‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 3)Chapitre 28 sur 141 · L ENFANCE · texte numérisé non relu

L ENFANCE

L'enfant peut être rempli d'agrémens, de grâces et de charmes, si une éducation mal entendue n'a pas contraint ses mouvemens, si la simple nature a développé librement ses membres, s'il a pu en faire usage par tous les exercices qui conviennent à cet âge tendre , mais ami de l'agitation et du changement dans tous les genres. Les proportions les plus agréables , c'est-à-dire les proportions les plus naturelles, régnent dans ses membres ; il n'a pas encore appris à les tenir repliés par contenance , à les raidir par bon air , à leur donner des attitudes bizarres par convention ; les travaux forcés ne les ont pas encore viciés, déformés, altérés. Sa main n'a pas encore manié des instrumens pesans ; son dos n'a pas été courbé sur une charrue ou sur un atelier; ses cheveux flottent au gré des vents et de la belle nature , sans avoir été décolorés bizarrement, brûlés avec art, et souvent ridiculement contraints; sa peau n'a pas été ternie par un soleil ardent, ou gercée par le froid; la tempête n'a pas encore fondu sur sa tête ; il ne voit la vie qui se présente à lui que comme une route semée de fleurs; il ne prévoit aucun des dangers et des malheurs qui l'attendent; le chagrin n'a pas ridé son front et effacé la noblesse de ses traits ; l'on y distingue encore la première origine du Roi de la nature ; la défiance n'a pas rendu sa démarche arrêtée et suspendue, son regard inquiet, son coup d'œil fixe et sinistre; son esprit, dégagé de préjugés et de soucis, ne lie que des idées agréables, n'enfante que des images gracieuses; si quelques peines légères viennent troubler les beaux jours qui sont ti sus pour lui, elles sont toutes hors de lui, elles ne laissent aucun souvenir, elles se dissipent rapidement avec les objets qui les ont fait naître : que lui manque-t-il

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son ancienne soumission ; il dédaigne des demeures trop resserrées où son corps et son esprit se trouvent à l'étroit; il ne se plaît que dans une vaste campagne, où il peut en liberté exercer ses forces à courir, son courage à dompter des coursiers sauvages , son adresse à les dresser , et son intrépidité à vaincre et à immoler des animaux féroces. Là, il saute de joie sur la terre qu'il peut maintenant parcourir à son gré ; il agite ses membres vigoureux ; il s'essaie à transporter de lourds fardeaux ; il croit avoir beaucoup fait lorsqu'il a renversé avec effort un bloc de rocher, abattu avec vigueur un arbre, ou devancé ses chiens à la course. Ses traits ne sont plus l'image de la grâce et de la gentillesse, comme dans l'enfance, mais celle de la fierté. Son corps, dont les contours sont plus durement exprimés, offre des muscles dessinés avec force, et dont le jeu rapide et puissant annonce sa supériorité; ses cheveux brunis par le soleil, dont il se plaît à affronter les ardeurs, sont plus longs et plus touffus ; sesyeux pleins de feu brillent de courage ; ses bras portent déjà les dures empreintes, non pas de ses travaux utiles, mais de ses travaux capricieux; sa démarche est ferme, sa tête élevée, son ton de voix imposant; il a l'air du fils d'Hercule , et paraît destiné à remuer sa massue et à dompter les monstres. Impétueux, remué aussi souvent que l'enfance, mais toujours agité violemment, transporté à la présence de chaque objet nouveau, changeant à chaque instant de place , de projets et de désirs, franchissant tous les obstacles, impatient de tout retardement; qui pourrait s'opposer à sa course rapide et vagabonde? La voix seule du sentiment est assez forte pour le retenir. La nature, qui parle dans son cœur plus haut que tous les objets qui l'entourent, lui fait reconnaître, chérir et vénérer la voix de celui qui lui donna le jour, et qui soigna son enfance : c'est un lion que l'on conduit avec une chaîne couverte de roses, sans qu'il songe à rompre de si doux liens. Heureux le jeune homme, lors-

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♦'■levant sa léte droite et auguste sur un corps robuste el endurci, marche, parle, agit en maître de la nature, lui commande, et la fait servir à ses nobles desseins.

Mais si les passions folles de la jeunesse ne déchirent pas son âme, elle est en proie à des passions presque aussi redoutables , moins vives , mais Lien plus constantes. L'ambition fait briller devant lui des couronnes de toute espèce; elle l'engage dans des routes épineuses pour arriver au but éclatant qu'elle lui offre , but illusoire et fantastique qui fuit presque toujours devant ceux qui cherchent à y parvenir, et qui disparaît enfin aux yeux de ceux qui sont près de l'atteindre. Il suit la voix de cette ambition cruelle et celle de la fausse gloire ; il médite des projets sanguinaires ; il forge des chaînes pour des voisins dont tout le crime est d'être trop près de lui ; il court aux armes ; il aiguise le fer meurtrier ; il va , la flamme à la main , cueillir, au milieu des horreurs d'une guerre injuste et barbare , des lauriers teints de sang : assis sur les débris d'une ville fumante, entouré des victimes infortunées de sa passion forcenée , il contemple avec des yeux féroces et cruels le ravage qui couvre au loin les campagnes; et tous ses gestes sont des signes de mort et de désolation. Ici , avide d'or et de vaines richesses, quels dangers ne brave-t-il pas pour assouvir sa brutale avarice? Dans sa rage féroce, il répand le sang de tout un monde nouveau que le génie n'avait pas découvert pour des forfaits horribles, il le change en un vaste désert, court semer les crimes les plus atroces dans une partie immense de l'ancien monde, en réduit sous le joug les malheureux habitans, et les transporte, chargés de chaînes, sur le nouveau monde qu'il a dévasté, et où il a cru, dans sa fureur insensée, faire venir de l'or en l'abreuvant de sang.

D'un autre côté, la gloire et souvent la vertu l'appellent dans de nouvelles routes interrompues par un grand nombre de précipices, mais dont le but, bien loin d'offrir

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Que l'on conserve à la vieillesse que l'on produira sur la scène , toute la raison et toute la lumière de l'expérience ; qu'elle présente même encore quelquefois un corps vigoureux, et que sous ses cheveux blancs elle offre toujours un front auguste ; que le vieillard soit représenté comme un chêne antique qui soutient encore avec force ses rameaux puissans; qu'il soit plein de douceur et d'une tendre compassion; que les maux qu'il a éprouvés, que l'expérience qu'il a de la faiblesse humaine, et des dangers de toute espèce qui entourent ses semblables, remplissent son cœur d'une charité douce ; qu'il plaigne et qu'il pardonne; que la nature ne cesse de se faire entendre à son coeur.

Comme on doit voir avec intérêt cette image de la faiblesse de la tendre enfance réunie avec toute la majesté, toute la vénusté de l'âge viril , et avec un caractère plu* touchant, plus attendrissant, plus sacré encore! Comme tout ce que dira le vieillard sera intéressant, lorsque des paroles de douceur ne cesseront de sortir de sa bouche uniquement ouverte par une tendre pitié ! C'est un Dieu consolateur laissé au milieu de ses enfans pour y être une image vivante du Dieu qu'ils adorent, pour leur transmettre ses bénédictions , pour les aider par ses conseils, pour les soutenir par le secours de ses encouragemens et de sa tendresse touchante, lorsqu'il reçoit <Uleur amour et de leur reconnaissance tous les secours que ses maux peuvent réclamer. Et quel est le cœur qui ne sera pas déchiré, si le vieillard auguste et respectable est obligé de courber sa tête défaillante sous le poids de la misère ou sous celui de l'infortune (i)?

LacÉPÈDE. Poétique delà Musique, tom. I.

(i) Voyez Définitions en vois, les diflï i-ens A^es; et les Leçons Latines anciennes et modernes, t. 1 et 11, niùme sujet.

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Les rayons qui se plient pour l'approcher de nous passent au-dessus de nos têtes avant de nous atteindre; ils se réfléchissent sur les particules grossières de l'air pour former d'abord une faible lueur, incessamment augmentée, qui annonce et devient bientôt le jour. Cette lueur est l'aurore. La lumière décomposée peint les nuages, et forme ces couleurs brillantes qui précèdent le lever du soleil : c'est dans ce phénomène coloré de la réfraction que les poè'tes ont vu la déesse du matin; elle ouvre les portes du jour avec ses doigts de rose, et la fille de l'air et du soleil a son trône dans l'atmosphère. Si cette atmosphèreln'existait pas, si les rayons nous parvenaient en ligne droite , l'apparition et la disparition du soleil seraient instantanées; le grand éclat du jour succéderait à la profonde nuit, et des ténèbres épaisses prendraient tout à coup la place du plus beau jour. La réfraction est donc utile a la terre , non seulement parce qu'elle nous fait jouir quelques momens de plus de la présence du soleil, mais parce qu'en nous donnant les crépuscules elle prolonge la durée de la lumière; et la nature a établi des gradations pour préparer nos plaisirs, pour diminuer nos regrets. JNous voyons poindre le jour comme une faible espérance; il s'échappe sans qu'on y songe, et la lumière se perd comme nos forces, comme la santé, les plaisirs, la vie même, sans que nous nous en apercevions (i).

Bailly. Astronomie moderne.

(i) Voyez Descriptions en vers.

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leur inconstance. Je crois rire le Dieu de la source qui bouillonne à mes côtés : ce siège, revêtu de mousse, semble être le trône où la nature m'a permis de monter : elle veut sans doute que je règne sur ces lieux où elle triomphe elle-même. Quelle fraîcheur dans l'air ! quelle odeur charmante dans les herbes qui s'élèvent autour de moi, et qui semblent percer le sein aride des rochers, pour les couronner ensuite de leurs feuilles I Le jour commence à se mêler avec les ombres de la nuit; mais l'ombre s'élève insensiblement : on dirait que le voile qui couvrait la nature commence à se replier. Déjà toute une partie du ciel s'éclaire : les astres qui y sont attachés pâlissent et semblent se reculer à l'approche du jour, tandis que, du côté du couchant, la nuit étend encore sous les voûtes des deux un voile semé de saphirs; les étoiles brillantes qui l'éclairent semblent ranimer tout leur feu pour s'opposer au lever de l'aurore; mais leurs efforts sont vains : tout l'orient se pare des plus riches couleurs : la nature annonce son réveil à la terre par la voix de tous les animaux : un vent paisible frémit doucement entre les feuilles des arbres : et déjà, des cabanes voisines, je vois sortir des torrens de fumée, qui annoncent la fuite du repos et le règne du travail. L'étoile de Vénus dispute seule encore à l'aurore l'empire du matin ; mais , contente d'avoir combattu un moment, elle prévient sa défaite par une fuite lente, qui laisse la victoire indécise. Le triomphe de l'aurore est rapide. Image naturelle du plaisir, rien n'est si brillant que son approche, rien n'est si court que sa durée! Un feu plus vif efface le< couleurs tendres dont elle s'était parée : le Roi des astres semble s'élever en ligne droite du sein de la terre, et ses premiers rayons montent en colonnes vere la c'u-l : la tète des montagnes les plus reculées laisse déjà voir la moitié de son globe, qui paraît être composé d'une lumière tremblante et bleuâtre dans sa circonférence, mais d'un rouge pâle dans son centre. L'astre monte et commence

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