri lY ; la sainte gravité de nés discours , la majesté de ses regards, le siège plus élevé qui le distinguait au milieu de ses enfans, l'accueil honorable que recevaient dans sa maison tous les vieillards, le silence mêlé de crainte et de respect des jeunes gens que leurs pères conduisaient par la main pour voir ce grand homme^ tout cela réuni semblait offirir quelque chose de.pluS' qu'humain, et portait dans les cœurs je ne sais quelle émotion qui élevait l'ftme en l'étonnant* O mQsuk*s trop diflïrentes des ndtresl C'est ainsi qa'il passa trente Mii dans la retraite, sans se plaindre des hommes, ni de

(i) Voj;es TiJfleau»^ en vex9» U Saùin^ J%r$ des Am; et les Lêfom Léumêi mmumiê^ t« II, même partie.

TABLBAUX. Gi

leur iii^iiitice, pUnrAot ion anoîen Roi^ fidèle au nou- Yein, estinaié et lui de RîcbeUea^ ayant sonrécu i tout, excepté à la verto. £Ue deacèndiuavec lui dan» aa tombe* La mort termina une carrî&M de qQatre-nB^>-deuz ans, dontdnqoante furentemi^byës poùrle bonhenrde l'Etat, et le reste aurait pu Fètre.

TrùuAB. Stcge de Sully.

Modestie de Torenne.

Qm fit jamaift de si grandes ckoset P ^i les dit atee plus* de retenue? Remportait-il quelque ayantsgc, ii Pentendre , ce n'était pas quHl ftt habile , mais l'ennemi s'était trompé* Rendait-il compte d'une bataille, il n'oubliait rien, sinon c^e c'était lui qui l'avait gafg;née4 Bacontait-il quelques unes de ces actions qui Pavaient rendu si cdèbre, on eût dit qu'il n'en avait été que le spectateur, et l'on doutait si c'était lui qui se trompait, on la renommée. Revenàit-ilde ces glorieuses campagnes qm rendront son nom immortel, il' iuyait les acclamations populaires, il rougissait de ses victoires, il venait recevoir des éloges , comme on vient faire des apologies , et n^osait presque aborder le Roi , parce qu'il était obligé , par respect, de souffrir patiemment les louanges dont Sa Majesté ne manquait jamais de l'honorer.

C'est alors que , dans le doux repos d'une condition privée, ce Prince, se dépouillant de toiute la gloire qu'il avait acquise pendant la guerre , et se renfermant dans une société peu nombreuse de quelques amis choisis, s^exerçait sans bruit aux vertus civiles : sincère dans ses discours, simple dans ses actions , fidèle dans ses amitiés, eisact dans seà devoin^ réglé dans ses désirs, grand méàie dans les moindres choses. 11 se caché, mais sa;réputatîon. le découvre^ il' miafréhe «ansr^suite et sans, équipa^e^ mais' cbaçim, dans son esfvit,lenieta|irQn ahar'deiimnphe.'

6a tableaux.

On «ompta, en la voyant, les ennemii ^41 â^vtincntf ^ non pat let serriteurs qui le saivent : loiàt lettl qaW est, on ee fignr» jitteiir <de lai ses vertne et ftes tiotoifee qui r.aaoompâgiifttt< H y i je ne sais quoi éé nobte dans o^tte hmnête sinipUciië ; et, moins il est sapeiiie^ plus il de« vient vénérable.

Vki^esiBaA Oraison fimèbre de iTumui^.

Même sujet.

h devenait de ses campagnes triomphantes avec la même froideur et la même tranquillité que s'il Ht revenu d^une promenade, plus vide de sa propre gloire que le pobKc n'en était occupé. Ën'vain, dans les assemblées, ceux qui arraicnt Tlionneur de le connaître le montraient des yeux, du geste et de la voix h ceux qui ne le goS'*naissaient pas; en vain sa seule présence, sans train et sans suite, faisait sur les âmes une impression presque divine qui attire tant de respect, et qui est le firait le plus doux et le plus innocent de la vertu héroïque t toeica ces choses si propres à faire rentrer un homme en lai** même par une vanité raffinée , ou à le faire répandre an dehors par l'agitation d^une vanité, moins régléei n'aleé«-. raient en aucune manitee la situation tranquille de s<hi âme, et il ne tenait pas à lui qu'on n'oubliât ses vict#irce cl ses triomphes.

M MCAEON. OmùoR Jut^bn 4t Tmenm^

Aègne de Louis XIY.

UHvRoi plein d'ardeur et d'espérance saiéit lui^mêaie ce sceptre qui, depuis Henri-le-Grand , n'avait été soutenu que par des fiivoris et des ministres. Son âme, que Ion croyait subjuguée par la mollesse et les plaisira^ ^

déploie, s'affermit et s'ëclaire, à mesure qu'il a besoin de régner. Il se montre v^^llaat, laborieux, ami de la jus^ tice et de la gloire. Quelque chose de généreux se mêle aux premiers calculs de sa politique. Il envoie des Français défendre la Ghréiientë contre les Turcs y en AHe-* magne et dans nie de Crète : il est protecteur avani d'être conquérant; et, lorsque Tambiâon Fentratne à la gaerre, ses armes heureuses et rapides paraissent justes à la France éblouie. La pompe des Dites se mêle aux travaux de la guerre, les jeux eu Carrousel aux assauts deTalenciennes et de Lille. Cette altière noblesse, qui Ibomissait des chefs aux factions, et que Richelieu ne savait dompter que par les échafauds , est séduite par les paroles de Louis , et récompensée par les périls qu'il lui accorde à ses côtés. La Flandï^ est conquise ; l'Océan et la Méditerranée sont réunis ; de vastes ports sont creusés ; une enceinte de forteresses environne la France ; les colonnades du Louvre s'élèvent; les jardins de Versailles se dessinent; Tindustrie deà PayS'^Bas et de la Hollande sé voit surpassée parles ateliers nouveaux de la France'; une émulation de travail, d'éclat, de grandeur, est partout répandue, un langage sublime et nouveau célèbre toutes ces merveilles et les agrandit j^our Tavenir. Les Epîtres de Boileau sont datées des conquêtes de Louis XIT ; Rarine porte sur la scène les faiblesses et Télégance de la Cour; Molière doit à la puissance du trône la liberté de son génie ; La Fontaine lui-même s'aperçoit des grandes actions du jeune Roi, et devient flatteur. VoiU le brillant tableau qu'offrent les vingt premières années de ce règne mémorable.

\iLUMAiN. DiscounéPaiwertute^ noveml>re i8a4*

Mon du Maréchal de Saxe.

Cb grand homme , cher à la nation, craint de nos ennemis et respecté des siens (car plus il fut grand , plus il dut en avoir), espérait jouir de sa gloire dans le sein du repos , et la France Tespérait avec luL On n'approchait de sa retraite de Ghambord qu^avec ce respect qu'inspire le séjour des héros. Son palais était regardé . comme le temple de la valeur et le sanctuaire des vertus guerrières. Mais, ô faiblesse! ô néant! il semble que Maurice ne devait exister que pour faire de grandes choses. Dès qu'il a cessé de vaincre, il disparaît. Il meurt; et celui qui avait été élu souverain par un peuple libre, qui avait été comblé de tant d%onneurs , qui avait gagné tant de batailles, qui avait pris ou défendu tant de villes , qui avait vengé ou vaincu les Rois , qui était l'amour d'une nation et la terreur de toutes les autres , compare en mourant sa vie à un songe.

Sa mort fut une calamité pour la France , un événement pour l'Europe. Louis s'honora lui-même, en l'honorant de ses regrets. Les courtisans, qui sont si peu sensibles , furent attendris. Le peuple, qui est la partie la plus méprisée et la plus vertueuse de l'Etat, pleura l'appui et le défenseur de la patrie. Mais vous, guerriers qu'il conduisait dans les batailles , vous que tant de fois il a menés à la victoire, quels furent alors vos sentimens ? Pour les peindre, je n'aurai pas recours aux vains artifices de l'éloquence, il sufBt de rappeler un fait que la postérité doit apprendre, et dont il est utile de con« server le souvenir. Après que le corps de Maurice eut été transporté dans la capitale de FAlsace , pour y recevoir les honneurs funèbres , deux soldats qui avaient servi sous lui entrent dans Je temple où était déposée sa cendre, Ils approchent en silence, le visage triste, l'œil

en pleurs. Us r'arc^ent au pied du tombeau ^ le regar* denti l'arrosent de leurs larmes. Alors Tun d'eux tirs son épée, rapplique au maibre de la tombe. Saisi du même sentiment, son compagnon imite son exemple. Tous deux ensuite sortent en pleurant, sans se regarder, sans proférer un seul mot. Ils pensaient sans doute, ces guerriers, que le marbre qui touchait aux cendres de Maurice avait le pouToir de communiquer la valeur et de faire des hëros. Tous ne vous trompez pas^ dignes sol«« date de Maurice ! Tandis que son ombre, du milieu de l'Alsace qu'elle babite, sèmera encore la terreur chez nos ennemis et gardera les bords du Rhin , la vue du marbre qui renferme sa cendre élèvera Pâme de tous les Français, leur inspirera le courage, la magnanimité, Tamour ^nérenx de la gloire, le zèle pour le Roi et pour la patrie.

Thomas. Ehge du Maréchal de Saxe»

Les Prisons.

Jetez les yeux sur ces tristes murailles où la liberté homaine est renfermée et chargée de fers , où quelquefois l'innocence est confondue avec le crime , et où l'on fiût l'essai de tous les supplices avant le dernier : approches; et si le bruit horrible des fers, si des ténèbres effi^yantes, des gémissemens sourds et lointains, en vous glaçant le cœur, ne vous font reculer d'effroi , entrez dans ce séjour de la douleur, osez descendre un moment dans ces noirs cachots où la lumière du jour ne pénètre jamais, et sous des traits dé6gurés contemplez vos semblables , meurtris de leurs fers , à demi couverts de quelques lambeaux, infectés d'un air qui ne se renou** ▼elle jamais, et semble s^imbiber du venin du crime; rongés vivans des mêmes insectes qui dévorent les cadavres dans leur^ tombeaux, nourris è peine de quel*

quet «ubitaocM gromères dûtribu^ ayee ëptrgoe; sans cène conatomës deg mau^ de leurs malheureux compagnons ei des menaoea d'ua impitoyable gardien r moins «0r&yë^ dif suppUce que tounnentés de son «ttente; dans ce long martyre de tous leurs sens, ils ^^ppelLent à leur secours une mort plus douce que leur vie infortunée.

Si pe^ bommes sont coupables^ ils sont encore dignes de piti4 1 et le magistrat qui diffère leur fugement est manifestement injuste k leur égard. La loi a prononcé un cb)tim,tQt public qui doit suffire à la réparation de leur cmie et à la satisfaction de la société ; ce long tourment d'une prison cruelle est une peine nouvelle dont il surcsba^gele coupable, et c'est violer la loi que d'en excéder la mesure : excès d'autant plus funeste, qu'il nuit à U fois au coupable et au public , et que tous les momens consumés dans une prison sont perdus pour l'exemple des mœurs.

Mais si ces hommes sont innocens, 6 douleur, ô pitié! à cette idée l'humanité pousse du fond du cœur un cri terrible et tendre. Quoi ! cet homme né libre gémit sous le poids d^s. fers? Cet hoaune « à qui U lumière et Tair du ciel étaient destinés, respU^f^ peine dan^wi oachot} ce père de famille est arraché avec violenoe des bras de son épouse et de ses enfansl Le deuil, le désespoir et la faim se sont emparés de sa tranquille habitation ; ces bras qui tenaient embrassées une épouse tendre» nue progéniture naissante ; ces bras qui leur donnaient la subsistance, qui semaient, qui recueillaient; ces bras, si nécessaires è l'Ëtat , sont indignement liés ; un cœur pur et sans reproche est dans des lieux souillés de remords; l'innocence, en un mot,, est dans le séjour du crime : c'es^ \k qu'on ne peut s'empêcher de gémir profondteent sur les malheurs de l'humaine condition; c'est là qu'en jetant les yeux vers la Providence , on dit avec autant d'amertume que d'étonnement : O homme! quelle est

ta destinée I souffrir et mourir, voilà donc les deux grands tenues de ta carrière.

SbatAH. Disemtn smt l^âmbdstratiên de la Justice crimmelteé

Vie privée de Fénelon.

SoH hiimem* éuit égale, sa polkewe afFeetuense et ample, sa conversation féconde et animée* Une gaieté douce tempérait en lui la dignité de son ministère, et le zèie de la religion n'eut jamais ches loi ni sécheresse ni amertame« Sa table était ouverte , pendant la guerre , à tous les officiers ennemis ou nationaux que sa réputation attirait en foule è Cambrai. Il trouvait encore des momens à leur donner, au milieu des devoirs et des fatigues de l'épiscopat. Son sommeil était court, ses repas dNane extrènàe frugalité, ses mœurs d'une pureté irréprochable. U ne cu)nnaissait ni le jeu ni Tennui : son seul délasse* ment était la promenade; encore trouvait-il le secret de laiaire rentrer dans ses exerdces de bienfaisance. Il ren* Goiurait des paysans , il se plaisait à les entretenir. On le voyait assis sur l'herbe au milieu d'eux , comme autre-* fois saiat Louis sous le chêne de Yincennes. Il entrait même dans leurs cabanes, et recevait avec plaisir tout ce que lui offrait leur simplicité hospitalière. Sans doute ceux qu'il honora de semblables visites racontèrent plus d'une fi)is à la génération qu'ils virent nattre que leur toit rustique avait reçu Fénelon.

La Habpb. Eloge de Fénelom.

La Mature brute et la Nature cultivée.

La natnre est le tr6ne extérieur de la magnifioettce divine. L'homone qui la jcontemple, qui l'étudié, s'élève

par degrés au trône intérieur de laToate^Puissance. Fait pour adorer le Créateur , il commande à toutes les créa« tures; vassal du Ciel, Roi de la terre, il l'ennoblit, la peuple et renrichit ; il établit entre les êtres vivans l'ordre , la subordination, l'harmonie; il embellit la nature même ; il la cultive^ l'étend et la polit, en élague le chardon et la ronce , y multiplie le rabin et la rose. Voyez ces plages désertes , ces tristes contrées où l'homme n'a jamais résidé , couvertes ou plutôt hérissées de bois épais et noirs, dans toutes les parties élevées; des arbres sans écorce et sans cime, courbés, rompus, tombans de vétusté; d'autres, en plus grand nombre , gisans au pied des premiers , pour pourrir sur des monceaux déjà pourris, étouffent, ensevelissent les germes prêts à édore. La nature, qui partout ailleurs brille par sa jeunesse, paraît ici dans la décrépitude; la terre, surchargée par le poids, sur« montée par les débris de ses productions, n'offre, au lieu d'une verdure florissante, qu'un espace encombré, traversé de vieux arbres chargés de plantes parasites, de lichens, d'agarics, firuits impurs de la corruption. Dans toutes les parties basses, des eaux mortes, croupissantes, faute d'être conduites et dirigées ; des terrains bngeux , qui, n'étant ni solides ni liquides, sont inabordables, et demeurent également inutiles aux habitans de la terre et des eaux ; des marécages qui , couverts de plantes aqua* tiques et fétides, ne nourrissent que des insectes venimeux , et servent de repaire aux animaux immondes.

Entre ces marais infects qui occupent les lieux bas , et les forêts décrépites qui couvrent les terres élevées, s'étendent des espèces de landes, des savanes, qui n'ont rien de commun avec nos prairies ; les mauvaises herbes y surmontent, y étouffent les bonnes : ce n'est point ce gazon fin qui semble faire le duvet de la terre ; ce n'est point cette pelouse émaillée qui annonce sa brillante fécondité : ce sont des végétaux agrestes, des herbes dures, pineuses, entrelacées les unes dans les autres, quisem*

blent moins tenir & la terre qu^elles ne tiennent entre elles, etqniy se desséchant et se repoussant successivement les unes sur les autres, forment une bourre grossière, épaisse de plusieurs pieds. Nulle route, nulle communication, nul ▼estige d'intelligence dans ces lieux sauvages. L'homme, obligé de suivre les sentiers delà bête féroce, s'il vent les parcourir, est contraint de veiUer sans cesse pour éviter d'en devenir la proie; e£Erayé de leurs rugissemens, saisi du silence même de ces profondes solitudes, il rebrousse chemin , et dit : « La nature brute est hideuse et « mourante: c'est moi seul qui peux la rendre agréable • et vivante» Desséchons ces marais, animons ces eaux « mortes, en les faisant couler: formons-en des ruisc seaux, des canaux : employons cet élément actif et dé- « vorant qu'on nous avait caché, et que nous ne devons « qu'JL nousHOoêmes; mettons le feu à cette bourre super- « fine, à ces vieilles forêts déjà à demi consumées ; ache- « vous de détruire avec le fer ce que le feu n'aura pu « consumer: bientôt, aulieudu)onc, dunénufar, dont « le crapaud composait son venin , nous verrons paraître « la renoncule, le trèfle, les herbes douces et salutaires; « des troupeaux d'animaux bondissans fouleront cette « terre jadbimpraticable; ils y trouveront une subsistance « abondante, une pfttUre toujours renaissante; ils^e mulc tiplieront pour se multiplier encore. Servons-nous de « ces nouveaux aides pour achever notre ouvrage ; que le « bœuf soumis au Joug emploie ses forces et le poids de c sa masse à sillonner la terre; qu'elle rajeunisse par la c culture : une nature nouvelle va sortir de nos mains. » Qu'elle est belle cette nature cultivée I Que , par les soins de l'homme, elle est brillante et pompeusement parée I II en fait lui-même le principal ornement; il en est la production la plus noble : en se multipliant, il en mnltiplie le germe le plus précieux: elle-même aussi semble se multiplier avec lui ; il met au jour par son art tout ce qu'elle recelait dans son sein. Que de trésors

ignorés 1 q^e de richesses nouvelles I Les ^eurs ^ les finiiis , les grains perfectionnés , multipliés à l'infini; les espèces utiles d'animaux transportées, propagées ^ augmentées sans nombre; les espèces nuisibles réduites ^ confinées, reléguées: l'or, et le fer plus nécessaire que l'or, tirés des entrailles de la terre ; les torrens contenus , les fleuves dirigés, resserrés ; la mer soumise, reconnue ^ traversée d'un hémisphère à l'autre; la terre accessible partout, partout rendue aussi vivante que féconde j dans les vallées , de riantes prairies ; dans les plaines , de riches pâturages ou des moissons encore plus riches ; les collines chargées de vignes et de fruits , leurs sommets couronnés d^ arbres utiles et de jeunes forêts $ les déserts, devenus des cités ^ habités par un peuple immense , qui , circulant sans cesse , se répand de ces centres jusqu^aux extrémités ; des routes ouvertes ou fi*équentées, des communications établies partout, comme autant de témoins de la force et de l'union de la société : mille autres monumens de puissance et de gloire démontrent asses que Thomme , mattre du domaine de la terre, en a changé, renouvelé la surfsice entière, et. que de tout temps il partage l'empire avec la nature.

Cependant il ne règne que par droit de conquête; il jouit plutôt qu'il ne possède , il ne conserve que par des soins toujours renouvelés. S'ils cessent, tout languit, tout s'altère , tout change , tout rentre sous la main de la nature : elle reprend ses droits , efface les ouvrages de l'homme , couvre de poussière et de mousse ses plus fastueux monumens, les détruit avec le temps, et ne lui laisse que le regret d'avoir perdu , par sa faute , ce que ses ancêtres avaient conquis par leurs travaux. Ces temps où l'homme perd son domaine , ces siècles de barbarie pendant lesquels tout périt , sont toujours préparés par la guerre, et arrivent avec la disette et la dépopulation. L'homme, qui ne petit que par le nombre , qni n'est fort que par sa réunion, qui n'est heureux que par la paix , a la fiireur de s'armer pour son malH^r , et de ^mbatire

poar sa mine ; excité par l'insatiable avidité ^ aveuglé par l'ambition encore plus insatiable^ il renonce aux sen» tiinensd'hamanité, tourne toutes ses forces contre lui* ratme , chçrebe à s'entre^dëtruire» se détruif en effet ; et , apris des jtrars de sang et de iSarnage^ lorsque la fumée de la gloire s'est dissipée, il voit d'un œil triste la ierrè iinâét^ les arts ensevelis, les nations dispersées, les peuples affaiblis, son propre bonheur ruiné ^ et sa puistr sauce réelle anémtie (i).

B0FFON. HiiUnrt natureile.

L'Ordre et le Dësordre dans le Monde physique.

Qv'esT^CB que Vùtdrê et le désordm dans k monde phyliqtteîPénétronsensembledans cette vallée qniseprolonge devSBt eous.Des tnonts sourcilleux en protègent l'enceinte; leurs sommets , couverts d'imé neige étemelle , étincellent sa loin , resplendissans de touâ les feux de Pastre du jour; aii-*deMoas de la région dés neiges, et k des hauteurs inéîgales, une immense forêt de pins se déploie, dont les feuillages sombres rehaussent encore l'éclat de la aonè brillante qu'elle termine; plus bas, les teintes deviennent moins sévères^ Des collines, phis on moins élevées , ap*paient leurs crovipes verdoyantes sur les flancs des mon* tagnes , et , dans leur développement pittoresque , dBfirent ^ Tosil enchanté, tantôt d'dgt*estcs solitudes, tantdt de magnifiques paysages j ici, de doux et secrets asiles; là, des perspectives lointaines^ dont Jks trait» fugirift viennent se perdre dans Tanur deseienx, ou se rcfiétet mollement dans les ondulations Uicertaines da lac nufcsuieux qui borne l'horison* Des e^ux, pures comme l'ainr que vous t9$(pnQSL^ s'échappent des réser-^

(1) Vsyes TMêàUà: m vevs ; et dsM tes fXapsrM Lûitnê^ ar^^ mnsi^ t. Ig JDsscnptNMN

voirs supérieurs qui les alimentent; et, distribuées eu ruisseaux limpides ou en cascades argentées, elles ajoutent, par leurs efifets divers, au charmé de la contrée. Voyez comme ces cabanes dispersées se groupent agréablement avec les masses de verdure qui les environnent. Chacune est abritée contre le vent du nord ou la chaleur importune du midi , par des bosquets d^ormes, de hêtres, de chênes verts; chacune a son verger, qu^enclât une double haie vive, entremêlée d^arbustes odorans; audevant sont des champs cultivés , qui se couvrent , suivant la saison, de légumes savoureux ou de moissons abondantes, tandis qu'au fond de la vallée de superbes troupeaux errent dans de vastes pâturages interrompus ci et Û par des touffes d'églantiers, des plantations d'aunes toujours frais, ou des saules robustes, dont U cognée destructive a respecté les rameaux. C'est ici le séjour de la paix profonde et de Tinnocente joie. Quelle expression de bonheur est répandue sur la physionomie de ces femmes, de ces en£uis, de ces vieillards réunis auprès de leurs demeures champêtres, et se livrant, en commun, à des occupations convenables à leur sexe ou proportionnées à leurs forces! Quel mélange de noblesse et de sérénité, de confiance naïve et de bonté courageuse dans les traits de ces jeunes gens qui, sous les yeux de leurs heureuses familles, se partagent entre eux les travaux de la culture, ou le soin des troupeaux! Entendez-vous ces accens prolongés, ces chants mélodieux, ces murmures, ces sons , ces voix ine£Eables , qui, s^élevant de toutes les profondeurs de cette terre fortunée, célèbrent, comme i l'envi , Tétemel et inépuisable auteur de tant de biens f Qu'il est touchant, qu'il est sublime ce concert solennel d'hommage et de reconnaissance I..... Or, maintenant, i l'aspect d'une scène si imposante et si romantique, d'où natt l'involontaire et douce émotion dont vous êtes agité? D'où vient qu'ici vos organes ont plus de mouvement, plus de liberté, plus de jeu? D'où vient que vos pensées sont

plus élevées, pbs pures, votre sensibilité plus expansive, plus calme, vos facultés plus agissantes? D*où vient qu'ici vous vives davantage? C'est qu'ici tout est réaiitéy tout est vie; c'est qu'ici chaque être, en se développant, ne contrarie, ne blesse pas Pétre qui se développe à côté de lui 5 c^est que si, dans ce magnifique tableau, les nuances, les couleurs, les oppositions, les contrastes, les formes, smit infinis, vous n'y découvrez néanmoins rien de discordant, rien de heurté, rien qui arrête péniblement vos regards; en un mot, c'est qu'ici se manifeste dans toute sa majesté, dans toute sa richesse, cet ordre puissant de la natnre, dont le propre, comme vous le voyez, est de donner à chaque chose son harmonie , c'est-à-dire la plénitude de son être et de ses rapports , et , avec toutes les hamionies particulières qu'il produit, de composer sans cesse des harmonies nouvelles, progressivement plus va« liées et plus étendues.

Hais un bruit imprévu se fiait entendre. Du sommet des montagnes se précipite avec fi*acas une avalanche redoutable. Sa masse énorme brise, froisse, bouleverse toutes les couches d'air qu'elle parcourt dans sa chute : les vents naissent de ce bouleversement subit, les vents , précurseurs de la tempête. Sous leur action impétueuse, les vapeurs répandues dans l'espace se condensent transformées tout à coup en nuages menaçans ; l'astre du jour pâlit ; une obscurité soudaine envahit l'horizon , et sg déployant par degiésyCnseveUt sous sesteintes noirâtres les forêts superbes, les paysages enchantés, les sites pittoresques , et ces collines parées d'une si douce verdure. Cependant la tempête éclate; d'horribles éclairs brillent d'une lumière effrayante dans la profondeur des cieux; le tonnerre retentit de toutes parts, rendu j^us a£Ereux par les échps de la contrée. Le lac, violemment agité, soulève en mugissant ses vagues écumantes; les vents soufflent avçc fureur ; le pin altier , le chêne orgueiHeux, chancellent sur leurs troncs robustes; rhamble arbrisseau se tourmente sur sa tige flexible ; au

haut des airs, les nuages s'ejntre-choquent : de leurs flancs rompus par la foudre tombe à flots redoublés une pluie formidable; en un instant, toute la région en est inondée: les ruisseaux roulent, bondissent avec l'impétuosité des torrens ; les cascades deviennent d'épouvantables chutes d'eau; et cette vallée, si riante et si belle, maintenait jonchée de débris, .n'offre plus ik l'œil consterné qu'une vaate scène de désolation et de ruines. Où fnyefr^vcnis, bons et simples habitans de ces hameaux? où vont ces femmes éperdues, ces enfans en pleurs^ ces vieillards soucieux? Je les voi$ qui cherchent un asile daas les roches caverneuses de la contrée, tandis qu'au fond de la vallée, luttant contre le débordement des eaux, et mêlant les spns aigus de leurs cors rustiques aux accens lugubres de la tempête, les bergers inquiets appellent les troi»peaux que la crainte a dispersés, et les chassent devant eux vers des lieux plus tranquilles. Or, au point d'élévation où nous sommes, et sous cette voûte naturelle qui nous garantit, nous pouvons contempler k loisir les effets

de l'orage , sans avoir à redouter ses fureurs £t néan«

moins d'où naît l'efiBroi qui vous saisit? d'dù vient qu'à l'aspect de la scène terrible qui se développe sous vos yeux, vos humeurs, commô subitement empêchées dans leurcoursi ne circulent plus qu'avec une pénible lenteur? Pourquoi la tristesse de vos pensées, le trouble de vos sens, ia contrainte de toutes vos fiicul tés 7 C'est qu'il n'y a plus ici de mouvement, de vie; c'est qu'ici touMs les réalités souffrent, tous les développemens sont arrêtés; c'est que d'une réalité k une autre , il ne se transmet plus d'influence bienfeisante, d'émanation salut|iire; c'est que chaque être ici est fatigué dans ses rapports, gêné, contrarié dains ses habitudes^ c'est qu'id toutes les analogies sont interrompues^ toutes les oonsonnances disparaissent, toutes les couleurs se heurtent ou se confondent; en un mqt, c'est qu'ici l^-désordre se montre dans toute sa dif* forfiti^kt d^rdre dont le propre ^éa^Cf comme je

TABLEAUXf 75

l'ai bit remarquer, de comprimer, d'isoler tout ce quHl touche, de bouleverser, de détruire toutes les harmonies, d'ôter aux principes des êtres leur expansion , et à la masse des effets leur ensemble et leur unité.

BxBGASSE, Fragmens sur la manière dont nous disiinguomê le ilsn et le mal.

Les Montagnes de la Suisse.

TihtAt d'immenses roches pendaient en ruines au«desnis de ma t^e } tantdt de hautes et bruyantes eascades mMnondaîeift deleurs épais brouillards ; tantôt un torrent étemel ouvrait k mes côtés un abtme dont les yeux n'o<saient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdais dans l'obscurité d'un bois touflu ; quelquefois , en sortant d*Qn gouffre , une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes, où l'on eût cru qu'ils n'avaient jamais pénétré. A côté d'une caverne, on trouvait des maisons ; envoyait des pampres secs, où l'onn'efût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d'excellens fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices.

Ce n'est pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étrangers si bizarrement contrastés ; la nature semblait encore prendre plaiilir à s'y mettre eti opposition avee ell^mteie, tant on la trouvait différ^iite en un même lien sous divers aspects f Au levant , les fleurs du printemps^ au midi, les fruits de l'automne; au nord, les glaces de l'hiver. Elle réunissait toutes les saisons dans le même instant, tous les cllniats dtttisle'mêttie lieu, des terrains ccfotftires sttr le même soly WfétiAAîX l'accord ,inconmi partout ailleurs, des produetiôns des pialnet et de ceik» dea Alpes.

Paysages de la Suisse.

La beauté des paysages de la Suisse est un sujet inépuisable pour le poète et pour le peintre» Cependant 9 lorsqu^après avoir lu leurs descriptions et tu leurs tableaux 9 on voyage sur les Alpes, on sent vivement l'impuissance où est Fart de rendre sensibles les beauté sublimes de la nature. Ce calme et cette pureté de Fair qu'on y respire, Faspect imposant de cent montagnes colossales enfoncées dans les nues et chargées de glaciers , la multitude de fleurs qui entaillent au printemps les pâturages des hauteurs et contrastent par la vivacité des couleurs avec la sombre verdure des bois d'arbres résineux ; ces chalets solitaires adossés contre les rochers ou protégés par les tiges élancées des sapins ; ces troupeaux qui animent les tapis de verdure, et que l'on voit pattre jusqu'aux bords des abtmes; la fraîcheur des eaux vives qui jaillissent sur lès flancs des montagnes et dans tous les vallons ; ces nappes d'eau bleuâtre qui remplissent plusieurs bassins des vallées et brillent dans le lointain ; la situation pittoresque de tant de hameaux et d'habitations isolées : tous ces objets divers font sur le voyageur une impression que ni le pinceau de l'artiste ni la plume du poëte ne peut se flatter d'égaler« L'imagination peut se la figurer, cependant la réalité est encore au-dessus des effets de l'imagination ; elle y ajoute toujours des incidens dont on n'a guère d'idées dans les pays de plaine. Tantôt ce sont des vapeurs qui couronnent la cime du rocher d'où se précipite un torrent, en sorte que la masse d'eau paraît tomber des nues ; tantôt ce sont des brouillards blanchâtres qui remplissent les vallées et toute la région inférieure, au point de fiûre croire au voyageur, arrivé au sommet d'une montagne, qu'il est entouré d'un

▼aste océan ; tantAt c!est la Coudre qui de toutes parts s^élaoce d'épais nuages d'une teinte de cuivre rouge et sillonne les airs au-dessous du spectateur^ autour duquel Tair conserve une sérénité parfidte ; tantAt ce sont les der« niers rayons du soleil qui éclairent les pyramides , pla* tetox et masses de glace au bant des Alpes , les transfimnent en objets fantastiques et leur prêtent les couleurs la plus yariées et les plus vives , les rapprochent de Pcsil du spectateur, et leur laissent en se retirani une teinte pile et grisltre qui les a fait comparer à des fantômes gigantesques ; quelquefois il semble que les arêtes et les brèches des rochers et des glaciers s'appuient sur des nuages et composent des citadelles aériennes; d'autres fois les nuages paraissent s'étayer à leur tour sur deux montagnes opposées et former, en se rejoignant, une arcade immense au-dessous de laquelle on aperçoit en penpective un paysage riant, éclairé par le plus beau soleil. En un mot la nature réserve toujours à l'étranger qui voyage en Suisse , et même à l'indigène , des sujets de surprise , et il serait souvent tenté de croire qu'il est transporté dans un monde nouveau»

De» IVO. La Suisse.

Coup d'oeil sur l'Espagne.

ConsininÉB géographiqnement et physiquement^ l'Espagne tient presque autant k l'Afrique qu'è l'Europe ; on ne peut en douter, quand sur la carte de la Méditerranée, è côté des péninsules de Grèce et d'Italie, on voit celle d'Espagne donner, pour ainsi dire, la main A la pointe d'Afrique , qui semble n'être que sa continua-» tion , malgré le nom et le détroit qui les séparent • • • A travers les différences que la religion , le gouvernement et les lois ont établies dans les mœurs , dads le costume, dans le langage , on voit que les rapports matérieb et

terrestres, le sol, les eaux, la cutave^ se retrouvent encore les mêmes entre des pays voisins , qu'une longue suite d'éTénemens a rendus ëtrangers Vùn k Tautre. Ainsi le même soleil brûlant dévore la Barbarie et TAndalousie ou les Algarves; Les montagnes, dépouillées de forêts, nY amassent plus les nuages et les pluies. Les plaines et souvent les vallons sont en proie à la sédie* resse. Partout, il est vrai, où l'art rencontre des eaux fertilisantes, il en pro6te avec un suocès prodigieux poor demander des récoltes à la terre. Mais auprès de ces riches campagnes sont des déserts, ou des despoèUtios (i) immenses , où Toil se perd et la pensée s^attriste , en em* brassant de toutes parts l'espace sride et solitaire. Quand on s'élève sur le sommet de quelques unes des nombreuses montagnes qui traversent l'Espagne , on n'aperfoit sous ua ciel presque toujours ardent que des plateaux incultes et des pentes nues , dont rien de vivant ne coupe l'uniformité. Seulement au fond des vallées serpente au loin urne rivière ou un ruisseau , entouré d'une lisière de verdure, où l'on suit comme è la trace les moissons , les plantations et les habitations des hommes. Une carte en* luminée^ présentant la forme de tous les bassins , les eaux avec une teinte d'azur, et leurs bords avec une teinte verte plus ou moins large, serait un tableau fidèle , où l'on pourrait reconilattre Tëtat réel de ce territoire, qui, il peu près égal en surface ii celui de la France, ne contient cependant et ne nourrit qu'nne populatton à peine égalôan lices de la nA|r&.€hi embrasserait d*un coup d'œil , cooune par l'anatomie , les veines et les artères de ce grand corps , qui manque d'embon* point 9 mais qui a encore des nerfs et des muscles , si Ton ose employer une telle comparaison^ et dont la stracture

(i) Les endroits dépeuplés sont si communs en £5pagne, qa*il y a un substantif particulier poor les désigner : on dit un

présente une charpente taiUée pour la grandeur et la force.

Mémoires du Maréchal SvCHKT, tom. I**, cbap. n, pag. 4^5. i8:i8.

Les Forêts et les Habitans des Régions gbciales«

Sous un del toujours couvert d*épais nuages , oA la clarté du jou» pénètre avec peine , s^élèyent de vastes et antiques forêts. L'horreur, le silence et la^ nuit les habitent; des arbres, presque aussi vieux que la terre qui les porte, s'y élèvent et s'y amoncellent, pour ainsi dire, sans ordre, les uns contre les autres. Lecirs branches touffiMs et entrelacées n'offrent qu'avec peine des T<outes tortueuses, que des ronces embarrassentencore : là, des cimes énormes succombent sous le p«ids des années ou par ta violence des vents; elles tombent avec effort sur des troncs antiques qui gisaient à leurs pieds , et recouvraient d*autres troncs à demi pourris. LVm» n'entend dans ces affreuses solitudes, dans ce séjour rude et sauvage, que les cris rauques et funèbres d'oiseaux voraces, les hujrlemens des ours qui cherchent une proie , le fracas d^un torrent qui se précipite d'une roche escarpée , rejaillit en vapeur, ei £ût gronder les écho4 de ces lieux biwta et inoultea, ou le bruit des rochers que la main du temps fait rouler au milieu de ces forêts retentissantes,

Li habitent, dans des cavernes, des hommes dors, féroces, indomptables, ne vivant que de leur cbasse^ ne se nourrissant que de sang , et ne désirant que de le boire dans le crâne de leurs ennemis. Lorsque l'hiver vient étendre a^ glaces sur ces ipres contrées, qu'il répand i grands flots la neige, que les eaux cessent de couler, se glacent et durcissent ; que les fleuves sont changée en masse solide , capable de soutenir les plus lourds fardeaux, et que la mer ne présente plus qu'une plaine ri-

8o TABLEAUX.

gide de glace dure et compacte, ces hommea liirooea sortent de leurs tanières. Tout va leur servir de chemin : ils trouveront mtme, sur la mer et sur les fleuves , des routes plus sûres, plus courtes et moins embarrassées que celles qui traversent leurs forêts. La massue d'une main et la hache de Tautre, ils partent pour aller au loin surprendre les animaux dont ils se nourrissent , et enlever desbourgades entières pour servir à leurs repas inhumains. Ils vont donner la mort ou peut-être la recevoir. Pressés par la faim , agités par la férocité , pleins de courage , de cruauté et de force, s'animant par le souvenir de leurs victoires passées, cherchant è s'étourdir sur le danger qui les menace , ils profèrent à haute voix l'expression de Ic^urs sensations profondes et horribles ;- ils crient , ib élèvent leurs voix avec effort , et tlchent d'en remplir tous les lieux qu'ils parcourent : un enthousiasme atroce s'empare de leur âme; une espèce de chant sauvage, une chanson barbare sort de leur bouche avec lemj paroles de mort et de carnage.

hkdBÈDlL Poétique de iaMudfÊte.

Les Forêts consacrées au Culte des Druides.

Lis forêts, dont ils fiiisaient leurs temples, n'étaient éclairées que par des rayons vacillans et presque éteints, par des reflets aussi pâles que les lueurs d'une lampe sépulcrale; les chênes, les sapins, les ormes, que n'a— vaient jamais atteints la foudre ni la cognée, étendaient leurs branches toufines sur le sanctuaire, que remplissaient les simulacres des dieux, représentés par des pierres brutes et des troncs grossièrement £fiçonnés. L'eau du ciel, filtrée à travers cent étages de rameaux, traçait d'humides couleurs sur ces images livides que la mousse e^ les lichens rongeaient comme une lèpre afieuse.

C'est U que les druides , vêtus de la robe blanche des

byGopgk

TABLEAUX. 8i

Platon et des Pythagore, armes de fauciUes d'or et portant un sceptre surmonté du croissant des prêtres de l'antique Héliopolis ; c'est là que ces terribles senmotëes, le front ceint de feuilles de chêne et des bandeaux étoiles, emblème de l'apothéose, viennent chercher avec des cérémonies mystérieuses le gui sacré , que nos ancêtres appelèrent long-temps le rameau des spectres, Tépouvantail de la mort , et le vainqueur des poisons.

C'est là qu'attentif à leur signal , le sacrificateur immole les captifs en l'honneur d'Esus et de Tentâtes ; c'est U qu'il brûle au milieu de la nuit les figures d'osier renfermant des victimes humaines ; le sang rougit tous les autels et arrose le sol sur lequel les racines tortueuses des vieux arbres représentent d'énormes serpens.

Le Gaulois , soumis par la terreur à ce culte formidable, craint de rencontrer les Dieux qu'il vient adorer dans ces vastes solitudes ; il y pénètre les bras chargés de chaînes conune un esclave, afin de s'humilier encore plus devant ces divinités; il s*avance en tremblant, il frémit au seul bruit de ses pas. Effrayé de ce silence menaçant, son cœur bat avec force, sa vue se trouble, une sueur fi-oide coule de tous ses membres; s'il tombe, ses dieux lui défendent de se relever ; il se traîne hors de l'enceinte , il rampe comme un reptile parmi les bruyères sanglantes et les ossemens des victimes.

Souvent du milieu de ces forêts lugubres, où l'on n'entendit jamais ni le vol des oiseaux ni le souffle des vents, de ces forêts muettes et dévorantes, où coulait sans murmure une onde infecte , sortaient tout à coup des hurlemens affreux , des cris perçans, des voix inconnues, et soudain à l'horreur du tumulte succédait l'horreur du silence.

D'autres fois, de ces solitudes impénétrables la nuit fuyait tout à coup, et, sans se consumer, les arbres devenaient autant de flambeaux dont les lueurs laissaient apercevoir des dragons ailés, de hideux scorpions, des 1,-28. 6

8t TABLEAUX.

o^rtstts itApwrs s'entrelacer^ se suspendre «tux ratnesuk éblouks«ni( des larres, des £aifitdmes lUMtrdîent ltoi« ombres sur un fond de lumière, comme des iaches Sur le Soleil) àuds btentAt tout s'ëieigndltf et Une lAstUrité plus terKUe ressaisissait la forte mystérieuse.

De Maecéah^t. La Oaiik P^éttfùe.

Le Spectacle d'une belle Nuit dans les Déserts du Nouveau-Monde.

UiiB heure après le coucher du soleil , la lune se montra au-dessus des arbres 5 à rhorizon opposé ^ une brise embaumée, qu'elle amenait de Porient arec elle, semblait la précéder , comme sa fraîche haleine , dans les fotAts. La reine des nuits monta peu à peu dans le ciel : tantôt elle suivait paisiblement sa course azurée^ tantôt elle reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime des faautesmontagnescouronnéesde neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles , se déroulaient en zones dia» phanes de satin blanc , se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieui des bancs d'tme Ouate éblouissante 9 si doux à l'oeil 9 qu'on creyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.

La scène, sur la terre, n'était pas moins ravissante; le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans les bois , tour k tour reparaissait toute brillanie des constellations de la nuit^ qu'elle répétait dans son sein. Dans une vaste prairie , de l'autre côté de celte rivière f la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons. Des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d'ombres flottantes^ sur une mer immobile de lumière. Auprès , toai

étaît silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les sémissetnens rares et interrompus de la hulotte ; mais m loin , par inter- Talles , on entendait les roulemens solennels de la cataracte de Niagara , qui , dans le calme de la nuit , se prolongeaient de désert en désert , et expiraient à travers les forêts solitaires.

La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s^exprimer dans des langues humaines; les plus belles nnilâ en Etirope né ^peuvent êti donnet une idée. Ed vain , dàhs nos chattips cultivés, Timagination cherche k s'étendre i elle rencontré de toutes parts les habitations des hommes ; mais, daii§ ces pays déserts , Tâme ée plah è sVnfoncet* dans ud océan de forêts, & èhrer aut bôrd^ des lacs immenses, k planer sur le gouffre des cataractes , et, pour ainsi dire, à se trouver seule dévaht Dieu. Chateaubriand. Génie du Christianisme,

Les Nuages.

Lorsque j*étais en pleine mer , et que fen^avais d'antre spectacle que le ciel et l'eau, je m'amusais.quelquefois à dessiner les beaux nuages blancs et gris, semblables k des groupes de montagnes, qui voguaient à la suite les uns des autres sur l'azur des deux. C'était surtout vers la fin du jour qu'ils développaient toute leur beauté en se réunissant au couchant , où ils se revêtaient des plus riches couleurs et se combinaient sous les formes les plus magnifiques.

Un soir, environ une demi-heure avant le coucher du soleil, le vent alizé du sud-est se ralentit, comme il arrive d'ordinaire vers ce temps. Les nuages, qu'il voiture dans le ciel à des dislances égales comme son souffle , devinrent plus rares, et ceux de la partie de l'ouest l'arrêtèrent et se groupèrent entre eux sous les formes d'un

paysage. Ils représentaient une grande terre formée de hautes montagnes ^ séparées par des Tallëes profondes, et surmontées de rolhers pyramidaux. Sur leurs sommets et leurs flancs apparaissaient des brouillards détachés , sem* blables à ceux qui s'élèvent des terres véritables. Un long fleuve semblait circuler dans leurs vallons et tomber çâ et là en cataractes j il était traversé par un grand pont, appuyé sur des arcades à demi ruinées. Des bosquets de cocotiers, au centre desqueb on entrevoyait des habitations, s'élevaient sur les croupes et les profik de cette tle aérienne. Tous ces objets n^étaient point revêtus de ces riches teintes de pourpre, de jaune doré, de nacarat, d^émeraudes , si communes le soir dans les couchans de ces parages ; ce paysage n^était point un tableau colorié : c'était une simple estampe , où se réunissaient tous les accords de la lumière et des ombres. Il représentait une contrée éclairée , non en fisice des rayons du soleil, mais, par derrière, de leurs simples reflets. En effet, dès que l'astre du jour se fut caché derrière lui, quelques uns de ces rayons décomposés éclairèrent les arcades demi-transparentes du pont d'une couleur ponceau , se reflétèrent dans les vallons et au sommet des rochers, tandis que des torrens de lumière couvraient ses contours de Vov le plus pur, et divergeaient vers les cieux conmie les rayons d'une gloire ; mais la masse entière resta dans sa demi-teinte obscure, et on voyait autour des nuages qui s'élevaient de ses flancs , les lueurs des tonnerres dont on entendait les roulemens lointains. On aurait juré que c'était une terre véritable, située environ à une lieue et demie de nous. Peut-être était-ce une de ces réverbérations célestes de quelque île trèséloignée , dont les nuages nous répétaient la forme par leurs reflets, et les tonnerres par leurs échos. Plus d'une fois des marins expérimentés ont été trompés par de semblables aspects. Quoi qu'il en soit , tout cet appareil untastique de magniflcence et de terreur, ces montagne»

sarmontëes de palmiers 9 ces orages qui grondaient sur leurs sommets, ce fleuve, ce pont, tout se fondit et dis* parut à Farrivée delà nuit, comme les illusions du monde aux approches de la mort. L'astre des nuits , la triple Hécate, qui répète par des harmonies plus douces celles de l'astre du jour, en se levant sur l'horizon, dissipa l'empire de la lumière et fit régner celui des ombres. Bientôt des étoiles innombrables et d'un éclat éternel brillèrent au sein des ténèbres. Oh! si le jour n'est luimême qu'une image de la vie , si les heures rapides de l'aube, du matin, du midi et du soir, représentent les âges si fngitifr de l'enfance , de la jeunesse , de la virilité et fie la vieillesse, la mort , comme la nuit, doit nous découvrir aussi de nouveaux deax et de nouveaux mondes! BebitARDRI de Saiht-Pierre* Harmonies de la Nature^ tom. IL

De la Nature dans TAmërique méridionale.

DàHS ces contrées de l'Amérique méridionale, où la nature plus active &it descendre à grands flots, du sommet des hautes Cordilières , des fleuves immenses , dont les eaux , s'étendant en liberté , inondent au loin des campagnes nouvelles, et où la main de l'homme n'a jamais opposé aucun obstacle à leur cours ; sur les rives limoneuses de cçs fleuves rapides, s'élèvent de vastes et antiques forêts. L'humidité chaude et vivifiante^ qui les abreuve devient la source intarissable d'une verdure toujours nouvelle pour ces bois touffus, image sans cesse renaissante d'une fécondité sans bornes , et où il semble que la nature , dans toute la vigueur dç la jeunesse , se platt à entasser les germes productifs. Les végétaux ne croissent pas seuls au milieu de ces vastes solitudes 5 la nature a jeté sur ces grandes productions la variété , le mouvement et la vie. En attendant que l'homme vienne

86 TABLKAlUX.

régner au milieu de ces forêts , elles sont le doxnaiae de plusieurs animaux qui , les uns par la beaulé de leurs écailles, l éclat de leurs couleurs, la vivaeilé de leurs mouveqfiens , l'agilité de leur course , les autres par la fraîcheur de leur plumage , Tagrément de leur parure , la rapidité de Içur vol , tous , par la diversité de leurs formes I font, des vastes contrées du Nouveau-Monde, un grand et magnifique tableau , une scène animée, aussi variée qu'inmiense. D'un câté, des ondes majestueuses , rpulent avec bruit; de l'autre , des flots écumans se précipitent avec fracas des rochers élevés, et des tourbillons de vapeurs réfléchissent au loin les rayons éblouissans du soleil; ici, l email des fleurs se mêle au brillant de la verdure et est eff^ par l'éclat plus brillant encore du plumage varié des oiseaux \ là, des couleurs plus vives , parce qu'elles sont renvoyées par des corps plus polis, forment la parure de ces grands quadrupèdes ovipares , de ces gros lézards que l'on est tout étonné de voir décorer le sommet des arbres et partager la demeure des habitans ailés.

Lacépède. Histoire r^aturelle ^t^s Oaip^res.

Rome antique.

J'ereais sans cesse du Forum au Capitule, du quartier des Carènes au Champ-de-M^rs ; je courais au Théâtre de Grermanicus, au Môle d*Adrlen, au Cirque de Néron, au Panthéon d' Agrippa ; je ne pouvais me lasser de voir le mouveipcnt d'un peuple composé de \oms les peuples de la terre , et la marche de ces troupes Bomaines , Gauloises, Germaniques , Grecques, Afric^in^s, chacune différemment armée et vêtue. Un vieux S^bix» passait avec ses sandales d'écorce de bouleau auprès d'un Sénjiteur couvert de pourpre j la litière d'un Cgn^ul^jre était arrêtée par le ch?r 4'unp courtisauçj Içs granjs

bœu& du Clitumne traînaient au Forum Tantique chariot du Volsque ; l'équipage de chasse d'un chevalier romain embarrassait la voie Sacrée : des prêtres couraient encenser leurs Dieux , et des rhéteurs ouvrir leurs écoles.

Qaç de fois j'aî yiaité cestbennei ornés de bibliotbè*qnes , c^9 priais les uns déjà çroulaos, les autres k moi-:, tié dén^Q^is pour ^eryir à çoQ3tniirp d'^ptre9 édifices ! h^ grandeiir de l'homon romain se mariant aux grandef lignes de l'architecture romaine i ce$ aqueduc^ qi^i^ comme 4es rayons aboutissant à up même ceptre , amènent les eai;x au peupk-roi sur des arcs de trippaphe; le brui( sans fin des fontaine^ ; cçs innombrables statues qui ressemblent à un peuple immobile au mjHeu d'un peuple agit^ ; ces monumena de tpua If $ âges et de to^a Usp^ysj c«s travaux des Roi?, de§ Consuls, des Césars ; ces QbéJJsqfies favis à l'Egypte, ces tombeaux enlevés ^ la Grèce : jp ne sais quelle beauté dans la lumière | les v^peuri; et le dessin des mpntagne^ 5 la rudesse |néme du cours duTibrç] les troupeaujc de cavale^ depai-3^UYj^g.es q^i viennent s'abreuver dans ses eaux j cette panipagne que U cilpyen de Rofpe dédaigne maiptenfnt de cultiver , ce r^ierv^fit â déplarer chaque apnée ^ifx Uft^ions esclaves qurtlP PfTfic 4e la terfe aura l't^pijqeur de le nqprqf ; qw you# dirf»i-je ei^fin? tout pprte , ^ I^pme , lefuprelntfi 4f la domination et fie l?^ fluréç : j'iii vu |a ç^rte (je la yil}fi ptvnaçlU tracée ^i^r des fppbe^ de marbre au Capifole, ^ûn que 9on \m^fi même ne pi!l( ^'effacer (1) !

(1) Voyez DescAftwns en vers) et 1^ Ztffpr»? LaUa9s anemn^^»

Campagne et aspect de Rome moderne.

FiGUREZ-TOVS quelque chose de la désolation de Tyr cl de Babylone, dont parle l'Ecriture j un silence et une solitude aussi vaste que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du Prophète : Venient Ubi duo hœc suhitb in die unâ , sterilifas et oidmtas. Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans les lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des .torrens de l'hiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes l'air de grands chemins battus et fréquentés, et qui ne sont que le lit désert d'une oirde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple Romain. A peine découvrez-vous quelques arbres , mais vous voyez partout des ruines d'aqueducs et de tombeaux , qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une g-rande plaine, j'ai cru voir de riches moissons ; je m'en approchais , et ce n'étaient que des herbes flétries qui avaient trompé mon œil ; ' quelquefois , sous ces moissons stériles , vous di&tinguez les traces d'une ancienne culture. Point d'oiseaux , point de laboureurs , point de mouvemens champêtres , point de mugissemens de troupeaux, point de villages. TTn petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs : les fenêtres et les portes en sont fermées ; il n'en sort ni fumée , ni bruit , ni habitans ; une espèce de sauvage presque nu , pâle et miné par la fièvre, garde seulement ces tristes chaumières , comme ces spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée 4e châteaux abandonnés. Enfin , l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que vous voyez ces champs tels que les a laissés

le soc de Cincinnatus ou la dernière charrue romaine.

CVst du milieu de ce terrain inculte, que domine et qu'attriste encore un monument appelé, par la voix po* pulaire , le tombeau de Néron , que s'élève la grande ombre de laYille éternelle. Déchue de sa puissance terrestre , elle semble , dans son orgueil , avoir voulu s'isoler ; elle s'est séparée des autres cités de la terre , et comme une reine tombée du trône , elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.

n me serait impossible de vous peindre ce qu'on éprouve, lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu de ces royaumes vides, inania régna ^ et qu'*elle a l'air de s'élever pour vous , de la tombe où elle était couchée. Tâches de vous figurer ce trouble et cet étonnement qu'éprouvaient les prophètes, lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple. La multitude des souvenirs, l'abondance des sentimens vous oppressent, et votre âme est bouleversée à l'aspect de cette Rome qui a recueilli deux fob la succession du monde, comme héritière de Saturne et de Jacob.

Le même.

Réveil d'un Camp.

Epuisé par les travaux de la journée , je n'avais , durant la nuit, que quelques heures pour délasser, mes membres fatigués.nSouvent il m'arrivait, pendant ce court repos, d'oublier ma nouvelle fortune ; et lorsqu'aux premières blancheurs de l'aube, les trompettes du camp venaient à sonner l'air de Diane, j'étais étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y avait pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu , sans une certaine joie belliqueuse , la fanfare du clairon, répétée par l'écho des rochers, et

90 TABl^EAyX.

les premiers henni$semens ies chevaux | q\n sj^luaient Taurore. J'aimais à voir le camp pIoa|[ëdj)ps le sommeil, les tentes encore fermées^ d'où sortaient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qi^i se promenait devant lesf faisceaux d'armes en balançant son cep de vigne, U sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé dans PaUitude 4u silence , le cavalier qui traversait le fleuve coloré des feux du matip, le victjmaire qui puisait l'eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette , qui regardait boire son troupeau.

Le grand Général et son Armée , au moment d'une Bataille.

Quel moment qu'une bataille, pour un homnie tel que Catinat, déjà familiarisé avec l'art de vaincre, et capable de Ifi çopsidérer en philosophe, en même temps qu'il la dirigeait en g^e^^ier! Quel spectacle que cette foule d'homme^ rassemblés de touteç parts, qui tous semblent n'avoir alors d'autre âx^e que celle que leur donne le Général; qui, agrandis les uns parles autres, élevés au-dessus d'eux-mêmes , vont exécuter des prodiges dont peut-être chacun d'eux, abandonné à ses propres forces , n'eûl jamais conçu l'idée ! Ah ! la multitude est dans la main du grand homme; on n'en fait rien qu'en la transformant, pour ainsi dirç, qu'en faisant passer en elle un instinct qui la domine , et qu'elle n'est pas maîtresse d^ repousser. Alors le périlf U mort, la crainte , les petits intérêts , les passions viles f 'éloignent et disparaissent; le cri 4e l'honneur, plus fort, plus imposa^tt» plus retenfiasant que le bruit des instrument militaires et que le fra^s des fqpdres, fait nattre dans tous les esprits un même enthonsiasme; le Q^néral le meut, le dirige, l'anime, ^t n^le r«>$^nt pas; s^ul, il n'en 4 Pt^ besoin. h^ e«IIS^ in salm de ^ ou^ le remp^^ ^^s l'agitoïc ? elle

occupe toutes les forces de ss^ison recueillies. Tout ce qui se fait de grand lui appartient, et loi-mlnia e^C au-4essus de cette grandeur. Son œil, toujours attaché sur la victoire, la suit dans tous les mouvemens qui semblent l'éloigner ou la rapprocher; il la fixe, l'enchaîne enfin, et voyant alors tout le sang qu'elle a coûté t il se détourne du carnage , et se console en regardant la patrie,

La Haape. flhgê de ÇaUnajU,

Même sujet sous un autre point de vue.

S*fLy a une occasion au monde où l'âme pleine d^e|le-. mtme §pit en danger d^oublief* spp Dieu, c'e§t dans ce^ postes éçlatans où un homme, p^r la ^^esie de sa con* duite , p^ I4 grandeur de SQP cqurage , paf )a fqrçe de son br^^ , ^t p^r le nombre ^e ses spldats, devient comme le pi^ des autre$ |;^ommeSi et| r^fupli de gloire en luir méipe, remplit toqt leres^ dii moqde d'amour, d'admiratiap 011 de frayeur. Le3 dehors mèmçs dp )a guerre , le son des instrq^ens , l'éclat des armes , l'ordre des troiTpes , le $ilence des soldats , Vardeur de la mêlée , le commencement, le progrès et la consommation de \s^ yictoire, les cris différées d^s vaipcu§ ^t àçs vainqueurs, attaquent l'4me par tant d'eft(|foits, qu'enlevée à tout ce ^fi'cUe a de sagesse et de modération , elle i^e cpnnaî| ni Pieif ni eUe-m(me. C'est flors que les impies Saumonées osept imiter le tonnerre de Diei^ , et répondre par les foudre^ de la tepre a^ix foudres di^ ciel : c'est alprs que les sacrir lége^ Antiocbus n'adorent qi;e leurs hras et leur cfipur, et que les ipsolen3 Pharaons , epflés de leur pui^nce, ^'écrjent ; ft C'est x^q} qui me suis fait m^l-méfiif)} » ]^ai^ a^^ssi 1^ religion et l'humanité ne paraisseu(-.e)Ies jamais plus majestueuses que lorsque , dfiu> cp pQÎ^( ^^ glpif^ «ï rfp grwJtîur , iç^ej retiewept le copnr d« l'IlPÏPW 4^«*

ga TABLEAUX.

la soumission et la dépend^ce où la créature doit être à l'égard de son Dieu.

Mascaroh . Oraisonjunèbre de M. de Turenne. .

Prière du soir h bord d'un Vaisseau.

Le globe du soleil, dont nos yeux pouvaient alors soutenir l'éclat, prêt à se plonger dans les vagues étince> lantes, apparaissait entre les cordages du vaisseau, et versait encore le jour dans des espaces sans bornes. On eût dit, par le balancement de la poupe, que Pastre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Les mits, les haubans , les vergues du navire étaient couverts d'une teinte de rose. Quelques nuages erraient sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur. Le reste du ciel était pur ; et, i l'horizon du nord , formant un glorieux triangle avec Vastre du jour et celui de la nuit, une trombe chargée des couleurs du prisme s'élevait de la mer comme une colonne de cristal supportant la voûte du ciel.

Il eût été bien à plaindre celui qui , dans ce beau spectacle, n'eût pas reconnu la beauté de Dieu! Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières lorsque tous mes compagnons , ôtant leurs chapeaux goudronnés , vinrent à entonner, d'une voix rauque, leur simple cantique è Notre-Dame^de-Bon-^ecaurs ^ patronne des mariniers. Qu'elle était touchante la prière de ces hommes qui , sur une planche fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient un soleil couchant sur les flots I Comme elle allait h l'âme cette invocation du pauvre matelot à la Mère de douleur ! Cette humiliation devant celui qui envoie les orage3 et le calme 5 cette conscience de notre petitesse à la vue de l'infini ; ces chants s'étendant au loin sur les vagues ; les monstres marins étonnés de ces accens inconnus , se précipitant au fond de leurs gouffres ; la nuit s'approchant avec ses embûches ; la merveille de notre

vaisseau au milieu de tant ,4fl merveilles > un équipage religieux, saisi d'admiration et de crainte; un prêtre auguste en prière ; Dieu penché sur Tabime , d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lun.e à l'horizon opposé , et prêtant , à travers l'immensité, une oreille attentive â la faible voix de sa créature : voilà ce que l'on ne saurait peindre et ce que tout le cœur de l'homme suffit à peine pour sentir (1). ChATBAUBBIAkd. Génie du Christianisme.

Les Invalides aux pieds des Autels.

Qui de nous n'a pas vu quelquefois ces vieux soldats qui, k toutes les heures du jour, sont prosternés çà et là sur les marbres du temple élevé au milieu de leur auguste retraite ? Leurs cheveux , que le temps a blanchis , leur front , que la guerre a cicatrisé , ce tremblement , que l'âge seul a pu leur imprimer, tout en eux inspire d'abord le respect : mais de quel sentiment n'est-on pas ému lorsqu'on les voit soulever et joindre avec effort leurs mains défaillantes pour invoquer le Dieu de l'univers et celui de leur cœur et de leur pensée ; lorsqu'on leur voit oublier, dans cette tauchante dévotion , et leurs douleurs présentes et leurs peines passées } lorsqu'on les voit se lever avec un visage serein , et emporter dans leur âme un sentiment de tranquillité et d'espérance 7 Ah ! ne les plaignez point dans cet instant, vous qui ne jugez du bonheur que par les joies du monde I Leurs traits sont abattus, leur corps chancelle, et la mort observe leurs pas 5 mats cette fin inévitable , dont la seule image vous effraie ^ ils la voient venir sans alarmes : ils se sont approchés par le sentiment de celui qui est bon , de celui qui peut tout, de celui qu'on n'a jamais aimé saps consolation. Venez

(1) Voyex le même suiet, t. IL

gi TABLEAUX.

contempler ce spectacle , vcms qui mëpridez les opinions religieuses, et qui vous dites supérieure en lumières, Tenez, et yoyeï Vous-méities ce que peut valoir, pour le bonheur, votre prétendue science. Ah 1 changés ddhc le sort des hommes ^ et donnez-leur À tous, si vous le pouvei ^ quelque part Aux délices de la terre , ou respfectet un sentiment qui leur sert à repousser les injures de la fortune ; et, puisque la politique des tyrans n'a jamais essayé de le détruire, puisque leur pouvoir tie ferait pas assez grand pour réussir dans cette farouche entreprise, vous, que la nature a mieux doués, ne soyez ni plus durs ni plus terribles qu'eux ; ou si , par une impitoyable doctrine , vous vouliez enlever aux vieillards , aux malades et aux indigens la seule idée de bonheur k laquelle ils peuvent se prendre , parcourez aussi ces prisons et ces souterrains , eu des malheureux se débattent dans leurs fers , et fermez de vos propres mains la setile ouverture qui laisse «rriver jusqu'Â eux quelques rayotis de lumière. NBCKffii. Importance des Opimans teUgieusee^

Le Volcan de Quito.

Hevebvx les peuples qui cultivent les vallées (et les collines que la mer forma dans son sein ^ des sabieïi que roulent ses flots ^ des dépouilles de la ferre ! Le pasteur y conduit ses troupeaux «ans alarmes ; le4aboureur y sème et y moissonne en paljD. Mais malheur aux peuples Vblsins de ces montagnes sourcàileusés , dont le pied n*a jamais trempé dans T Océan, et dont la cime s'élève au-dessus des nues 1 Ce sont des soupiraux que le feu sontonrain s'est ouverts, en brisant la voûte des fournaises profondes où sans cesse il bouillonne. 11 a formé ces monts des rochers calcinés, des métaux brûlans et liquides , des flots de cendre et de bitume qu'il lançait, et qui, dans leur chute, s'accumulaient au bord de ces gouffres ouverts!

TABLËAU3L gS

Malheur aui peuples que là fertilité de ce terrain perfide attache! Les fleurs, les fruits et les moissons couvi^ent l'abîme souè leurs pas. Ces germes de fécondité, dont la terre est pénétrée , sont lès exhalaisons du feu qui la dévore. Sa richesse^ en croissant, présage sa ruine 5 et c'est au sein de Tabondance qu'on lui voit engloutir ses heureux possesseurs : tel est le climat de Quito. La ville est dominée par un volcan terrible , qui , par de fréquentes ttcouases, en ébranle les fondcmens.

Un )Our qub le peuple Indien, répandu dans les campagnes , labourait, semait, moissonnait (c«r ce riche vaÛon présente tous ces travaux A la fois ), et que les elles du Soleil y dans l'intérieur de leur palais, étalent occupées, les unes A filer , les autres à ourdir les pt^oieux tissus de laine dont le Pontife et le Roi sottt vêtus ^ uti bruit sourd se fait d'abord entendre dans les entrailles du volcan. Ce bruit, semblable â celui de la mer lorsqu'elle conçoit les tempêtes , s'accrott et se change bientôt en un mugissement profond. La terre tremble, le ciel gronde, de noires irapeurs l'enveloppent, le temple et les palais chancellent, et menacent de s'écrouler; là montagne l'ébranlé, et sa cime entr'outerte vomit, a^c les venils enfermes dans son sein , des flots de bitume liquidé et des tourbillons de fumée qui rougissent , s'enflamment et lancent dans les airs des éclats de rochers brûlaas qu'ils ont détachés de l'abtme : superbe et terrible spectadte , de voir des rivièresde feu bondir A flots étincelans à traverfc des monceaux de neige , et s'y creuser an lit vaste et profond !

Dans les mors, bors des murs , la désolation, l'épouvvante , le vertige de la terreàr se répandent en un instant. Le laboureur regarde et reste immobile. 11 n^osérait entamer la teire qu'il sent comme une mer flottante sous ses pas. Parmi les prêtres du Soleil, les uns, tremblans, s'élancent hors du temple; les antres, conslernés , embrassent l'autel de leur Dieu. Les vierges éperdues sorteùt de leur palais , dont les toits menacent de fondre sur leur

t£te ; et , courant dans lear vaste enclos, pâles, écbevelées, elles tendent leurs mains timides vers ces murs, d'où la pitié inéme n'ose approcher pour les secourir (i).

Marmontel. Les Ineai.

L'Eruption d'un Volcan , et ses ravages.

Tout a coup, au milieu du silence de la nuit, un bruit affreux retentit à leurs oreilles; ils entendent de loin la mer mugir, et rouler vers le rivage ses ondes amoncelées ; les souterrains profonds sont frappés à coups redoublés ; la terre tremble sous leurs pas ; ils courent pleins d'efifroi au milieu des ténèbres épaisses. Une montagne voisine, s'entr'ouvrant avec effort, lance au plus haut des airs une colonne ardente qui répand, au milieu de l'obscurité, une lumière rougeâtre et lugubre ^ des rochers énormes volent de tous côtés ^ la foudre éclate et tombe; une mer de feu , s'avançant avec rapidité , inonde les campagnes ; ^ son approche, les forêts s'embrasent, la terre n'offre plus que l'image d'un vaste incendie qu'entretiennent des amas formes de matières enflammées, et qu'animent des vents impétueux. Où fuyes^vous, mortels infortunés? de quelque côté que vous cherchiez un asile , comment éviterez-vous la mort qui vous menace ï De nouveaux gouffre^ s'ouvrent sous vos pas , de nouveaux tourbillons de flammes , de pierres , de cendres et de fumée , volent vers vous du somxnetdes montagnes , et la mer écumeuse, rougie par l'éclat des foudres, surmonte son rivage et s'avance pour vous engloutir.

Cependant ces phénomènes terribles s'apaisent peu à peu ; les feux s'amortissent : la mer, à demi calmée, retire en murmurant ses ondes bouillonnantes, la terre se raffermit, le bruit cesse, et le jour paraît. Quel triste et

(i) Voyez Narrations f t. II.

lugubre tableav présente la campagne ravagée I BUe n'ofte phis que des monceaux de cendres, que des rochers énormes entassés sans ordre, que des torrens de lave ardente, que des bois qui brûlent encore, que de tristes restes des infortunés qui ont péri au milieu de ces désastres. Un ciel couvert de nuages n'envoie sur tous ces objets lugubres qu'une clarté pile et terne : un calme sinistre règne dans Pair; des bruits lointains annoncent de nouveaux malbeurs ; et la mer répond par de sourds gémissemens au bruit lugubre que font ' entendre les profondes cavernes de la terre. Consternés; saisis d'effiroi, pressés dans le seul espace où les flammes ne sont pas parvenues , les mains élevées vers le Ciel qui seul peut les secourir, les hommes adressent alors leurs ardentes prières à celui qui commande à la mer et h la foudre. Leur prière est courte, mais touchante; ils la recommencent souvent, et chaque fois, avec un ton pllhr ' pénétré , ils cherchent en quelque sorte à faire parvenir ' leurs voix jusqu'à TEtre dont ils implorent la clémence : tous les signes des passions qui les agitent , de l'èffiroi , de la vive inquiétude, de la désolation, se mêlent aux sons qu'ils profèrent, et qu'ils soutiennent avec effort (i). Lacépède. Poétique de la Musique^

Phosphorescence de la Mer.

L\ phosphorescence des eaux de l'Océan, depuis Arislote et Pline, a été, pour les voyageurs et pour les physiciens, un égal objet d'intérêt et de méditation. Coipbien les phénomènes n'en sont-ils pas efifectivement nombreux et variés! Ici, la surface de l'Océan étincelle et brille dans toute son étendue , comme une étoffe à^^t-

(0 Voyez Narrations ou Descriptions en vewj ti, les Leçons Latines anciennes, 1. 1 , mOtûc partie.

98 , TàBLRAIiXt

g^ni ëkotm4# àtn% T^oibr^t Ui m déploMiIllfs vtgiM eo ua{ipe« isnxQ6Bui«t de sovfire «tde bitume e«ibretéi) ailleurs 9 on dirait une mer de Uit dont on n^Aperfoii pat U$ bornes, Bernerdin de Seintr-Fierre e décrit evee «»tbou^iaame ces étoilef bôlUntes qui leoiblent jaillir par milliers du fond des eaux, et dont, aioute.-t4\ avec raison, celles de nos feux dVtifice ne JK>nt qu'une bien faible inutation. I>'autre& ont parlé de ce& mas^ea em^ brasées qui. roulent sous les vagues^ comme autant d'énormes bçxulets ronges, et nous en avons vu nous-naénies qui ne, paraissaient pas avoir moins de viogt pieds de diamètre. Plusieurs in<^rins ont observé des parallélograqmie$ io^ç^descens , des cdneo de lumiàrQ pirouettant sureux-rmêfues, des guirlandes éclatantea, d^«serpen*teaux lumineux. Dans quelques lieux des «Mrs, on voit souvent s^élancer au-dessus de leur sur£stce.de& jeta de ffigx étÎDcelans ; ailleurs on a vu comme des nuages de liffnière et de pbosphore errer sur lea flots, au milieu, des ténèbres^ Quelquefois TOcéan semble como^e décoré d'qi^e immense écharpe de lumière mobile, ondulfvse, dont l^ extrémités vont se rattacher aux bornes de Tbo* nzon. Tous ces phénomènes.)^ et beaucoup d^antres eo^ core que je m'abstiens dHndiqi^er ici, quelque merveilleux qu'ils puissent paraître , n'en sont pas moins de la plus incontestable vérité. D'ailleurs ils ont été plus d'une fois décrits par les voyageurs de la véracité la moins suspecte , et je les ai moi-même presque tous observés en difTé rentes parties des mers.

PÉaoN. Voyage aux Terres Australes^ t«L 1824*

Ita Cataracte de Niagara (i).

Noua arrivdmea bientôt au bord de la cataracte, qui s'annonçait par d'affreux mugissemens. Elle est formée

(1) Dans rAmérlque septentrionale, au Canada.

TABXiEAUX. 99

par la rivière Niagara, qui gort du lac £rië, et se jette dans le. lac Ontario ; sa hauteur perpendiculaire est de cent quarante-quatre pieds : depuis le lac Erié jusqu'au saut, le fleuve arrive toujours en déclinant par une pente rapide ; et, au moment de la chute , c'est moins un fleuve qu'une mer, dont les torrens se pressent à la houche béante d'un gouffre. La cataracte se divise en deux branches, et ae courbe en fer à cheval. Eatre les deux chutes s'avance une île, creusée en dessous, qui pend, avec tous ses arbres, sur le chaos des ondes. La masse du fleuve, qui se précipite au midi, s'arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de neige, et brille au soleil de toutes les couleurs : celle qui tombe au levant descend dans une ombre effrayante ; on dirait une colonne d'eau du déluge « Mille arcs-en-ciel se courbent et se croisent sur l'abîme. L'onde, frappant le roc ébranlé, rejaillit en tourbillons d'écume qui s'élèvent au-dessus des forêts, comme les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages , des rochers taillés en forme de fantômes , décorent la scène. Des aigles , entraînés par le courant d'air, descendent en tournoyant au fond du gouffre, et des carcajoux se suspendent par^leurs longues queues au bout d'une branche abaissée , pour saisir dans l'abîme les cadavres brisés des élans et des ours (i).

Chateaubriand. Génie du Chmtiamsmc.

La YaUëe de Tempe.

Après avoir passé l'embouchure du Titarésius, dont les eaux sont moins pures que celles du Pénée, nous arrivâmes à Gonnus, distante de Larisse d'environ cent soixante stades. C'est là que commence la vallée, et que le fleuve est resserré entre le mont Ossa qui se trouve à sa

(i) Yoyei dans les ZefoiM Latines anciennes, 1. 1 et II» i^ iVi/.

loo TABLEAUX.

droite, et le mont Olympe qui est à sa gauche, et dont la hauteur est d'un peu plus de dix stades.

La vallée s'étend du sud-ouest au nord-est; sa longueur est de quarante stades, sa plus grande largeur d'environ deux stades et demi; mais cette largeur diminue quelquefois au point qu'elle ne paraît être que de cent pieds.

Les montagnes sont couvertes de peupliers, de platanes, de frênes d'une beauté surprenante. De leur pied jaillissent des sources d'une eau pure comme le cristal; et, des intervalles qui séparent leurs sommets , s'échappe un 'air frais que l'on respire avec une volupté secrète* Le fleuve présente presque partout un canal tranquille ; et, dans certains endroits, il embrasse de petites tles, dont il étecnise la verdure. Des grottes percées dans les flancs des montagnes, des pièces de gazon placées aux deux côtés du fleuve, semblent être l'asile du repos et du plaisir. Ce qui nous étonnait le plus, était une certaine intelligence dans la distribution dès orneraens qui parent ces retraites. Ailleurs , c'est l'art qui s'efforce d'imiter la nature ; ici, on dirait que la nature veut imiter l'art. Les lauriers , et différentes sortes d'arbrisseaux , forment d'eux-mêmes des berceaux et des bosquets , et font un beau contraste avec des bouquets de bois placés au pied de l'Olympe. Les rochers sont tapissés d'une espèce de lierre, et les arbres, ornés de plantes qui serpentent autour de leur tronc , s'entrelacent dans leurs branches et tombent en festons et en guirlandes. Enfin , tout présente en ces beaux lieux la décoration la plus riante. De tous côtés l'œil semble respirer la fraîcheur, et l'âme recevoir un nouvel esprit de vie.

Les Grecs ont des sensations si vives, ils habitent un climat si chaud , qu'on ne doit pas être surpris des émotions qu'ils éprouvent à l'aspect et même au souvenir de celte charmante vallée. Au tableau que je viens d'en ébaucher, il faut ajouter que dans le printemps elle est lout émaillée de fleurs, et qu'un nombre infini d'oiseaux

TABLEAUX. loi

y font entendre Aes chants que la solitude et la saison semblent rendre plus mélodieux et plus tendres.

Cependant nous suivions lentement le cours duPénée, et mes regards , quoique distraits par une foule d'objets délicieux , revenaient toujours sur ce fleuve. Tantôt je voyais ses flots étinceler à travers le feuillage dont ses bords sont ombragés; tantôt, m^ap prochant du rivage, je contemplais 1t cours paisible de ses ondes qui semblaient se soutenir mutuellement, et remplissaient leur carrière sans tumulte et sans effort. Je disais à Amyntor : ff Telle est Pimage d'une âme pure et tranquille ; ses vertus naissent les unes des autres, elles agissent toutes de concert et sans bruit* L'ombre étrangère du vice les fait seule éclater par son opposition. » Amyntor me répondit : « Je vais vous montrer l'image de l'ambition , et les funestes effets qu'elle produit. »

Alors, il me conduisit dans une des gorges du mont Ossa , où l'on prétend que se donna le combat des Titans contre les Dieux. C'est là qu'un torrent impétueux se précipite sur un lit de rochers qu'il ébranle par la violence de ses chutes. Nous parvînmes en un endroit où ses vagues , fortement comprimées, cherchaient à forcer un passage ; elles se heurtaient, se soulevaient, et tombaient en mugissant dans un gouffre d'où elles s'élançaient avec une nouvelle fureur, pour se briser les unes contre les autres dans les airs.

Mon tme était occupée de ce spectacle , lorsque je levai les yeux autour de moi ; je me trouvai resserré entre deux montagnes noires, arides, et sillonnées dans toute leur hauteur par des abîmes profonds. Près de leurs sommets, des nuages erraient pesamment parmi des arbres funèbres , ou restaient suspendus sur leurs branches stériles. Au-dessous je vis la nature en ruine; les montagnes écroulées étaient couvertes de leurs débris, ei n'offraient que des roches menaçantes et confusément entassées* Quel^ puissance a donc brisé les liens de ces

masses énormes ? Est-ce la fureur des aquilons? est-ce un bouleversement du globe ? est-ce en effet la vengeance terrible des Dieux contre les Titans? je l'ignore : mais enfin, c^est dans cette affreuse vallée que les conquérans devraient venir contempler le tableau des ravages dont ils âfiKgentla terre.

Barthélémy. Voyage d*Anùcharsis.

La Vallée de Campan.

Deux vallons, dont le premier descend duTourmale, et l'autre des montagnes de la vallée d'Aure, se perdent au bourg de Sainte-Marie , dans la vallée de Campan. Chacun de ces vallons y apporte le tribut de son torrent, et TAdour, formé de leurs eaux confondues , après avoir baigné les riches prairies de cette vallée, rencontrant à Bagnères les plaines du Bigorre, comme charmé des contrées qu'il abandonne et de celles qu'il va parcourir, semble lutter, par ses longs circuits , contre la commune destinée des fleuves , lorsque , rencontrant le Gave à Bayonne, né à côté de lui, il s'engloutit avec lui dans les gouffres de l'Océan.

Je ne peindrai point cette belle vallée qui le voit nattre, cette vallée si connue , si célébrée , si digne de l'être ; ces maisons si jolies et si propres , chacune entourée de sa prairie, accompagnée de son jardin , ombragée de sa touffe d'arbres ; les méandres de l'Adour plus vif qu'impétueux , impatient de ses rives, maïs en respectant la verdure,les molles inflexions du sol onde comme des vagues qui se balancent sous un vent doux et léger; la gaieté des troupeaux et la richesse du berger; ces bourgs opulens, formés comme fortuitement, là où les habitations répandues dans la vallée ont redoublé de proximité. Bagnères, ce lieu charmant, où le plaisir a sts autels à côté de ceux d'Ësculape, et veut être de moitié dans ses miracles;

TABLEAUX. to3

séjour délideuk, (placé entré les champs du Bigorrt; et les prairies de Cdmpan, comme entrt la richesse et le bonheur; ce cadre, enfin, digne de la magnificence du tableau ; cette fière enceinte, où ia nature oppose lé sau^ Tage au champêtre ; ces caVemes,ces cascades^yisitëes par tout ce que la France a de plus aimable et de plusillustre ; ces roches, trop verticales peut-être, dont l'aridité contraste avec la parure de ces heureuses vallées, ce pic du Midi , suspendu sur leurs tranquilles retraites , comme Vépée du tyran sur la tête de Damoclès.... Menaçans boulevards , qui me font trembler pour V Elysée qu'ils renferment.

Rauond.

Ruines des Monumens Grecs.

L'iKSOUCi ANGB des Turcs a fait plus de tort aux art» que ta lime du temps. Ils ne se donnent pas la peine de tailler des pierres , ils démolissent de superbes édifices antiques, et se servent des matériaux pour construire des baraques. J'ai vu les ruines d'un temple de la plus riche archhectore, des blocs de granit, des marbres précieux, des basreliefs et des omemens du plus beau fini, servir à construire une digue grossière qui détournait les eaux d'un roisteau pour faire tourner les roues d'un misérable moulin en bois. Ailleurs, ce sont des colonnes de tous ordres , arraciiées à divers monumens pour servir de soutien au comble d'une écurie« Ici, c'est un autel qn'on a creusé en ferme de mortier, qui sert à dépouiller le grain de sén enveloppe ; un tombeau antique, dont on a brisé le fond , formera la margelle d'un puits, et un autre servira d'auge où leitroupeamcviéndront s^abreaver ; une statue, tfii par «a masse ne peut être déplacée, sera défigurée par les coups de la lance des fanatiques sectateurs du Q^r«n qui proscrit: tdule ff^éseAta^ion hukAâinf^. L'ori trouvera

io4 TABLEAUX,

enfin dans un atelier de sculpteur, ou plutôt d'un barbare fabricant de tombeaux, des marbres dont il s^ efforce d'effacer les inscriptions précieuses pour Thistoire de l'antiquité, et cela pour y substituer Tépitaphe d'un obscur descendant de Mahomet. On ne peut faire ui^ pas san^ gémir de voir dénaturer ces restes vénérables, et disparaître en un instant le témoignage de tant de siècles de gloire. CastellAN. LeUres sur la Morde.

Le Parthënon.

Tout se tait devant l'impression incomparable du Parthénon, ce temple des temples, bâti par Sétinus, ordonné par Périclès, décoré par Phidias , — type unique et exclusif du beau dans les arts de l'architecture et de la sculpture^ — espèce de révélation divine de la beauté idéale reçue un jour par le peuple , artiste par excellence, et transmise par lui k la postérité , en blocs de marbre impérissables, et en sculptures qui vivront à jamais. — Ce monument, tel qu'il était avec l'ensemble de sa situation , de son piédestal naturel , de ses gradins décorés de statues sans rivales, de ses formes grandioses, de son exécution achevée dans tous les détails, de sa matière, de sa couleur, lumière pétrifiée; — ce monument écrase depuis des siècles l'admiration, si^ns l'assouvir; — « quand on en voit ce que j'en ai vu seulement, avec ses majestueux lambeaux mutilés par les bombés vénitiennes, par l'explosion de la poudrière sous Morosini , par le marteau de Théodore , — par les canons des Turcs et des Grecs , — ses colonnes en blocs immenses touchant Bes pavés , ses chapiteaux écroulés , ses triglyphes brisés par les agens de lord Elgin, ses statues emportées par des vaisseaux anglais ; — ce qu'il en reste est suffisant pour que je sente que c'est le plus parfait poëme écrit en pierre sur la face de la terre.

La Martikb. Voyage en Onmt, 1. 1, p« i54.

TABLEAUX. io5

Le» Mmes et leurs Travaux.

Le règne minéral n'a rien en soi d'aimable et d'attrayant; ses richesses, renfermées dans le sein de la terre, semblent avoir été éloignées des regards de l'homme, pour ne pas tenter sa cupidité : elles sont là conmie en réserve pour servir un joar de supplément aux véritables richesses, ipi sont plus i sa portée , et dont il per4 le goût à mesure qu'il se corrompt. Alors il faut qu'il appelle l'industrie , la peine et le travail, au secours de ses misères; il fouille les entrailles de la terre, il va chercher dans son centre, au risques de sa vie et aux dépens de sa santé, des biens imaginaire» à la place des biens réels quelle lui o£Erait d'elle-même quand il savait en jouir. U fuit le soleil et le jour, qu'il n'est plus digne de voir; il s'enterre . tout vivant, et fait bien, ne méritant plusi de vivre à la lumière du jour. Laides carrières, des goufiEres, des forges, des fourneaux, un appareil d'enclumes , de marteaux, de famée et de feu, succèdent aux douces images des travaux champêtres. Les visages hâves des malheureux qui languissent dans les infectes vapeurs des mines , de noirs forgerons, de hideux Cjclopes, sont le spectacle que l'appareil des mines substitue , au sein de la terre , à celui de la verdure et des fleurs, du ciel azuré, des bergers amoureux ^ et des laboureurs robustes , sur sa surÊice. J. J. RoussBAV. Œuvres posthumes^

Les Tombeaux aériens.

La jeune mère se leva, et chercha des yeux, dans le désert embelli par l'aurore, quelque arbre sur les branches duquel elle pût exposer son fils* Elle choisit un érable à fleurs rouges, tout festonné de guirlandes d'à-

io6 TABLEAUX.

pios , et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux ioférieurs, de l'autre elle y plaça le corps de son enfant ; laissant alors échap- ' per la branche, la branche retourna à sa position naturelle, en emportant Ift dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh ! que cette coutume indienne est touchante ! Dans leurs tombeaux aériens , ces corps, pénétrés de la substance ëthérée, ehfoncés dans des touffes de verdure et de fl«urs,xafrtiîchis par la rosée, embaumés par les brises, balancés piar elles sur la même branche où le rossignol a bftti son nid et fait entendre sa plaintive mélodie, ces corps ainsi exposés ont perdu tonte la laideur du sépulcre. Mais si c*ek la dépouille d'une jeune fille que la main d'un amant a suspendue à l'arbre de la mort 5 si ce senties restes d^un enfant chéri qu'une mère a placés ^lans la demeure des petits oiseaux, le charme redouble encore. Arbre américain , qui , portant des corps dans tes rameaux, les éloignes du séjour des hommes, en les rapprochant de celui de Dieu , je me suis arrêté en extase sous ton ombre i Dans ta sublime allégorie, tu me montrais l'arbre de la vertu ; ses racines croissent dans la poussière de ce monde ; sa cime se perd dans les étoiles du firm.âttnent, et ses rameaux sont les seuls échelons par où l'homme, voyageur sur ce globe, puisse monter de la terre au ciel ()).

Chateaubriand; Qénie du Christianisme.

L'Amour maternel.

Tout Paris se souvient de cette nuit désastreuse qui fut si funeste à l'amour maternel., Un ambassadeur d'Allemagne disait Célébrer le mariage d'un illustre conquérant 5 milte flffmbeaux éclairaient un palais magique

Cl ) Vùfefï TcàUdtux en vers , même ^tlet.

élevé avec autant de célérité que d'imprévoyance. Tous les arls avaient uni leurs merveilles pour enchanter ce beau Heu ; les colonnes étaient couvertes de festons, de guirlandes, de chiffres enlacés, et autres omemens symboliques, auxquels un vernis combustible avait imprimé les plus fraîches couleurs. Qui eût cru que les larmes étaient si près de la joie? tJn torrent de feu naquit d'une simple étincelle et enveloppa en un instant cette belle enceinte où tant de familles réunies se livraient à l'innocent plaisir de la danse. Des cris sinistres, les gémissemens prolongés de la douleur succédèrent tout à coup au son des instnimens qui avaient donné îe stgnal de la Cte; les Voûtes de Tédifice tremblaient, et déjii plusieurs victimes étaient écrasées. Le peu d'eau que Ton jetait à la hâte ne faisait que nourrir ce vaste embrasement; tout s'engloutissait dans ce gouffre dcvoratcur. On s'embarrassait dans la fuite; mais ce qu'il y avait de plus touchant au milieu de ces scènes d'horreur et de désespoir, c'est le courage sublime d'une multitude de femmes, pâles, échevelées , s'élançant au milieu des flammes et disputant leurs filles k Thorrible incendie. Toutes; les craintes personnelles s'évanouissaient devant les intérêts sacrés de la maternité malheureuse. En quelques minutes , ce théâtre d'allégresse fut converti en un monceau de cendres. Une princesse adorée y perdît la vie; et le lendemain, quand on fouilla les décombres, on trouva le cadavre d'une autre mère , qui tenait le corps de son enfant étroitement embrassé ; non loin d'elle , on* aperce\''alt lés fragmensd'un collier, des bracelets, des pierreries, quelques diamans épargnés par le feu et autres omemens, tristes restes de la vanité humaine, dont la vue affligeait les regards, en rappelant à Tâme contrisléë la fiitîlîW de nos biens et la fragilité de potre nature. . '

î >'';^ Ali SERT. Physiologie des PassioHs^\ tl II.

io8 TABLEAUX.

Les Feuilles.

La racine étant presque toujours dérobée aux regards, en peut dire que le feuillage donne seil un caractère à la plante. Il croît avec elle ; il la dirige dans les airs où il protège de son abri les tendres rameaux. Chargé de fonctions absorbantes et sécrétoires, il est à la fois le pourvoyeur et rornement de la tige à laquelle il communique son balancement onduleux. Aussi quelle prévoyance dans le bouton qui le contient !

.Celui-ci, formé dans Faisselle d'une feuille qui le noui^ rit et Tenveloppe de son pétiole, ne présente d'abord qu'un point presque imperceptible* Il croît graduellement et se montre d'une manière plus distincte aux approches de l'hiver, époque à laquelle les frimas lui enlèvent sa protectrice. Mab si ce secours lui manque, c'est qu'il est dé)à pourvu des pellicules et des gommes sous lesquelles il peut braver impunément la rude sabon. C'est donc dans cet espace étroit que , plies selon leurs formes, les divers feuillages attendent le printemps. A peine le soleil de mars a réchauffé la terre, qu'on les voit , de toutes parts, abandonner, déchirer ou chasser les tuniques qui leur ont servi de berceau. Les arbres se coiffent de vertes chevelures sous lesquelles leurs fronts cannelés se rajeunissent. Variées dans leur port comme dans leurs teintes, elles se groupent, se divisent, s'étalent ou flottent avec jgrâce. Tantôt agréables pendentifs, elles s'arquent et retombent en guirlandes 5 tantôt moins modestes, elles s'élèvent i la manière de fabceaux, de gerbes ou d'obélisques. Ici c'est une flèche que l'on décoche ; là c'est une touffe azurée qui se marie élégamment à l'horizon. Des feuilles innombrables se sont tout à coupétendues dans les airs, pareilles h l'épée qui sort du fourreau, à l'éventail quel'oil déplisse, ou à la pièce d'étoffe que l'on déroule. Peu de jours viennent de s'écouler, et les bosquets se sont si bien enlacés , l'ombre s'est tellement épaissie, que l'on serait

tenté de demander où dcdcic avaient été mises en réserve ces riches et fraîches tenture»,' dont s'est paré dans un instant le séjour de la race humaine.

KÉEAiTRT. Inductions mçmks et physiobgiques^ 1. III,

Le Lis et la Rose.

Poim me montrer le caractère d'une fleor, les botanistes me la font voir sèche, décolorée et étendue dans un herbier. Est-ce dans cet état où je reconnaîtrai un lis ? N'est-ce pas sur le bord d'un ruisseau, élevant au milieu des heii>es sa tige auguste, et réfléchissant dans les eaux ses beaux calices plus blancs que l'ivoire y que j'admirerai ieroi des vallées? Sa blancheur incomparable n'est^Ue pas encore plus éclatante quand elle est mouchetée, comme des gouttes de corail, par de petits scarabées, écarlates, hémisphériques, piquetés de noir, qui y cbercbtat. presque toujours un asile ? Qui est-ce qui peut reconnaître dans une rose sèche la reine des fleurs ? Pour qa'elle soit à la fois un objet de l'amour et de la philosophie, il lEaut la voir, lorsque, sortant des fentes d'un rocher humide, «elle brille sur sa propre verdure , que le zéphyr la balance sur sa tige hérissée d'épines, que l'aurore l'a couverte de pleurs, et qu'elle appelle par son édat et par ses piff&ms la main des amans. Quelquefois une cantharide, nichée dans sa corolle, en relève le carmin par son vert d'émeraude : c'est alors que cette fleur semble nous dire que , symbole du plaisir par ses charmes et par sa rapidité, elle porte comme lui le danger autour d'elle , et le repentir dans son sein.

Bebitardin se Saint-Pibrbb. Etudes de la Natwt.

La Rose et le Papillon.

La puissance animale est d'un ordre bien supérieur à la végétale. Le papillon est plu» beau et mieux «rgapisé

no TABLEAUX.

que la rose. Voyes la reino-âo* fleurs ^ formée de por« tions sphërtques, teinte delà plui riche de» cooknrSt coQ* trastée par un feuillage du plus beau vert, et balancée par le zéphyr; le papillon la surpasse en hannonie de couleurs, de formes et de mouvemens. Coniîdérez avec quel art sont composées les quatre ailes dont il vole, la régularité desécailles qui le recouvrent comme des plumes, la variété de leurs teintes brillantes, les six pattes années de grifïes avec lesqtielles il résiste aux vents dans son repos, la trompe roulée dont il pompe sa nourriture au sein des fleurs, les antennes, organes exquis du toucher^ qui couronnent sa tête, et le réseau admirable d'yeux dont elle est entourée, au nombre de plus de douae naille. Mais ce qui le rend bien supérieur à la rose, il a, outre la beauté des formes, les facultés de voir, d'ouïr ^ d'odo* rer, de savourer, de sentir, de se mouvenr, de vouloir, enfin une âme douée de passions et d mtelligence. C'est pour le nourrir que la rose entr* ouvre les glandes nedarées de son sein ; c'est pour en protéger les œufs collés comme un bracelet autour de ses branches, qu^elle est entourée dMpines. La rose ne voit ni n^entend l'enfant qui accourt pour la cueillir ; mais' le papillon, posé sur elle , échappe à la main prête à le saisir, s'élève dans les airs, s'abaisse,' s'éloigne, se rapproche; el, après s'être joué du chasseur, il prend sa velée , et va chercher but d'autres fleurs une retraite plus tranquille (i).

L£ MÊME. Hmrmonies de la NiOtm^ t. U.

Les Oiseaux et les Poissons.

Jusque dans les derniers détails réeouomie tout entière des poissons contraste avec celle des oiseaux. L'être aérien découvre nettement un horizon immense; son ouïe subtile apprécie tous les sons , toutes les into-

(i) Voyes, t. II, ^ F^iikm.

TABLBACX. m

natioiu ; ta vm, las reproduit i li «ob bee est dur , si son corps a dû étra eoreloppé d'uK duvet qui le présenrât du froid des bautes régions qu'il visite , il tetrowe dans ses pattes toute la perfection du toucher la plus délicat, il jouit de toutes les douceurs de Tamoar conjugal et pa« ternel; il en remplit les devoirs avec courage : les époux se défisiHlent 9 défendent leur progéniture. Un art surprenant préside à la construction de leur demeure ; quand le temps est venu, ils y travaillent ensemble et $ans re^ lâche : pendant que la mère couve ses œufs avec une constance si admirable, le père, d'amant passionné devenu tendre époux , cbarme par ses chants les ennuis de sa compagne* Dans Tesclavage même Poiseau a'attaefae à son maître ; il se soumet h lui et exécute sons ses ordres les actes les plus adroits , les plus délicats : il cbasae pour ' Itti comme le chien, et il revient à sa voix du plus haut des airs 9 il imite jusqu'i son langage , et ce n'est qm^avec peine que Ton se décide k lui refuser une espèce de raison. L'habitant des eaux , au contraire, ne s'attache point, il n'a point de langage, point d'aCTection; il ne sait ce que c'est que d'être époux et père , ni que de se préparer un abri : dans le danger % il se cache sous les rochers de la mer, ou se précipite dans la profondeur des eaux; sa vie est silencieuse etmonotone^ sa voracité seule l'occupe, et ce n'est que par elle qu'on peut lui enseignera diriger ses mouvemens par des ^gnes venus du dehors. £t cependant ces êtres, à qui il a été ménagé si peu de )ouis»^ sasces , ont été ornés par la nature de tous les genres de beauté ; variété dans les formes , élégance dans les pro* portions , diversité et vivacité de couleurs , rien ne leur manque pour attirer rattention de l'homme , et il semble que ce soit cette attention qu'en effet la nature ait eu le dessein d'exciter : l'éclat de tous les métaux , de toutes les pierres précieuses dont ils resplendissent, les couleurs de Tiris qui se brisent , se reflètent eq bandes , en taches , en lignes onduleuieat angiilenses, et toujours régulières ^

lia TABLEAUX.

symétriques , toujours de nuances admirablement assorties ou contrastées , pour qui auraient4k reçu tous ces dons, eux qui ne peuvent au plus que s'entrevoir dans ces profondeurs où la lumière a peine à pénétrer? et quand ils se verraient, qud genre de plaisirs pourraient réveiller en eux de pareils rapports?

CUTI£R. Hisi.des Poissons^ liv. II, ch. I«% p. i8a-a8s;

. Faiblesse du pouvoir de l'Homme contre celui de k Nature.

Nous ne voyons l'ordre que U où nous voyons notre blé. L'habitude où nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières, de sabler nos grands chemins, d'aligner les allées de nos jardins, de tracer leurs bassins au cordeau , d'équarrir nos parterres et même nos arbres, nous accoutimie à considérer tout ce qui s'écarte de notre équerre comme livré à la confusion. Mais c'est dans les lieux où nous avons rsns la main que Pon voit souvent un véritable désordre. Nous faisons jaillir des jets d'eau sur des montagnes ; nous plantons des peupliers et des tilleuls sur des rochers^ nous mettons des vignobles dans des vallées , et des prahies sur des collines. Pour peu que ces travaux soient négligés , tous ces petits nivellemens sont bientôt confondus sous le niveau général des continens, et toutes ces cultures humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d'eau se changent en marais, les murs de charmille se hérissent, tous les berceaux s'obstruent, toutes les avenues se ferment, les végétaux naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers^ les chardons étoiles et les vigoureux verbascums étoufifent sous leurs larges feuilles les gazons anglais ; des foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée \ les ronces du chien y grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l'assaut; des touffes d'ortîes s'emparent de l'urne des Naïades, et des forêts de rosesnr

TABLEAUX. ii3

(les forges de Yukain ; des plaques verdâtres de miniom roagent les visages de Vénus ^ sans respecter leur beauté. Im arbres même assiègent le château ; les cerisiers sauvages , les ormes , les érables montent sur ces combles , enfoncent leurs longs pivots dans ces frontons élevés , et domiiiènt enfin sur ces coupoles orgueilleuses. Les ruines <i'iui4fwire nesbnt pas moins dignes des réflexions du sage que ceUea deaEmpire!i : elles moiitrent également combien le pouvoir de l'homme est faible quand il lutte contre celui de la nature.

Baa]iAai>t'li de SAiifT-PiEaEE. Etudes de ta Nation.

Les Quatre Saisons.

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