‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 1 sur 34 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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La Poésie.

PRECEPTES DU GENRE

Cette faculté brillante s'occupe moins du réel que du possible , plus étendu que le réel ; souvent même elle préfère au possible des fictions auxquelles on ne peut assigner des limites. Sa voix peuple les déserts , anime les êtres les plus insensibles, transporte d'un objet à l'autre les qualités et les couleurs qui servaient à les distinguer; et, par une suite de métamorphoses, nous entraîne dans le séjour des enchantemens, dans ce monde idéal où les poètes, oubliant la terre, s'oubliant eux-mêmes, n'ont plus do commerce qu'avec des intelligences d'un ordre supérieur.

C'est là qu'ils rueillenl leurs vers dans les jardins des 2, — 28. 1

Muses , que les ruisseaux paisibles roulent en leur faveur des flots de lait et de miel, qu'Apollon descend des deux pour leur remettre sa lyre , qu'un souffle divin , éteignant tout à coup leur raison , les jette dans les convulsions du délire, et les force de parler le langage des Dieux dont ils ne sont plus que les organes.

Il est des poètes qui sont en effet entraînés par cet enthousiasme qu'on appelle inspiration divine, fureur poétique, jffischyle, Pindare et tous nos grands poètes le ressentaient, puisqu'il domine encore dans leurs écrits. Que dis-je? Démosthène à la tribune , des particuliers dans la société, nous le font éprouver tous les jours. Ayez vous-même à peindre les transports ou les malheurs d'une de ces passions qui, parvenues à leur comble, ne laissent plus à l'âme aucun sentiment de libre, il ne s'échappera de votre bouche et de vos yeux que des traits enflammés, et vos fréquens écarts passeront pour des accès de fureur ou de folie. Cependant vous n'aurez cédé qu'à la voix de la nature.

Cette chaleur, qui doit animer toutes les productions de l'esprit, se développe dans la poésie avec plus ou moins d'intensité , suivant que le sujet exige plus ou moins de mouvement , suivant que l'auteur possède plus ou moins ce talent sublime qui se prête aisément aux carîUitères des passions , ou ce sentiment profond , qui toul à coup s'allume dans son cœur et se communique rapidement aux nôtres. Ces deux qualités ne sont pas toujours réunies. J'ai connu un poè'te de Syracuse qui ne faisait jamais de si beaux vers que lorsqu'un violent enthousiasme le mettait hors de lui-même.

La poésie a sa marche et sa langue particulières. Dans l'épopée et la trage'die, elle imite une grande action dont elle lie toutes les parties à son gré, altérant les faits connus, en ajoutant d'autres qui augmentent l'intérêt, les relevant, tantôt au moyen des incidens merveilleuse, laiiiôi par le^ charmes variés de la diction, ou par la

beauté des pensées et des sentimens. Souvent la fable, c'est-à-dire la manière de disposer l'action, coûte plus et fait plus d'honneur au poëte que la composition même des vers.

Les autres genres de poésie n'exigent pas de lui une construction si pénible; mais toujours doit-il montrer une sorte d'invention , donner par des fictions neuves un esprit de vie à tout ce qu'il touche , nous pénétrer de sa flamme, et ne jamais oublier que, suivant Siraonide , la poésie est une peinture parlante, comme la peinture est une poésie muette.

J'ai dit que la poésie avait une langue particulière. Dans les partages qui se sont faits entre elle et la prose, elle est convenue de ne se montrer qu'avec une parure très-riche, ou du moins très-élégante, et l'on a remis entre ses mains toutes les couleurs de la nature , avec l'obligation d'en user sans cesse, et l'espérance du pardon, si elle en abuse quelquefois.

Elle a réuni à son domaine quantité de mots interdits à la prose, d'autres qu'elle allonge ou raccourcit, soit par l'addition, soit par le retranchement d'une lettre ou d'une syllabe. Elle a le pouvoir d'en produire de nouveaux, et le privilège presque exclusif d'employer ceux qui ne sont plus en usage, ou qui ne le sont que dans un pays étranger, d'en identifier plusieurs dans un seul, de les disposer dans un ordre inconnu jusqu'alors , et de prendre toutes les licences qui distinguent l'éloculioii poétique du langage ordinaire.

Les facilités accordées au génie s'étendent sur tous les instrumens qui secondent ses opérations. De là ces formes nombreuses que les vers ont reçues de ses mains, et qui toutes ont un caractère indiqué parla nature. Le vers héroïque marche avec une majesté imposante: on l'a destiné à l'épopée ; l'iambe revient souvent dans la conversation : la poésie dramatique l'emploie souvent avec succès. D'autres formes s'assortissent mieux aux chants accom-

pagnes de danses; elles se sont appliquées sans efforts aux odes et aux hymnes. C'est ainsi que les poètes ont multiplié les moyens de plaire.

Barthélémy. Voyage d'Anacharsis, t. VII.

Manière de faire les Vers.

Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime, Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime : L'un l'autre vainement ils semblent se haïr; La rime est une esclave, et ne doit qu'obéir : Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue, L'esprit à la trouver aisément s'habitue. Au joug de la raison sans peine elle fléchit, Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit. Mais, lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle; Et, pour la rattraper, le sens court après elle. Aimez donc la raison; que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

La plupart, emportés d'une fougue insensée, Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée. Ils croiraient s'abaisser dans leurs vers monstrueux. S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux. Evitons ces excès : laissons à l'Italie De tous ces faux brillans re'clatante folie. Tout doit tendre au bon sens j mais , pour y parvenir, Le chemin est glissant et pénible à tenir : Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie. La raison, pour marcher, n'a souvent qu'une voie. Un auteur, quelquefois trop plein de son objet. Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet. Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile, Et ne vous chargez point d'un détail inutile. Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant; L'esprit rassasié le rejette à l'instant.

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire.

Un vers était trop faible , et vous le rendez dur.

J'évite d'être long, et je deviens obscur.

L'un n'est point trop fardé, mais sa Muse est trop nue ;

L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue.

Voulez-vous du public mériter les amours ,

Sans cesse en écrivant variez vos discours.

Un style trop égal, et toujours uniforme.

En vain brille à nos yeux , il faut qu'il nous endorme.

On lit peu ces auteurs nés pour nous ennuyer.

Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.

Heureux qui dans ses vers sait, d'une voix légère, Passer du grave au doux , du plaisant au sévère ! Son livre, aimé du ciel, et chéri des lecteurs, Est souvent chez Barbin entouré d'acheteurs.

Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse : Le style le nioins noble a pourtant sa noblesse. Au mépris du bon sens , le burlesque effronté Trompa les yeux d'abord , plut par sa nouveauté. Que ce style jamais ne souille votre ouvrage. Imitez de Marot l'élégant badinage , Et laissez le burlesque aux plaisirs du Pont-Neuf.

Mais n'allez point aussi, sur les pas de Brébeuf, Même en une Pharsale, entasser sur les rives De morts et de mourons cent montagnes plaintives. Prenez mieux votre ton. Soyez simple avec art, Sublime sans orgueil , agréable sans fard.

N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire : Ayez pour la cadence une oreille sévère. Que toujours dans vos vers le sens , coupant les mots , Suspende l'hémistiche , en marque le repos.

Gardez qu'une voyelle, à courir trop hatéc, Ne soit d'une voyelle en son rhemiii heurtée.

Il est un heureux choix de mots harmonieux; Fuyez des mauvais sons le concours odieux.

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Le vers le mieux rempli , la plus noble pensée , Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.

Durant les premiers ans du Parnasse françois, ]^e caprice tout seul faisait toutes les lois. Enfin Malherbe vint, et le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence j D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la Muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée , N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber. Tout reconnut ses lois , et ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert encore de modèle. Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté , Et de son tour heureux imitez la clarté. Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre, Mon esprit aussitôt commence à se détendre , Et de vos vains discours prompt à se détacher, Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.

11 est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées : Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure. L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots, pour le dire, arrivent aisément.

Surtout qu'en vos e'crits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacre'e; En vain vous me frappez d'un ton mélodieux, Si le terme est impropre ou le tour vicieux : Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme. Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme : Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous preisse , ' Et ne vous piquez pas d'une folle vitesse : Un style si rapide, et qui court en rimant, Marque moins trop d'esprit que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau qui , sur la molle arène , Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé , qui d'un cours orageux Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez-vous lentement; et,lsans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse , et le repolissez : Ajoutez quelquefois , et souvent effacez. C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent , Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent • 11 faut que chaque chose y soit mise en son lieu: Que le début , la fin , répondent au milieu j Que d'un art délicat les pièces assorties N'y forment qu'un seul tout de diverses parties 5 Que jamais du sujet le discours s'écartant N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.

Craignez-vous pour vos vers la censure publique.'* "" Soyez-vous à vous-même un sévère critique : ^

L'ignorance toujours est prête à s'admirer. Faites-vous des amis prompts à vous censurer, Qu'ils soient de vos écrits les confidens sincères. Et de tous vos défauts les zélés adversaires. "^

Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur; Mais sachez de l'ami discerner le flatteur : Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joWe^; Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous lotte. Un flatteur aussitôt cherche à se récrier. Chaque vers qu'il entend le fait extasier. Tout est charmant, divin; aucun mot ne le blesse: ' Il trépigne de joie , il pleure de tendresse^ 11 vous comble partout d'éloges fastueux : I*a vérité n*a point cet air impétueux. ' ^'' ■'"""^ -

a POESIE.

Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible , Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible. Il ne pardonne point les endroits négligés ; Il renvoie en leur lieu les vers mal" arrangés; Il réprime des mots l'ambitieuse emphase : Ici le sens le choque , et plus loin c'est la phrase ; "Votre construction semble un peu s'obscurcir j Ce terme est équivoque , il le faut éclaircir. C'est ainsi que vous parle un ami véritable.

BoiLEAU. Ari poét. , chant I".

Manière de lire les Vers.

Arrête , sot lecteur , dont la triste manie Détruit de nos accords la savante harmonie ; Arrête, par pitié ! Quel funeste travers, En dépit d'Apollon, te fait lire des vers?

Ah ! si ta voix ingrate ou languit, ou détonne , Ou traîne avec lenteur son fausset monotone j Si du feu du génie en nos vers allumé N'étincelle jamais ton œil inanimé j Si ta lecture enfin , dolente psalmodie , Ne dit rien , ne peint rien à mon âme engourdie , Cesse, ou laisse -moi fuir. Ton regard abattu Du regard de Méduse a la triste vertu. Ij'auditeur, qu'ont glacé tes sons et ta présence , Croit subir le supplice inventé par Mézence : C'est un vivant qu'on lie au cadavre d'un mort : Attentif à ta voix, Phébus même s'endort ; Sa défaillante main laisse tomber sa lyre.

C'est peu d'aimer les vers, il les faut savoir lire; Il faut avoir appris cet art mélodieux De parler dignement le langage des Dieux j Cet art qui , par les tons des phrases cadencées , Donne de l'harmonie et du nombre aux pensées :

POÉSIE. g

Cet art de déclamer, dont le charme vainqueur Assujettit l'oreille et subjugue le cœur.

« D'où vient , me diras tu, celte brusque aposlrophcï' Lisant pour m'éclairer, je lis en philosophe. Plus un écrit est beau, moins il a besoin d'art, Et le teint de Vénus peut se passer de fard. L'harmonieux débit que ta muse me vante , Ne séduisit jamais une oreille savante.

De cette illusion qu'un autre soit épris , Mais la vérité nue a pour moi plus de prix. »

Hé quoi! d'une lecture insipide et glacée, Tu prétends attrister mon oreille lassée ! Quoi ! traître! à tes côtés tu prétends m'enchaînerî A loisir, en détail, tu veux m'assassiner , Dans les longs bâillemens et les vapeurs mortelles Ensevelir l'honneur des œuvres les plus belles 3 Et toujours méthodique , et toujours concerté, Des élans d'un auteur abaisser la fierté. Tomber quand il s'élève , et ramper quand 11 vole !

Ah ! garde pour toi seul ton scrupule frivole : Sois captif dans le cercle obscur et limité Qui fut tracé des mains de Pùniformité : Aux lois de ton compas asservis Melpomène , Et la douleul- de Phèdre, et l'amour de Chimène ; Ravale à ton niveau l'essor audacieux De l'oiseau -du tonnerre égaré dans les cieux ; Meurs d'ennui , j'y consens : sois barbare à Ion aise ; Mais ne m'accable pas sous un joug qui me pèse ; N'exige pas du moins, insensible lecteur. Que jamais je me plie à ton goût destructeur. Va, d'un débit heureux l'innocente imposture. Sans la défigurer, embelht la nature ; Et les traits que la Muse éternise en ses chants , Récités avec art , en seront plus touchans : Ils laisseront dans l'âme une trace durable, Du génie éloquent empreinte inaltérable ;

Et rien ne plaira plus à tous les goûts divers,

Qu'un organe flatteur déclamant de beaux vers.

Jadis on les chantait : les annales antiques

De Moïse et d'Orphée exaltent les cantiques.

Te faut- il rappeler ces prodiges connus ?

Ces rochers attentifs à la voix de Linus?

Et Sparte qui s'éveille aux accens de Tyrlée ?

Et Terpandre apaisant la foule révoltée?

Les poètes divins, maîtres des nations.

Savaient noter alors l'accent des passions.

L'âme était adoucie et l'oreille charmée,

Et même des tyrans la rage désarmée.

Ce fut l'attrait des vers qui fit aimer les lois.

L'art de les déclamer fut le talent des Rois.

Les Dieux même, les Dieux, par la voix des oracles,'

De cet art enchanteur consacraient les miracles.

Chez les fils de Cadmus, peuples ingénieux. Que les sons de la lyre étaient harmonieux ! Que, dans ces beaux climats, l'exacte prosodie Aux chansons des Neuf-Sœurs prêtait de mélodie ! On voyait, à côté des dactyles volans, Le spondée allongé se traîner à pas lents. Chaque mot, chez les 'Grecs, amans de la mesure, Se pliait de lui-même aux lois de la césure. Chaque genre eut son rhythme. En vers majestueux, L'épopée entonna ses récits fastueux.

La modeste élégie eut recours au distique ; Archiloque s'arma de Viambe caustique.

A des mètres divers , Alcée , Anacréon , Prêtèrent leur génie, et leur gloire, et leur nom.

Pournous, enfans des Goths, Apollon, plus avare, A dédaigné long-temps notre jargon barbare. Ce jargon s'est poli : les Muses, sur nos bords. Ont d'une mine ingrate arraché des trésors. O Racine ! ô Boileau! votre savante audace Fait parler notre langue aux échos du Parnasse;

Ce rebelle instrument rond des accens flatteurs, Vous peignez la nature en sons imitateurs, Tantôt doux et légers, tantôt pcsans et graves; Votre Apollon est libre au milieu des entraves; Et l'oreille, attentive au charme de vos vers, Croit de Virgile même entendre les concerts.

FfiArfçois DE Neufchaïeau.

Soyez vif et pressé dans vos n»rrationf. BoiLBAV. Arl poil.

Narration poétique.

PRECEPTES DU GENRE

La narration est l'exposé des faits, comme la description est l'exposé des choses ; et celle-ci est comprise dans celle-là, toutes les fois que la description des choses contribue à rendre les faits plus vraisemblables, plus inléressans, plus sensibles.

Il n'est point de genre de poésie où la narration ne puisse avoir lieu; mais, dans le dramatique, elle est accidentelle et passagère ; au lieu que , dans l'épique , elle domine et remplit le fond.

Toutes les règles de la narration sont relatives aux convenances et à l'intention du poè'te.

Quel que soit le sujet, le devoir de celui qui raconte , pour remplir l'attente de celui qui l'écoute , est d'instruire et de persuader ; ainsi les premières règles de la narration sont la clarté et la vraisemblance.

La clarté consiste à exposer les faits d'un style qui ne laisse aucun nuage dans les idées, aucun embarras dans l'esprit. Il y a dans les faits des circonstances qui se supposent, et qu'il serait superflu d'expliquer. H peut arriver aussi que celui qui raconte ne soit pas instruit de tout, ou qu'il ne veuille pas tout dire; mais ce qu'il ignore ou

NARKATTONS. i3

veut dissimuler ne le dispense pas d'être clair dans ce qu'il expose. Le spectateur ou le lecteur veut tout savoir ; et, si l'acteur est dispensé de tout éclaircir, le poëte ne l'est pas. S'il jette un voile sur l'avenir, il le laisse du moins entrevoir dans un lointain confus et vague :

Suhlustrique aliquid dam cernere noctis in umbrâ.

Vida.

C'est un nouvel attrait pour le lecteur. A l'égard du présent et du passé , tout doit être à ses yeux sans nuage et sans équivoque.

Les éclaircissemens sont faciles dans l'épopée, où le poëte cède et reprend la parole quand bon lui semble. Dans le dramatique, il faut un peu plus d'art pour mettre l'auditeur dans la confidence ; mais comme, dans les momens passionnés , il est permis de penser tout haut , le spectateur entend la pensée. C'est donc une négligence inexcusable que de laisser, dans l'exposition des faits, une obscurité qui nous inquiète et qui nuise à l'illusion.

Si les faits sont trop compliqués , la méthode la plus sage, en travaillant, c'est de les réduire d'abord à leur plus grande simplicité ; et, à mesure qu'on aperçoit dans leur exposé quelque embarras à prévenir, quelque nuage à dissiper, on y répand quelques traits de lumière. Le comble de l'art est de faire en sorte que ce qui éclaircit la narration soit aussi ce qui la décore.

Le poè'te est en droit de suspendre la curiosité , mais il faut qu'il la satisfasse; cette suspension n'est même permise qu'autant qu'elle est motivée.

L'art de ménager l'attention sans l'épuiser consiste à rendre intéressant et comme inévitable l'obstacle qui s'oppose à l'éclaircissement, et à paraître soi-même partager l'impatience que l'on cause. On emploie quelquefois un incident nouveau pour suspendre et différer Féclaircissemcnf ; mais qu'on pienno garde à no pas laisser voir

i4 NARRATIONS.

qu'il est amené tout exprès , et surtout à ne pas employer plus d'une fois le même artifice. Le spectateur veut bien qu'on le trompe , mais il ne veut pas s'en apercevoir.

11 n'y a que les faits surnaturels dont le poëte soit dispensé de rendre raison en les racontant.

Les poètes anciens n'ont pas toujours dédaigné de motiver la volonté des Dieux ; et le merveilleux est bien plus satisfaisant lorsqu'il est fondé, comme dans V Enéide le ressentiment de Junon contre les Troyens , et la colère d'Apollon contre les Grecs dans r//jac?e. Mais, pour motiver la conduite des Dieux, il faut une raison plausible; il vaut mieux n'en donner aucune, que d'en alléguer de mauvaises.

Ce que je viens de dire de la clarté contribue aussi à la vraisemblance. Un fait n'est incroyable que parce qu'on y voit de l'incompatibilité dans les circonstances, ou de l'impossibilité dans l'exécution. Or, en l'expliquant, tout se concilie, tout s'arrange, tout se rapproche de la vérité. Etiam incredibile solertia efficii sœpè credibile esse. (Scaliger.) C'est une idée lumineuse d'Aristote , que la croyance que l'on donne à un fait se réfléchit sur l'autre, quand ils sont liés avec art. « Par une espèce de paralogisme qui nous est naturel, nous concluons, dit-il, de ce qu'une chose est véritable , que celle qui la suit doit Pêtre.» Cette remarque importante prouve combien , dans le récit du merveilleux , il est essentiel de mêler des circonstances communes.

Pour me persuader que les héros qu'on me présente ont fait réellement des prodiges dont je n'ai jamais vu d'exemples, il faut qu'ils fassent des choses qui, tous les jours, se passent sous mes yeux. Il est vrai que parmi les détails de la vie commune , l'on doit choisir avec goût ceux qui ontle plus de noblesse dans leur naïveté, ceux dont la peinture a le plus de charmes ; et en cela les mœurs anciennes étaient plus favorables à la poésie que les nôtres. Les devoirs de l'hospitalité, les cérémonies

NARRATIONS. i5

religieuses, donnaient un air vénérable à des usages domestiques qui n'ont plus rien de touchant parmi nous. 11 y a donc de l'avantage à prendre ses sujets dans les temps éloignés, ou, ce qui revient au même, dans les pays lointains. Mais dans nos mœurs on peut trouver encore des choses naïves et familières, qui ne laissent pas d'avoir de la noblesse et de la beauté. Eh ! pourquoi ne peindrait-on pas aujourd'hui les adieux d'un guerrier qui se sépare de sa femme et de son fils , avec cette ingénuité naturelle qui rend si touchans les adieux d'Hector .f* Pourquoi ne pas s'attacher à cette nature simple et charmante , lorsqu'une fois on l'a saisie? Pourquoi du moins ne pas se relâcher plus souvent de cette dignité factice où l'on tient ses personnages en attitude et comme à la gêne? Le dirai-je ? le défaut dominant de notre poésie héroïque, c'est la raideur. Je la voudrais souple comme la taille des Grâces, Je ne demande pas que le plaisant s'y joigne au sublime ; mais je suis persuadé qu'on ne saurait trop y mêler le familier noble , et que c'est surtout de ces relâches que dépend l'air de vérité.

La troisième qualité de la narration , c'est l'à-propos. Toutes les fois que des personnages qui sont en scène l'un raconte et les autres écoutent , ceux-ci doivent être disposés à l'attention et au silence, et celui-là doit avoir eu quelques raisons de prendre , pour le récit dans lequel il s'engage, ce lieu, ce moment, ces personnes mêmes. S'il était vrai que Cinna rendît compte à Emilie, dans l'appartement d'Auguste, de ce qui vient de se passer dans l'assemblée des conjurés , la personne et le temps seraient convenables , mais le lieu ne le serait pas. Théramène raconte à Thésée tout le détail de la mort d'Hippolyte: la personne et le lieu sont bien choisis; mais ce n'est point dans le premier accès de sa douleur, qu'un père, qui se reproche la mort de son fils , peut entendre la description du prodige qui l'a causée.

i6 NARRATIONS.

Une règlo sûre pour éprouver si le récit vient à propos, c'est de se consulter soi-même, de se demander: « Si j'étais à la place de celui qui l'écoute, l'écouteraisje ? le ferais-je à la place de celui qui le fait ? est-ce là même et dans cet instant que ma situation , mon caractère, mes sentimens eûmes desseins me détermineraient à le faire? n Cela tient a une qualité de la narration plus essentielle que l'a - propos : c'est de l'intérêt que je parle.

La narration purement épique , c'est-à-dire du poète à nous , n'a besoin a'être intéressante que pour nousmêmes. Qu'elle réunisse à notre égard l'agrément et l'utilité, l'objet du poëte est rempli : elle peut même se passer d'instruire, pourvu qu'elle attache. Or, le plaisir qu'elle peut causer est celui de l'esprit , de l'imagination ou du sentiment.

Plaisir de l'esprit, lorsqu'elle est une source de réflexion et de lumières : c'est l'intérêt que nous éprouvons à la lecture de Tacite. Il suffit à l'histoire ; il ne suffit pas à la poésie, mais il en fait le plus solide prix, et c'est par-là qu'elle plaît aux sages.

Plaisir de l'imagination , lorsqu'on présente aux yeux de l'âme le tableau de la nature : c'est là ce qui distingue la narration du poè'te de celle de l'historien. Le soin de la varier et de l'enrichir fait qu'on y mêle souvent des descriptions épisodiques ; mais l'art de les enlacer dans le tissu de la narration , de les placer dans les repos , de leur donner une juste étendue , de les faire désirer ou comme délassemens , ou comme détails curieux ; cet art, dis-je , n'est pas facile.

Cet attrait même de la nouveauté , ce plaisir de l'imagination , s'il était seul , serait faible et bientôt insipide ; l'âme ne saurait s'attacher à ce qui ne l'éclairé ni ne Témeut; ctdu moins, si on la laisse froide, ne faut-il pas la laisser vide.

Plaisir (lu sentiment , lorsqu'une pointino fidèle et fou-

chante exorre en nous cotte faculté do l'âme par les vives impressions de la douleur ou de la joie ; qu'elle nous émeut, nous attendrit, nous inquiète et nous étonne, nous épouvante, nous afflige et nous console tour à tour; enfin qu'elle nous fait goûter la satisfaction de nous trouver sensibles , le plus délicat de tous les plaisirs.

De ces trois intérêts , le plus vif est évidemment celuici. Le sentiment supplée à tout, et rien ne supplée au sentiment : seul il se suffit à lui-même , et aucune autre beauté ne se soutient, s'il ne l'anime. Voyez ces récits qui se perpétuent d'âge en âge, ces traits dont on est si avide dès l'enfance, et qu'on aime à rappeler encore dans l'âge le plus avancé ; ils sont tous pris dans le sentiment. Mais c'est du concours de ces trois moyens de captiver les esprits , que résultent l'attrait invincible de la narration et la plénitude de l'intérêt. C'est donc sous ces trois points de vue que le poëte, avant de s'engager dans ce travail, doit en considérer la matière, pour en mieux pressentir l'effet. 11 jugera , par la nature du fonds , de sa stérilité ou de son abondance ; et, glissant sur les endroits qui ne peuvent rien produire , il réservera les forces du génie pour semer en un champ fécond.

Maumontel. Elémensde Littérature^ t. III.

Mort d'IIippolyte.

A PEINE nous sortions des portes deTrézène; Il était sur son char : ses gardes afflig(''s Imitaient son silence, autour de lui ranges. Jl suivait tout pensif le chemin de Mycènes ; Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes. Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois, Pleins d'une ardeur si noble, obéir à sa voix, L'œil morne maintenant, et la tête baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée,

i8 NARRATIONS.

Un effroyable cri, sorti du sein des flots, Des airs , en ce moment , a troublé le repos , Et du sein de la terre une voix formidable Répond , en gémissant , à ce cri redoutable. Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé; Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé. Cependant, sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide. L'onde approche , se brise, et vomit à nos yeux. Parmi les flots d*écume , un monstre furieux. Son front large est armé de cornes menaçantes; Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes. Indomptable taureau , dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux ; Ses longs mugissemens font trembler le rivage , Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage. La terre s'en émeut, l'air en est infecté , Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

Tout fuit, et , sans s'armer d'un courage inutile , Dans le temple voisin chacun cherche un asile, Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros. Arrête ses coursiers, saisit ses javelots. Pousse au monstre ; et, d'un dard lancé d'une main sûre, Il lui fait dans le flanc une large blessure. De rage et de douleur le monstre bondissant Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant , Se roule, et leur présente une gueule enflammée Qui les couvre de feu, de sang et de fumée. La frayeur les emporte; et, sourds à cette fois, Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix, En efforts iuipuissans leur maître se consume. Ils rougissent le mors d'une sanglante écume. On dit qu'on a vu même , en ce désordre affreux , Un Dieu qui d'aiguillons pressait leurs flancs poudreux. A travers les rochers la peur les précipite. L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte

Voit voler en e'clats tout son char fracassé.

Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur. Cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source e'iernelle.

J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie.

Ils courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit. Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.

lis s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques

Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.

J'y cours en soupirant, et sa garde me suit;

De son généreux sang la trace nous conduit ;

Les rochers en sont teinlsj les ronces dégouttantes

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J'arrive, je l'appelle , et, me tendant la main, Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain. « Le Ciel, dit-il , m'arracjie une innocente vie : Prends soin , après ma mort, de la triste Aricie... Cher ami , si mon père un jour désabusé Plaint le malheur d'un fils faussement accusé, Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive, Dis-lui (qu'avec douceur il traite sa captive , Qu il lui rende... » A ce mot, ce héros expiré N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré. Triste objet où des Dieux triomphe la colère , Kt que méconnaîtrait l'oeil même de son père (i).

Racine. Phèdre^ acie V.

Conjuration de Ciuna.

Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle Cette troupe entreprend une action si belle!

(i) Voyez les Leçons Lalines anciennes f t. Il , même sujqt.

Au seul nom de César, d'Auguste, d'Empereur,

Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur:

Et dans un même instant, par un effet contraire,

Leur front pâlir d'horreur, et rougir de colère.

" Amis, ieurai-je dit, voici le jour heureux

Oui doit conclure enfin nos desseins généreux :

Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,

Et son salut dépend de la perte d'un homme ,

Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain ,

A ce tigre altéré de tout le sang romain.

Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues ,

Combien de fois changé de partis et de ligues!

Tantôt ami d'Antoine et tantôt ennemi ,

Et jamais insolent ni cruel à demi. »

Là , par un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères, Renouvelant leur haine avec leur souvenir^ Je redouble en leur cœur l'ardeur de le punir ; «le leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles , Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armaient contre la liberté; Où les meilleurs soldais et les chefs les plus braves Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers. Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers; Et l'exécrable lionneur de lui donner un maître, Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître , Romains contre Romains, parens contre parens, (Combattaient seulement pour le choix des tyrans.

J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable, Euneste aux gens de bien , aux riches, au Sénat, Et, pour tout dire enfin , de leur triumvirat. IMais je ne trouve point de couleurs assez noires l^our on représ'^nter les trngiquos histoires;

NARRATlOiNS. 21

Je les peins dans le meurtre à l'etivi triomphans ;

Rome entière noyée au sang de ses enfans,

Les uns assassinés dans les places publiques,

Les autres dans le sein de leurs Dieux domestiques j

Le méchant par le prix au crime encourage' ,

Le mari par sa femme en son lit égorgé ,

Le fils tout dégouttant du meurtre de son père ,

Et , sa tête à la main , demandant son salaire 5

Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits,

Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.

Vous dirai-je les noms de si grands personnages Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages , De ces fameux proscrits , ces demi-dieux mortels , Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? Mais pourrai-je vous dire à quelle impatience , A quels frémissemens , à quelle violence , Ces indignes trépas, quoique mal figurés , Ont porté les esprits de tous nos conjurés ? Je n'ai pas perdu temps , et , voyant leur colère Au point de ne rien craindre, en état de tout faire , J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, La perte de nos biens et de nos libertés. Le ravage des champs, le pillage des villes , Jit les proscriptions , et les guerres civiles , Sont les degrés sanglans dont Auguste a fait choix Pour monter sur le trône et nous donner des lois (i). » CoR]S£iLL£. Ci'nna, acte 1", scène lU.

Passage du Rhin.

Au pied du mont Adule , entre mille roseaux , Le Rhin , tranquille et fier du progrès de ses eaux, Appuyé d'une main sur une urne penchante , Dormait au bruit flatteur de son onde naissante ,

(1 ) Voyez Discours j et dans les Leçons Latines anciennes, t. i.

Lorsqu'un cri tout à coup suivi de mille cris

Vient d'un calme si doux retirer ses esprits.

Il se trouble, il regarde ; et partout, sur ses rives,

Il voit fuir à grands pas ses Naïades craintives,

Qui toutes accourant vers leur humide Roi ,

Par un récit affreux redoublent son effroi.

Il apprend qu'un héros, conduit parla victoire,

A. de ses bords fameux flétri l'antique gloire;

Que Rhinberg et "Wesel , terrassés en deux jours,

D'un joug déjà prochain menacent tout son cours.

« Nous l'avons vu, dit l'une , affronter la tempête

De cent foudres d'airain tournés contre sa tête :

11 marche vers Tholus, et les flots en courroux.

Au prix de sa fureur , sont tranquilles et doux :

Il a de Jupiter la taille et le visage ;

Et, depuis ce Romain dont l'insolent passage

Sur un pont, en deux jours , trompa tous tes efforts.

Jamais rien de si grand n'a paru sur tes bords. »

Le Rhin tremble et frémit à ces tristes nouvelles; Le feu sort à travers ses humides prunelles. « C'est donc trop peu, dit-il, que l'Escaut en deux mois Ail appris à couler sous de nouvelles lois : Et de mille remparts mon onde environnée, De ces fleuves sans nom suivra la destinée! Ah! périssent mes eaux! ou , par d'illustres coups , Montrons qui doit céder des mortels ou de nous. »

A ces mots, essuyant sa barbe limoneuse, Il prend d'un vieux guerrier la figure poudreuse. Son front cicatrisé rend son air furieux, Et l'ardeur du combat étincelle en ses yeux. En ce moment il part, et, couvert d'une nue , Du fameux fort de Skink prend la route connue. Là , contemplant son cours , il voit de toutes parts Ses pauvres défenseurs par la frayeur opars. Il voit cent bataillons , qui , loin de se défendre , Attendent sur des murs l'ennemi pour se rendre,

NARRATlOiSS. 23

Confus , il les aborde, et renforçant sa voix :

« Grands arbitres , dit- il, des querelles des Rois, Est-ce ainsi que votre âme , aux pe'rils aguerrie , Soutient sur ces remparts l'honneur et la patrie? Votre ennemi superbe , en cet instant fameux , Du Rhin, près de Tholus, fend les flots e'cumeux. Du moins, en vous montrant sur la rive oppose'e, N'oseriez-vous saisir une victoire aisée? Allez, vils combattans, inutiles soldats. Laissez là ces mousquets trop pesans pour vos bras ; Et, la faux à la main , parmi vos mare'cages , Allez couper vos joncs et presser vos laitages ; Ou , gardant les seuls bords qui vous peuvent couvrir Avec moi , de ce pas , venez vaincre ou mourir. »

Ce discours d'un guerrier que la colère enflamme Ressuscite l'honneur déjà mort en leur âme ; Et leur cœur s'allumant d'un reste de chaleur, La hente fait en eux l'effet delà valeur. Ils marchent Aroit au fleuve où Louis en personne , Déjà prêt à passer, instruit, dispose , ordonne. Par son ordre, Gramont, le premier dans les flots, S'avance soutenu des regards du héros.

Son coursier écumant , sous un maître intrépide , Nage tout orgueilleux de la main qui le guide. Revel le suit de près : sous ce chef redouté, Marche des cuirassiers l'escadron Indompté. Mais déjà devant eux une chaleur guerrière Emporte loin du bord le bouillant Lesdigulère , Yivone, NantoulUet, Coëslin et Salard :

Chacun d'eux au péril veut la première part. \endôme que soutient l'orgueil de sa naissance , Au même instant dans l'onde impatient s'élance. La Salle, Beringhen, Nogent, d'Ambre, Cavoix, Fendent les flots tremblans sous un si noble poids. Louis, les animant du feu de son courage, Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage :

24 NAURATIOISS.

Par ses soins cependant, trente le'gers vaisseaux

D'un tranchant aviron déjà coupent les eaux;

Cent guerriers s'y jetant signalent leur audace. Le Rhin les voit d'un œil qui porte la menace.

11 s'avance en courroux ; le plomb vole à l'instant,

Il pleut de toutes parts sur l'escadron flottant.

Du salpêtre en fureur l'air s'échauffe et s'allume,

Et des coups redoublés tout le rivage flime.

Déjà du plomb mortel plus d'un brave est atteint.

Sous les fougueux coursiers TonJe écmne et se plaint.

De tant de coups affreux la tempête orageuse

Tient un temps sur les eaux la fortune douteuse;

Mais Louis d'un regard sait bientôt la fixer :

Le destin à ses yeux n'oserait balancer.

Bientôt avec Gramont courent Mars et Bellone.

Le Rhin , à leur aspect, d'épouvante frissonne, Quand pour nouvelle alarme à ses esprits glacés Un bruit s'épand qu'Enghien et Condé sont passés: Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles, Force les escadrons et gagne les batailles ; Enghien , de son hymen le seul et digne fruit, Par lui, dès son enfance, à la victoire instruit. L'ennemi renversé fuit et gagne la plaine ; Le Dieu lui-même cède au torrent qui l'entraîne , Et seul , désespéré , pleurant ses vains efforts, Abandonne à Louis la victoire et ses bords (i).

BoiLEAU. Épitre I V.

Même sujet.

Le grand nom de Louis et son illustre vie Aux champs élysiens font descendre l'envie, Qui pénètre à tel point les mânes des héros, Que, pour s'en éclaircir, ils quittent leur repos.

(i) Voyez les Leçons Latines modernes ^ t. II, mèrac sujet.

On voit errer partout ces ombres redoutables Qu'arrêtèrent jadis ces bords impénétrables : Drusus marche à leur tête, et se poste au fossé , Que, pour joindre l'Yssel au Rhin, il a tracé; Varus le suit tout pâle, et semble , dans ces plaines , Chercher le reste affreux des légions romaines; Son vengeur après lui , le grand Germanicus, Vient voir comme on vaincra ceux qu'il n'a pas vaincus: Le fameux Jean d'Autriche , et le cruel Tolède , Sous qui des maux si grands crûrent par leur remède; L'invincible Farnèse et les vaillans Nassaus, Fiers d'avoir tant livré, tant soutenu d'assauts , Reprennent tous leur part au jour qui nous éclaire, Pour voir faire à mon roi ce qu'eux tous n'ont pu faire , Eux-mêmes s'en convaincre , et d'un regard jaloux Admirer un héros qui les efface tous.

11 range cependant ses troupes au rivage, Mesure de ses yeux Tholus et le passage , Et voit de ces liéros Ibères et Romains Voltiger tout autour les simulacres vains : Cette vue en son sein jette une ardeur nouvelle D'emporter une gloire et si haute et si belle , Que , devant ces témoins à le voir empressés , Elle ait de quoi ternir tous les siècles passés (i).

Corneille. Les victoires <hi Roi en iG^a, imité du latin du P. La Rue.

Louis IX explique a Joinville les causes et les efifets de son expédition de Terre-Sainte.

Qu'entends-JE.'' il est donc vrai, Joinville aussi me blâme î Mais sais- tu quels desseins je renferme en mon âmei* Sais-tu si les combats où je vous ai guidés

(i) Voyez les Leçons Latines modernes , t. II, même sujet.

a6 NARRATIONS.

Par de grands intérêts n'étaient pas commandés? Tu ne vois que tes maux , ton désespoir m'accuse : Eh bien ! lis dans mon cœur, et connais mon excuse. Vainement, tu le sais, au sein de nos remparts, Je voulus appeler le commerce et les arts. Ces Comtes qui du haut de leurs châteaux antiques JFont gémir mes sujets sous leurs lois despotiques , Tyrans dans mon royaume, et vassaux turbulens, Sans relâche occupés de leurs débats sanglans , Détruisaient mes travaux , déchiraient la patrie, Dans son premier essor arrêtaient l'industrie. Divisés d'intérêts, unis contre leur Roi , Je les trouvais sans cesse entre mon peuple et moi. Signalant tour à tour leurs fureurs inhumaines, Ils promenaient la mort dans leurs vastes domaines, Et des soldats français, l'un par l'autre immolés , Le sang coulait sans gloire en nos champs désolés. Je voulus, des combats leur ouvrant la carrière , Offrir un but plus noble à cette ardeur guerrière : Tu te souviens qu'alors de pieux voyageurs. Pour nos frères captifs implorant des vengeurs , D'un zèle saint en nous ranimèrent la flamme; Aux regards des Français déployant l'oriflamme. Je leur montre la gloire aux rives du Jourdain ; Ils entendent ma voix, s'arrêtent, et soudain. Oubliant leurs discords et déposant leurs haines , Ils marchent réunis vers ces plages lointaines. Quels plus nobles dangers leur pouvaient être offerts ? Délivrer les Chrétiens gémissant dans les fers. Rendre Jérusalem à sa splendeur première , En chasser l'Infidèle, et rompie la barrière Qui du tombeau sacré nous défendait l'accès , Tel devait être, ami, le fruit de nos succès. Là s'arrêtaient vos vœux, et non mon espérance. Jette avec moi , Joinville , un regard sur la France j AfVant de condamner les sermens que j'ai faits,

De ces combats lointains contemple les effets :

Libre de ses tyrans , mon peuple enfin respire 5

La paix renaît en France, et la discorde expire;

Le commerce, avec nous transporté sur ces bords,

Aux peuples rapprochés prodigue ses trésors ;

L'aspect de ces climats , depuis long-temps célèbres,

Déjà de l'ignorance éclaircit les ténèbres ,

Et sur nos pas les arts, allumant leur flambeau ,

Vont remplir l'Occident de leur éclat nouveau.

Déjà des grands vassaux l'autorité' chancelle :

Je sais ce qu'entreprend leur audace rebelle,

Joinville^ et, m'instruisant aux leçons du passé.

Je suivrai le chemin que Philippe a tracé.

Aux tyrans de mon peuple arrachant leur puissance,

Eveillant la justice, enchaînant la licence.

Au secoxirs de mes lois j'appellerai les mœurs.

Je contiendrai les Grands, et, malgré leurs clameurs,

Père de mes sujets, détruisant l'anarchie.

Je veux sur ses débris asseoir la monarchie.

Si Dieu , marquant ici le terme de mes jours ,

Veut de tous mes travaux interrompre le cours ,

Aux Rois qui me suivront j'aurai frayé la route :

Vers ce but glorieux ils marcheront sans doute ;

Et quelque jour, mon peuple , éclairé sur ses droits ,

Chérira ma mémoire, et bénira mes lois.

Akcelot. Louis /X, act. I, se. lU.

L'Horreur des Guerres civiles.

D'AiLLY portait partout la crainte et le trépas, D'Ailly tout orgueilleux de trente ans de combats. Et qui, dans les horreurs de la guerre cruelle. Reprend, malgré son âge, une fgrce nouvelle. Un seul guerrier s'oppose à ses coups menaçans : C'est un jeune Héros à la fleur de ses ans ,

Qui , dans cette journée ilinstre et meurtrière ^ Commençait des combats la fatale carrière; D'un tendre hymen à peine il goûtait les appas; Favori des Amours , il sortait de leurs bras. Honteux de n'être encor fameux que par ses charmes , Avide de la gloire, il volait aux alarmes. Ce jour sa jeune épouse, en accusant le Ciel, En détestant la Ligue , et ce combat mortel , Arma son tendre amant , et d'une main tremblante Attacha tristement sa cuirasse pesante, Et couvrit, en pleurant, d'un casque précieux Ce front si plein de grâce, et si cher à ses yeux.

11 marche vers d'Ailly , dans sa fureur guerrière; Parmi des tourbillons de flammes , de poussière , A travers les blessés , les morts et les mourans , De leurs coursiers fougueux tous deux pressent les flancs; Tous deux sur l'herbe unie et de sang colorée , S'élancent loin des rangs, d'une course assurée : Sanglans, couverts de fer, et la lance à la main. D'un choc épouvantable ils se frappent soudain. La terre en retentit, leurs lances sont rompues : Comme en un ciel brûlant, deux effroyables nues Qui, portant le tonnerre et la mort dans leurs flaucs, Se heurtent dans les airs , et volent sur les vents : De leur mélange affreux les éclairs rejaillissent : La foudre en est formée, et les mortels frémissent.

Mais loin de leurs coursiers, par un subit effort, Ces guerriers malheureux cherchent une autre mort. Déjà brille en leurs mains le fatal cimeterre. La Discorde accourut ; le Démon de la guerre , La Mort pâle et sanglante, étaient à ses côtés. Malheureux ! suspendez vos coups précipités. Mais un destin funeste enflamme leur courage j Dans le cœur l'un de l'autre ils cherchent un passage , Dans ce cœur ennemi qu'ils ne connaissent pas. Le fer qui les couvrait brille et vole en éclats ;

NÀKRATiONS. 2.)

Sous les coups redoublés leur cuirasse étincelle ; Leur sang qui rejaillit rougit leur main cruelle; Leur bouclier, leur casque, arrêtant leur effort, Pare encor quelques coups , et repousse la mort. Chacun d'eux, e'tonné de tant de résistance, Respectait son rival , admirait sa vaillance.

Enfin le vieux d'Ailly, par un coup malheureux. Fit tomber à ses pieds ce guerrier généreux. Ses yeux sont pour jamais fermés à la lumière, Son casque auprès de lui roule sur la poussière. D'Ailly voit son visage; ô désespoir! ôcris! 11 le voit , il Tembrasse : hélas ! c'était son fils. Le père infortuné , les yeux baignés de larmes , Tournait contre son sein ses parricides armes. On l'arrête, on s'oppose à sa juste fureur; Il s'arrache, en tremblant, de ce lieu plein d'horreur: Il déteste à jamais sa coupable victoire ; Il renonce à la Cour, aux humains, à la gloire, Et, se fuyant lui-même, au milieu des déserts 11 va cacher sa peine au bout de l'univers. Là, soit que le soleil rendît le jour au monde. Soit qu'il finît sa course au vaste sein de l'onde , Sa voix faisait redire aux échos attendris Le nom, le triste nom de son malheureux fils.

Du héros expirant la jeune et tendre amante. Parla terreur conduite, incertaine, tremblante, Vient d'un pied chancelant sur ces funestes bords. Elle cherche, elle voit dans la foule des morts, Elle voit son époux; elle tombe éperdue; Le voile de la mort se répand sur sa vue. « Est-ce toi, cher amant? » Ces mots interrompus, Ces cris demi-formés ne sont point entendus. Elle rouvre les yeux, sa bouche presse encore Par ses derniers baisers la bouche qu'elle adore : Elle tient dans ses bras ce corps pâle el sanglant; Le regarde, soupire, '^l monri ' n l'embrassant.

3o NARRATIONS.

Père , époux malheureux , famille déplorable , Des fureurs de ces temps exemple lamentable , Puisse de ce combat le souvenir affreux Exalter la pitié de nos derniers neveux, Arracher à leurs yeux des larmes salutaires, Et qu'ils n'imitent point les crimes de leurs pères (i) ! Voltaire. Henriade, chant VIII.

Combat de Rodrigue contre les Maures.

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles. L'onde s'enflait dessous, et, d'un commun effort. Les Maures et la mer entrèrent dans le port. On les laisse passer; tout leur paraît tranquille ; Point de soldats au port, point aux murs de la ville. Notre profond silence abusant leurs esprits, Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris : Ils abordent sans peur; ils ancrent, ils descendent, Et courent se livrer aux mains qui les attendent. Nous nous levons alors , et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatans ; Les nôtres au signal de nos vaisseaux répondent ; Ils paraissent armés ; les Maures se confondent ; L'épouvante les prend à demi descendus; Avant que de combattre, ils s'estiment perdus. Ils couraient au pillage , et rencontrent la guerre. Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur tOF-re; Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.

Mais bientôt, malgré nous, leurs Princes les rallient; Leur courage renaît, et leui's terreurs s'oublient; La honte de mourir sans avoir combattu Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.

(0 Voyez les Leçons Latines anciennes et modernes , t. I et II, Narrations ou Tableaux.

NARRATIONS. 3i

Contre nous de pied ferme ils tirent leurs épées; Des plus braves soldats les trames sont coupées , Et la terre et le fleuve , et leur flotte et le port, Sont des champs de carnage où triomphe la Mort. O combien d'actions , combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres , Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait, Ne pouvait discerner où le sort inclinait! J'allais de tous côtés encourager les nôtres, Faire avancer les uns, et soutenir les autres; Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour, Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour. Mais enfin sa clarté montra notre avantage 5 Le Maure vit sa perte, et perdit le courage; Et, voyant un renfort qui nous vint secourir. Changea l'ardeur de vaincre en la peur de mourir.

Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles, Nous laissent pour adieux des cris épouvantables. Font retraite en tumulte ^ et sans considérer Si leurs Rois avec eux ont pu se retirer. Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte ; Le flux les apporta, le reflux les remporte. Cependant que leurs Rois engagés parmi nous , Et quelque peu des leurs tous percés de nos coups , Disputent vaillamment , et vendent bien leur vie , A se rendre moi-même en vain je les convie ; Le cimeterre au poing , ils ne m'écoutent pas ; Mais , voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats. Et que seuls désormais en vain ils se défendent. Ils demandent le Chef: je me nomme ; ils se rendent. Je vous les envoyai tous deux en même temps , Et le combat cessa faute de combattans (i).

Corneille. Le Cid, acte IV, scène III.

(1) Voyez les Récils ou Descriptions de combat, prose et versj vt dans les Leçons Latines anciennes et modernes.

Dernier Combat de Mithridale contre les Romains.

Il vît (i) , chargé de gloire , accablé de douleurs; De sa mort en ces lieux la nouvelle semée Ne vous (2) a pas vous seule et sans cause alarmée. Les Romains, qui partout l'appuyaient par des cris, Ont par ce bruit fatal glacé tous les esprits. Le Roi , trompé lui-même , en a versé des larmes; Et, désormais certain du malheur de ses armes, Par un rebelle fils de toutes parts pressé, Sans espoir de secours, tout près d'être forcé, En voyant , pour surcroît de douleur et de haine, Parmi ses étendards porter l'aigle romaine, 11 n'a plus aspiré qu'à s'ouvrir des chemins Pour éviter l'affront de tomber dans leurs mains.

D'abord il a tenté les atteintes mortelles Des poisons que lui-même a crus les plus fidèles^ Il les a trouvés tous sans force et sans vertu. Vain secours, a-t-il dit, que j'ai trop comhatlu! Contre tous les poisons soigneux de me défendre , J'ai perdu tout le fruit que J'en pouvais attendre: Essayons maintenant des secours plus certains , Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains. 11 parle; et, défiant leurs nombreuses cohortes, Du palais, à ces mots , il fait ouvrir les portes. A l'aspect de ce front, dont la noble fureur Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur. Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière , Laisser entre eux et nous une noble carrière, Et déjà quelques uns couraient épouvantés Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés. Mais le dirai-je, ô Ciel! rassurés par Pharii.Tce, El la honte en leurs cœurs réveillant leur audace,

(1) Xipharès.

(2) Moniinc

ils reprennent courage, ils attaquent le Roi , Qu'un reste de soldats défendait avec moi.

Qui pourrait exprimer par quels faits incroyables , Quels coups accompagnés de regards effroyables, Son bras, se signalant pour la dernière fois, A de ce grand Héros terminé les exploits? Enfin , las et couvert de sang et de poussière, 11 s'était fait de morts une noble barrière. Un autre bataillon s'est avancé vers nous. Les Romains pour le joindre ont suspendu leurs coups, Ils voulaient tous ensemble accabler Mithridate; Mais lui, c'en est assez ^ m'a-t-il dit, vhei' Arbate ^ Le sang et ma fureur ni'empoHent trop avant; Ne livrons pas surtout Mithridate vivaîit. Aussitôt dans son sein il plonge son épée; Mais la mort fuit encor sa grande âme trompée. Ce Héros dans mes bras est tombé tout sanglant. Faible, et qui s'irritait contre un trépas si lent; Et, se plaignant à mol de ce reste de vie. Il soulevait encor sa main appesantie, Et, marquant à mon bras la place de son cœur. Semblait d'un coup plus sûr implorer la faveur. Tandis que, possédé de ma douleur extrême, Je songe bien plutôt à me percer moi-même, De grands cris ont soudain attiré mes regards. J'ai vu, qui l'aurait cru? j'ai vu de toutes parts Vaincus et renversés les Romains et Pharnace, Fuyant vers leurs vaisseaux abandonner la place; Et le vainqueur, vers nous s'avançant de plus près, A mes yeux éperdus a montré Xlpharès.

Racine. Mithridate^ acte V, scène IV.

Combat de Turenne et d'Aumale.

Paris, le Roi, l'armée, et l*enfer et les cieux, Sur ce combat illustre avaient fixé les yeux. 2.-28. 3

Bientôt les deux guerriers entrent dans la carrière. Henri du champ d'honneur leur ouvre la barrière. Leur bras n'est point chargé du poids d'un bouclier; Ils ne se cachent point sous ces bustes d'acier, Des anciens chevaliers ornement honorable , Eclatant à la vue, aux coups impénétrable; Ils négligent tous deux cet appareil qui rend Et le combat plus long et le danger moins grand. Leur arme est une épée j et, sans autre défense, Exposé tout entier, l'un et l'autre s'avance.

«e O Dieu! cria Turenne, arbitre de mon Roi, Descends, juge sa cause, et combats avec moi : Le courage n'est rien sans ta main protectrice ; J'attends peu de moi-même et tout de ta justice. » D'Aumale .répondit : « J'attends tout de mon bras; C'est de nous que dépend le destin des combats; En vain l'homme timide implore un Dieu suprême; Tranquille au haut du ciel , il nous laisse à nous-même: Le parti le plus juste est celui du vainqueur, Et le Dieu delà guerre est la seule valeur. » Il dit, et, d'un regard enflammé d'arrogance, Il voit de son rival la modeste assurance.

Mais la trompette sonne. Ils s'élancent tous deux; Ils commencent enfin ce combat dangereux. Tout ce qu'ont pu jamais la valeur et l'adresse. L'ardeur, la fermeté , la force , la souplesse , Parut des deux côtés en ce choc éclatant. Cent coups étaient portés et parés à l'instant. Tantôt avec fureur l'un d'eux se précipite ; L'autre, d'un pas léger, se détourne et l'évite : Tantôt, plus rapprochés, ils semblent se saisir; Leur péril renaissant donne un affreux plaisir; On se plaît à les voir s observer et se craindre. Avancer, s'arrêter, se mesurer, s'atteindre : Le fer étincelant, avec art détourné , Par de feints mouvemens trompe l'œil étonné.

Telle on voit du soleil la lumière éclatante Briser ses traits de feu dans l'onde transparente; Et , se rompant encor par des chemins divers, De ce cristal mouvant repasser dans les airs.

Le spectateur, surpris, et ne pouvant le croire, Voyait à tout moment leur chute et leur victoire. D'Aumale est plus ardent, plus fort, plus furieux ; Turenne est plus adroit et moins impétueux; Maître de tous ses sens , animé sans colère, Il fatigue à loisir son terrible adversaire. D'Aumale en vains efforts épuise sa vigueur: Bientôt son bras lassé ne sert plus sa valeur. Turenne, qui l'observe, aperçoit sa faiblesse; Il se ranime alors, il le pousse, il le presse : Enfin, d'un coup mortel il lui perce le flanc ; D'Aumale est renversé dans les flots de son sang. Il tombe, et de l'enfer tous les monstres frémirent; Ces lugubres accens dans les airs s'entendirent : « De la Ligue à jamais le trône est renversé; « Tu l'emportes, Bourbon! notre règne est passé.» Tout le peuple y répond par un cri lamentable. D'Aumale , sans vigueur, étendu sur le sable , Menace encor Turenne , et le menace en vain ; Sa redoutable épée échappe de sa main.

11 veut parler ; sa voix expire dans sa bouche : L'horreur d'être vaincu rend son air plus farouche . Il se lève , il retombe, il ouvre im œil mourant; 11 regarde Paris, et meurt en soupirant. Tu le vis expirer, infortuné Mayenne !

Tu le vis, tu frémis, et ta chute prochaine Dans ce moment affreux s'offrit à tes esprits.

Voltaire. Henriade, chant X.

Combat du Lutrin.

Loin du bruit cependant les chanoines à table Immolent trente mets à leur faim indomptable.

Ia-ut appétit fougueux , par l'objet excité, Parcourt tous les recoins d'un monstrueux pâté. Par le sel irritant la soif est allumée ; Lorsque, d'un pied léger, la prompte Renommée, Semantpartout l'effroi , vient au Chantre éperdu Conter l'affreux détail de Toracle rendu. Il se lève, enflammé de muscat et de bile , Kt prétend à son tour consulter la Sibylle. Kvrard a beau gémir du repas déserté , Lui-même est au barreau par le nombre emporté.

Par les détours étroits d'une barrière oblique, Ils gagnent les degrés et le perron antique. Où, sans cesse étalant bons et méchans écrits Barbin vend aux passans des auteurs à tous prix. Là, le Chantre à grand bruit arrive et se fait place, Dans le fatal instant que, d'une égale audace , Le Prélat et sa troupe, à pas tumultueux, Descendaient du Palais Tescalier tortueux. L'un et l'autre rival, s'arrêtant au passage, Se mesure des yeux, s'observe, s'envisage. Une égale fureur anime leurs esprits:

Tels deux fougueux taureaux , de jalousie épris Auprès d'une génisse au front large et superbe, Oubliant tous les jours le pâturage et l'herbe , A l'aspect l'un de l'autre embrasés , furieux, Déjà , le front baissé, se menacent des yeux. Mais Evrard en passant, coudoyé par Boisrude, Ne sait point contenir son aigre inquiétude. Il entre chez Barbin, et, d'un bras irrité. Saisissant du Cyrus un volume écarté , Il lance au sacristain le tome épouvantable. Boisrudc fuit le coup ; le volume effroyable Lui rase le visage, et, droit dans l'estomac, \'a frapper en sifflant l'infortuné Sidrac. Le vieillard , accablé de l'horrible Ariamène, Tombe aux pieds du Prélat, sans pouls et sans haleine.

Sa troupe le croît mort, et chacun, empressé, Se croit frappé du coup dont il le voit blessé.

Aussitôt contre Evrard vingt champions s'élancent j Pour soutenir leur choc les chanoines s'avancent: La Discorde triomphe , et du combat fatal , Par un cri, donne en l'air l'effroyable signal. Chez le libraire absent , tout entre, tout se mêle; Les livres sur Evrard fondent comme la grêle Qui, dans un grand jardin , à coups impétueux, Abat l'honneur naissant des rameaux fructueux. Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre : L'un tient l'Edit d'Amour, l'autre en saisit la Montre j L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relié. L'autre un Tasse français, en naissant oublié. L'élève de Barbin , commis à la boutique. Veut en vain s'opposer à leur fureur gothique : Les volumes, sans choix à la tête jetés, Sur le perron poudreux volent de tous côtés. Là, près d'un Guarini, Térence tombe à terre: Là, Xénophon dans l'air heurte contre un La Serre.

O que d'écrits obscurs, de livres ignorés, Furent en ce grand jour de la poudre tirés! Vous en fûtes tirés, Almérinde et Simandre j Et toi, rebut du peuple, inconnu Caloandre, Dans ton repos, dit-on, saisi par Gaillarbois, Tu vis le jour alors pour la première fois. Chaque coup sur la chair laisse une meurtrissure. Déjà plus d'un guerrier se plaint d'une blessure. D'un liC Vayer épais Giraud est renversé ; Marineau, d'un Brébeufà l'épaule blessé, En sent par tout le bras une douleur amère , Et maudit la Pharsale aux provinces si chère. D'un Pinchêne in-quarlo Dodillon étourdi, A long-temps le teint pâle et le cœur affadi. Au plus fort du combat, le chapelain Garagne, Vers le sommet du front atteint d'un Charlemagne,

Des vers de ce poème effet prodigieux!

Tout prêt à s'endormir bâille et ferme les yeux. A plus d'un combattant la Clélie est fatale^ Giroux dix fois par elle éclate et se signale.

Mais tout cède aux efforts du chanoine Fabri. Ce guerrier, dans Téglise aux querelles nourri, Est robuste de corps, terrible de visage, Et de l'eau dans son vin n'a jamais su l'usage. Il terrasse lui seul et Guilbert et Grasset, Et Gorillon la basse , et Grandin le fausset; Et Gerbais l'agréable , et Gue'rin l'insipide. Des chantres désormais la brigade timide S'écarte , et du Palais regagne les chemins. Telle à l'aspect d'un loup, terreur des champs voisins. Fuit d'agneaux effrayés une troupe bêlante ; Ou tels devant Achille, aux campagnes da Xanthe, Les Troyens se sauvaient à l'abri de leurs tours, Quand Brontin à Boisrude adresse ce discours :

« Illustre porte-croix, qui par notre bannière « N'a jamais, en marchant, fait un pas en arrière, « Un chanoine, lui seul triomphant du Prélat, « Du rochet à nos yeux ternira-t-il l'éclat? <f Non , non : pour te couvrir de sa main redoutable , « Accepte de mon corps l'épaisseur favorable : « Viens; et, sous ce rempart, à ce guerrier hautain « Fais voler ce Quinault qui me reste à la main. » A ces mots, il lui tend le doux et tendre ouvrage; Le sacristain, bouillant de zèle et de courage. Le prend, se cache, approche, et droit entre les yeux Frappe du noble écrit l'athlète audacieux. Mais c'est pour l'ébranler une faible tempête 5 Le livre, sans vigueur, mollit contre sa tête. Le chanoine le voit, de colère embrasé : « Attendez, leur dit-il , couple lâche et rusé, « Et jugez si ma main, aux grands exploits novice, « Lance à mes ennemis un livre qui mollisse. »

A ces mois, il saisit un vieux Infojtiai, Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat ; Inutile ramas de gothique écriture, Dont quatre ais mal unis formaient la couverture , Entourée à demi d'un vieux parchemin noir, Où pendait à trois clous un reste de fermoir. Sur Tais qui le soutient auprès d'un Avicène, Deux des plus forts mortels l'ébranleraient à peine; Le chanoine pourtant l'enlève sans effort, Et sur le couple pâle et déjà demi-mort Fait tomber à deux mains l'effroyable tonnerre: Les guerriers, de ce coup, vont mesurer la terre ; Et, du bois et des clous meurtris et déchirés. Long-temps loin du perron roulent sur les degrés.

Au spectacle étonnant de leur chute imprévue Le Prélat pousse un cri qui pénètre la nue; Il maudit dans son cœur le démon des combats, Et de l'horreur du coup il recule six pas ; Mais bientôt, rappelant son antique prouesse , 11 tire du manteau sa dextre vengeresse. Il part, et de ses doigts saintement allongés, Bénit tous les passans , en deux files rangés. Il sait que l'ennemi que ce coup va surprendre. Désormais sur ses pieds ne l'oserait attendre. Et déjà voit pour lui tout le peuple en courroux Crier aux combattans : « Profanes, à genoux ! »

Le Chantre, qui de loin voit approcher l'orage, Dans son cœur éperdu cherche en vain du courage : lia fierté l'abandonne, il tremble, il cède, il fuitj Le long des sacrés murs sa brigade le suit. Tout s'écarte à l'instant, mais aucun n'en réchappe ; Partout le doigt vainqueur les suit et les rattrape. Evrard seul , en un coin prudemment retiré , Se croyait à couvert de l'insulte sacré ; Mais le Prélat vers lui fait une marche adroite, 11 l'observe de l'œil, et tirant vers la droite.

4o NARRATIONS.

Tout d'un coup tourne à gauche, et, d'un bras fortuné,

Bénit subitement le guerrier consterné.

Le chanoine , surpris de la foudre mortelle,

Se dresse, et lève en vain une tête rebelle :

Sur ses genoux tremblans il tombe à cet aspect ,

Et donne à la frayeur ce qu'il doit au respect.

Dans le temple aussitôt le Prélat plein de gloire

Va goûter les doux fruits de sa sainte victoire ,

Et de leurs vains projets les chanoines punis,

S'en retournent chez eux éperdus et bénis.

BoiLEAU. Lutrin^ chant V.

Famine de Paris.

Mais lorsque enfin les eaux delà Seine captive

Cessèrent d'apporter dans ce vaste séjour L'ordinaire tribut des moissons d'alentour; Quand on vit dans Paris la Faim pâle et cruelle, Montrant déjà la Mort qui marchait après elle, Alors on entendit des hurlemens affreux : Ce superbe Paris fut plein de malheureux, De qui la main tremblante et la voix affaibUe Demandaient vainement le soutien de leur vie. Bientôt le riche même, après de vains efforts. Eprouva la famine au milieu des trésors.

Ce n'étaient plus ces jeux, ces festins et ces fêtes, Où de myrte et de rose ils couronnaient leurs têtes. Où, parmi les plaisirs toujours trop peu goûtés, Les vins les plus parfaits, les mets les plus vantés, Sous des lambris dorés qu'habite la mollesse. De leur goût dédaigneux irritaient la paresse. On vit avec effroi tous ces voluptueux. Pâles, défigurés, et la mort dans les yeux, Périssant de misère au sein de l'opulence. Détester de leurs biens l'inutile abondance. Le vieillard, dont la faim va terminer les jours,

NARRATIONS. 4i

Voit son fils au berceau , qui périt sans secours.

Ici meurt dans la rage une famille entière.

Plus loin des malheureux, couchés sur la poussière,

Se disputaient encore , à leurs derniers momens,

Les restes odieux des plus vils alimens.

Ces spectres affamés , outrageant la nature ,

Vont au sein des tombeaux chercher leur nourriture.

Des morts épouvantés les ossemens poudreux ,

Ainsi qu'un pur froment, sont préparés par eux.

Que n'osent point tenter les extrêmes misères !

On les voit se nourrir des cendres de leurs pères.

Ce détestable mets avança leur trépas , Et ce repas pour eux fut le dernier repas. Trop heureux, en effet, d'abandonner la vie!

D'un ramas d'étrangers la ville était remplie ; Tigres que nos aïeux nourrissaient dans leur sein , Plus cruels que la mort , et la guerre et la faim. Les uns étaient venus des campagnes Belgiques j Les autres , des rochers et des monts Helvétiques ; Barbares dont la guerre est l'unique méfcier, Et qui vendent leur sang à qui veut le payer. De ces nouveaux tyrans les avides cohortes Assiègent les malsons, en enfoncent^les portes, Aux hôtes effrayés présentent mille morts, Non pour leur arracher d'inutiles trésors j Non pour aller ravir d'une main adultère Une fille éplorée à sa tremblante mère : De la cruelle faim le besoin consumant Fait expirer en eux tout autre sentiment ; Et d'un peu d'aliment la découverte heureuse Etait l'unique but de leur recherche affreuse. Il n'est point de tourment, de supplice et d'horreur, Que, pour en découvrir , n'inventât leur/ureur.

Une femme (grand Dieu ! faut-il à la mémoire Conserver le récit de cette horrible histoire.? ), Une femme avait vu par ces cœurs inhumains

4a NARRATIONS.

Un reste d'alimenf arraché de ses mains.

Des biens que lui ravit la fortune cruelle,

Un enfant lui restait, près de périr comme elle:

Furieuse, elle approche , avec un coutelas,

De ce fils innocent qui lui tendait les bras ;

Son enfance , sa voix , sa misère et ses charmes,

A sa mère en fureur arrachent mille larmes j •

Elle tourne sur lui son visage effrayé ,

Plein d'amour, de regret, de rage, de pitié j

Trois fois le fer échappe à sa main défaillante :

La rage enfin l'emporte , et , d'une voi^'x tremblante ,

Détestant son hymen et sa fécondité :

« Cher et malheureux fils que mes flancs ont porté, « Dit-elle^ c'est en vain que tu reçus la vie; « Les tyrans ou la faim l'auraient bientôt ravie. « Et pourquoi vivrais-tu ? pour aller dans Paris , « Errant et malheureux, pleurer sur ses débris? « Meurs avant de sentir mes maux et ta misère; « Rends-moi le jour, le sang que t'a donné ta mère : « Que mon sein malheureux te serve de tombeau, « Et que Paris du moins voie un crime nouveau ! » En achevant ces mots, furieuse, égarée.

Dans les flancs de son fils sa main désespérée Enfonce, en frémissant, le parricide acier ; Porte le corps sanglant auprès de son foyer. Et d'un bras que poussait sa faim impitoyable, Prépare avidement ce repas effroyable.

Attirés par la faim, les farouches soldats Dans ces coupables lieux reviennent sur leurs pas : Leur transport est semblable à la cruelle joie Des ours et des lions qui fondent sur leur proie : A l'envi l'un de l'autre ils courent en fureur; Ils enfoncent la porte. O surprise ! ô terreur! Près d'un corps tout sanglant à leurs yeux se présente Une femme égarée , et de sang dégouttante. « Oui , c'est mon propre fils } oui, monstres inhumains,

« C'est vous qui dans son sang avez trempé mes mains j

« Que la mère et le fils vous servent de pâture :

« Craignez-vous plus que moi d'outrager la nature?

«f Quelle horreur, à mes yeux, semble vous glacer tous?

« Tigres, de tels festins sont préparés pour vous. »

Ce discours insensé, que sa rage prononce ,

Est suivi d'un poignard qu'en son cœur elle enfonce.

De crainte, à ce spectacle , et d'horreur agités,

Ces monstres confondus courent épouvantés.

Ils n'osent regarder cette maison funeste :

Ils pensent voir tomber sur eux le feu céleste ;

Et le peuple, effrayé de l'horreur de son sort,

Levait les mains au ciel, et demandait la mort (i).

Voltaire. Henriade ^ ch. X.

La Vaccine, ou les Regrets et le Désespoir d'une Mère.

C'ÉTAIT l'heure où, lassé des longs travaux du jour, Le laboureur revoit son rustique séjour. Je visitai des morts la couche triste et sainte ; Une femme apparut vers la funèbre enceinte , Et, d'un enfant suivie, avec l'ombre du soir. Sous un jeune cyprès lentement vint s'asseoir. Parmi les hauts gazons s'élevaient sans culture Quelques sombres pavots, fleur de la sépulture ; Son fils, pour les cueillir, un moment s'éloigna : A toute sa douleur elle s'abandonna } Mes pleurs interrogeaient sa tristesse mortelle, n Mon époux n'était plus, j'avais deux fils, dit-elle ; « L'un d'eux, mon jeune Edgard, était le plus chéri; « C'était mon premier-né , mon lait l'avait nourri ; a Plus souvent que son frère il cherchait mes caresses; K Mais Dieu punit toujours d'inégales tendresses ;

(i) Voyez les Leçons Latines anciennes, t. I , Descriptions*

« Le fléau destructeur, aux mères si fatal,

« S'étendit par degrés sur le hameau natal;

V Chaque mère employa le secours salutaire

M D'un art encor nouveau, présent de l'Angleterre ;

« Le second de mes fils lui-même y fut soumis;

« Prête à livrer Edgard, j'hésitai, je fre'mis;

« Contre un fer douloureux , sa frayeur indocile

« Dans les bras de sa mère implorait un asile ;

« J'osai le recevoir; j'oubliai ma raison ;

« Je l'offris sans défense au funeste poison.

« Edgard en respira la vapeur meurtrière; '

« Chaque élan de mon cœur était une prière;

« Je le voyais souffrir, languir sur mes genoux ,

a Et mon plus jeune fils jouait auprès de nous.

« Chaque jour, chaque instant redoublait mes alarmes,

« Je pleurais... Mon Edgard ne voyait point mes larmes j

a Déjà le mal impur, sur ses yeux arrêté,

« Cachait à ses regards sa mère et la clarté ;

M II mourut... et voilà sa pierre funéraire.

" Ce cyprès est le sien , cet enfant est son frère.

« Nous venons tous les soirs lui porter nos douleurs ;

« Nous regardons le ciel, et nous versons des pleurs.

« Toi, mon dernier enfant, souffre ma plainte amèrc;

a Le ciel n'enferme pas tout l'amour de ta mère :

« A vivre loin d'Edgard je puis m'accoutumer;

« Près du cercueil d'Edgard je puis encore aimer. »

Elle se tait... L'enfant la suit dans les ténèbres ;

Mais on dit que bientôt, sur les gazons funèbres,

Il revint pleurer seul, hélas! et que ses pas

Vers le tombeau d'Edgard ne se dirigeaient pas.

Prévenez le malheur que ma muse déplore, Votre jeune famille avec moi vous implore ; Vous, simples villageois, d'éternels pre'jugés , De fantômes, d'erreurs, d'ignorance assiégés, Hâtez-vous, le temps fuit, et l'enfance succombe ; De vos fils au berceau ne creusez pas la tombe ;

Et, s'il faut quelque jour que vous pleuriez leur mort , Qu'au moins leur souvenir ne soit pas un remord. Et vous qui des Etats portez le poids immense , Monarques , achevez ce qu'un sage commence ! En veillant sur nos jours, faites chérir vos droits; Aux bienfaits du génie associez les Rois ; Que, dans chaque cité le prévoyant hospice Offre à l'art de Jenner un asile propice; Qu'instruit par vos leçons, le prêtre des hameaux Décide enfin le pauvre à fuir un de ses maux ; Et que le monstre impur, comme la lèpre immonde, Avec son masque affreux disparaisse du monde.

Soumet.

^gisthe, fils de Merope, attaque Polyphonte au pied de l'autel où ce tyran allait épouser sa mère.

La victime était prête , et de fleurs couronnée; L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée; Polyphonie, l'œil fixe, et d'un front inhumain, Présentait à Mérope une odieuse main; Le prêtre prononçait les paroles sacrées; Et la Reine, au milieu des fermnes éplorées, S'avançant tristement, tremblante entre mes bras, Au lieu de l'hyroénée, invoquait le trépas. Le peuple observait tout dans un profond silence. Dans Tenceinte sacrée en ce moment s'avance Un jeune homme, un Héros , semblable aux immortels ; 11 court. C'élall jŒlgiste : il s'élance aux autels; 11 monte, il y saisit, d'une main assurée, Pour les fêles des Dieux la hache préparée. Les éclairs sont moins prompts ; je l'ai vu de mes yeux, Je l'ai vu qui frappait ce monstre audacieux. « Meurs, tyran! disait-il : Dieux, prenez vos victimes!» Erox, qui de son maître a servi tous les crimes,

Erox, qui dans son sang voit ce monstre nager,

Lève une main hardie, et pense le venger.

jffigiste se retourne , enflammé de furie ,

A côté de son maître il le jette sans vie.

Le tyran se relève, et blesse le Héros;

De leur sang confondu j'ai vu couler les flots.

Déjà la garde accourt avec des cris de rage. Sa mère... Ah ! que l'amour inspire de courage ! Quel transport animait ses efforts et ses pas ! Sa mère... Elle s'élance au milieu des soldats. « C'est mon fils! arrêtez-, cessez, troupe inhumaine! « C'est m.on fils ! déchirez sa mère et votre Reine, « Ce sein qui l'a nourri, ces flancs qui l'ont porté! » A ces cris douloureux, le peuple est agité. Un gros de nos amis, que son danger excite, Entre elle et ses soldats vole et se précipite. Vous eussiez vu soudain les autels renversés, Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés; Les enfans écrasés dans les bras de leurs mères, Les frères , méconnus , immolés par leurs frères ', Soldats, prêtres, amis, l'un sur l'autre expirans : On marche , on est porté sur les corps des mourans ; On veut fuir, on revient ; et la foule pressée D'un bout du temple à l'autre est vingt fois repoussée. De ces flots confondus le flux impétueux Roule, et dérobe ^gisthe et la Reine à mes yeux.

Parmi les combattans je vole ensanglantée : J'interroge à grands cris la foule épouvantée. Tout ce qu'on me répond redouble mon horreur. On s'écrie : « 11 est mort, il tombe, il est vainqueur! » Je cours, je me consume, et le peuple m'entraîne, Me jette en ce palais, éplorée, incertaine. Au milieu des mourans, des morts et des débris. Venez, suivez mes pas , joignez-vous à mes cris. Venez: j'ignore encor si la Reine est sauvée, Si de son digne fils la vie est conservée,

Si le tyran n'est plus. Le trouble , la terreur , Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur.

Voltaire. Mcrope.

Iphigénie sauvée, et l'Oracle accompli.

Vous m'en voyez moi-même, en cet heureux moment, Saisi d'horreur, de joie et de ravissement : Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce. Déjà, de tout le camp la Discorde maîtresse Avait sur tous les yeux mis son bandeau fatal, Et donné du combat le funeste signal.

De ce spectacle affreux votre fille alarmée Voyait pour elle Achille, et contre elle l'armée; Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux Epouvantait l'armée , et partageait les Dieux. Déjà de traits en l'air s'élevait un nuage ; Déjà coulait le sang, prémices du carnage. Entre les deux partis Calchas s'est avancé , L'œil farouche, l'air sombre, et le poil liérissé. Terrible et plein du Dieu qui l'agitait sans doute : « Vous, Achille , a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute: « Le Dieu qui maintenant vous parle par ma voix « M'explique son oracle, et m'instruit de son choix. « Un autre sang d*Hélène, une autre Iphigénie, « Sur ce bord immolée , y doit laisser sa vie. « Thésée avec Hélène uni secrètement, u Fit succéder l'hymen à son enlèvement. « Une fille en sortit, que sa mère a celée ; « Du nom d'Iphigénie elle fut appelée... « Elle me voit, m'entend; elle est devant vos yeux ; « Et c'est elle, en un mot , que demandent les Dieux. »

Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile L'écoute avec frayeur , et regarde Eriphile. Elle était à l'autel, et peut-être en son cœur Du fatal sacrifice accusait la lenteur.

48 NAHKATIOINS.

Elle-même tantôt d'une course subite Etait venue aux Grecs annoncer votre fuite. On admire en secret sa naissance et son sort. Mais puisque Troie enfin est le prix de sa mort, L'armée à haute voix se déclare contre elle , Et prononce à Galchas sa sentence mortelle. Déjà pour la saisir Galchas lève le bras. « Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas; h Le sang de ces Héros dont tu me fais descendre, « Sans tes profanes mains saura bien se répandre. » Furieuse, elle vole, et sur l'autel prochain Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein. A peine son sang coule et fait rougir la terre, Les Dieux font sur l'autel entendre le tonnerre j Les vents agitent l'air d'heureux frémissemens , Et la mer leur répond par des mugissemens. La rive au loin gémit, blanchissante d'écume; La flamme du bûcher d'elle-même s'allume; Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous Jette une sainte horreur qui nous rassure tous. Le soldat e'tonné dit que dans une nue Jusque sur le bûcher Diane est descendue, Et croit que, s'élevant au travers de ses feux. Elle portait au ciel notre encens et nos vœux. Tout s'empresse , tout part : la seule Iphlgénie, Dans ce commun bonheur, pleure son ennemie. Des mains d'Agamemnon venez la recevoir j Venez, Achille et lui brûlent de vous revoir, Madame j et désormais tous deux d'intelligence boni prêts à confirmer leur auguste alliance.

Racine. Iphigénie, act. V, se. dern.

Le Meunier Sans-Souci.

L'homme est, dans ses écarts, un étrange problème. Qui de nous en tout temps est fulèle à sui-niêiiu- ■'

NARUAIIONS. ^9

Le commun caractère est de n'en point avoir ;

Le matin incrédule, on est dévot le soir.

Tel s'élève et s'abaisse au gré de l'atmosphère,

Le liquide métal balancé sous le verre.

L'homme est bien variable; et ces malheureux Rois,

Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois.

J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore;

J'en citerai pour preuve un trait qui les honore :

11 est de ce héros, de Frédéric second.

Qui, tout Roi qu'il était, fut un penseur profond,

Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles,

Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles.

D'un Royaume nouveau la gloire et le soutien ,

Grand Roi, bon philosophe et fort mauvais chrétien.

11 voulait se construire un agréable asile. Où, loin d'une étiquette arrogante et futile, 11 pût, non végéter, boire et courir des cerfs. Mais des faibles humains me'diler les travers, Et, mêlant la sagesse à la plaisanterie. Souper avec d'Argens, Voltaire et La Mettrie.

Sur le riant coteau par le Prince choisi. S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci. Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour, exempt dinquiétude; Et, de quelque côté que vînt souffler le vent, Il y tournait son aile, et s'endormait content.

Fort bien achalandé, grâce à son caractère, Le moulin prit le nom. de son propriétaire; Et des hameaux voisins, les filles, les garçons Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons. Sans-Souci! .... ce doux nom d'un favorable augure Devait plaire aux amis des dogmes d'Epicure. Frédéric le trouva conforme à ses projets , Et du nom d'un moulin honora son palais.

Hélas ! est-ce une loi sur notre pauvre terre Que toujours deux voisins auront entre eux la guewc;

5o NARRATIONS.

Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits Tourmentera toujours les meuniers et les Rois? En cette occasion le Roi fut le moins sage ; Il lorgna du voisin le modeste héritage.

On avait fait des plans , fort beaux sur le papier , Où le chétif enclos se perdait tout entier. 11 fallait, sans cela, renoncer à la vue, Rétrécir les jardins, et masquer l'avenue.

Des bâtimens royaux l'ordinaire intendant Fit venir le meunier, et d'un ton important :

Il nous faut ton moulin ; que veux-tu qu'on t'en donne ? — Rien du tout, car j'entends ne le vendre à personne. Il vous faut ^ est fort bon.... mon moulin est à moi.... Tout aussi bien, au moins , que la Prusse est au Roi. — Allons, ton dernier mot, bon homme, et prends-y garde. — Faut-il vous parler clair? — Oui. — C'est que je le garde; Voilà mon dernier mot. » Ce refus effronté Avec un grand scandale au Prince est raconté. Il mande auprès de lui le meunier indocile ; Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile, Sans-Souci s'obstinait. « Entendez la raison , » Sire, je ne peux pas vous vendre ma maison : Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître j C'est mon Postdam, à moi. Je suis tranchant peut-être î Ne l'êtes-vous jamais ? Tenez, mille ducats. Au bout de vos discours, ne me tenteraient pas. 11 faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste. »

Les Rois malaisément souffrent qu'on leur résiste. Frédéric, un moment par l'humeur emporté : « Parbleu ! de ton moulin c'est bien être entêté ; Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre : Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre? Je suis le maître. — Vous! .... de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin. »

Le Monarque, à ce mot, revient de son caprice. Charmé que sous son règne on crût à la justice,

NARRATIONS. 5i

Il rit, et se tournant vers quelques courtisans :

<f Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans.

Voisin , garde ton bien ; j'ainae fort ta réplique. »

Qu'aurait-on fait de mieux dans une république? Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier : Ce même Frédéric, juste envers un meunier, Se permit maintes fois telle autre fantaisie : Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie ; Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers, Epris du vain renom qui séduit les guerriers , 11 mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de Prince : On respecte un moulin , on vole une province.

Andrieux.

Les deux Serpens.

A CET autel de gazons et de fleurs Déjà la main des sacrificateurs A présenté la génisse sacrée , Jeune, au front large, à la corne dorée j Le bras fatal , sur la tête étendu , Prêt à frapper, tient le fer suspendu.... Un bruit s'entend... l'air siffle... l'autel tremble.

Du fond des bois, du pied des arbrisseaux. Deux fiers serpens soudain sortent ensemble. Rampent de front, vont à replis égaux; L'un près de l'autre ils glissent, et sur l'herbo Laissent, loin d'eux, de tortueux sillons; Les yeux en feu, lèvent d'un air superbe Leurs cous mouvans, gonflés de noirs poisons; Et vers le ciel deux menaçantes crêtes , Rouges de sang, se lèvent sur leurs têtes. Sans s'arrêter, sans jeter un regard Sur mille enfans fuyant de toute part.

Le couple affreux, d'une ardeur unanime,

Suit son objet, va droit à la victime, L'atteint, recule, et de terre élancé, Forme cent nœuds autour d'elle enlacé ; La tient, la serre; avec fureur s'obstine A l'enchaîner, malgré ses vains efforts, Dans les liens de deux flexibles corps j Perce des traits d'une langue assassine Son cou nerveux, les veines de son flanc, Poursuit , s'attache à sa forte poitrine , Mord et déchire, et s enivre de sang.

Mais l'animal, que leur souffle empoisonne, Pour s'arracher à ce double ennemi Qui, constamment sur son corps affermi, Comme un réseau , l'enferme et l'emprisonne , Combat, s'épuise en mouvemens divers.

S'arme contre eux de sa dent menaçante, Perce les vents d'une corne impuissante , Bat de sa queue et ses flancs et les airs. Il court, bondit, se roule, se relève j Le feu jaillit de ses larges naseaux : A sa douleur , à ses horribles maux Les deux dragons ne laissent point de trêve; Sa voix, perdue en longs mugissemens.

Des vastes mers fait retentir les ondes. Les antres creux , et les forêts profondes. . . . Il tombe enfin ; il meurt dans les tourraens : Il meurt.... Alors les énormes reptiles Tranquillement rentrent dans leurs asiles (i).

Malfilatre.

(i) Voyez la traduction de V Enéide, par Delille; et les Leçons Lutines anciennes , t. II.

NAl\l\AT10NS. 53

Les Catacombes de Rome.

Sous les remparts de Rome , et sous ses vastes plaines , Sont des antres profonds , des voûtes souterraines , Qui, pendant deux mille ans , creusés par les humains, Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains. Avec ses monumens et sa magnificence , Rome entière sortit de cet abîme immense. Depuis, loin des regards et du fer des tyrans, L'Eglise encor naissante y cacha ses enfans, Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde. Triomphante, elle vint donner des lois au Monde, Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.

Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts, L'amour de ses parens, l'espoir de la peinture. Brûlait de visiter cette demeure obscure,

De notre antique foi vénérable berceau.

Un fil dans une main, et de l'autre un flambeau,

Il entre : il se confie à ces voûtes nombreuses

Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses.

Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté,

Ce palais de la nuit, cette sombre cité,

Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles,

Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles.

Dans un coin écarté se présente un réduit.

Mystérieux asile où l'espoir le conduit ;

Il voit des vases saints et des urnes pieuses,

Des vierges , des martyrs dépouilles précieuses.

Il saisit ce trésorj il veut poursuivre : hélas !

Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.

Il cherche, mais en vain : il s'égare, il se trouble;

Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble ;

11 prend tous les chemins que lui montre la peur. Enfin , de route en roule, et d'erreur en erreur,

Dans les enfoncemens de celte obscure enceinte,

11 trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, D'où vingt chemins divers conduisaient à l'entour. Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour? Il les consulte tous : il les prend , il les quitte ; L'effroi suspend ses pas , l'effroi les précipite ; Il appelle : l'écho redouble sa frayeur; De sinistres pensers viennent glacer son cœur. L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures. Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel, En trois lustres entiers voit à peine un mortel ; Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste. Du flambeau qui le guide il voit périr le reste. Craignant que chaque pas, que chaque mouvement, En agitant la flamme en use l'aliment.

Quelquefois il s'arrête, et demeure immobile. Vaines précautions! tout soin est inutile ; L'heure approche, et déjà son cœur épouvanté Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité.

Il marche , il erre encor sous cette voûte sombre , Et le flambeau miourant fume et s'éteint dans l'ombre. H gémit; toutefois, d'un souffle haletant. Le flambeau ranimé se rallume à l'instant. Vain espoir ! par le feu la cire consumée , Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée, Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus Les nerfs découragés ne la soutiennent plus : De son bras défaillant enfin la torche tombe. Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe. L'infortuné déjà voit cent spectres hideux ; Le Délire brûlant, le Désespoir affreux,

La Mort ! non cette Mort qui plaît à la victoire.

Qui vnle avec la foudre, et que pare la gloire; Mais lente, mais horrible, et traînant par la main La Faim qui se déchire et se ronge le sein. Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines.

Et quels regrets touchans viennent aigrir ses peines !

Ses parens, ses amis, qu'il ne reverra plus,

Et ces nobles travaux qu'il laissa suspendus;

Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire,

Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire !

Et telle dont l'amour, celle dont le souris

Fut son plus doux éloge et son plus digne prix!

Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image ,

Versés par le regret, et séchés par la rage.

Cependant il espère; il pense quelquefois

Entrevoir des clartés, distinguer une voix-

Il regarde , il écoute. . . . Hélas ! dans l'ombre immense

Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence,

Et le silence ajoute encore à sa terreur.

Alors , de son destin sentant toute l'horreur, Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve ; 11 se lève, il retombe, et soudain se relève ^ Se traîne quelquefois sur de vieux ossemens, De la niort qu'il veut fuir horribles monumens. Quand tout à coup son pied trouve un léger obstacle, Il y porte la main. O surprise ! ô miracle ! Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu, Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu. Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore , Il s'en assure , il craint qu'il ne s'échappe encore ; Il veut le suivre , il veut revoir l'éclat du jour; Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour. A l'abri du danger, son âme encor tremblante Veut jouir de ces lieux et de son épouvante. A leur aspect lugubre , il éprouve en son cœur Un plaisir agité d'un reste de terreur ; Enfin , tenant en main son conducteur fidèle. Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle. Dieux ! quel ravissement quand il revoit les cieux Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux ! Avec quel doux transport il promène sa vue

56 iNARKA'lIONS.

Sur leur majestueuse et brillante étendue ! La cité, le hameau , la verdure , les bois, Semblent s'offrir à lui pour la première fois ; El, rempli d'une joie inconnue et profonde, Son cœur croit assister au premier jour du monde (i). Delille. L'Imaginaiion^ ch. VI,

Procès du Sénat de Capoue.

Dans Capoue autrefois, chez ce peuple si doux. S'élevaient des partis, l'un de l'autre jaloux : L'Ambition, l'Orgueil, l'Envie à l'œil oblique, Tourmentaient, déchiraient, perdaient la République. D'impertinens bavards, soi-disant orateurs. Des meilleurs citoyens ardens persécuteurs. Excitent à dessein les haines les plus fortes j Et, pour comble de maux, Annibal est aux portes. Que faire et que résoudre en ce pressant danger? Tu vas tomber, Capoue, aux mains de l'étranger! Le Sénat effrayé délibère en tumulte ; Le peuple soulevé lui prodigue l'insulte ; On s'arme, on est déjà près d'en venir aux mains. Les meneurs triomphaient; pour rompre leurs desseins, Certain Pacuvius, vieux routier, forte tête, Trouva dans son esprit cette ressource honnête : « Avec vous. Sénateurs, je fus long-temps brouillé; De mon bien, sans raison, vous m'avez de'pouillé, Leur dit- il; mais je vois, dans la crise où nous sommes, Les périls de l'Etat, non les fautes des hommes. On égare le peuple , il le faut ramener ; Il est une leçon que je veux lui donner : J'ai du cœur des humains un peu d'expérience ; Laissez -moi faire enfin ; soyez sans défiance:

(i) Foyez même sujet en prose, 1. 1.

iSAU RATIONS. 5;

La patrie aujourd'hui me devra son salut. »

La peur en fit passer par tout ce qu'il voulut : Il prend cet ascendant et ce pouvoir suprême... Quand chacun consterné tremble et craint pour soi-même, S'il se présente un homme au langage assuré, On l'e'coute, on lui cède , il ordonne à son gré : Ainsi Pacuvius, du droit d'une âme forte, Sort du Sénat, le ferme, en fait garder la porte, S'avance sur la place, et son autorité Calme un instant les flots de ce peuple irrité ; K Citoyens, leur dit-il, la divine justice A vos vœux redoublés se montre enfin propice^ Elle livre en vos mains tous ces hommes pervers, Ces Sénateurs noircis de cent forfaits divers , Dont chacun d'entre vous a reçu quelque offense : Je les tiens renfermés seuls, tremblans, sans défense ; Vous pouvez les punir, vous pouvez vous venger, Sans livrer de combat, sans courir de danger. Contre eux tout est permis, tout devient légitime : Pardonner est honteux, et proscrire est sublime. Je suis l'ami du peuple, ainsi vous m'en croirez; Et surtout gardez-vous des avis m^odérés. »

L'assemblée applaudit à ce début si sage. Et par un bruit flatteur lui donne son suffrage. Le harangueur reprend : « Punissez leurs forfaits 5 Mais ne trahissez pas vos propres inte'rêts : A qui veut se venger, trop souvent il en coûte. Votre juste courroux, je n'en fais aucun doute, Proscrit les Sénateurs, et non pas le Sénat. Ce conseil nécessaire est l'àme de l'Etat, l-e gardien de vos lois, l'appui d'un peuple libre: Aux rives du Vulturne, ainsi qu'au bord du Tibre, On hait la servitude, on abhorre les Rois. » Tout le peuple applaudit une seconde fois. « Voici donc, citoyens, le parti qu'il faut suivre : l*armi ces Sénateurs que le destin vous livre,

Que chacun à son tour, sur la place cité, Vienne entendre l'arrêt qu'il aura mérité. Mais avant qu'à nos lois sa peine satisfasse, Il faudra qu'au Sénat un autre le remplace; Que vous preniez le soin d'élire parmi vous Un nouveau Sénateur, de ses devoirs jaloux, Exempt d'ambition, de faste, d'avarice, Ayant mille vertus sans avoir aucun vice, Et que tout le Sénat soit ainsi composé 5 Vous voyez , citoyens , que rien n'est plus aisé. »

La motion aux voix est d'abord adoptée. Et, sans autre ex'Smen , soudain exécutée: Les noms des Sénateurs qu'on doit tirer au sort Sont jetés dans une urne, et le premier qui sort Est au regard du peuple amené sur la place. A son nom, à sa vue, on crie, on le menace. Aucun tourment pour lui ne semble trop cruel. Et peut-être de tous c'est le plus criminel. « Bien, dit Pacuvlus, le cri public m'atteste Que tout le monde ici l'accuse et le déteste. Il faut donc de son rang l'exclure , et décider Quel homme vertueux devra lui succéder.

Pesez les candidats, tenez bien la balance: Allons, qui nommez-vous?» Il se fit un silence. On avait beau chercher; chacun, excepté soi , Ne connaissait personne à mettre en cet emploi. Cependant, à la fin , quelqu'un de l'assistance Voyant qu'on ne dit mot, prend un peu d'assurance, Hasarde un nom, encor le risqua-t-il si bas. Qu'à moins d'être tout près, on ne l'entendit pas. Ses voisins, plus hardis, tout haut le répétèrent. Mille cris à la fois contre lui s'élevèrent. Pouvait-on présenter un pareil Sénateur!

Celui qu'on rejetait était cent fois meilleur. Le second proposé fut accueilli de même, Et ce fut encor pis quand on vint au troisième.

NARRATIONS. Sq

Quelques autres encor ne semblèrent nomme's Que pour être hués, conspues, diffamés

Le peuple ouvre les yeux, se ravise; et la foule, Sans avoir fait de choix, tout doucement s'écoule. De beaucoup d'intrigans ce jour devint Técueil.

Le bon Pacuvius qui suivait tout de Tceil : a Pardonnez-moi, dit-il, l'innocent artifice Qui vous fait rendre à tous une exacte justice. Et vous, jaloux esprits, dont les cris détracteurs D'un blâme intéressé chargeaient nos Sénateurs, Pourquoi vomir contre eux les plaintes, les menaces? Eh ! que ne disiez-vou# que vous vouliez leurs places.'* Ajournons, citoyens, ce dangereux procès^ ^

D'Annibal qui s'avance arrêtons les progrès; Eteignons nos débats ; que le passé s'oublie, Et réunissons-nous pour sauver l'Italie. »

On crut Pacuvius, mais non pas pour long-temps :* Les esprits à Capoue étaient fort inconstans. Bientôt se ranima la discorde civile; Et bientôt l'étranger, s'emparant de la ville , Mît sous un même joug et peuple et Sénateurs. Français, ce trait s'appelle un avis aux lecteurs.

Andrieux.

L'Education d'Achille.

Quand, du sein maternel, porté dans ce séjour Où mes premiers regards se sont ouverts au jour. Ce vieillard vertueux, qui m'a servi de père, Eut daigné m'accueillir, on dit qu'un soin sévère De ma bouche écarta ce nectar nourricier. Doux tribut qu'une mère aime tant à payer. Et tous ces alimens , vulgaire nourriture. Qu'offre aux faibles humains l'indulgente nature. Aux cris de mes besoins sans cesse renaissans. Ni Cérès, ni Bacchus, n'apportaient leurs présens;

6o JNARRATIONS.

Mais des lions, des ours, mes lèvres dévorantes

Suçaient le sang, pressaient les chairs encor vivantes;

Et ce repas sauvage, il fallait l'acheter.

Sur les pas du Centaure il fallait affronter

D'une mer en courroux l'effrayante menace,

Le fracas d'un torrent qui, sur des monts de glace,

De rochers en rochers tombe, écume et mugitj

Fvire au tigre qui gronde, au lion qui rugit;

Ou seul, d'une forêt profonde, spacieuse,

Contempler sans pâlir l'horreur silencieuse.

D'une armure bientôt mon corps soutint le poids,

Mon bras un bouclier, mon épaule un carquois;

Bientôt je marchai ceint de ma première épée.

Et je la rapportai d'un noble sang trempée.

Je bravais des saisons les outrages divers.

L'air brûlant des étés, la glace des hivers.

Sur un lit de duvet bercé par la mollesse,

Jamais un doux concert n'endormit ma paresse:

Sur la pointe d'un roc j'aimais à sommeiller.

Et le bruit des torrens ne pouvait m'éveiller.

Ainsi coulaient pour moi les beaux jours de l'enfance; Ainsi je préludais à mon adolescence.

J'appris alors à vaincre un coursier indompté : Sur sa croupe rebelle avec orgueil monté, ^ Tantôt je devançais les cerfs, ou le Lapithp Qui d'un pas effrayé précipitait sa fuite : Et tantôt je suivais, d'un élan aussi prompt, Le vol d'un trait ailé qu'avait lancé Chiron. Souvent dans la saison au repos consacrée , Quand du fleuve engourdi le souffle de Borée A peine avait fixé le cristal frémissant. Un regard de Chiron sur ce miroir glissant M'ordonnait de courir, sans que mon pas agile Blessât en l'effleurant son écorce fragile : C'étaient là mes plaisirs. Dirai-je mes combats, Mes dangers, Pélion dépeuplé par mon bras.

Et ces bois étonnés de leur vaste silence ?

Je n'aurais point osé déshonorer ma lance

En frappant ou le lynx qui me voit, tremble et fuit.

Ou le cerf innocent qu'effarouche un vain bruit :

Il fallait braver l'ours à la forme effrayante,

Le sanglier armé de sa dent foudroyante ,

D'un carnage récent le tigre ensanglanté.

Ce n'était rien, d'Alcide émule redouté,

Il fallait terrasser une lionne mère,

De son corps hérissé défendant son repaire^

Roulant d'un air affreux ses regards menaçans,

Epouvantant l'écho de ses ruglssemens.

Enfin l'âge m'ouvrit une digne carrière ; J'appris, je dévorai la science guerrière. Tous les secrets de Mars furent bientôt les miens : Bientôt je maniai l'arme des Pseoniens, Le dard que d'un bras sûr lancent les Massagètes , Et le fer recourbé qu'ont inventé les Gètes, Et l'arc dont le Gélon marche toujours armé. Aux jeux sanglans du ceste enfin accoutumé, J'aurais pu défier le Sarmate intrépide. J'appris jusqu'à cet art vulgaire, mais perfide, De lancer un caillou, qui, trois fois balancé. S'échappe, siffle et vole au but qu'on a fixé.

Mais, tout récens qu'ils sont, à peine ma mémoire Peut rappeler, vous-même à peine pourriez croire , A quels travaux divers je me suis exercé. Chiron parle, et soudain, d'un immense fossé Mon vaste élan frauchit et joint les deux rivages. Chiron parle, et courant sur ces rochers Sauvages Où croît la ronce, où vit le reptile odieux. Je m'élance au somnaet d'un mont voisin des cieux. Aussi rapidement que je rase une plaine. D'un éclat de rocher qu'il soulève avec peine, Chiron arme sa main, me défie au combat : Il le lance ; j'allends, iiitri«pi<l(; soldat.

6a NARRATIONS.

Et sur mon bouclier, solide, impénétrable. Je reçois, en riant, le choc épouvantable; J'arrête seul, à pied, quatre coursiers fougueux, Faisant d'un vol égal rouler un char poudreux.

Quand j'ai par ces travaux aguerri mon audace, A des travaux plus doux ma vigueur se délasse j D'une robuste main, quelquefois vers les cieux, Je m'amuse à lancer le disque ambitieux, A l'aimable Hyacinthe amusement funeste!

Mes jeux sont les combats de la lutte et du ceste. Sur ma lyre je chante en vers mélodieux Les exploits des Héros et les bienfaits des Dieux. Chiron, qui daigne aussi cultiver ma mémoire. Aux talens d'un soldat ne borne point ma gloire: Il m'explique le monde , et les ressorts divers Par qui tout est, se meut, agit dans l'univers. Des peuples avec lui déroulant les annales , J'y vois leurs mœurs, leurs lois, leurs discordes fatales, Leurs succès, leurs revers et leur chute : j'apprends. Mais pour les détester, les noms de leurs tyrans. Sa prudence a voulu m'initier encore Aux utiles secrets que le Dieu d'Epidaure, Pour le soulagement des malheureux humains , A confiés, dit-on, à ses savantes mains. Il m'apprend, et lui-même est mon premier modèle, A consulter toujours la justice éternelle; A dompter mon orgueil et mon ressentiment^ A ne trahir jamais les lois ni mon serment; A choisir mes amis , à leur être fidèle ; A chérir ma patrie , à m'immoler pour elle j Surtout à révérer, par de pieux tributs, Le Ciel qui fait, soutient, couronne les vertus (i). LuCE DE Lànciyal. AdùUe à Scyws.

(i) Voyez les Leçons Latines anciennes, t. II.

Pélisson dans les fers.

Au défaut des humains , souvent les animaux De l'homme abandonné soulagèrent les maux ; Et l'oiseau qui fredonne, et le chien qui caresse, Quelquefois ont suffi pour charmer sa tristesse. L'infortune n'est pas difficile en amis ; Pélisson l'éprouva. Dans ces lieux ennemis, Un' insecte aux longs bras , de qui les doigts agiles Tapissaient ces vieux murs de leurs toiles fragiles, Frappe ses yeux : soudain, que ne peut le malheur ! Voilà son compagnon et son consolateur ! Il l'aime, il suit de l'oeil les réseaux qu'il déploie, Lui-même il va chercher, va lui porter sa proie. Il l'appelle, il accourt, et jusque dans sa main L'animal familier vient chercher son festin. Pour prix de ces secours il charme sa souffrance 3 Il ne s'informe pas dans sa reconnaissance, Si de ce malheureux caché dans sa prison Le soin intéressé naît de son abandon : Trop de raisonnement mène à l'ingratitude.

Son instinct fut plus juste ; et dans leur solitude, Défiant et barreaux, et grilles, et verroux. Nos deux reclus entre eux rendaient leur sort plus doux ; Lorsque, de la vengeance implacable ministre, Un geôlier, au cœur dur, au visage sinistre , Indigné du plaisir que goûte un malheureux. Foule aux pieds'son amie, et l'écrase à ses yeux : L'insecte était sensible, et l'homme fut barbare ! Ah! tigre impitoyable et digne du Tartare, Digne de présider au tourment des pervers, V^a, Mégère t'attend au cachot des enfers ! Et toi de qui Pallas punit la hardiesse , Mais à qui ton bienfait a rendu ta noblesse. Dont peut-être l'instinct dans ce mortel chéri

€/^ jSARRAIJONS.

Devinait des beaux-arts Fillustre favori Arachné , si mes vers vivent dans la mémoire , Ton nom de Pélisson partagera la gloire; On dira ton bienfait, ses vertus, ses malheurs; Et ton sort avec lui partagera nos pleurs.

Dëlille. L' Imagination ^ ch. VI.

Le Massacre des Français à Palerme.

Du lieu saint, à pas lents, je montais les degrés, Encor jonchés de fleurs et de rameaux sacrés. Le peuple, prosterné sous ces voûtes antiques, Avait du Roi-Prophète entonné les cantiques j D'un formidable bruit le temple est ébranlé. Tout à coup sur l'airain ses portes ont roulé. Il s'ouvre j des vieillards, des femmes éperdues, ï)es prêtres, des soldats, assiégeant les issues, Poursuivis, menaçans, l'un par l'autre heurtés, S'élancent loin du seuil à flots précipités. Ces mots : Guerre aux tyrans ! volent de bouche en bouche; Le prêtre les répète avec un œil farouche ; L'enfant même y répond. Je veux fuir, et soudain Ce torrent qui grossit me ferme le chemin. Nos vainqueurs, qu'un amour profane et téméraire Rassemblait pour leur perte au pied du sanctuaire, Calmes, quoique surpris, entendent sans terreur Les cris tumultueux d'une foule en fureur. Le fer brille, le nombre accablait leur courage.... Un Chevalier s'élance, il se fraie un passage : 11 marche, il court ; tout cède à Teffort de son bras , Et les rangs dispersés s'ouvrent devant ses pas. Il affrontait leurs coups sans casque, sans armure.... C'est Montfort! à ce cri succède un long murmure. €< Oui, traîtres, ce nom seul est un arrêt pour vous! « Fuyez! » dit-il, superbe, et pale de rinirroiix ;

Il balance dans l'air sa redoutable épée , Fumante encor du sang dont il Pavait trempée. Il frappe.... Un envoyé de la Divinité Eût semblé moins terrible au peuple épouvanté. Mais Procida paraît, et la fouie interdite Se rassure à sa voix , roule et se précipite ; Elle entoure Montfort, par son père entraîné, Lorédan le suivait , muet et consterné.

Du vainqueur, du vaincu les clameurs se confondent ;

Des tombeaux souterrains les échos leur répondent.

Le destin des combats flottait encor douteux 5

La nuit répand sur nous ses voiles ténébreux.

Parmi les assassins je m'égare- incertaine,

Je cherche le palais, je marche , je me traîne.

Que de morts, demourans! Faut-il qu'un jour nouveau

Eclaire de ses feux cet horrible tableau ?

Puisse le soleil fuir, et cette nuit sanglante

Cacher au inonde entier les forfaits qu'elle enfante !

Casimir Delayigke. Les Vêpres Siciliennes ^ acl. V, se. IIL

Mort de CoiiRnv.

Cependant tout s'apprête, et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénoûment la Reine a réservée. Le signal est donné sans tumulte et sans bruit : C'était à la faveur des ombres de la nuit. De ce mois malheureux l'inégale courrière Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière; Coligny languissait dans les bras du repos. Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.

Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens à ce calme agréable. Il se lève, il regarde; il voit de toufi cotés

Courir des assassins à pas précipités;

Il voit briller partout les flambeaux et les armes ;

Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes ^

Ses serviteurs sanglans, dans la flamme étouffés;

Les meurtriers en foule au carnage échauffés,

Criant à haute voix: « Qu'on n'épargne personne;

C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le Roi qui l'ordonne! »

Il entend retentir le nom de Coligny : Il aperçoit de loin le jeune Téligny, Télignj dont l'amour a mérité sa fille, L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille, Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats, Lui demandait vengeance, et lui tendait les bras. Le Héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance. Voulut mourir du moins comme il avait vécu, Avec toute sa gloire et toute sa vertu. Déjà des assassins la nomibreuse cohorte, Du salon qui l'enferme allait briser la porte; Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux, Avec cet œil serein, ce front majestueux. Tel que, dans les combats, maître de son courage. Tranquille , il arrêtait ou pressait le carnage.

A cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect; Une force inconnue a suspendu leur rage. « Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs , Que le sort des combats respecta quarante ans. Frappez, ne craignez rien : Coligny vous pardonne; Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne; J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous. » Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux : L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes; Et de ses assassins ce grand homme entouré,

JNARRATIONS. 67

Semblait un Roi puissant par son peuple adoré. Besme, qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime j Des assassins trop lents il veut hâter les coups : Aux pieds de ce Héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible ; Lui seul, à la pitié toujours inaccessible. Aurait cru faire un crime, et trahir Médicis, Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats , il court d'un pas rapide ; Coligny l'attendait d'un visage intrépide : Kt bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée en détournant les yeux. De peur que d'un coup d'œil cet auguste visage Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.

Du plus grand des Français tel fut le triste sort : On l'insulte , on l'outrage encore après sa mort. Son corps percé de coups, privé de sépulture. Des oiseaux dévorans fut l'indigne pâture ; Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis : Conquête digne d'elle et digne de son fils ! Médicis la reçut avec indifférence.

Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance. Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens. Et comme accoutumée à de pareils présens.

Voltaire. Henriade, chant II.

Elévation d'Esther.

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De l'altière Vasthi dont j'occupe la place , Lorsque le Roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône, ainsi que de son lit. Mais il ne put sitôt en bannir la pensée : Vasthi régna long-temps dans son âme offensée.

(i8 NARRATIOISS.

Dans ses nombreux Etats il fallut donc chercher Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher. De l'Inde à l'Hellespont ses esclaves coururent. Les filles de l'Egypte à Suse comparurent; Celles même du Parthe et du Scythe indompté y briguèrent le sceptre offert à la beauté. On m'élevait alors, solitaire et cachée, Sous les yeux vigilans du sage Mardochée. Tu sais combien je dois à ses heureux secours : La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours j Mais lui, voyant en moi la fille de son frère, Me tint lieu, chère Elise, et de père et de mère. Du triste état des Juifs jour et nuit agité , Il me tira du sein de mon obscurité , Et sur mes faibles mains fondant leur délivrance, 11 me fit d'un Empire accepter l'espérance. A ses desseins secrets tremblante j'obéis : Je vins, mais je cachai ma race et mon pays. Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales Que formait en ces lieux ce peuple de rivales, Qui toutes, disputant un si grand intérêt, Des yeux d'Assuérus attendaient leur arrêt? Chacune avait sa brigue et de puissans suffrages. L'une d'un sang fameux vantait les avantages j L'autre, pour se parer de superbes atours, Des plus adroites mains empruntait le secours j Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice. De mes larmes au Ciel j'offrais le sacrifice. Enfin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus, Devant ce fier Monarque, Elise, je parus. Dieu tient le cœur des Rois entre ses mains puissantes; 11 fait que tout prospère aux âmes innocentes, Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. De mes faibles attraits le Roi parut frappé. Il m'observa long-temps dans im sombre silence; El le Ciel, qui pour moi fil pencher la b.Tlance,

NARRATION s. 6-,

Dans ce temps-là , sans doute, agissait sur son cœur.

Enfin , avec des yeux où régnait la douceur :

« Soyez Reine » , dit-il; et, dès ce moment même,

De sa main sur mon front posa son diadème.

Pour mieux faire éclater sa joie et son amour,

Il combla de présens tous les grands de la Cour ;

Et même ses bienfaits, dans toutes ses provinces,

Invitèrent le peuple aux noces de leurs Princes. Hélas! durant ces jours de joie et de festins.

Quelle était en secret ma honte et mes chagrins!

Esther, disais- je, Esthcr dans la pourpre est assise!

La moitié de la terre à son sceptre est soumise!

Et de Jérusalem l'herbe cache les murs ! Sien, repaire affreux de reptiles impurs,

"Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées!

Cependant mon amour pour notre nation A rempli ce palais de filles de Sion, Jeunes et tendres tleurs, par le sort agitées, Sous un ciel étranger comme moi transplan lées. Dans un lieu séparé de profanes témoins. Je mets à les former mon étude et mes soins ^ Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème, Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même, Aux pieds de l'Eternel je viens m'humilicr. Et goûter le plaisir de me faire oublier.

Racine. Esther^ act. I«% se. r%

Eruption du Vésuve, Famine et Contagion.

Le Vésuve en courroux sous ses monts caverneux Recommence à mugir avec un bruit affreux, Et déchaîne, en poussant une épaisse fumée, Sur son gouffre tonnant, la tempête enflammée. Elle échappe soudain, et des sommets ouverts

En colonne tie feu s'e'lance dans les airs. Des foudres souterrains et des roches fondues La suivent jusqu'au ciel et retombent des nues. Le bitume et le soufre, e'pandus en torrens, Roulent sur la montagne, en sillonnent les flancs, Et, dans les creux vallons se traçant un passage, Des fleuves infernaux offrent l'horrible image.

L'incendie a gagné les antiques forêts.

Les animaux, fuyant dans les sentiers secrets, Vingt fois, pour s'échapper, retournent sur leur trace; Partout la mort en feu les repousse et les chasse. On voit, loin du volcan et de leurs toits brûlans, Errer de toutes parts les pâles habitansj Et l'époux qui soutient sa moitié défaillante. Et du vieillard courbé la marche chancelante, Et la mère qui croit dérober au trépas Son fils , unique espoir, qu'elle tient dans ses bras. Inutiles efforts : les vagues irritées Franchissent en grondant leurs rives dévastées ; L'Apennin a tremblé jusqu'en ses fondemens : La terre ouvre en tous lieux des abîmes fumans, Des plus fermes cités ébranle les murailles, Et les ensevelit au fond de ses entrailles.

Un jour, peut-être, un jour nos neveux attendris Découvriront enfin , sous de profonds débris , Ces villes, ces palais, ces temples, ces portiques, De nos arts florissans monumens authentiques. Ainsi dans les remparts qu'Hercule avait bâtis, Par un malheur semblable autrefois engloutis, Nous allons admirer de superbes ruines.

Et de l'antiquité fouillei- les doctes mines. Quel sera le destin de tant de malheureux Echappés par hasard à ce désastre affreux.»* De cendres, de cailloux une pluie enflammée Couvre tout le pays de feux et de fumée. Le laboureur a vu les trésors des sillons

Sortir de ses greniers en brûlans tourbillons. En vain il cherche encor dans les arides plaines Ses buffles vigoureux, compagnons de ses peines; Ils ne reviendront plus d'un pas obéissant Sur ce sol calciné traîner le soc pesant. Nul secours, nul espoir ne s'offre à sa misère. Comment nourrir, hélas ! ses enfans et leur mère ? Ira-t-il secouer le gland dans les forêts ? Mais l'orage partout a fait tomber ses traits; Et les chênes, séchés jusque dans leurs racines, De ces lieux désolés ont accru les ruines. Alors parmi les feux, les laves , les tombeaux, La Famine apparaît; et, traînant ses lambeaux, Traverse les cités, rôde dans les villages : D'abord sous l'humble toit exerce ses ravages ; Puis, des palais pompeux franchissant les degrés, Entre avec le Besoin sous les lambris dorés.

Dans l'air en même temps les sombres Euménides Soufflent de toutes parts leurs poisons homicides. Une fréquente toux, de longs étouffemens Sont du premier accès les signes alarmans. Dès la seconde aurore une brûlante haleine Du poumon embrasé ne s'échappe qu'à peine. La toux , du corps entier fait crier les ressorts, Et l'humeur, sans sortir, résiste à ses efforts. Un feu séditieux étincelle au visage.

Le pouls , du sang à peine annonce le passage. La plus légère étoffe est un pesant. fardeau. Une barre d'acier traverse le cerveau ; Et le mal, redoublant sa fureur intestine , Comme un affreux vautour déchire la poitrine.

Après la triste nuit qu'allonge la douleur, La langue se noircit , le teint perd sa couleur. Le malade aux abois porte sur le visage De sa prochaine mort l'infaillible présage. Douce Espérance, alors tu quittes ses lam.bris!

72 NAHRATIOINS.

Il n'entend plus sa femme, il ne voit plus ses fils. Son esprit égaré, que la fièvre tourmente, Erre sur le sommet d'une montagne ardente, Croit rouler dans un gouffre, et frémit de terreur En regardant au loin l'immense profondeur. A ce transport succède une stupeur mortelle. Le sang glacé s'arrête, et la faible prunelle Sous les doigts du trépas se fermant sans retour. Il meurt avant la fin du quatrième jour.

Dieux! qui reconnaîtrait ces campagnes fertiles? Des hameaux fortunés et d'opulentes villes, Des maisons qu'entouraient des bocages fleuris , Charmaient à chaque pas le voyageur surpris. Deux fois sur les coteaux les brebis étaient pleines, Et les moissons deux fois jaunissaient dans les plaines 3 La manne y distillait. Les humains trop heureux Y ployaient sous les fruits qui renaissaient poureux^ L'amour et le plaisir, enfans de l'abondance, Présidaient les concerts, animaient à la danse; Echo ne répétait que les chants des bergers; Des vignes s'élevaient dans le sein des rochers ; Le laurier, le jasmin, s'arrondissant en voûtes. De leur ombre odorante embellissaient les routes. C'était un grand jardin où de nombreux canaux Portaient de toutes parts la fraîcheur de leurs eaux.

Quel désastre impré^•u ! quelles terribles scènes ! Des torrens sulfureux, de brûlantes arènes, Tous les feux des enfers, tous les fléaux des cieux , En un vaste cercueil ont change ces beaux lieux (i). Castel. Les Plantes, chant 111.

(1) Comparez ce morceau ayec là Peste (Ty/thènes , description en prose; et VEpizootie de Virgile; Gèorgiques , chant III, traduites parDelille; voyez aussi les Leçons Latines anciennes et modernes, même sujet.

JNAIUIATIONS. 73

Jugement des Rois en Egypte après leur mort.

SÉsosTRis, le premier, heureux triomphateur, Dans l'Egypte étala des Rois chargés de chaînes ; Mais, dans ce vieux berceau des sciences humaines, O combien j'aime mieux ces fêtes où les lois A côté de leur tombe interrogeaient les Rois ! Quelle solennité plus grande, plus auguste! Malheur alors, malheur à tout Monarque injuste! Cités devant l'Egypte , aux yeux de l'Univers, Entre l'urne du peuple et l'urne des enfers, Entre la voix du siècle et les races futures, Leurs mânes, arrêtés au bord des sépultures Pour entendre l'arrêt ou propice ou fatal , Comparaissaient sans pompe à ce grand tribunal. Là, plus de courtisans, de voix adulatrice; Où cessait le pouvoir commençait la justice. Là, de l'homme indigent les pleurs long-temps perdus, Les cris des opprimés étaient seuls entendus. Dans son dernier sujet le Roi trouvait un juge; Le crime détrôné n'avait plus de refuge. Et la Vérité sainte, auprès de leur tombeau. Aux torches de la mort allumait son flambeau. Heureux alors, heureux qui, sous le diadème. D'avance avec rigueur s'était jugé lui-même ! Son nom était béni , son règne était absous. Rois, ce grand tribunal n'existe plus pour vous! Mais il existe encor des juges plus terribles ! Juges toujours présens, toujours incorruptibles , Dont rien ne peut fléchir l'inflexible équité : C'est votre conscience et la postérité (i).

Delille. L'Jmaginalion^ chant VIL

(i) Voyez le même sujet en prose ; et dans les Leçons Latines modernes , t. II.

Vie de Jeanne d'Arc.

.... Si dans ce jour une aveugle furie , Prince, par ses clameurs n'attaquait que ma vie. Celle qu'à la vengeance on veut sacrifier Dédaignerait le soin de se justifier.

Mais au Dieu dont je tiens ma force et mon courage, Guerrière, je dois rendre un noble témoignage; Je le dois, je le veux, et ma voix, sans détours, De ma vie à vos yeux va présenter le cours. Mon nom vous est connu. . . . Depuis que je suis née , L'hiver n'a pas vingt fois vu s'achever l'année. Sous un rustique toit Dieu cacha mon berceau : Non loin de Vaucouleurs, quelques prés, un troupeau, Des auteurs de mes jours composaient la richesse 5 Le travail de leurs mains nourrissait leur vieillesse. Docile à leurs leçons, heureuse à leur côté, Mon enfance croissait dans la simplicité ; Et bergère, comme eux j'errais sur les montagnes, Chantant le nom du Dieu qui bénit les campagnes. Chaque jour cependant, jusqu'à nous apportés , Des bruits affreux troublaient nos hameaux attristés : On disait qu'inondant et nos champs et nos villes, L'Anglais, à la faveur de nos haines civiles, Allait bientôt, brisant nos remparts asservis. Saper les fondemens du trône de Clovis, Et, de la Loire enfin franchissant la barrière, Sur les murs d'Orléans arborer sa bannière.... Des maux de mon pays en secret tourmenté. Tout mon cœur s'indignait, jour et nuit agité j Et du bruit des combats, au milieu des prairies. Seule, j'entretenais mes longues rêveries. Un soir (il m'en souvient) de la cime des monts L'orage, en s'étendant, menaçait nos vallons ;

Tout fuyait.... Près de là l'ombre d'un chêne antique

Protégeait du hameau la chapelle rustique :

J'y cours; et sur la pierre, où j'implorais les Cieux,

Le sommeil , malgré moi , vint me fermer les yeux.

Tout à coup, de splendeur et de gloire éclatante,

Du céleste séjour une jeune habitante,

La houlette à la main, se montre devant moi :

« Humble fille des champs, dit-elle, lève-toi !

Du Souverain des Cieux l'ordre vers toi m'amène j

Geneviève est mon nom. Les rives de la Seine

Me virent, comme toi, conduire les troupeaux.

Quand du fier Attila les funestes drapeaux

Envoyaient la terreur aux deux bouts de la France,

Ma voix, au nom du Ciel, promit sa délivrance.

J^e Ciel veut par ton bras l'accomplir aujourd'hui.

Du trône des Français , va , sois l'heureux appui.

Le Dieu qui, des bergers empruntant l'entremise.

Jadis arma David, et dirigea Moïse,

Dans les murs de Fierbois , au pied des saints autels ,

Cacha, depuis long-temps, aux regards des mortels,

Le glaive qui, remis aux mains d'une bergère ,

Doit briser les efforts d'une armée étrangère.

En secret, éclairé par un avis des Cieux,

Déjà Valois attend le bras victorieux

Que suscite pour lui leur faveur imprévue.

Pleine d'un feu divin, va t'offrir à sa vue ;

Marche : Orléans t'appelle au pied de ses remparts ;

Marche : à ta voix l'Anglais fuira de toutes parts j

Et le temple de Reims verra, dans son enceinte,

Sur le front de ton Roi s'épancher l'huile sainte. ...»

L'Immortelle, à ces mots, remonte dans les airs,

Et moi , le cœur ému de sentimens divers,

Je m'éveille incertaine, et n'osant croire encore

Au choix trop éclatant dont l'Eternel m'honore.

Mais trois fois , quand la nuit ramène le repos,

Je vois les mêmes traits, j'entends les mêmes mots ;

76 JS'AKKATIONS.

« Humble fille des champs, lève-toi, Dieu l'appelle ; Au Ciel, à ton pays, tremble d'être infidelle !.... » Je cède enfin : je pars , respirant les combats. . . . Le frère de ma mère accompagnait mes pas. J'avais atteint le front des collines prochaines. . . . Là , muette et pensive, à nos bois, à nos plaines, Par un dernier regard j'adressai mes adieux, Et le toit paternel disparut à mes yeux. . . .

{Jeanne d'Arc , un moment attendrie , s'arrête et se tait.)

.... Au travers du trouble et du ravage ,

Vers la cour de Valois le Ciel m'ouvre un passage.

J'arrive : on m'interroge, on doute de ma foi ;

Mais les pontifes saints ont rassuré mon Roi :

.Je parais à ses yeux. Sans crainte , sans audace ,

J'entre : un de ses guerriers est assis à sa place ;

Lui-même , au milieu d'eux , il siège confondu 5

Mais un esprit céleste , à mes yeux descendu,

Me le montrait du doigt, et planait sur sa tête.

J'approche; et, devant lui, je m''incline et m'arrête j

Des Cieux , à haute voix , j'annonce les décrets. . . .

« Oui, me dit-il, commande; et mes guerriers sont prêts

A suivre sur tes pas l'ardeur qui les transporte. »

Il dit: et de Fierbois à son ordre on m'apporte

Le glaive qui bientôt doit venger les Français.

Nous partons. . .. Mais pourquoi retracer nos succès ?

Jeune et faible instrument de la faveur céleste ,

Je marchais , je parlais Dieu seul a fait le reste. . . .

D'AVRIGNY. Jeanne d'Arc à Rouen, act. 111, se. V.

Sa Mort.

A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers ? Pour qui ces torches qu'on excite ?

L'airain sacré tremble et s'agite....

NAIUIATIONS. 77

D'où vient ce bruit lugubre? où courent ces guerriers, Dont la foule à longs flots roule et se précipite?

La joie éclate sur leurs traits^ Sans cloute l'honneur les enflamme ; Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais ; Non, ces guerriers sont des Anglais Qui vont voir mourir une femme.

Qu'ils sont nobles dans leur courroux ! Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves ! La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves :

« Qu'elle meure 1 elle a contre nous Des esprits infernaux suscité la magie. ...»

Lâches, que lui reprochez-vous ?

D'un courage inspiré la brûlante énergie, L'amour du nom français, le mépris du danger,

Voilà sa magie et ses charmes :

En faut-il d'autres que des armes Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger?

Du Christ, avec ardeur, Jeanne baisait l'image; Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents : Au pied de l'échafaud, sans changer de visage, Elle s'avançait à pas lents.

Tranquille elle y monta j quand, debout sur le faîte, Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer, Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prêle, Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête, Et se prit à pleurer.

Ah ! pleure , fille infortunée !

Ta jeunesse va se flétrir, Dans sa fleur trop tôt moissonnée !

Adieu , beau ciel , il faut mourir !

Tu ne reverras plus tes riantes montagnes ,

Le temple , le hameau , les champs de Vaucouîeurs j

Et ta chaumière, et tes compagnes , Et ton père expirant sous le poids des douleurs.

Après quelques instans d'un horrible silence , Toul à coup le feu brille, il s'irrite, il s'élance.... Le cœur de la guerrière alors s'est ranimé j A travers les vapeurs d'une fumée ardente,

Jeanne, encor menaçante. Montre aux Anglais son bras à demi consumé.

Pourquoi reculer d'épouvante?

Anglais , son bras est désarmé ; La flamme l'environne, et sa voix expirante Murmure encore : « O France ! ô mon Roi bien-aimé !

Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance, O toi , qui des vainqueurs renversas les projets ! La France y portera son deuil et ses regrets,

Sa tardive reconnaissance ; Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès j Puissent croître avec eux ta gloire et sa puissance !

Que sur l'airain funèbre on grave des combats , Des étendards anglais fuyant devant tes pas. Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes ! Venez, jeunes beautés, venez, braves soldats ; Semez sur son tombeau les lauriers et les roses !

Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois, Cueille un rameau sacré, l'y dépose , et s'écrie : A celle qui sauoa le trône et la patrie , Et n'obtint qu'un tombeau peur prix de ses exploits !

Casimir Delavigne.

Songe d'Athalie.

C'ÉTAIT pendant l'horreur d'une profonde nuit ; Ma mère Jésabel devant moi s'est montrée ,

Comme au jour de sa mort pompeusement parëe.

Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté j

Même elle avait encor cet éclat emprunté,

Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,

Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

K Tremble , m'a-t-elle dit , fille digne de moi !

a Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.

« Je te plains de tomber dans ses mains redoutables ,

« Ma fille. » En achevant ces mois épouvantables.

Son ombre vers mon lit a paru se baisser;

Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser :

Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange

D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange.

Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux,

Que des chiens dévorans se disputaient entre eux.

Dans ce désordre à mes yeux se présente

Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante.

Tel qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus.

Sa vue a ranimé mes esprits abattus;

Mais lorsque , revenant de mon trouble funeste ,

J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,

J'ai senti tout à coup un homicide acier

Que le traître en mon sein a plongé tout entier.

De tant d'objets divers le bizarre assemblage

Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage :

Moi-même quelque temps , honteuse de ma peur.

Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur:

Mais de ce souvenir mon âme possédée

A deux fois , en dormant, revu la même idée ;

Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer

Ce même enfant toujours tout prêt à me percer.

Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie , J'allais prier Baal de veiller sur ma vie. Et chercher du repos au pied de ses autels : Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels ! Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée ,

8o NAKRATIONS.

Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée;

J'ai cru que des présens calmeraient son courroux ,

Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.

Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.

J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse.

Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur :

Pendant qu'il me parlait, ô surprise, ô terreur!

J'ai vu ce même enfant dont je suis menace'e,

Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.

Je l'ai vu : son même air, son même habit de lin ,

Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;

C'est lui-même. 11 marchait à côté du grand-prêtre ;

Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.

Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter,

Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter.

Raciine. Alhalie, act. II, se. V.

Songe de Clytemnestre,

Seigneur, n'irritez point son orgueil furieux j Si vous saviez les maux que m'annoncent les Dieux.. J'en frémis. Non, jamais le Ciel impitoyable N'a menacé nos jours d'un sort plus déplorable. Deux fois mes sens frappés par un triste réveil, Pour la troisième fois se livraient au sommeil. Quand j'ai cru par des cris terribles et funèbres Me sentir entraîner dans l'horreur des ténèbres. Je suivais malgré moi de si lugubres cris ; Je ne sais quels remords agitaient mes esprits; Mille foudres grondaient dans un épais nuage Qui semblait cependant céder à mon passage. Sous mes pas chancelans un gouffre s'est ouvert j L'affreux séjour des morts à mes yeux s'est offert j A travers l'Achéron la malheureuse Electre A grands pas où j'étais semblait guider un sporlre;

NARRATIONS. Si

Je fuyais, il me suit. Ah ! Seigneur ! à ce nom Mon sang se glace : hélas ! c'était Agamemnon. « Arrête, m'a-t-il dit d'une voix formidable; Voici de tes forfaits le terme redoutable ! Arrête, épouse indigne, et frémis à ce sang Que le cruel AEgisthe a tire' de mon flanc ! » Ce sang, qui ruisselait d'une large blessure, Semblait en s'écoulant pousser un long murmure, A l'instant j'ai cru voir aussi couler le mien j Mais, malheureuse ! à peine a-t-il touché le sien, Que j'en ai vu renaître un monstre impitoyabl^e Qui m'a lancé d'abord un regard effroyable; Deux fois le Slyx, frappé par ses mugissemens, A long-temps répondu par des gémissemens ; Vous êtes accouru ^ mais le monstre en furie D'un seul coup à mes pieds vous a jeté sans vie, Et m'a ravi la miienne avec le même effort, Sans me donner le temps de sentir votre mort.

Crébillon. Electre^ act. 1«% se. Vli.

Songe de Thyeste.

Sauvez-moi, par pitié, de ces bords dangereux; Du soleil à regret j'y revois la lumière; Malgré moi le sommeil y ferme ma paupière. De mes ennuis secrets rien n'arrête le cours : Tout à de tristes nuits joint de plus tristes jours. Une voix, dont en vain je cherche à me défendre, Jusqu'au fond de mon cœur semble se faire entendre ; J'en suis épouvanté. Les songes de la nuit Ne se dissipent point par le jour qui les suit : Malgré ma fermeté, d'infortunés présages Asservissent mon âme à ces vaines images. Cette nuit même encor, j'ai senti dans mon cœur Tout ce que peut un songe inspirer de terreur. Près de ces noirs détours que la rive infernale 2. — 28. 0

Forme à replis divers dans cette île fatale ,

J'ai cru long-temps errer parmi des cris affreux

Que des mânes plaintifs portaient jusques aux cieux.

Parmi ces tristes voix, sur ce rivage sombre,

J'ai cru d'jSErope en pleurs entendre gémir l'ombre;

Bien plus, j'ai cru la voir s'avancer jusqu'à moi,

Mais dans un appareil qui me glaçait d'effroi :

« Quoi! tu peux t'arrêter dans ce séjour funeste!

* Suis moi, m'a-t-elle dit, infortuné Thyeste. »

Le spectre, à la lueur d'un triste et noir flambeau,

A ces mots m'a traîné jusque sur son tombeau.

J'ai frémi d'y trouver le redoutable Atrée,

Le geste menaçant et la vue égarée ,

Plus terrible pour moi, dans ces cruels momens,

Que le tombeau, le spectre et ses gémissemens.

J'ai cru voir le barbare entouré de Furies;

Un glaive encor famant armait ses mains impies ;

Et, sans être attendri de ses cris douloureux.

Il semblait dans son sang plonger un malheureux.

iErope, à cet aspect, plaintive, désolée,

De ses lambeaux sanglans à mes yeux s'est voilée.

Alors j'ai fait, pour fuir, des efforts irapuissans; L'horreur a suspendu l'usage de mes sens. A mille affreux objets l'âme entière livrée, La frayeur m'a jeté sans force aux pieds d'Atrée. Le cruel , d'une main semblait m'ouvrir le flanc, Et de l'autre, à longs traits, m'abreuver de mon sang; Le flambeau s'est éteint, l'ombre a percé la terre, Et le songe a fini par un coup de tonnerre.

Le même. Atrée et Thyeste^ aci. II, se. II.

Apparition du Spectre de Thyeste à ^gisthe.

Thyeste ! tu verras Agamemnon puni ; Qu'Oreste même expire à ses deslins uni !

Chère ombre, apaise-toi ! calmez-vous , Euménides!

"Vous avez au berceau proscrit les Pélopides :

Oreste n'est-il pas l'héritier de son rang ?

Périssent lui , son fils , Electre , et tout son sang ! . . .

Ils mourront sous ce fer , que l'exécrable Atrée

Pxemit dès mon enfance à ma main égarée,

Lorsqu'un affreux serment, de ma bouche obtenu ,

M'arma contre Thyeste, à moi-même inconnu.

Un Dieu seul me ravit à ce noir parricide.

O mon père ! . ... pourquoi ton spectre errant , livide,

Assiége-t-il mes pas? Il me parle, il me suit ,

Sous ce même portique, au milieu de la nuit.

Ne crois pas qu'une erreur, dans le sommeil tracée.

De sa confuse image ait troublé ma pensée :

Je veillais sous ces murs , où de son souvenir

Ma douleur recueillie osait s'entretenir;

Le calme qui régnait à cette heure tranquille

Environnait deffroi ce solitaire asile ;

Mes regards sans objet dans l'ombre étaient fixés ;

Il vint, il m'apparut , les cheveux hérissés,

Pâle , offrant de son sein la cicatrice horrible ;

Dans l'une de ses mains brille un acier terrible ,

L'autre tient une coupe. . . . ô spectacle odieux !

Souillée encor d'un sang tout fumant à mes yeux.

L'air farouche, et la lèvre à ses bords abreuvée :

a Prends, dit-il, cette épée à ton bras réservée;

Voici, voici la coupe où mon frère abhorré

Me présenta le sang de mon fils massacré ;

Fais-y couler le sien que proscrit ma colère ,

Et qu'à longs traits encor ma soif s'y désaltère. »>

Il recule à ces mots , me montrant de la main

Le Tartare profond , dont il suit le chemin.

Le dirai-je ? sa voix, perçant la nuit obscure^

Ce geste, et cette coupe, et sa large blessure.

Ce front décoloré, ses adieux menaçans, ....

J'ignore quel prestige égara tous mes sens.

Entraîné sur ses pas vers ces demeures sombres ,

Gouffre immense où gémit le peuple errant des ombres,

Vivant, je crus descendre au noir séjour des morts.

Là , jurant et le Styx et les Dieux de ses bords ,

£t les monstres hideux de ses rives fatales.

Je vis, à la pâleur des torches infernales.

Les trois sœurs de l'enfer irriter leurs serpens,

Le rire d'Alecton accueillir mes sermensj

Thyeste les reçut, me tendit son épée.

Et je m'en saisissais , quand à ma main trompée

Le vain spectre échappa poussant d'horribles cris.

Je fuyais. ... Je ne sais à mes faibles esprits

Quelle flatteuse erreur pre'senfa sa chimère.

Il me sembla monter au trône de mon père ;

Que, de sa pourpre auguste héritier glorieux,

Tout un peuple en mon nom brûlait l'encens des Dieux;

Je vis la Grèce entière à mon joug enchaînée,

La Reine me guidant aux autels d'Hyménée,

Et mes fiers ennemis, consternés et tremblans.

Abjurer à mes pieds leurs mépris insolens.

Le MëRCIEB. Jgamemnon , act. I, se. \.

Songe d'Hamlet.

Deux fois dans mon sommeil , ami, j'ai vu mon père, Non point le bras levé, respirant la colère. Mais désolé, mais pâle, et dévorant des pleurs Qu'arrachait de ses yeux l'excès de ses douleurs. J'ai voulu lui parler: plein de l'horreur profonde Qu'inspirait à mon cœur l'effroi d'un autre monde, (^uel est ton sort ? lui dis-je; apprends-moi quel tableau S'offi e à l'homme étonné dans ce monde nouveau. Croirai-je de ces Dieux que la main protectrice Par d'tlernels lourinens sur nous s'appesantisse.'' *

« O mon fils, m'a-t-il dit, ne m'inlerrogo pas;

NAlUl AXIONS. 85

« Ces leçons du cercueil , ces secrets du Irëpas,

« Aux profanes mortels doivent être invisibles.

« Que du Ciel sur les Rois les arrêls sont terribles !

K Ah! s'il me permettait cet horrible entretien,

« La pâleur de mon front passerait sur le tien.

« Nos mains se sécheraient en touchant la couronne,

« Si nous savions , mon fils , à quel litre il la donne.

« Vivant, du rang suprême on sent mal le fardeau :

« Mais qu'un sceptre est pesant quand on entre au tombeau ! »

Oh! m'écriai-je , ombre chère et terrible,

Pourquoi des bords muets de ce monde Invisible,

Confident des tombeaux, viens-tu m'entretenir ,

Moi, qu'avec toi bientôt mes douleurs vont unir?

Ne laisse point sortir de tes lèvres glacées

Ces hauts secrets des Dieux qui troublent nos pensées.

Hélas ! pour t'obéir ai-je assez de vertu!

Je t'écoute en tremblant : réponds, que me veux-tu?

« O mon fils , m'a-t-il dit, je viens enfin t'apprendre cf Quel sang tu dois verser pour apaiser ma cendre : " On croit qu'un mal cruel tranchasoudain mes jours. « Ainsi les noirs complots sont voilés dans les cours. « Ta mère! qui l'eût dit? oui, ta mère perfide « Osa me présenter un poison parricide; « L'infâme Claudius, du crime instigateur, K Fut de ma mort surtout le complice et l'auteur. »

Je m'éveille à ces mots : hélas! mon cher Norçeste , Je me suis élancé hors de mon lit funeste j Plein de l'objet affreux qui troublait mes esprits, J'ai rempli ce palais d'épouvantables cris. J'ai couru tout tremblant, faible, éperdu, sans suite.ti. Le spectre, à mes côtés , semblait presser ma fuite. Cette ombre, ces forfaits, ce récit plein d'horreur Dans mon cœur expirant jette encor la terreur.

Ducis. Hamlef^ act. II, se. V. (

Mort d'Anne de Boulen.

Sire, chargé par vous d'un ordre de clémence, Je courais à la mort enlever l'innocence. Je vois de tous côtés vos sujets éperdus, Vos malheureux sujets à grands flots répandus Dans la place où leur Reine , indignement traînée , Devait sur réchafaud finir sa destinée.

Ils venaient voir mourir ce qu'ils ont adoré. Je vole au-devant d'eux, et, d'espoir enivré, En mots entrecoupés, de loin, tout hors d'haleine. Je m'écrie : « Arrêtez! sauvez, sauvez la Reine; Grâce, pardon : je viens, je parle au nom du Roi. » Ils ne ra'ont répondu que par un cri d'effroi. A ces clameurs succède un plus affreux silence; J'interroge : on se tait. Je frémis, je m'avance : Je lis dans tous les yeux; je ne vois que des pleurs : Un deuil universel remplissait tous les cœurs. J'étais glacé de crainte; et cependant la foule S'entr'ouvre, me fait place, et lentement s'écoule :

J'arrive au lieu fatal, j'appelle Il n'est plus temps,

O Reine, j'aperçois vos restes palpitans!

J'ai vu son sang, j'ai vu cette tête sacrée

D'un corps inanimé maintenant séparée.

Ses yeux , environnés des ombres de la mort ,

Semblaient vers ce séjour se tourner sans effort;

Ses yeux où la vertu répandait tous ses charmes,

Ses yeux encor mouillés de leurs dernières larmes.

Femmes, enfans, vieillards, regardaient en tremblant

Ces augustes débris, ce front pâle et sanglant.

Des vengeances des lois l'exécuteur farouche.

Lui-même consterné, les sanglots à la bouche.

Détournait ses regards d'un spectacle odieux ,

Et s'étonnait des pleurs qui tombaient de ses yeux.

Mille voix condamnaient des juges homicides,

NARRATIOINS. 87

J'ai vu des citoyens baisant ces mains livides,

Raconter ses bienfaits, et, les bras étendus,

L'invoquer dans le ciel, asile des vertus.

Au milieu de l'opprobre on lui rendait hommage.

Chacun tenait sur elle un différent langage,

Mais tous la bénissaient; tous, avec des sanglots,

De ses derniers discours répétaient quelques mots.

Elle a parlé d'un frère, honneur de sa famille.

Du Roi, de vous , Madame , et surtout de sa fille.

A ses tristes sujets elle a fait ses adieux ,

Et son âme innocente a monté vers les cieux.

Chénier. Henri VIII, act. V, se. V.

La Mort des Templiers.

Un immense bûcher, dressé pour leur supplice, S'élève en échafaud , et chaque chevalier Croit mériter l'honneur d'y monter le premier; Mais le grand-maître arrive; il monte, il les devance, Son front est rayonnant de gloire et d'espérance j 11 lève vers les cieux un regard assuré : Il prie, et l'on croit voir un mortel inspiré. D'une voix formidable aussitôt il s'écrie : « Nul de nous n'a trahi son Dieu, ni sa patrie; Français , souvenez-vous de nos derniers momens ; Nous sommes innocens, nous mourrons innocens. L'arrêt qui nous condamne est un arrêt injuste ; Mais il est dans le ciel un tribunal auguste Que le faible opprimé jamais n'implore en vain, Et j'ose t'y citer, ô Pontife Romain !

Encor quarante jours ! je t'y vois comparaître. »

Chacun en frémissant écoutait le grand -maître. Mais quel étonnement, quel trouble, quel effroi , Quand il dit : « O Philippe, ô mon maître, ô mon Roi, Je te pardonne en vain , ta vie est condamnée ; Au tribunal de Dieu je t'attends dans l'année ! »

88 iNAUKATlOiNS.

(^Au Roi.) Les nombreux spectateurs , e'mus et consternés , Versent des pleurs sur vous, sur ces infortunés. De tous côtés s'étend la terreur, le silence. 11 semble que du ciel descende la vengeance. Les bourreaux interdits n'osent plus approcherj Ils jettent en tremblant le feu sur le bûcher,

Et détournent la tête Une fumée épaisse

Entoure l'échafaud, roule et grossit sans cesse ; Tout à coup le feu brille : à l'aspect du trépas Ces braves chevaliers ne se démentent pas. On ne les voyait plus ; mais leurs voix héroïques Chantaient de l'Eternel les sublimes cantiques : Plus la flamme montait, plus ce concert pieux S'élevait avec elle, et montait vers les cieux.

Votre envoyé paraît, s'écrie Un peuple Immense,

Proclamant avec lui votre auguste clémence, Auprès de l'échafaud soudain s'est élancé......

Mais il n'était plus temps les chants avaient cessé.

RaynouARD. Les Templiers,

Sophocle accusé par ses fils.

Mais l'univers appelle à des travaux plus vastes Celui qui, de l'histoire interrogeant les fastes, Aux accens de son luth, avec sévérité , Proclame les arrêts de la postérité.

Il honore ou flétrit, accuse ou divinise ; A sa voix la vertu triomphe et s'éternise j Au tribunal du monde il cite les pervers ; 11 condamne leurs noms à vivre dans ses vers. La vertueuse horreur de sa Muse irritée Poursuit jusqu'aux enfers leur ombre épouvantée; Et son vers indigné, tonnant pour les punir, Frappe d'un long effroi les tyrans à venir. Tantôt, armant son bras du fer de Melpomcnc,

Il réveille à nos yeux, sur la tragique scène, Les forfaits endormis au fonrl des noirs tombeaux. Tantôt il peint des traits plus généreux, plus beaux, Et, saisissant l'effet d'un contraste sublime, Embellit la vertu de la laideur du crime. Dieu ! comme à ces tableaux, de moment en moment, S'élève dans le cirque un doux frémissement I O pouvoir du génie ! il subjugue, il enchaîne Tout un peuple attentif et respirant à peine.

Mais d'un exemple auguste animons nos récits» Sophocle avait des fils dont les cœurs endurcis, Avides d'envahir son tardif héritage, D'un vieillard importun accusaient le long âge. Ils feignent que leur père, indigne de son art, N'agit, ne pense plus, ne vit plus qu'au hasard , Et que de sa raison , par les ans affaiblie , Le flambeau pâlissant s'éteint avec sa vie. Sophocle est accusé par ses enfans ingrats ; Et Sophocle est conduit devant les magistrats. Calme parmi les flots d'un nombreux auditoire, Il s'avance escorté de soixante ans de gloire. On l'interroge ; alors levant avec fierté Un front oti luit déjà son immortalité : « Entre mes fils et moi que l'équité prononce; « Sages Athéniens, écoutez ma réponse. » Il dit, et fait entendre à ses juges surpris Le dernier, le plus beau de ses nobles écrits : Il lit Œdipe ! il lit, et sa froide vieillesse Se réchauffe un instant des feux de la jeunesse. Ces longs cheveux blanchis, cette imposante voix. Ce front qu'un peuple ému couronna tant de fois , Portent dans tous les cœurs une terreur sacrée; Le juge est attendri , la foule est enivrée ;

Ses fils même, ses fils tombent à ses genoux

Les pleurs ont prononcé, le grand homme est absous. MlLLEVOYE. Les Plaisirs du Poêle.

L'Etape du jeune Soldat.

Le mortel que Plutus a constamment suivi, Qui de la main d'Hébé s'est toujours vu servi , Que jamais le besoin et la faim importune Ne sont venus chercher au sein de la fortune, Celui-là, mes amis, inhabile à jouir, Peut-être ne sent pas tout le prix du plaisir; Il n'éprouve jamais, endormi dans le faste, Ce sentiment exquis que fait naître un contraste. Il faut , loin des palais où languit le bonheur, Avoir bu quelquefois le vin du voyageur j Avoir, en fugitif, surpris par la misère , Partagé le pain noir pétri dans la chaumière. Alors, quand le destin vous présente au hasard Un banquet embelli des prestiges de l'art, Ce bien inattendu double vos jouissances; Vous savourez l'oubli des plus vives souffrances ; L'orage rend plus pur l'heureux jour qui le suit. J'ai connu ce plaisir que le malheur produit.

Naguère, dans ce temps de mémoire fatale, Où le crime planait sur ma terre natale. Effrayé , menacé par ce monstre cruel , Forcé d'abandonner le banquet paternel, Je cherchai mon salut dans ces rangs militaires Formés par la terreur, et pourtant volontaires : Je m'armai tristement d'un fusil inhumain , Qui jamais, grâce au Ciel, n'a fait feu dans ma main. Je me chargeai d'un sac, humble dépositaire De tout ce qui devait me rester sur la terre. Ainsi, nouveau Bias, je partis accablé Du poids de tout mon bien sur mon dos rassemblé. Adieu, joyeux dîners, soupers plus gais encore. Doux propos et bons mots que le vin fait éclore ; Adieu, friands apprêts, gibier, pâtés dorés,

Au foyer domestique avec soin préparés !

Je suivis à pas lents des routes parsemées D'innombrables soldats entraînés aux armées. Que de tristes festins nous attendaient le soir ! Le pain du fournisseur était-il assez noir, Son bouillon assez clair, et son vin assez rude! Partout, à notre aspect, la sombre inquiétude Veillait autour de nous; nos hôtes «onstemés Fermaient leur basse-cour, espoir de leurs dînes. A l'hospitalité condamnés par un maire, L'eau , le feu, le couvert, une faible lumière, Un lit où trois soldats devaient se réunir, Etaient le seul secours qu'ils daignaient nous fournir. Nous gagnions lentement la terre d'Italie.....

Le Ciel me fit trouver sur la route une amie

On n'avait point encor dévasté son manoir; Elle attendait son tour, elle devait l'avoir ; Elle osait aux brigands disputer son domaine, Et mettait à profit sa fortune incertaine. Je l'embrasse, et bientôt je me sens soulagé Du sac et du fusil dont j'étais surchargé. Tous les soins délicats que l'amitié prodigue, S'empressent de me faire oublier ma fatigue.

Le souper se prépare et s'annonce de loin

Passagère faveur dont j'avais grand besoin !

L'abondance est unie à la délicatesse :

La truffe a parfumé la poularde de Bresse ;

Un vin blanc qu'a donné le sol de Saint- Perret,

Pour réchauffer mon sein sort d'un caveau secret :

Je me sens ranimé de ses feux salutaires ;

Je bois à mon amie, aux mœurs hospitalières :

Je ne suis plus soldat , je règne , je suis Roi ,

Et déjà la terreur disparaît devant moi.

BerCHOUX. La Gastronomie.

Le.Czai' à l'hôtel des Invalides.

Vers les bords où la Seine, abandonnant Paris, Semble de ces beaux lieux, où son onde serpente, S'éloigner à regret et ralentir sa pente. D'un immense palais le front majestueux, Arrondi dans la nue en dôme somptueux, S'élève et peuple au loin la rive solitaire. Pierre y porte ses pas. La pompe militaire Des tonnerres d'airain, des gardes, des soldais, Tout présente à ses yeux l'image des combats : Mais cet éclat guerrier orne un séjour tranquille. « Tu vois de la Valeur, tu vois l'auguste asile, Lui dit Le Fort : jadis , pour soutenir ses jours , Réduit à mendier d'avilissans secours, Dans un pays ingrat, sauvé par son courage. Le guerrier n'avait pas, au déclin de son âge. Un asile pour vivre, un tombeau pour mourir : L'Etat qu'il a vengé daigne enfin le nourrir. Louis à tous les Rois y donne un grand exemple. — Entrons, » dit le héros. Tous étaient dans le temple. C'était riieure où l'autel fumait d'un pur encens ; Il entre, et de respect tout a frappé ses sens. Ces murs religieux, leur vénérable enceinte, Ces vieux soldats épars sous cette voûte sainte , Les uns levant au ciel leurs fronts cicatrisés, D'autres, flélris par l'âge et de sang épuisés, Sur leurs genoux tremblans pliant un corps débile, Ceux-ci courbant un front saintement immobile , Tandis qu'avec respect sur le marbre inclinés. Et plus près de l'autel quelques uns prosternés, Touchaient l'humble pavé de leur tête guerrière. Et leurs cheveux blanchis roulaient sur la poussière. Le Czar avec respect les contempla long-temps, « Que j'aime à voir, dit-il, ces braves combaltans !

Ces bras victorieux, glacés par les années, Quarante ans, de l'Europe ont fait les destinées. Restes encor fameux de tant de bataillons, De la foudre sur vous j'aperçois les sillons. Que vous me semblez grands 1 Le sceau de la victoire Sur vos ruines même imprime encor la gloire; Je lis tous vos exploits sur vos fronts révérés : Temples de la Valeur vos débris sont sacrés. »

Bientôt ils vont s'asseoir dans une enceinte immense, Où d'un repas guerrier la frugale abondance Aux dépens de l'Etat satisfait leur besoin. Pierre de leur repas veut être le témoin. Avec eux dans la foule il aime à se confondre, Les suit, les interroge; et, fiers de lui répondre, De conter leurs exploits, ces antiques soldats Semblent se rajeunir au récit des combats ; Son belliqueux accent émeut leur fier courage. « Compagnons, leur dit-il, je viens vous rendre hommage; Car je suis un guerrier, un soldat comme vous. » D'un regard attentif ils le contemplaient tous. Et son front désarmé leur parut redoutable. Tout à coup le monarque , approchant de leur table , Du vin dont leurs vieux ans réchauffaient leur langueur, Dans un grossier cristal épanche la liqueur; Et, la coupe à la main, debout, la tête nue : « Mes braves compagnons, dit-il, je vous salue ! >» 11 boit en même temps. Les soldats attendris, A ce noble étranger répondent par des cris. Tous ignoraient son nom, son pays, sa naissance; Mais de son fier génie ils sentaient la puissance. Leur troupe avec honneur accompagne ses pas : Son lang est inconnu, sa grandeur ne l'est pas.

Tu OM A s . Péiréide.

Soyct simple avec «ri Sublime saiu orgueil , agre'able sans fard B01L8AO , Art poét. , ch. I.

PRÉCEPTES DU GENRE, ET MODÈLE D'eXERCICE. Artifice du Poëte dans son style et dans ses vers.

Descendons de plus en plus dans les détails. Ce sont les détails qui instruisent : c'est là qu'on voit principalement le grand artiste. Les mêmes couleurs appartiennent à tous les peintres ; cependant un peintre médiocre ne fera pas la copie d'un excellent original , comme Rubens ou Raphaël auraient fait celle d'un tableau médiocre. Ce sera même dessin , mêmes couleurs dans les originaux et dans les copies : mais la copie du bon , faite par le peintre médiocre, vaudra moins que son original; et la copie du médiocre, faite par le bon peintre, vaudra beaucoup mieux. Pourquoi:' 11 résulte de la touche de l'artiste une perfection qui est insensible dans chacune des parties, et frappante dans le tout. Donnons à un poëte médiocre le plan du Lutrin , crayonné jusque dans ses moindres parties; en fera-t-il ce que Despréaux en a su faire.'' On lui donnerait jusqu'aux expressions, qu'il les arrangerait de manière à enlaidir toutes les pensées. Il ne sentirait pas, comme Despréaux, le pouvoir d'un mot mis en sa place ; et.

faute de certaines constructions , de certaines liaisons , le sens serait contrefait, louche, la verve languissante, et par conséquent l'effet des tableaux manqué. Qu'est-ce donc qu'a fait Despréaux ?

Il n'a employé que des pensées vraies, justes, naturelles, mais qui se suivent, s'engendrent successivement et se poussent sans interruption , comme les flots. Voici une de ses descriptions : c'est ce qu'il y a de plus lent dans tout ouvrage d'esprit :

Dans Je réduit obscur d'une alcôve enfoncée. S'élève un lit de plume à grands frais amassée. Quatre rideaux pompeux, par un double contour. En défendent l'entrée à la clarté du jour. Là , parmi les douceurs d'un tranquille silence , Règne sur le duvet une heureuse indolence. C'est là que le prélat , muni d'un déjeûner, Dormant d'un léger somme, attendait le dîner. La jeunesse en sa fleur brille sur son visage ; Son menton sur son sein descend à double étage , Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur, Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

Denys d'Halicarnasse donne pour règle, quand il s'agit de juger de la bonté des vers , que tout y soit aussi serré, aussi coulant, aussi juste, aussi uni que dans la prose. Or, quel écrivain , usant de la liberté de la prose, pourrait se flatter de rendre mieux et plus naturellement cette peinture ï

Les mots sont admirablement choisis pour dire ce que l'on veut dire. Réduit marque un lieu écarté, isolé , bien clos. Obscur : il le fallait pour y mieux dormir jusqu'au grand jour. Une aîcSve enfoncée: c'est une retraite profonde, la retraite même du sommeil et de la mollesse. S'élève^ au commencement du vers , présente l'idée d'un duvet léger, rebondi. A grands frais amassée^ ce duvet est si fin ! quel temps , quelle dépense, pour former cet amas qui s'enfle et s'élève mollement.? Tout n'est pas fait en-

96 JABLEAUX.

core pour assurer le repos du prélat. Quatre rideaux ^ qui se croisent , mais de ces rideaux amples et étoffés. Pom^ peux est placé à l'hémistiche, pour y reposer l'oreille et l'esprit , et faire sur eux une impression plus grande. Défendent rentrée^ quelle fierté! défendre au jour de venir troubler, par sa clarté, le sommeil du prélat, ià, patvii les douceurs d'un tranquille silence. Rien n'est si doux, si paisible que ce vers , la rime en est fondante. Le suivant n'est pas moins beau: Règne sur le duvet une heureuse in^ dolence. Ce n'est pas un homme indolent, c'est l'indolence même, et une heureuse indolence qui règne, qui jouit de tout le bonheur qu'on se figure attaché à la Royauté. Cette analyse suffit pour faire voir quelle est la justesse et l'énergie pittoresque des mots.

11 y a de même des tours qui sont d'une force et d'une naïveté singulières. Pour ne point multiplier les exemples, quoi de plus naïf que cette liaison : Là, parmi les douceurs; et deux vers après : c^est là que le prélat! cet arrangement montre le lieu et fait voir le prélat.

11 y a la peinture des détails , qui, montrant les parties de certains objets, semble multiplier les objets mêmes, les presser , les chasser l'un par l'autre.

Il y a une sorte de mélodie qui consiste dans le choix de certains sons , et dans leurs combinaisons , conformes à la nature de l'objet exprimé.

Il y a le nombre, ou la distribution, des repos, conformes aux besoins de l'esprit , de la respiration et de l'oreille.

Enfin, il y a l'harmonie artificielle du vers, qui a des règles de goût et des règles d'art.

Celles de goût consistent, en français, dans le choix des sons , surtout de ceux qui se retrouvent aux repos et aux finales , et qui seront doux ou durs , éclatans ou sourds, pompeux ou tristes, moelleux ou maigres , selon l'objet ; dans le choix des syllabes longues ou brèves , et dans la place qu'on leur donne : par exemple, il est

bien dans ce vers, règne sur le duoet^ que la première de règne soit longue : que dans le reste du même vers, d'une heureuse indolence^ heureuse fasse deux longues, (qu'indolence fasse une brève entre deux longues , mais dont la dernière soit beaucoup plus longue que la première. Il en est de même du mot s'èlèoe : la première est très-brève, et la seconde, qui est longue , semble s'élever sur elle. lien est de même du mot enfoncée^ dont la dernière semble reculer. On trouvera ce détail poussé trop loin ; mais pourquoi le lecteur ne l'observerait -il point, puisque l'auteur l'a fait pour être senti et observé ? Le vers est beaucoup mieux de cette manière que d'une autre ; et il est mieux par la raison qu'on vient d'indiquer. C'est ce que nous avons appelé la touche du peintre , pour laquelle il est vrai qu'il n'y a point d'art ni de règles : mais quand cette perfection se trouve dans un ouvrage, l'art doit au moins le remarquer, et tâcher de le faire remarquer à ceux qui cherchent à la connaître. Enfin, c'est par-là que Virgile et Homère sont ce qu'ils sont. C'est là ce qui fait la verve, le charme de leur poésie; par conséquent on ne saurait entrer dans de trop petits détails pour s'instruire.

Le Batteux. Principes de Littérature, t. II;

Bienfaits de la Poésie.

Avant que la raison, s'expliquanf par la voix, Kût instruit les humains, eût enseigné des lois, Tous les hommes suivaient la grossière nature, Dispersés dans les bois, couraient à la pâture; La force tenait Heu de droit et d'équité ; Le meurtre s'exerçait avec impunité.

Mais du discours, enfin, l'harmonieuse adresse De ces sauvages moeurs adoucit la rudesse, Rassembla les humains dans les forêts épars,

g8 TABLEAUX.

Enferma les cités de murs et de remparts,

De l'aspect du supplice effraya l'insolence.

Et sous Tappui des lois mit la faible innocence.

Cet ordre fut, dit-on, le fruit des premiers vers.

De là sont nés ces bruits reçus dans l'univers.

Qu'aux accens dont Orphée emplit les monts de Thrace

Les tigres amollis dépouillaient leur audace ;

Qu'aux accords d Amphion les pierres se mouvaient,

Et sur les murs thébains en ordre s'élevaient.

L'harmonie en naissant produisit ces miracles.

Depuis, le Ciel en vers fit parler les oracles :

Du sein d'un prêtre, ému d'une divine horreur,

Apollon par des vers exhala sa fureur.

Bientôt, ressuscitant les héros des vieux âges,

Homère aux grands exploits anima les courages.

Hésiode, à son tour, par d'utiles leçons,

Des champs trop paresseux vint hâter les moissons.

En mille écrits fameux la sagesse tracée

Fut, à l'aide des vers, aux mortels annoncée j

Et partout, des esprits ces préceptes vainqueurs,

Introduits par l'oreille, entrèrent dans les cœurs.

Pour tant d'heureux bienfaits les Muses révérées

Furent d'un juste encens dans la Grèce honorées ;

Et leur art, attirant le culte des mortels,

A sa gloire en cent lieux vit dresser des autels (i).

BoiLEAU. Artpoéi,, ch. IV.

Invention et Naissance des Arts.

Pour prolonger des jours destinés aux douleurs, Naissent les premiers arts, enfans de nos malheurs. La branche en longs éclats cède au bras qui l'arrache i Par le fer façonnée, elle allonge la hache,

(i) Voyez les Leçons LaUnes anciennes et modernes, t, II.

L'homme avec son secours , non sans un long effort, Ebranle et fait tomber l'arbre dont elle sort. Et tandis qu'au fuseau la laine obéissante Suit une main légère, une main plus pesante Frappe à coups redoublés l'enclume qui gémit; La lime mord l'acier , et l'oreille en frémit. Le voyageur qu'arrête un obstacle liquide, A l'écorce d'un bois confie un pied timide. Retenu par la peur, par l'intérêt pressé, Il avance en tremblant : le fleuve est traversé. Bientôt ils oseront, les yeux vers les étoiles. S'abandonner aux mers sur la foi de leurs voiles. Avant que dans les pleurs ils pétrissent leur pain, Avec de longs soupirs ils ont brisé le grain. Un ruisseau par son cours, le vent par son haleine, Peut à leurs faibles bras épargner tant de peine; Mais ces heureux secours, si présens à leurs yeux. Quand ils les connaîtront, le monde sera vieux. Homme né pour souffrir, prodige d'ignorance. Où vas-tu donc chercher ta stupide arrogance (i) ?

Racine le fils. La Religion^ ch. IIL

Philosophie de Newton.

Le charme tout-puissant de la philosophie Elève un esprit sage au-dessus de l'envie. Tranquille au haut des cieux que Newton s'est soumis, Il ignore en effet s'il a des ennemis. Je ne les entends plus. Déjà de la carrière L'auguste vérité vient m'ouvrir la barrière ; Déjà ces tourbillons, l'un par l'autre pressés. Se mouvant sans espace, et sans règle entassés,

(i) Rapprochez ce tableau et les deux suivans de celui eu prose Oiigine et mobiles de l'industrie humaine. Voyez aussi les Levons Latines anciennes, t. II.

rîav;en5>*.

loo TABLEAUX.

Ces fantômes savans à mes yeux disparaissent ;

Un jour plus pur me luit, les mouvemens renaissent.

L'espace, qui de Dieu contient l'immensîtë,

Voit rouler dans son sein l'univers limité.

Cet imivers si vaste 5 notre faible vue,

Et qui n'est qu'un atome, un point dans l'étendu*.

Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix;

Vers un centre commun tout gravite à la fois.

Ce ressort si puissant, l'âme de la nature,

Etait enseveli dans une nuit obscure;

Le compas de Newton , mesurant l'univers ,

Lève enfin ce grand voile , et les cieux sont ouverts.

Il découvre à mes yeux , par une main savante , De l'astre des saisons la robe étincelante : L'émeraude, l'azur, le pourpre, le rubis, Sont l'immortel tissu dont brillent ses babils. Chacun de ses rayons, dans sa substance pure, Porte en soi la couleur dont se peint la nature, Et confondus ensemble ils éclairent nos yeux , Ils animent le monde , ils emplissent les cieux.

Confidens du Très-Haut , substances éternelles , Qui brûlez de ses feux , qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous , Parlez, du grand Newton n'étiez-vous pas jaloux?

La mer entend sa voix. Je vois l'humide empire S'élever, s'avancer vers le ciel qui l'attire; Mais un pouvoir central arrêle ses efforts ; La mer tombe , s'affaisse , et roule vers ses bords*

Comètes, que l'on craint à l'égal du tonnerre, Cessez d'épouvanter les peuples de la terre; Dans une ellipse immense achevez votre cours; Remontez, descendez près de l'astre des jours; Lancez vos feux , volez, et revenant sans cesse, Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

Et toi , sœur du soleil, astre qui, dans les cieux, Des sages éblouis trompais les faibles j'eus, ♦

TABLEAUX. loi

Newton de ta carrière a marqué les limites; Marche , éclaire les nuits ; tes bornes sont prescrites.

Terre, change de forme; et que la pesanteur En abaissant le pôle élève l'équateurj Pôle immobile aux yeux, si lent dans votre course , Fuyez le char glacé des sept astres de l'Ourse; Embrassez dans le cours de vos longs mouvemens Deux cents siècles entiers par-delà six mille ans(i).

VOLTAIRR.

L'Origine de l'Astronomie.

Cependant vers l'Euphrate on dit que des pasteurs, Du grand art de Kepler rustiques inventeurs, Etudiaient les lois de ces astres paisibles Qui mesurent du temps les traces invisibles, Marquaient et leur déclin et leur cours passager, Le gravaient sur la pierre, et du globe étranger Que l'univers tremblant revoit par intervalle, Savaient même embrasser la carrière inégale. Ainsi l'Astronomie eut les champs pour berceau : Cette fdle des cieux illustra le hameau. On la vit habiter, dans l'enfance du monde , Des patriarches- Rois la tente vagabonde, Et guider le troupeau, la famille, le char Qui parcourait au loin le vaste Sennaar. Bergère, elle aime encor ce qu'aima sa jeunesse ; Dans les champs étoiles la voyez-vous sans cesse Promener le taureau, la chèvre, le bélier. Et le chien pastoral , et le char du bouvier.'* Ses mœurs ne changent point, et le ciel nous répèle Que la docte Uranie a porté la houlette.

De FontANES. Essai sur l'Astronomie.

(0 Voyez t. 1 el 11, Caractères ou Poriraiit.

Le Besoin, père des Arts.

HÉLAS ! avant ce jour qui perdit ses neveux, Tous les plaisirs couraient au-devant de ses vœux, La faim aux animaux ne faisait point la guerre. Le blé, pour se donner, sans peine ouvrant la terre, N'attendait pas qu'un bœuf pressé de l'aiguillon Traçât à pas tardifs un pénible sillon. La vigne offrait partout des grappes toujours pleines, Et des ruisseaux de lait serpentaient dans les plaines. Mais dès ce jour Adam, déchu de son état, D'un tribut de douleur paya son attentat. Jl fallut qu'au travail son corps rendu docile Forçât la terre avare à devenir fertile. Le chardon importun hérissa les guérets; I^e serpent venimeux rampa dans les forets j La canicule en feu de'sola les campagnes; L'aquilon en fureur gronda sur les montagnes. Alors, pour se couvrir durant l'âpre saison , 11 fallut aux brebis dérober leur toison. La peste en même temps, la guerre et la famine, Des malheureux humains jurèrent la ruine (i).

BoiLEAU.

Les Mondes.

Tout passe donc, hélas! ces globes inconstans Cèdent comme le nôtre à l'empire du Temps : Comme le nôtre aussi sans doute ils ont vu naître Une race pensante, avide de connaître : Us ont eu des Pascals, des Leibnitz, des Buffons.

Tandis que je me perds en ces rêves profonds,

(i) Voyez les Leçons Latines anciennes, t. II, même sujet, et la traduction des Géorgiqiies , par Deiille.

TABLEAUX. io3

Peut-être un habitant de Vénus, de Mercure, De ce globe voisin qui blanchit l'ombre obscure, Se livre à des transports aussi doux que les miens. Ah ! si nous rapprochions nos hardis entretiens ! Cherche-t-il quelquefois ce globe de la terre, Qui dans l'espace immense en un point se resserre ? A-t-il pu soupçonner qu'en ce séjour de pleurs Ramipe un être immortel qu'ont flétri les douleurs ? Habitans inconnus de ces sphères lointaines. Sentez-vous nos besoins, nos plaisirs et nos peines? Connaissez- vous nos arts? Dieu vous a-t-il donné Des sens moins imparfaits, un plaisir moins borné? Royaumes étoiles, célestes colonies, Peut-être enfermez-vous ces esprits, ces génies, Qui, par tous les degrés de l'échelle du ciel, Montaient, suivant Platon, jusqu'au trône éternel. Si pourtant, loin de nous, de ce vaste empirée, Un autre genre humain peuple une autre contrée. Hommes, n'imitez pas vos frères malheureux! En apprenant leur sort vous gémiriez sur eux; Vos larmes mouilleraient nos fastes lamentables. Tous les siècles en deuil, l'un à l'autre semblables. Courent sans s'arrêter, foulent de toutes parts Les trônes, les autels, les Empires épars, Et, sans cesse frappés de plaintes importunes, Passent en me contant nos longues infortunes : Vous, hommes, nos égaux, pulssiez-vous être, hélas ! Plus sages, plus unis, plus heureux qu'ici-bas !

De Fontanes. Essai sur l'Astronomie,

Les Beaux-Arts.

Beaux-arts! eh ! dans quel Heu n'avez-vous droit de plaire? Est-il à votre joie une joie étrangère ! Non : le sage vous doit ses momens les plus doux; U s'endort dans vos bras , il s'éveille pour vous.

io4 TABLEyVUX.

Que dis-jeP autour de lui, tandis que tout sommeille,

La lampe inspiratrice éclaire encor sa veille.

Vous consolez ses maux, vous parez son bonheur j

Vous êtes ses trésors, vous êtes son honneur,

L'amour de ses beaux ans, Tespoir de son vieil âge,

Ses compagnons des champs, ses amis de voyage j

Et de paix, de vertus, d'études entouré,

L'exil même avec vous est un abri sacre ;

Tel l'orateur Romain , dans les bois de Tuscule,

Oubliait Rome ingrate ; ou tel son digne émule.

Dans Frênes, d'Aguesseau goûtait tranquillement

Du repos occupé le doux recueillement.

Tels, de leur noble exil tous deux charmaient les peines.

Malheur aux esprits durs , malheur aux âmes vaines.

Qui dédaignent les arts au temps de leur faveur !

Les beaux-arts , à leur tour, dans les temps du malheur,

Les livrent sans ressource à leur vile infortune.

Mais avec leurs amis ils font prison commune.

Les suivent dans les champs, et, payant leur amour,

Consolent leur exil, et chantent leur retour.

Delille. Georgicjues Fradçaises.

Louis XIV et son Siècle.

Ciel ! quel pompeux amas d'esclaves à genoux Est aux pieds de ce Roi qui les fait trembler tous ! Quels honneurs ! quels respects ! Jamais Monarque en France N'accoutuma son peuple à tant d'obéissance. Je le vois comme vous par la gloire animé. Mieux obéi, plus craint, peut-être moins aimé; Je le vois, éprouvant des fortunes diverses. Trop fier en ses succès, mais ferme en ses traverses; De vingt peuples ligués bravant seul tout l'effort, Admirable en sa vie, et plus grand dans sa mort. Siècle heureux de Louis ! siècle que la nature

TABLEAUX. io5

De ses plus beaux présens doit combler sans mesure ! C'est toi qui dans la France amènes les beaux-arts; Sur toi tout l'avenir va porter ses regards ', Les Muses à jamais y fixent leur empire : La toile est animée, et le marbre respire.

Quels sages rassemblés dans ces augustes lieux Mesurent l'univers et Usent dans les cieux ; £t, dans la nuit obscure apportant la lumière, Sondent les profondeurs de la nature entière? L'erreur présomptueuse à leur aspect s'enfuit, Et vers la vérité le doute les conduit. Et toi, fille du Ciel, toi, puissante Harmonie, Art charmant qui polis la Grèce et l'Italie, J'entends de tous côtés ton langage enchanteur. Et tes sons souverains de l'oreille et du cœur !

Français, vous savez vaincre et chanter vos conquêtes; Il n'est point de lauriers qui ne couvrent vos têtesj Un peuple de héros va naître en ces climats : Je vois tous les Bourbons voler dans les combats; A travers mille feux je vois Condé paraître. Tour à tour la terreur et l'appui de son maître. Turenne, de Condé le généreux rival.

Moins brillant, mais plus sage, et du moins son égal. Catinat unissant, par un rare assemblage, Les talens du guerrier et les vertus du sage : Celui-ci, dont la main raffermit nos remparts. C'est Vauban, c'est l'ami des vertus et des arts. * Malheureux à la Cour, invincible à la guerre, Luxembourg de son nom remplit toute la terre. Regardez dans Denain l'audacieux Villars Disputant le tonnerre à l'aigle des Césars, Arbitre de la paix que la victoire amène. Digne appui de son Roi, digne rival d'Eugène (i).

Voltaire. Henriade.

(i) Voyez 1. 1 , même sujet, Lettres, Caractères ou Portraits.

io6 TABLEAUX.

Même sujet.

Eh quoi ! ton âme sombre et tes yeux éblouis N'osent-ils contempler le siècle de Lodis? Ce règne étincelant de génie et de gloire, Attachait à nos lis les Arts et la Victoire. Clio savait alors, d'un éternel burin.

Graver les noms fameux dans ses Fastes d'airain, Et , dans sa coupe d'or, l'auguste Poésie Aux sublimes Vertus présentait l'ambroisie. Louis, amant des Arts, grand même en ses plaisirs, Les reçut à sa Cour, leur fit d'heureux loisirs.

Des talens adorés persécuteur injuste , Vois briller à la fois, dans cette Co«r auguste, Bossuet, Fénelon , Racine, Despréaux, De l'altière ignorance invincibles fléaux. Alors des courtisans Boileau fut l'aristarque; Racine à Marly même introduisait Plularque; Racine , dont la Muse et les tendres douleurs Ont des yeux de son Roi fait couler tant de pleurs. Rodogune y marchait rivale d'Athalie ; Molière y sut conduire et Tartufe et Thalie. La Fontaine, sublime en ses naïvetés.

Laissa couler des vers par les Grâces dictés. Alors nos Demi-Dieux, Condé même et Turenne, Descendaient de l'Olympe aux bords de l'Hippocrène. Et Corneille et Louis, les savans, les guerriers, Marchaient d'un pas égal, ceints des mêmes lauriers.

Quel spectacle de voir ces têtes immortelles Se prêter leurs rayons, mêler leurs étincelles , Eclairer, embellir la plus noble des Cours, Et tous ces grands destins y commencer leur cours ; Les Muses, devançant nos légions altières. Ont de la France alors reculé les frontières ;

Et leurs mains ont porté les conquêtes des arts Où n'ont jamais atteint les conquêtes de Mars.

Louis sut qu'un héros n'est pas long-temps illustre, Si du flambeau des Arts il n'emprunte son lustre; Et son règne fertile en esprits excellens Par de nobles bienfaits implora leurs talens.

Tous ces lauriers rivaux que ses mains cultivèrent, Pour ombrager sa tête en foule s'élevèrent. Des Arts qui l'entouraient la sublime clarté Fit rejaillir sur lui leur immortalité.

Oses-tu démentir le plus grand des Monarques, ' Et ce règne , vainqueur de l'Envie et des Parques, Où le Français , rival des Grecs et des Latins , A de Rome et d' Athène assemblé les destins ? Vois Lysippe et Myron, Scopas , Vitruve, Apelle, Renaissant à la fois, quand Louis les appelle. Là, Mansard dessina ces portiques divins j Ici, Le Nôtre à Flore éleva ces jardins. Là , Pomone attendait l'œil de la Quintinie j Là , Puget sur le marbre a soufflé son génie. Le Brun peignait alors d'une immortelle main Ces deux héros vainqueurs du Granique et du Rhin. Le Brun , digne en effet de tracer leur image , De la terre avec eux sut partager l'hommage.

O nom que l'art d'Apelle a deux fois consacré, Puisses-tu par ma lyre être encore illustre ! Puisse l'amour des Arts qui brûle dans mon àme , Se tracer vers l'Olympe une route de flam.me!

Siècles des vrais talens par Louis caresses. Beaux jours de nos aïeux, seriez-vous éclipsés l* Ombre du grand Rousseau, pardonne à ta patrie L'arrêt d'une Thémis que ta gloire a flétrie ; Et que du moins un siècle ouvert par Richelieu , Donne en fermant son cours Voltaire et Montesquieu , Nobles et derniers fruits du plus brillant des âges! Ainsi pour réparer ses antiques feuillages ,

io8 TABLEAUX.

Un palmier que la terre a vu briller long-temps Jette encor deux rameaux, honneur de ses vieux ans. Le Brun. Poëme de la Nature^ ch. IIL

Les Alpes , le Jura, etc. , ou les grandes Images de la Nature.

Trop vaine ambition ! Ah! peut-être comme eux J'admire la nature en ses sublimes jeux ! Mais, si je veux jouir de ses grandes images, Je m'écarte, je cours au fond des lieux sauvages. Alpes, et vous, Jura, je reviens vous chercher ! Sapins du Montanvers, puissiez-vous me cacher! Dans cet antre azuré que la glace environne, Qu'entends-je ! l'Arvéron bondit, tombe et bouillonne, Rejaillit et retombe, et menace à jamais Ceux qui tentent l'abord de ces âpres sommets. Plus haut , l'aigle a son nid, l'éclair luit, les vents grondent; Les tonnerres lointains sourdement se répondent. L'orgueil de ces grands monts, leurs immenses contours, Cent siècles qu'ils ont vus passer comme des jours, De l'homme humilié terrassent l'impuissance : C'est là qu'il rêve, adore , ou frémit en silence. Et lorsque abandonnant ces informes beautés. Qui repoussent bientôt les yeux épouvantés, J'entrevis ces vallons, ces beaux lieux où respire Un charme que Saint- Preux n'a pu même décrire; Quand de Theureux Léman je découvris les flots. Oui, je crus qu'e'chappé des débris du chaos, L'univers, tout à coup naissant à la lumière, M'étalait sa jeunesse et sa beauté' première (i).

De Fontanes. Le Verger.

(i) Voyez sur ce morceau et le suivant, t. I, même partie.

Même sujet.

Sur ces vastes rochers confusément épars, Je croîs voir le Génie appeler tous les arts. Le peintre y vient chercher, sous des teintes sans nombre, Les jets de la lumière et les masses de l'ombre. Le poëte y conçoit de plus sublimes chants ; Le sage y voit des mœurs les spectacles touchans. Les siècles autour d'eux ont passé comme une heure, Et l'aigle et l'homme libre en aiment la demeure j Et vous, vous y venez, d'un œil observateur, Admirer dans ses plans l'éternel Créateur.

Là, le Temps a tracé les annales du monde. Vous distinguez ces monts, lents ouvrages de l'onde; Ceux que des feux soudains ont lancés dans les airs ; Et les monts primitifs nés avec l'univers; Vous fouillez dans leur sein, vous percez leur structure, Vous y voyez empreints, Dieu, l'homme et la nature : La nature, tantôt riante en tous ses traits. De verdure et de fleurs égayant ses attraits; Tantôt mâle, âpre et forte, et dédaignant les grâces; Fière, et du vieux chaos gardant encor les traces. Ici, modeste encore au sortir du berceau, Glisse en mince filet un modeste ruisseau; Là, s'élance en grondant la cascade écumante ; Jjà, le Zéphyr caresse, ou l'Aquilon tourmente^ Vous y voyez unis des volcans , des vergers , Et l'écho du tonnerre et l'écho des bergers; Ici , de frais vallons, une terre féconde ; Là, des rocs décharnés, vieux ossemens du monde, A leur pied le printemps, sur leur front les hivers.

Salut, pompeux Jura! terrible Montanvers ! De neiges, de glaçons entassemens énormes; Du temple des frimas colonnades informes; Prismes éblouissans dont les pans azurés,

no TABLEAUX.

Défiant le soleil dont ils sont colorés,

Peignent de pourpre et d'or leur éclatante masse ;

Tandis que, triomphant sur leur trône de glace,

L'Hiver s'enorgueillit de voir l'astre du jour

Embellir son palais et décorer sa Cour!

Non, jamais au milieu de ces grands phénomènes,

De ces tableaux touchans, de ces terribles scènes,

L'imagination ne laisse, dans ces lieux.

Ou languir la pensée, ou reposer les yeux.

DëLILLë. Géorg. Françaises.

Le Voyageur égaré dans les Neiges du Saint-Bernard.

La neige au loin accumulée En torrens épaissis tombe du haut des airs,

Et sans relâche amoncelée Couvre du Saint-Bernard les vieux sommets déserts.

Plus de routes , tout est barrière ; L'ombre accourt, et déjà , pour la dernière fois.

Sur la cime inhospitalière Dans les vents de la nuit l'aigle a jeté sa voix.

A ce cri, d'effroyable augure.

Le voyageur transi n'ose plus faire un pas^

Mourant, et vaincu de froidure.

Au bord d'un précipice il attend le trépas.

Là, dans sa dernière pensée, Il songe à son épouse, il songe à ses enfans :

Sur sa couche affreuse et glacée Cette image a doublé l'horreur de ses tourmens.

C'en est faitj son heure dernière Se mesure pour lui dans ces terribles lieux.

Et chargeant sa froide paupière, Un funeste sommeil déjà cherche ses yeux.

TABLEAUX. c 1 1

Soudain, ô surprise ! ô merveille !

D'une cloche il a cru reconnaître le bruit;

Le bruit augmente à son oreille ; ' Une clarté subite a brille' dans la nuit.

Tandis qu'avec peine il écoute, A travers la tempête un autre bruit s'entend :

Un chien jappe , et s'ouvrant la route , Suivi d'un solitaire, approche au même instant.

Le chien, en aboyant de joie, Frappe du voyageur les regards éperdus :

La Mort laisse échapper sa proie.

Et la Charité compte un miracle de plus (i).

ChÈNEDOLLÉ. Etudes Poétiques.

Le Rhône.

Le Rhône, dont les flots s'épandent dans ces plaines. Sort des flancs tortueux de ces roches lointaines ; Le Rhône altier m'appelle, et je porte mes pas Jusqu'à ces monts blanchis par d'éternels frimas, Où semblent s'élever les barrières du Monde.

Le fleuve , dieu de ces climats , Guide dans ses détours ma course vagabonde ; Je l'aperçois enfin , sur un roc appuyé;

A ses pieds l'eau bouillonne et gronde. Et dans le lit étroit qui resserre son onde. De son obscure source il semble humilié. Mais il croît en roulant; la cascade rapide.

Qui jaillit en argent fluide.

Forme mille torrens, qui, d'écueil en écueil. De son cours agrandi viennent enfler l'orgueil. Alors avec fracas il traîne des ruines ,

(i) Voyez Narrations en prose, 1. 1.

Il emporte les bois minés clans leurs racines ;

Et, soulevant ses flots, où d'énormes glaçons Tombent en bondissant de la cime des monts, Il recourbe, il déchire, il creuse son rivage.

Au loin le bruit de son passage Fait trembler les rochers, fait mugir les vallons; De son vaste courroux il couvre les campagnes, Et va précipiter dans le sein de Thétis Ces débris orageux en courant engloutis.

Et les dépouilles des campagnes.

La Harpe. Epître au Comte de Schoix>aîow.

La Campagne au lever du Soleil. *

Le crépuscule, ami de la saison nouvelle, Semble créer aux yeux les beautés qu'il révèle : L'aube au front argenté fait naître lentement Du réveil matinal l'incertain mouvement; Dans l'air qui s'éclaircit l'alouette légère. De l'aurore au printemps active messagère, Au milieu des sillons monte, chante, et sa voix A donné le signal au peuple ailé des bois. Sous des rameaux en fleurs le rossignol tranquille Leur permet le plaisir dune gloire facile ; Il sait que ses accens doivent rendre à leur tour Les échos de la nuit plus doux que ceux du jour. Souverain bienfaisant de la céleste voûte. Et des Heures en cercle entouré sur sa route, Le Soleil a conduit son char étincelant Du signe du 13clier vers le Taureau brillant.

L'Orient va s'ouvrir; de la sève animée S'élève vers le Dieu l'olfrande parfumée. Le feu de ses rayons n'entr'ouvre point encor Les nuages voisins qu'il change en vagues d'orj Mais son front se dévoile, et soudain la lumière

II, -i

Perce, vole et s'élend sur la nature entière. Elle frappe, elle éclaire et rougit les coteaux, Dont la pente blanchit sous de nombreux troupeaux. Dans ces châteaux lointains fermés à sa puissance. Des palais du Sommeil respectant le silence. Elle va sous le chaume , où le vieux laboureur De ce nouveau printemps implore la faveur^ Plus loin , elle produit dans la forêt moins sombre Le mobile combat et du jour et de l'ombre. De l'œil à cet éclat semble se rapprocher La cascade bleuâtre et l'humide rocher.

Et d'un brouillard qui fuit la montagne entourée Reparaît sous l'azur dont elle est colorée.

La rivière, à l'aspect du globe lumineux, Sans abri, solitaire , en reçoit tous les feux : Elle étincelle au loin, et son onde plus belle Semble s'enorgueillir de sa beauté nouvelle. Les rayons , divisés en mobiles réseaux , Roulent en nappes d'or sur l'argent de ses eaux ; Son éclat vacillant se prolonge, et ma vue Suit des flots radieux l'incertaine étendue, Jusqu'aux lieux où le bois , par d'obliques retours, Ombrage, rembrunit, me dérobe leur cours, Et ferme à mes regards celle scène champêtre, Où , comme aux champs d'Eden , l'homme semble renaître, El seul sait contempler dans le recueillement Ce passage si doux du calme au mouvement. Cette aimable union , ce céleste hyménée De l'aurore du jour, du malin de l'année (i).

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