BOISJOLIN
(i) Voyez les cinq premièfes Descriptions en prose, et les Leçons Latines anciennes.
ii4 . TABLEAUX.
Fin d'une belle Joume'e de Printemps.
Mais, tandis qu'à regret je quitte ces demeures, Entraînant dans son cours le char léger des Heures, L'astre brûlant du jour s'incline vers les monts , Et Zéphyre , endormi dans le creux des vallons , S'éveille, et, parcourant la campagne embrasée, Verse sur le gazon la féconde rosée :
Un vent frais fait rider la surface des eaux, Et courbe, en se jouant, la tête des roseaux. Déjà l'ombre s'étend ; ô frais et doux bocages ! Laissez-moi m'arrêter sous vos jeunes ombrages ; Et que j'entende encor, pour la dernière fois , Le bruit de la cascade et les doux chants des bois. De la cime des monts tout prêt à disparaître, Le jour sourit encore aux fleurs qu'il a fait naître; Le fleuve, poursuivant son cours majestueux. Réfléchit par degrés sur ses flots écumeux Le vert sombre et foncé des forêts du rivage. Un reste de clarté perce encor le feuillage,* Sur ces toits élevés, d'un ciel tranquille et pur L'ardoise fait au loin étinceler l'azur j Et la vitre embrase'e , à la vue éblouie Offre à travers ces bois l'aspect d'un incendie.
J'entends dans ces bosquets le chantre du printemps : L'éclat touchant du soir semble animer ces chants, Les accens sont plus doux et sa voix est plus tendre , Et , tandis que les bois se plaisent à l'entendre , Au buisson épineux, au tronc des vieux ormeaux, La muette Arachné suspend ses longs réseaux ; L'insecte que les vents ont jeté sur la rive, Poursuit, en bourdonnant, sa course fugitive : Il va de feuille en feuille, et, pressé de jouir. Aux derniers feux du jour, vient briller et mourir.
TABLEAUX. ii5
La caille, comme moi, sur ces bords étrangère, Fait retentir les champs de sa voix printanière. Sorti de son terrier, le lapin imprudent Vient tomber sous les coups du chasseur qui l'attend j Et par l'ombre du soir la perdrix rassure'e Redemande aux échos sa compagne égare'e.
Quand la fraîcheur des nuits descend sur les coteaux , Le peuple des cités court oublier ses maux Dans ces brillans jardins, sous ces vastes portiques Qu'embellissent des arts les prestiges magiques. Là, cent flambeaux , vainqueurs des ombres de la nuit, Renouvellent aux yeux Téclat du jour qui fuit ; Là, le salpêtre éclate, et la flamme élancée, En sillons rayonnans dans les airs dispersée , Remplit tout l'horizon , s'élève jusqu'aux cieux , Tonne, brille et retombe en globes lumineux^ Tantôt elle s'élève en riches colonnades, Tantôt elle jaillit en brillantes cascades; Et tantôt c'est un fleuve, un torrent orageux Qui roule avec fracas son cristal sulfureux.
Mais à ce luxe vain, ô combien je préfère Cette pompe du soir dont brille l'hémisphère, Ces nuages légers l'un sur l'autre entassés , Et sur l'aile des vents mollement balancés ! L'imagination leur prête mille formes :
Tantôt c'est un géant, qui de ses bras énormes Couvre le vaste Olympe, et tantôt c'est un Dieu Qui traverse l'Ether sur un trône de feu. Là, ce sont des forêts dans le ciel suspendues, Des palais rayonnans sous des voûlesde nues; Plus loin , mille guerriers se heurtant dans les airs. De leurs glaives d'azur font jaillir les éclairs^ Que j'aime de Morven le barde solitaire ! <>.)uand le brouillard du soir descend sur la bruyère , Assis sur la colline où dorment ses aïeux. Il chante des Héros les mânes belliqueux.
iiH TABLEAUX.
Dans l'humide vapeur, sur ces bois étendue, L'ombre du vieux Fingal vient s'offrir à sa vue; Le vent du soir gémit sous ces saules pleureurs : C'est la voix d'Ilhona qui demande des pleurs. Ces antiques forêts , leurs mobiles ombrages , L'aspect changeant des lacs , des monts et des nuages, Rappellent à son cœur tout ce qu'il a chéri.
O qui pourra jamais voir sans être attendri L'éclat demi-voilé de l'horizon plus sombre, Ce mélange confus du soleil et de l'ombre, Ces combats indécis de la nuit et du jour, Ces feux mourans épars sur les monts d'alentour, Ce brillant occident où le ciel étale Sa chevelure d'or et sa robe d'opale, Ce ciel qui par degrés se peint d'un gris obscur, Et le jour qui s'éteint sous un voile d'azur (i)!
MiCHAUD. Le Printemps d'un Proscrit.
La Prière du Soir à bord d'un Vaisseau.
Cependant le soleil, sur les ondes calmées, Touche de l'horizon les bornes enflammées; Son disque étincelant. qui semble s'arrêter, Revêt de pourpre et d'or les flots qu'il va quitter! 11 s'éloigne , et Vesper, commençant sa carrière. Mêle au jour qui s'éteint sa timide lumière. J'entends l'airain pieux, dont les sons éclalans Appellent la prière et divisent le temps. Pour la seconde fois, le nautonier fidèle Adorant à genoux la puissance éternelle, Dès que l'astre du jour a brillé dans les airs , Adresse l'hymne sainte au Dieu de l'univers. Entre l'homme et le ciel, sur des mers sans rivages ,
(i) Voyez \<\\\% bas DesCiipiions .
Un prêtre en cheveux blancs conjure les orages :
Son zèle des nochers adoucit les travaux,
Epure leur hommage , et console leurs maux.
« Dieu créateur ! dit-il, loi dont les mains fécondes
M Dans les champs de l'espace ont suspendu les mondes;
« Dieu des vents et des mers , dont l'œil conservateur
« De l'Océan qui gronde arrête la fureur,
« Et, d'un regard chargé de tes ordres sublimes,
« Suis un frêle vaisseau flottant sur les abîmes,
« Que peuvent devant toi nos travaux incertains?
« Dieu, que sont les mortels sous tes puissantes mains;'
« Par des vœux supplians nos alarmes t'implorent ;
« Bénis, Dieu paternel, tes enfans qui t'adorent j
« Rends-les à leur patrie , à ton culte , à ta loi :
« La force et la vertu ne viennent que de toi.
« Daigne remplir nos cœurs ; éloigne la tempête j
« Que le sombre ouragan se dissipe et s'arrête
« Devant ces pavillons qui te sont consacrés ;
« Et qu'un jour nos drapeaux, par toi-même illustres,
« Aux doutes de l'orgued opposant nos exemples,
« Appellent le respect et la foi dans tes temples! »
11 dit, et prie encorj ses chants consolateurs
D'espérance et d'amour pénètrent tous les cœurs :
O spectacle touchant, ravissantes images !
Tandis que l'œil fixé sur un ciel sans nuages.
Du prêtre, dont la voix semble enchaîner les vents,
Les nauloniers émus répètent les accens ,
Le couchant a brille' d'une clarté plus pure ;
L'Océan de ses flots apaise le murmure ;
Et seule, interrompant ce calme solennel,
La prière s'e'lève aux pieds de l'Eternel (i).
ESMÉNARD. La Navigation, ch. VIU.
(i) Voyez Tableaux, t. I, mêins sujet.
ii8 TABLEAUX.
Le Clair de Lune.
Mais de Diane au ciel l'astre vient de paraître ; Qu'illuit paisiblement sur ce séjour champêtre! Eloigne tes pavots, Morphée, et laisse-moi Contempler ce bel astre , aussi calme que toi. Cette voûte des cieux mélancolique et pure , Ce demi-jour si doux levé sur la nature , Ces sphères qui, roulant dans Tespace des cieux, Semblent y ralentir leur cours silencieux ; Du disque de Phébé la lumière argentée, En rayons tremblotans sous ces eaux répétée, Ou qui jette en ces bois, à travers les rameaux, Une clarté douteuse et des jours inégaux ; Des différens objets la couleur affaiblie, Tout repose la vue, et l'âme recueillie. Reine des nuits, l'amant devant toi vient rêver, Le sage réfléchir , le savant observer.
11 tarde au voyageur, dans une nuit obscure, Que ton pâle flambeau se lève et le rassure : Le ciel d'où tu me luis est le sacré vallon , Et je sens que Diane est la sœur d'Apollon (i).
IjEMIÈre. Les Fastes y ch. VIL
Les Tombeaux aériens.
DiRAi-JE desNatchez la tristesse touchante! Combien de leur douleur l'heureux instinct m'enchante! Là, d'un fils qui n'est plus la tendre mère en deuil A des rameaux voisins vient pendre le cercueil.
( I ) Voyez Tableaux , en prose , le Spectacle d'une belle Nuit dans Us déserts du Nouveau-Monde.
Eh ! quel soin pouvait mieux' consoler sa jeune ombre ! Au lieu d'être enfermé dans la demeure sombre, Suspendu sur la terre et regardant les deux, Quoique mort, des vivans il attire les yeux. Là , souvent sous le fils vient reposer le père ; Là, ses sœurs en pleurant accompagnent leur mère; L'oiseau vient y chanter, l'arbre y verse des^pleurs, Lui prête son abri , l'embaume de ses fleurs ; Des premiers feux du jour sa tombe se colore ; Les doux zéphyrs du soir, le doux vent de l'aurore. Balancent mollement ce précieux fardeau , Et sa tombe riante est encore un berceau : De l'amour maternel illusion touchante (i)!
De LILLE. L'Imagination j ch. VIL
Les Sépultures au Canada.
Que des Canadiens j'aime l'antique usage ! Sur les bords du torrent, près du rocher sauvage, Leur âme se nourrit du charme des douleurs : Ils cultivent la tombe , et l'arrosent de pleurs. Un tendre souvenir, dans la saison nouvelle, Vers cet enclos sacré doucement les rappelle. Morne et silencieux, sur la pierre étendu. Le père croît revoir le fils qu'il a perdu ; Les yeux levés au ciel, la mère désolée S'approche avec lenteur de l'étroit mausolée. Et, soupirant le nom de cet enfant chéri. Répand sur son tombeau le lait qui l'eût nourri! De son fils qui n'est plus la plaintive Indienne Voit les vents balancer la tombe aérienne.... Mais le jour où l'enfant s'endort du grand sommeil, S'inclinant sur sa bouche, elle attend son réveil.
(i) Voyez Tableaux en prose, même sujet.
Quand le soleil trois fois a doré le nuage , Elle lui forme un lit de fleurs et de feuillage,
De l'érable docile agite le rameau
El ne s'aperçoit pas qu'elle berce un tombeau!
MiLLEVOYE. La Tendresse maternelle,
La Përouse.
J'accuserai les vents et cette mer jalouse Qui retient, qui peut-être a ravi La Pérouse. 11 parût. L'amitié, les sciences, l'amour Et la gloire française imploraient son retour. Dix ans sont écoulés , sans que la renommée De son trépas au moins soit encore informée. Malheureux ! un rocher inconnu sous les eaux A-t-il , brisant les flancs de tes hardis vaisseaux , Dispersé ta de'pouille au sein du goufifre immense ? Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance , Nu , captif, désarmé , du sauvage inhumain As-tu vu s'apprêter l'exécrable festin ? Ou plutôt, dans une île , assis sur le rivage, Attends-tu ton ami voguant de plage en plage j Ton ami , qui partout , jusqu'aux bornes des mers, Où d'éternelles nuits et d'éternels hivers Font plier notre globe entre deux monts de glace , Aux flots de l'Océan court demander ta trace? Malheureux ! tes amis , souvent dans leurs banquets , Disent en soupirant : « Reviendra-t-il jamais? » Ta femme , à son espoir , à ses vœux enchaînée ^ Doutant de son veuvage ou de son hyménée , N'entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs, Se reproche un sourire, et tout entière aux pleurs, Cherche en son lit désert, peuplé de ton image,
\h\ pe'niblc sommeil que trouble ton naufrage.
André ChÉNIER.
TABLEAUX. lai
Le Paysage.
Que d'objets rassemblés dans ce frais paysage!
Le fleuve en son heureux passage Réfléchit de ses bords la fertile beauté , Et baigne de ses eaux lentement fugitives Tous ces monts de verdure élevés sur ses rives. Que le ciel est serein ! quel calme dans les champs ! Que ces sites sont doux! que ces lieux sonttouchans ! O puissante nature ! ô grande enchanteresse ! Tout ce que j'aperçois m'attache et m'intéresse; L'arbre de ces vergers , dont les rameaux fécoitds Courbent leurs fruits pendans sur l'ombre des gazons, Et le saule incliné sur la rive penchante, Balançant mollement sa tête blanchissante j Le pavot effeuillé par le souffle des vents , Et ce pâle rideau de peupliers mouvans ; Ces sentiers , ces détours qu'ombrage la charmille ; Dans ce nid suspendu cette jeune famille.
Assis auprès de ce ruisseau Qui tombe d'une grotte et fuit dans la prairie; Je sens naître dans moi la vague rêverie
Qui suit les erreurs de son eau.
Le soleil, plus brillant au bout de sa carrière. Des couleurs de l'iris nuance sa lumière ; Il embrase les cieux , et son disque incliné Descend sur l'horizon, de flamme environné. J'entends les sons aigus de l'instrument rustique , Rappelant les troupeaux à cette ferme antique. Au pâtre fatigué la nuit permet enfin De suspendre un travail qu'il reprendra demain. Au signal du repos, le laboureur ramène Le bœuf laborieux , compagnon de sa peine : Ils foulent à pas lents la mousse des vallons, El le soc retourné traîne dans les sillons.
La Harpe. Épifre au Comte de Schoivaluco,
12a TABLEAUX.
Les Vues propres au Verger.
Daignez aux habitans de la ferme voisine Accorder un chemin à l'abri des chaleurs. Que les jeunes enfans croissent parmi vos fleurs! Près de vous, loin de vous, l'œil charmé se promène Contemplez ces lointains , ces coteaux , cette plaine. Quand avril reparaît, quand le jour renaissant Se glisse à travers l'ombre , et l'efface en croissant, La féconde génisse abandonne l'étable.
Mugit, et, du hameau nourrice inépuisable , Broutant jusqu'à la nuit un gazon ranimé, Grossit le doux trésor de son lait parfumé. L'oeil la suit dans ces bois, dans ce noir labyrinthe, Où de ses pieds pesans s'approfondit l'em-preinte. Là sont des laboureurs , et dans le gras vallon , Penchés sur leur charrue , ils ouvrent un sillon. Tandis que les brebis, qui paissent confondues , Vous présentent de loin , aux rochers suspendues , D'un nuage argenté l'immobile blancheur, A vos pieds se promène un robuste faucheur : L'iierbe tombe et s'entasse en monceaux divisée ; Souvent frémit la faux sur la pierre aiguisée. Peindrai-je dans les champs les moissonneurs épars , Les gerbes, à grands cris , s'élevant sur les chars , Et les folâtres jeux que la vendange amène?
De Fontanes. Le Verger.
L'Armée de Joyeuse, l'Année de Henri IV.
De tous les favoris qu'idolâtrait Valois, Qui flattaient sa mollesse et lui donnaient des lois , Joyeuse, né d'un sang chez les Français insigne , D'une faveur si haute était le moins indigne :
TABLEAUX. ia3
Il avait des vertus , et , si de ses beaux jours
La Parque en ce combat n'eut abrégé le cours,
Sans doute aux grands exploits son âme accoutumée
Aurait de Guise, un jour, atteint la renommée.
Mais , nourri jusqu'alors au milieu de la Cour ,
Dans le sein des plaisirs , dans les bras de l'amour ,
Il n'eut à m'opposer qu'un excès de courage ,
Dans un jeune Héros dangereux avantage.
Les courtisans en foule , attachés à son sort.
Du sein des voluptés s'avançaient à la mort.
Des chiffres amoureux, gage de leurs tendresses,
Traçaient sur leurs habits les noms de leurs maîtresses;
Leurs armes éclataient du feu des diamans ,
De leurs bras énervés frivoles ornemens.
Ardens, tumultueux, privés d'expérience.
Ils portaient au combat leur superbe imprudence :
Orgueilleux de leur pompe, et fiers d'un camp nombreux,
Sans ordre ils s'avançaient d'un pas impétueux.
D'un éclat différent mon camp frappait leur vue ; Mon armée, en silence à leurs yeux étendue, N'offrait de tous côtés que farouches soldats , Endurcis aux travaux, vieillis dans les combats, Accoutumés au sang et couverts de blessures ; Leur fer et leur mousquet composaient leurs parures. Comme eux vêtu sans pompe , armé de fer comme euxj Je conduisais aux coups leurs escadrons poudreux j Comme eux de mille morts affrontant la tempête. Je n'étais distingué qu'en marchant à leur tête. Je vis nos ennemis vaincus et renversés, Sous nos coups expîrans, devant nous dispersés: A regret dans leur sein j'enfonçais cette épée , Qui du sang espagnol eût été mieux trempée.
Il le faut avouer, parmi ces courtisans Que moissonna le fer à la fleur de leurs ans, Aucun ne fut percé que de coups honorables : Tous fermes dans leijr poste et tous inébranlables ,
Ils voyaient devant eux avancer le trépas , Sans délourner les yeux , sans reculer d'un pas. Des courtisans français tel est le caractère : La paix n'amollit point leur valeur ordinaire j De l'ombre du repos ils volent aux hasards j Vils flatteurs à la Cour, Héros aux champs de Mars. Pour moi, dans les horreurs d'une mêlée affreuse, J'ordonnai, mais en vain, qu'on épargnât Joyeuse. Je l'aperçus bientôt, porté par des soldats, Pâle, et déjà couvert des ombres du trépas. Telle une tendre fleur, qu'un matin voit éclore Des baisers du Zéphyr et des pleurs de l'Aurore, Brille un moment aux yeux, et tombe avant le temps Sous le tranchant du fer ou sous l'effort des vents.
Voltaire. La Henriade, ch. IIL
Le Dessert.
Un service élégant, d'une ordonnance exacte, Doit de votre repas marquer le dernier acte. Au secours du dessert appelez tous les arts, Surtout celui qui brille au quartier des Lombards. Là, vous pourrez trouver, au gré de vos caprices, Des sucres arrangés en galans édifices ; Des châteaux de bonbons, des palais de biscuits, Le Louvre, Bagatelle et Versailles confits, lies amours de Sapho, d'Abélard, deTibulle, Les noces de Gamache et les travaux d'Hercule ; Et mille objets divers , que savent imiter D'habiles confiseurs que je pourrais citer.
Ne démolissez point ces merveilles sucrées, Pour le charme des yeux seulement préparées ; Ou du moins accordez, pour jouir plus long-temps, Quelques jours d'existence à ces doux monuniens : Assez d'autres objets, dignes de votre hommage,
TABLEAUX. laD
Avec moins d'appareil vous plairont davantage.
Ah ! plutôt attaquez et savourez ces fruits
Qu'un art officieux en compote a réduits.
A la grâce, à l'éclat sacrifiez encore,
Aux trésors de Pomone ajoutez ceux de Flore:
Que la rose, l'œillet, le lis et le jasmin
Fassent de vos desserts un aimable jardin ;
Et que l'observateur de la belle nature
S'extasie en voyant des fleurs en confitures.
Vous avez satisfait à vos nombreux désirs j
Mais Bacchus vous attend pour combler vos plaisirs.
Approche , bienfaiteur et conquérant de l'Inde ,
Tu m'inspireras mieux que les Filles du Pinde;
Verse-moi ton nectar, dont les Dieux sont jaloux,
Et mes vers vont couler plus faciles , plus doux.
De ces vases nombreux que l'aspect m'intéresse! Quel luxe séducteur ! quelle aimable richesse ! Vos convives déjà, dans un juste embarras, Vous adressent leurs vœux et vous tendent les bras : Venez à leur secours , offrez-leur à la ronde La liqueur qui vous vient des bords de la Gironde, Le vin de Malvoisie et celui de Palma, Le Champagne mousseux, le Chrisli-Lacryma ;
Le Chypre, l'Albano, le Clairet, le Constance
Choisissez-les toujours au lieu de leur naissance; N'allez pas rechercher aux faubourgs de Paris Du vin de Rivesalte ou de Côte-Perdrix; Et ne vous fiez pas à l'art des empiriques Qui chargent vos boissons de mélanges chimiques. Donnez-vous en buvant les airs d'un connaisseur; Dites que ce Bordeaux aurait plus de saveur S'il avait visité quelques plages lointaines ; Et que ce Malaga qui coule dans vos veines, Usé par la vieillesse a perdu sa vertu. Qu'il serait sans égal s'il avait moins vécu.
Berchoux, La Gastronomie,
ia6 TABLEAUX.
Le Cafë.
Le café vous présente une heureuse liqueur Qui d'un vin trop fumeux chassera la vapeur; Vous obtiendrez par elle, en désertant la table, Un esprit plus ouvert, un sang-froid plus aimable; Bientôt, mieux disposé par ses puissans effets, Vous pourrez vous asseoira de nouveaux banquets; Elle est du Dieu des vers honorée et chérie. On dit que du poëte elle sert le génie; Que plus d'un froid rimeur, quelquefois réchauffé, A dû de meilleurs vers au parfum du café : Il peut du philosophe égayer les systèmes. Rendre aimables, badins les géomètres mêmes, Par lui l'homme d'Etat, dispos après diner, Fo'rme l'heureux projet de nous mieux gouverner. Il déride le front de ce savant austère ,* Amoureux de la langue et du pays d'Homère, Qui, fondant sur le grec sa gloire et ses succès, Se dédommage ainsi d'être un sot en français. 11 peut, de l'astronome éclaircissant la vue, L'aidera retrouver son étoile perdue.
Au nouvelliste enfin il révèle parfois Les intrigues des Cours et les secrets des Rois, L'aide à rêver la paix, larmistice, la guerre. Et lui fait, pour six sous, bouleverser la terre.
Le même. Ibid.
Même sujet.
Il est une liqueur au poëte plus chère , Qui manquait à VirgUe , et qu'adorait Voltaire. C'est toi, divin café, dont l'aimable liqueur , Sans altérer la tête, épanouit le cœur.
Aussi, quand mon palais est émoussé par l'âge,
Avec plaisir encor je goûte ton breuvage.
Que j'aime à préparer ton nectar précieux!
Nul n'usurpe chez moi ce soin délicieux.
Sur le réchaud brûlant moi seul tournant ta graine,
A l'or de ta couleur fais succéder l'ébène.
Moi seul contre la noix, qu'arment ses dents de fer,
Je fais, en le broyant, crier ton fruit amer;
Charmé de ton parfum , c'est moi seul qui dans l'onde
Infuse à mon foyer ta poussière féconde;
Qui, tour à tour calmant, excitant tes bouillons.
Suis d'un œil attentif tes légers tourbillons.
Enfin de ta liqueur lentement reposée ,
Dans le vase fumant la lie est déposée;
Ma coupe, ton nectar, le miel américain,
Que du suc des roseaux exprima l'Africain ,
Tout est prêt : du Japon l'émail reçoit tes ondes ,
Et seul tu réunis les tributs des deux mondes.
Viens donc, divin nectar, viens donc, inspire-moi:
Je ne veux qu'un désert, mon Antigone, et toi.
A peine j'ai senti ta vapeur odorante,
Soudain de ton climat la clialeur pénétrante
Réveille tous mes sens; sans trouble, sans chaos ,
Mes pensers plus nombreux accourent à grands flols.
Mon idée était triste, aride, dépouillée;
Elle rit, elle sort richement habillée;
Et je crois, du génie éprouvant le réveil.
Boire dans chaque goutte un rayon du soleil.
Delille. Les Trois Règnes, ch. VI.
Les Hospices.
Je m'éloigne , je vole aux asiles pieux ; Des besoins, des douleurs abris religieux, Où la tendre Pitié, pour adoucir leurs peines,
Joint les secours divins aux charités humaines. Elle-même en posa les sacrés fondemens.
Mais de ces saints abris, ouvrage des vieux temps ^ Souvent la négligence ou l'infâme avarice A fait de tous les maux l'épouvantable hospice. Là , sont amoncelés, dans des murs dévorans, Les vivans sur les morts , les morts sur les mourans ; Là, d'impures vapeurs la vie environnée, Par un air corrompu languit empoisonnée j Là , le long de ces lits où gémit le malheur, Victime des secours plus que de la douleur , L'ignorance, en courant, fait sa ronde homicide; L'indifférence observe, et le hasard décide. Mais la Pitié revient achever ses travaux , Sépare les douleurs, et distingue les maux, Les recommande à l'art que sa bonté seconde; Tantôt, les délivrant d'une vapeur immonde , Ouvre ces longs canaux, ces frais ventilateurs , De l'air renouvelé puissans réparateurs. Par elle un ordre heureux conduit ici le zèle j La propreté soigneuse y préside avec elle. La vie est à Tabri du souffle de la mort : Grâce à ses soins pieux, sans terreur, sans remord, L'agonie en ses bras plus doucement s'achève. L'heureux convalescent sur son lit se relève , Et revient , échappé des horreurs du trépas , D'un pied tremblant encor former ses premiers pas. Les besoins, la douleur , la santé, la bénissent, La terre est consolée , et les cieux applaudissent.
Le même. La Pitié^ ch. H.
Même sujet.
Ouvre-toi , triste enceinte , où le soldat blessé, Lo malade indigent, et qui n'a point d'asile,
Reçoivent un secours trop souvent inutile.
Là , des femmes , portant le nom che'ri de sœurs ,
D'un zèle affectueux prodiguent les douceurs.
Plus d'une apprit long-temps, dans un saint monastère,
En invoquant le Ciel, à protéger la terre,
Et, vers l'infortuné s'élançant des autels.
Fut l'épouse d'un Dieu pour servir les mortels.
O courage touchant! ces tendres bienfaitrices.
Dans un séjour infect, où sont tous les supplices.
De mille êtres souffrans prévenant les besoins,
Surmontent les dégoûts des plus pénibles soins,
Du chanvre salutaire entourent leurs blessures,
Et réparent ce lit témoin de leurs tortures.
Ce déplorable lit, dont l'avare pitié'
Ne prête à la douleur qu'une étroite moitié.
De l'humanité même elles semblent l'image ;
Et les infortunés que leur bonté soulage
Sentent avec bonheur, peut-être avec amour,
Qu'une femme est l'ami qui les ramène au jour.
LegouvÉ. Mérite des Femmes.
La Tendresse Maternelle.
Avec notre existence, De la femme pour nous le dévoûment commence. C'est elle qui, neuf mois, dans ses flancs douloureux, Porte un fruit de l'hymen trop souvent malheureux, Et, sur un lit cruel long-temps évanouie , Mourante le dépose aux portes de la vie. C'est elle qui , vouée à cet être nouveau, Lui prodigue les soins qu'attend l'homme au berceau. Quels tendres soins! Dort-il, attentive, elle chasse L'insecte dont le vol ou le bruit le menace; Elle semble défendre au réveil d'approcher.
La nuit même d'un fils ne peut la détacher; Son oreille de l'ombre écoute le silence;
î3o TABLEAUX.
Ou, si Morphée endort sa tendre vigilance,
Au moindre bruit rouvrant ses yeux appesantis,
Elle vole, inquiète, au berceau de son fils,
Dans le sommeil long-temps le contemple immobile ,
Et rentre dans sa couche, à peine encor tranquille.
S'éveille-t-il, son sein, à l'instant présenté.
Dans les flots d'un lait pur lui verse la santé.
Qu'importe la fatigue à sa tendresse exlrême?
Elle vit dans son fils , et non plus dans soi-même ,
Et se montre aux regards d'un époux éperdu
Belle de son enfant à son sein suspendu.
Oui, ce fruit de l'hymen, ce trésor d'une mère.
Même à ses propres yeux est sa beauté première.
Voyez la jeune Isaure, e'clatante d'attraits; Sur un enfant chéri, l'image de ses traits. Fond soudain ce fléau qui , prolongeant sa rage, Grave au front des humains un éternel outrage. D'un mal contagieux tout fuit épouvanté ; Isaure sans effroi brave un air infecté. Près de son fils mourant elle veille assidue. Mais le poison s'étend et menace sa vue : II faut, pour écarter un péril trop certain , Qu'une bouche fidèle aspire le venin.
Une mère ose tout ; Isaure est de'jà prête ^ Ses charmes, son époux, ses jours, rien ne l'arrête; D'une lèvre obstinée, elle presse ces yeux Que ferme un voile impur à la clarté des cieux ; Et d'un fils, par degrés, dégageant la paupière, Une seconde fois lui donne la lumière.
Un père a-t-il pour nous de si généreux soins ?
Bientôt d'aulres bontés suivent d'aulres besoins: L'enfant , de jour en jour , avance dans la vie ^ Et, comme les aiglons, qui, cédant à l'envie De mesurer les cieux dans leur premier essor. Exercent près du nid leur aile faible encor, Doucement soutenu sur ses mains chancelantes,
TABLEAUX. i3i
Il commence l'essai de ses forces naissantes.
Sa mère est près de lui : c'est elle dont le bras ,
Dans leur débile effort, aide ses premiers pas;
Elle suit la lenteur de sa marche timide ;
Elle fut sa nourrice, elle devient son guide ;
Elle devient son maître au moment où sa voix
Bégaie à peine un nom qu'il entendit cent fois:
Ma mère est le premier qu'elle l'enseigne à dire ;
Elle est son maître encor dès qu'il s'essaie à lire;
Elle épelle avec lui dans un court entretien,
Et redevient enfant pour instruire le sien.
D'autres guident bientôt sa faible intelligence ;
Leur duretç punit sa moindre négligence.
Quelle est l'âme où son cœur épanche ses tourmens.^
Quel appui cherche-t-il contre les châlimens.''
Sa mère ! elle lui prête une sûre défense ,
Calme ses maux légers, grands chagrins de l'enfance,
Et, sensible à ses pleurs, prompte à les essuyer,
Lui donne les hochets qui les font oublier.
Le même. Ibid.
O BIETSFAITS d'une mère, inaltérable empire! Elle aime son enfant, même avant qu'il respire. Mais, après tant de maux, quand ce gage adoré S'échappe avec effort de son flanc déchire'. Avec quelle douceur son oreille ravie Reçoit le premier cri qui l'annonce à la vie! Heureuse de souffrir, on la voit tour à tour Soupirer de douleur et tressaillir d'amour. Ah ! loin de le livrer aux soins de l'étrangère, Sa mère le nourrit , elle est deux fois sa mère. Quel est son désespoir quand son sein desséché Est avare d'un lait avec peine arraché ! Je t'interroge, 6 toi, dont une main savante
i32 TABLEAUX.
A confié l'histoire à la toile vivante! Tu regardes ton fils , il pleure , il va périr,... Malheureuse, ton sein ne peut plus le nourrir! Guiclée en ce moment par un Dieu tutélaire, Une chèvre s'approche , et son lait salutaire A la bouche enfantine offre un pur aliment. IjB mère est immobile, et sourit tristement; Pensive, elle contemple avec un œil J'envie La mamelle féconde où l'enfant boit la vie.
Si de ses premiers maux le tribut passager Au nourrisson débile arrache un cri léger, Une mère, l'effroi, le désespoir dans l'âme, Voit déjà de ses jours se délier la trame, Elle écoute la nuit son paisible sommeil ; Par un souffle elle craint de hâter son réveil; Klle entoure de soins sa fragile existence j Avec celle d'un fils la sienne recommence : Elle sait, dans ses cris devinant ses désirs. Pour ses caprices même inventer des plaisirs.
Quand la raison précoce a devancé son âge, Sa mère la première épure son langage j De mots nouveaux pour lui, par de courtes leçons, Dans sa jeune mémoire elle imprime les sons : Soins précieux et tendres, aimable ministère, Qu'interrompent souvent les baisers d'une mère!
D'un utile entretien elle poursuit le cours, Sans jamais se lasser répond à ses discours. L'applaudit doucement, et doucement le blâme, Cultive son esprit, fertilise son âme.
Et fait luire à son œil, encor faible et tremblant, De la Religion le flambeau consolant.
(Quelquefois une histoire abrège la veillée; L'enfant prête une oreille active , émerveillée : Appuyé sur sa mère, à ses genoux assis , Il craint de perdre un mol de ces fameux récits. Quelquefois de Gessner la Muse pastorale
TABLEAUX. i33
Offre au jeune lecteur sa riante morale ; Il préfère à ses jeux ces passe-temps chéris, Et pour lui le travail du travail est le prix.
La lice va s'ouvrir: l'étude opiniâtre Te dispute ce fils que ton cœur idolâtre , Tendre mère ! déjà de sérieux loisirs Préparent ses succès ainsi que tes plaisirs. Enfin vient la journée où le grave Aristarque, D'un peuple turbulent flegmatique monarque , Dépouillant de son front la vieille austérité, Décerne au jeune athlète un laurier mérité. En silence on attache une vue attendrie Sur l'enfant qui promet un homme à la patrie j Cet enfant, c'est le tien. Un cri part : le vainqueur, Porté par mille bras, est de'jà sur ton cœur 5 Son triomphe est à toi, sa gloire t'environne. Et de pleurs maternels tu mouilles sa couronne.
MiLLEVOYE. La Tendresse MaierneHc.
Les Fleurs.
Hatez-VOUS; vos jardins vous demandent des fleurs. Fleurs charmantes ! par vous la Nature est plus belle; Dans ses brillans travaux l'art vous prend pour modèle. Simples tributs du cœur , vos dons sont chaque jour Offerts par l'Amitié , hasardés par l'Amour. D'embellir la beauté vous obtenez la gloire , Le laurier vous permet de parer la victoire , Plus d'un hameau vous donne en prix à la pudeur : L'autel même, où de Dieu repose la grandeur. Se parfume au printemps de vos douces offrandes, ]Lt la Religion sourit à vos guirlandes. Mais c'est dans nos jardins qu'est votre heureux séjour : Filles delà rosée et de l'astre du jour, Venez donc de nos champs dcrorer le théâtre.
i94' TABLEAUX.
N'attendez pas pourtant qu'amateur idolâtre, Au lieu de vous jeter par touffes, par bouquets, J'aille de lits en lits, de parquets en parquets, De chaque fleur nouvelle attendre la naissance , Observer ses couleurs, épier leur nuance. Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur Au fond de ses jardins s'enferme avec sa fleur, Pour voir sa renoncule avant l'aube s'éveille , D'une anémone unique adore la merveille, Ou, d'un rival heureux enviant le secret, Achète au poids de l'or les taches d'un œillet. Laissez-lui sa manie et son amour bizarre ; Qu'il possède en jaloux , et jouisse en avare.
Sans obéir aux lois d'un art capricieux, Fleurs, parure des champs et délices des yeux. De vos riches couleurs venez peindre la terre. Venez, mais n'allez pas dans les buis d'un parterre Renfermer vos appas tristement relégués.
Que vos heureux trésors soient partout prodigués. Tantôt de ces tapis émaillez la verdure , Tantôt de ces sentiers égayez la bordure. Serpentez en guirlande, entourez ces berceaux, En méandres brillans courez au bord des eaux, Ou tapissez ces murs , ou dans cette corbeille Du choix de vos parfums embarrassez l'abeille. Que Rapin, vous suivant dans toutes les saisons. Décrive tous vos traits , rappelle tous vos noms : A de si longs détails le Dieu du goût s'oppose. Mais qui peut refuser un hommage à la rose; •La rose, dont Vénus compose ses bosquets. Le Printemps sa guirlande, et l'Amour ses bouquets; Qu'Anacréon chanta; qui formait avec grâce Dans les jours de festins la couronne d'Horace (i)?
Delille. Les Jardins^ ch, lU.
(i) Voyez les Leçons Latines modernes.
TABLEAUX. iâ^5
Même sujet.
O DES sens enchantés délices innocentes! O suaves beautés sans cesse renaissantes ! Ainsi que sur les fleurs Zéphyr se balançant , De leur brillant duvet teint son aile en passant , Ainsi de ces objets mon esprit se colore 5 La lyre sous mes doigts en devient plus sonore^ La douce mélodie embellit mes concerts, Et le charme du lieu se répand sur mes vers.
Recevez donc mon hymne, ô vous, fleurs du bocage, Des belles à la fois la parure et l'image ! Au milieu des cités , et jusque dans les Cours , Vous brillez même auprès des plus riches atours 5 Que du feu le plus vif le diamant scintille, Plus de charme se mêle à votre éclat tranquille ; L'aiguille et le pinceau viennent vous consulter: Le chef-d'œuvre de l'art est de vous imiter.
Vous êtes des plaisirs l'emblème et l'attribut j L'amitié tous les jours vous apporte en tribut; D'une fenêtre à l'autre on nous dît , fleurs discrètes , Qu'aux amours musulmans vous servez d'interprètes. Point de fêtes sans vous , sans vos brillans festons 5 Vous changez en bosquets le sein de nos maisons , Votre émail aux autels embellit les offrandes, Et l'horreur des tombeaux se perd sur vos guirlandes. Le plus sombre reclus commerce avec les fleurs; Tous les aimables goûts sont au fond de nos cœurs j Tant la nature en nous, puissante, impérieuse, Des tristes préjugés toujours victorieuse , Au milieu des langueurs d'un volontaire ennui , Rappelle l'homme encore au plaisir qu'il a fui ! *
Ah ! que sur ton instinct ta vertu se repose,
i36 TABLEAUX.
Homme , un Dieu t'apparaîl dans ces buissons de roses )
Ce Dieu qui de ses mains a paré ton séjour,
Par cet attrait lui-même a cherché ton amour.
La terre était en vain de moissons revêtue ;
Sans les tapis de fleurs , la terre eût été nue ;
Elle devait encor, riche de toutes parts,
En servant nos besoins, enchanter nos regards.
Lemière. Les Fastes, ch. IX.
Le Printemps et les Fleurs.
Du milieu de cette île , un berceau toujours frais Monte , se courbe en voûte , et s'embellit sans frais De touffes d'aubépine et de lilas sauvage, Qui , courant en festons , pendent sur le rivage. Plus loin ce même enclos se transforme en verger j Où l'art négligemment a pris soin de ranger Les arbustes nombreux que Pomone rassemble : Autour d'eux je vois naître et s'élever ensemble Et des plantes sans gloire et de brillantes fleurs ; Un amoureux zéphyr en nourrit les couleurs. L'iris de la Tamise échappe au sein de l'herbe, Et brille sans orgueil au pied du lis superbe.
L'œillet au large front, la pleine renoncule, Le bluet qui , bravant l'ardente canicule , Emaillera les champs de la blonde Gérés , Le chèvrefeuille ami de l'ombre des forêts , Le sureau , le lilas , l'épaisse giroflée , L'églantier orgueilleux de sa fleur étoilée, De ce beau labyrinthe émaillent les de'tours. Il i, le frais muguoL se marie aux pastours; Là, du jasuiin dore la précoce fauiille Brillo avec le rosier à travers la cliarmllie.
TABLEAUX. iS;
Ne dois-je toutefois célébrer que l'essaim Des fleurs dont cet enclos a diapré son sein ? Prés, bocages , forêts , vallons, roches sauvages, Fontaines et ruisseaux , sur leurs moites rivages, Tous les lieux visités des zéphyrs inconstans, Nourrissent aujourd'hui les filles du Printemps.
RouCHER. Poème des Mois.
Même sujet.
Printemps chéri, doux matin de l'année, Console-nous de l'ennui des hivers j Reviens, enfin, et Flore emprisonnée Va de nouveau s'élever dans les airs.
Qu'avec plaisir je compte tes richesses ! Que ta présence a de charmes pour moi ! Puissent mes vers, aimables comme toi.
En les chantant, te payer tes largesses! Déjà Zéphyre annonce ton retour.
De ce retour modeste avant-courrière.
Sur le gazon la tendre primevère S'ouvre et jaunit dès le premier beau jour. A sGs côtés la blanche pâquerette Fleurit sous l'herbe et craint de s'élever. Vous vous cachez, timide violette.
Mais c'est en vain ; le doigt sait vous trouver : 11 vous arrache à l'obscure retraite Qui recelait vos appas inconnus :
Et, destinée aux boudoirs de Cythère, Vous renaissez sur un trône de verre , Ou vous mourez sur le sein de Vénus.
L'Inde autrefois nous donna l'anémone.
De nos jardins ornement prlntanier.
Que tous les ans, au retour de l'automne , Di) sol nouveau remplace le ]>remier ,
i38 TABLEAUX.
El tous les ans la fleur reconnaissante
Reparaîtra plus belle et plus brillante.
Elle naquit des larmes que jadis
Sur un amant Vénus a répandues.
Larmes d'amour, vous n'êtes point perdues j
Dans celte fleur je revois Adonis.
Dans la jacinthe , un bel enfant respire ;
J'y reconnais le fils de Piérus.
Il cherche encor les regards de Phébus j
11 craint encore le souffle de Zéphyre.
Des feux du jour évitant la chaleur ,
Ici fleurit l'infortuné N arcisse ;
Il a toujours conservé la pâleur
Que sur ses traits répandit la douleur.
Il aime l'ombre, à ses ennuis propice;
Mais il craint l'eau, qui causa son malheur.
N'oublions pas la charmante cortule;
Nommons aussi l'aimable renoncule,
Et la tulipe, honneur de nos jardins.
Si leurs parfums répondaient à leurs charmes,
La rose alors, prévoyant nos dédains.
Pour son empire aurait quelques alarmes.
Voyez ici la jalouse Clytie,
Durant la nuit se pencher tristement.
Puis relever sa tête appesantie,
Pour regarder son infidèle amant.
Le lis, plus noble et plus brillant encore.
Lève sans crainte un front majestueux ;
Paisible Roi de l'empire de Flore ,
D'un autre empire il est l'emblème heureux.
Mais quelques fleurs chérissent l'esclavage :
L'humble genêt, le jasmin plus aimé ,
Le chèvrefeuille et le pois parfumé
Cherchent toujours à couvrir un treillage.
Le jonc pliant, sur ces appuis nouveaux,
Doit enchaîner leurs flexibles rameaux ; L'iris demande un abri solitaire; L'ombre entretient sa fraîcheur passagère. Le tendre oeillet est faible et délicat ;
Veillez sur lui; que sa fleur élargie Sur le carton soit en voûte arrondie; Coupez les jets autour de lui pressés : N'en laissez qu'un , la tige en est plus belle , Ces autres brins , dans la terre enfoncés, Vous donneront une tige nouvelle^ Et quelque jour ces rejetons naissans Remplaceront leurs pères vieillissans. Aimables fruits des larmes de l'aurore, De votre nom j'embellirais mes vers.
Mais quels parfums s'exhalent dans les airs? Disparaissez, les roses vont éclore.
Parnt.
La Rose.
Lorsque Vénus, sortant du sein des mers, Sourit aux dieux charmés de sa présence, Un nouveau jour éclaira l'univers; Dans ce moment la rose prit naissance.
D'un jeune lis elle avait la blancheur ; Mais aussitôt le père de la treille, De ce nectar dont il fut l'inventeur Laissa tomber une goutte vermeille Et pour toujours il changea sa couleur. De Cythérée elle est la fleur chérie.
Et de Paphos elle orne les bosquets.
Sa douce odeur , aux célestes banquets Fait oublier celle de l'ambroisie.
Son vermillon doit parer la beauté j
i4o TABLEAUX.
C'est le seul fard que met la volupté; A cette bouche où le sourire joue , Son coloris prête un charme divin :
De la Pudeur elle couvre la joue, Et de l'Aurore elle rougit la main.
Le MÊME.
Les Fleurs, et le Jardin des Plantes.
Multipliez les fleurs , ornement du parterre ; O si la fable encor venait charmer la terre, Ces fleurs reproduiraient, en s'animant pour nous y El la jeune beauté qui mourut sans époux , Et le guerrier qui tombe à la fleur de son âge , Et l'imprudent jeune homme e'pris de son image. Renais dans l'hyacinthe , enfant aimé d'un Dieu ; Narcisse , à ta beauté dis un dernier adieu ; Penche- toi sur les eaux pour l'admirer encore. D'un éclat varié que l'œillet se décore ! Et toi qui te cachas plus humble que tes sœurs , Violette, à mes pieds verse au moins tes odeurs j Que sous l'herbe, en tous lieux, ta pourpre se noircisse, Et que la giroflée en montant s'épaississe ! Mariez le jasmin , le lilas , l'églantier , Et surtout que la rose , embaumant ce sentier, Brille comme le teint de la vierge ingénue , Que fait rougir l'amour d'une flamme inconnue. Ces trésors pour vous seuls ne doivent pas fleurir, A la jeune bergère on aime à les offrir : Elle rend un sourire; hélas! belle Rosière, D'autres, amis des mœurs, doteront ta chaumière^ Mes présens ne sont point une ferme, un troupeau, Mais je puis d'une rose embellir ton chapeau. () fleurs ! en tous les temps égayez ma retraite ; lit, plus heureux que mui, puisse un autre poêle
TABLEAUX. i4i
Peindre sous des crayons frais comme vos couleurs,
Vos tralls, vos doux instincts, vos sexes et vos mœurs!
L'amour dont vos parfums enflamment le délire,
Souvent par vos bouquets étendit son empire.
O fleurs ! qui tant de fois avez servi l'amour.
Votre sein virginal le ressent à son tour.
Oui, vous n'ignorez pas les humaines délices :
Vainement la pudeur, au fond de vos calices.
Cacha de vos plaisirs le charme clandestin ;
Les Zéphyrs précurseurs du soir et du matin ,
Les Zéphyrs les ont vus, et leur voix fortunée
Raconte aux verts bosquets votre aimable hyménée.
Cependant si mon œil veut un jour de plus près
De vos lits amoureux surprendre les secrets.
J'irai dans ce jardin où, calme et solitaire ,
La Science à toute heure ouvre son sanctuaire.
Que de fois, en entrant dans ce séjour sacré.
J'ai cru revoir ce Dieu par l'Egypte adoré.
Ce Pan, qui du grand tout fut le visible emblème!
Sur les bords de la Seine il a porté lui-même.
Loin des rives du Nil, son culte et ses autels.
Et ses prêtres savans , bienfaiteurs des mortels.
Là , je vois rassemblés , sous sa garde féconde.
Tous les germes ravis aux quatre parts du monde.
Quels riches entretiens! tour à tour entraîné
De l'éloquent Buffon à ce docte Linné,
J'entendrai les savans qu'a formés leur génie :
Ils partagent entre eux la nature infinie.
Et dans son vaste empire ils régnent tous en paix ;
Chacun soulève un coin de ses voiles épais.
Sans ombre, ô Vérité , lu veux qu'on te contemple;
Le Sphinx n'est plus assis sur le seuil de ton temple.
Ici tous les secrets s'ouvrent à tous les yeux :
Le divin Esculape, égaré dans ces lieux.
D'un art trop insulté m'expllquant les mystères,
Dcman<le à l'humble fleur quelques sucs salutaires;
i42 TABLEAUX.
La fille du Printemps ne les refuse pas , Car souvent ses bienfaits égalent ses appas.
Ainsi donc, que les fleurs , charme de votre asile, Ne frappent point les yeux d'un éclat inutile! A l'entour, un essaim bourdonne sourdement; C'est là que, pe'nétré d'un double enchantement, Vous lirez, au doux bruit de la ruche agitée , Ces vers plus doux encore où ge'mit Aristée , C'est là qu'on rit parfois, Réaumur à la main , Des aimables erreurs du poëte romain.
De Font an es.
Les Fleurs.
O COMME chaque fleur, en ce riant dédale , Prodigue aux sens charmés sa grâce végétale! Noble fils du Soleil, le lis majestueux Vers l'astre paternel dont il brave les feux Elève avec orgueil sa tête souveraine; 11 est le Roi des fleurs dont la rose est la Reine. L'obscure violette , amante des gazons , Aux pleurs de leur rose'e entremêlant ses dons , Semble vouloir cacher, sous leurs voiles propices, D'un pudique parfum les discrètes délices : Pur emblème d'un cœur qui répand en secret Sur le malheur timide un modeste bienfait: Le narcisse, plus loin, isolé sur la rive, S'incline réfléchi dans l'onde fugitive : Celte onde, cette fleur s'embellit à mes yeux , Par le doux souvenir du ruisseau fabuleux : Tant les illusions des poétiques songes Nous font encore aimer leurs antiques mensonges! Vois l'hyacinthe ouvrir sa corolle d'azur, Le riche œillet, ami d'un air tranquille et pur. Varier ses couleurs d'une teinte inégale.
TABLEAUX. i43
Le muguet arrondir l'argent de son pétale, Etl'e'pais chèvrefeuille errer en longs festons. La rose te sourit à travers ses boutons : Heureux en la voyant du baiser qu'il espère, Le berger la promit au sein de sa bergère ! Fleur chère à tous les cœurs ! elle pare à la fois Et le chaume du pauvre et le marbre des Rois; Elle orne tous les ans la beauté la plus sage; Le prix de l'innocence en est aussi l'image.
BoiSJOLiN. Poëme sur la Botanique.
Même sujet.
Ce soi, sans luxe vain, mais non pas sans parure. Au doux tre'sor des fruits mêle l'éclat des fleurs. Là; croît l'oeillet si fier de ses mille couleurs; Là naissent au hasard le muguet, la jonquille, Et des roses de mai la brillante famille. Le riche bouton d'or, et l'odorant jasmin. Le lis, tout éclatant des feux purs du matin. Le tournesol, géant de l'empire de Flore, Et le tendre souci qu'un or pâle colore ; Souci simple et modeste , à la cour de Cypris , En vain sur toi la rose obtient toujours le prix ; Ta fleur , moins célébrée, a pour moi plus de charmes; L'Aurore te forma de ses plus douces larmes, Dédaignant des cités les jardins fastueux , Tu te plais dans les champs; ami des malheureux, Tu portes dans les cœurs la douce rêverie ; Ton éclat plaît toujours à la mélancolie; Et le sage Indien , pleurant sur un cercueil , De tes fraîches couleurs peint ses habits de deuil.
MiCHAUD. Le Printemps d'un Proscrit^ ch. IL
Même sujet.
Mais parmi tous ces plants, prodigués sans mesure, Puis-je oublier les fleurs, luxe de la nature! Les fleurs, son plus doux soin, les fleurs, berceau des fruits! Quelle forme élégante et quel frais coloris ! C'est l'azur, le rubis, l'opale, la topaze. Tournés en globe, en frange, en diadème, en vase. Les fleurs charment le goût, l'odorat et les yeux; Dans les palais des Rois, dans les temples des dieux , Souvent l'or fastueux le cède à leurs guirlandes : Amour ne reçoit point de plus douces offrandes. Agréables encor, même dans leurs débris, Nous changeons en parfums leurs feuillages flétris. Odorante liqueur, pâte délicieuse, Quels dons ne nous fait pas leur sève précieuse! Les fleurs du doux plaisir sont l'emblème riant. Si j'en crois le récit des peuples d'Orient, Pour donner un langage à ses douleurs secrètes, Souvent plus d'un captif en fit ses interprètes; En peignant par leur teinte ou l'espoir ou l'ennui. Les fleurs interrogeaient et répondaient pour lui. Pour rendre leurs contours, leur flexible souplesse, Le marbre même semble emprunter leur mollesse; Le peintre les chérit; sous les doigts du brodeur, L'art n'en laisse au désir regretter que l'odeur. Et dresse un piège adroit au papillon volage: Tant l'homme aime les fleurs jusque dans leur image ! Si ces temps ne sont plus où, dans les jours de deuil. Les fleurs suivaient les morts ou paraient leur cercueil; Si nous ne voyons plus dans les jeux funéraires Les fleurs s'entrelacer aux urnes cinéraires, La pastourelle encore en forme ses bouquets: Elles parent nos fronts, parfument nos banquets,
Et parmi les cristaux, belles sans artifice, De nos brillans desserts couronnent l'e'difice. Hôte aimable des champs, ce peuple quelquefois Vient vivre parmi nous, et se plaît sous nos toits; Trompe l'hiver jaloux dans l'abri d'une serre. Se mire dans les eaux et tapisse la terre; Et sur la mer, enfin, souvent aux matelots Leur parfum présagea la terre et le repos.
Delille. Les Trois Règnes, eh. VI.
Les Jardins de Versailles et de Marly.
Loin de ces vains apprêts, de ces petits prodiges, Venez, suivez mon vol au pays des prestiges, A ce pompeux Versaille, à ce riant Marly, Que Louis, la nature et l'art ont embelli. C'est là que tout est grand, que l'art n'est point timide; Là, tout est enchanté, c'est le palais d'Armide; C'est le jardin d'Alcine, ou plutôt d'un Héros, Noble dans sa retraite et grand dans son repos , Qui cherche encore à vaincre, à dompter les obstacles, Et ne marche jamais qu'entouré de miracles. Voyez-vous et les eaux, et la terre, et les bois, Subjugués à leur tour, obéir à ses lois; A ces douze palais d'élégante structure. Ces arbres marier leur verte architecture ; Ces bronzes respirer, ces fleuves suspendus , En gros bouillons d'écume à grand bruit descendus, Tomber, se prolonger dans des canaux superbes; Là , s'épancher en nappe; ici, monter en gerbes, Et dans l'air, s'enflammant aux feux d'un soleil pur, Pleuvoir en gouttes d'or, d'émeraude et d'azur? Si j'égare mes pas dans ces bocages sombres. Des Faunes, des Sylvains en ont peuplé les ombres, Et Diane et Vénus enchantent ce beau Heu :
i46 TABLEAUX.
Tout bosquet est un temple , et tout marbre est un Dieu , Et Louis , respirant du fracas des conquêtes, Semble avoir invité tout l'Olympe à ses fêtes.
Delille. Les Jardins^ ch. I".
L'Elysëe des Amis des Hommes et des Dieux dans les Jardins.
Si la faveur du sort, surpassant mes souhaits, Eût voulu m'accorder de plus riches guérets, Des taillis étendus et de gras pâturages , J'aurais , dans mes jardins, rassemblé les images De ces mortels chéris, qui secondés des Dieux, Ont chanté la nature en vers mélodieux. Hésiode etRosset, de la main de Cybèle, Recevraient tous les deux une palme immortelle. Comme un orme élevé voit presqu'à sa hauteur Croître un brillant ormeau dont il est créateur, Ainsi le grand berger, la gloire de Mantoue, Aurait à ses côtés Delille qu'il avoue. Théocrite et Gessner, tenant leurs chalumeaux. Présideraient encore aux danses des hameaux. J'irais voir chaque jour notre bon La Fontaine. Et toi, chantre des Mois , à ta Muse hautaine , Digne d'un autre temps et d'un destin meilleur. D'un berceau de cyprès j'offrirais la douleur. Masson, Marnésia de mon frais paysage Sembleraient dessiner l'élégant assemblage : Fontanes ornerait le fertile verger , Et Parny de mes fleurs se verrait ombrager. Près d'un torrent fougueux, sous des bois prophe'tiques, Thompson entonnerait ses sublimes cantiques. Remis de lacs d'amour unirait les saisons; Et sur un beau tapis de verdoyans gazons , Saint-Lambert, inspiré par la philosophie. Présenterait aux grands la charrue ennoblie.
Heureux qui peut jouir de ces brillans tableaux! Plus heureux qui, sans faste habitant les hameaux, Satisfait des écrits où respirent ces sages, Aime à les contempler dans leurs vivans ouvrages ! Ses désirs ne vont point au-delà du vallon Où le soleil naissant éclaire sa maison. Du jardin rafraîchi par l'eau de la colline, Et de Tombrage épais de la forêt voisine. Qu'irait-il demander au luxe des cités?
Il a vu du printemps la pompe et les beautés , Les champs ont su répondre à l'espoir de ses granges, Et ses pieds ont foulé de fertiles vendanges. Si le char du soleil, aux portes du malin , Promet à la nature un jour pur et serein, A travers la forêt il mène sa compagne. Et son fils jeune encore en courant l'accompagne. Des fruits et quelques mets que la ferme a fournis, Posés près d'un ruisseau sur les gazons fleuris. Leur procurent sans frais un repas délectable ; Ni remords, ni soucis n'approchent de leur table. Tout rit à leurs regards , et ce commun bonheur Augmente encor celui qu'ils portent dans leur cœur; Il semble que pour eux , sous ces ombres propices. L'âge d'or renaissant épuise ses délices.
CastEL. Les Plantes^ ch. IV.
Même sujet.
Je sais qu'un goût sévère a voulu des jardins Exiler tous ces Dieux des Grecs et des Romains. Et pourquoi? Dans Athène et dans Rome nourrie, Notre enfance a connu leur riante féerie. Ces Dieux n'étaient-ils pas laboureurs et bergers ? Pourquoi donc leur fermer vos bois et vos vergers ? Sans Pomone vos fruits oseront-ils éclore?
i4S TABLEAUX.
De l'empire des fleurs pouvez-vous chasser Flore? Ah! que ces Dieux toujours enchantent nos regards ! L'idolâtrie encore est le culte des arts.
INlais que l'art soit parfait; loin des jardins qu'on chasse Ces Dieux sans majesté , ces Déesses sans grâc«. A chaque déité choisissez son vrai lieu. Qu'un Dieu n'usurpe pas les droits d'un autre Dieu. Laissez Pan dans les bois. D'où vient que ces Naïades, Que ces Tritons à sec se mêlent aux Dryades? Pourquoi ce Nil en vain couronné de roseaux , Et dont l'urne poudreuse est l'abri des oiseaux.'' Otez-moi ces lions et ces tigres sauvages : Ces monstres me font peur, même dans leurs images: Et ces tristes Césars, cent fois plus monstres qu'eux, Aux portes des bosquets sentinelles affreux, Qui tout hideux d'effroi, de soupçons et de crimes, Semblent encor de l'œil désigner leurs victimes; De quel droit s'offrent-ils dans ce riant séjour.?
Montrez-moi des mortels plus chers à notre amour; En des lieux consacrés à leur apothéose, Créez un Elysée où leur ombre repose:
Loin des profanes yeux , dans les vallons couverts De lauriers odorans, de myrtes toujours verts, En marbre de Paros offrez-nous leurs images. Qu'une eau lente se plaise à baigner ces bocages. Et qu'aux ombres du soir mêlant un jour douteux, Diane aux doux rayons soit l'astre de ces lieux. Leur tranquille beauté sous ces dais de verdure , De ces marbres chéris la blancheur tendre et pure, Ces grands hommes, leur calme et simple majesté , Cette eau silencieuse, image du Lélhé, ()ui semble pour leurs cœurs, exempts d'inquiétude, Ivouler loiibli des maux et de l'ingratitude ; Ces bois , ce jour mourant sous leur ombrage épais, 'J'oul des mânes heureux y respire la paix. Vous donc, n'y consacrez que des vertus tranquilles.
ÏABLKAUX. 149
Loin tous ces conquérans en ravages fertiles :
Comme ils troublaient le monde, ils troubleraient ces lieux.
Placez-y les amis des hommes et des Dieux , Ceux qui par des bienfaits vivent dans la mémoire, Ces Rois dont leurs sujets n'ont pas pleuré la gloire. Montrez-y Fénelon à notre œil attendri; Que Sully s'y relève embrassé par Henri. Donnez des fleurs, donnez^ j'en couvrirai ces sages Qui , dans un noble exil , sur de lointains rivages Cherchaient ou répandaient les arts consolateurs; Toi surtout , brave Cook, qui , cher à tous les cœurs, Unis par les regrets la France et l'Angleterre ; Toi qui, dans ces climats où le bruit du tonnerre Nous annonçait jadis, Trlptolème nouveau, Apportais le coursier, la brebis, le taureau. Le soc cultivateur, les arts de fa patrie, Et des brigands d'Europe expiais la furie. Ta voile , en arrivant, leur annonçait la paix. Et ta voile , en parlant, leur laissait des bienfaits. Reçois donc ce tribut d'un enfant de la France. Et que fait son pays à ma reconnaissance ? Ses vertus en ont fait notre concitoyen.
Delille. Les Jardins , ch. IV.
La Tête de Méduse.
Pallas, la barbare Pallas,
Fut jalouse de mes appas , Et me rendit affreuse autant que j'étais belle; Mais l'excès étonnant de la difformité
Dont me punit sa cruauté
Fera connaître, en dépit d'elle,
Quel fut l'excès de ma beauté.
Je ne puis trop montrer sa vengeance cruelle. Ma tète est fière encor d'avoir pour ornement
i5o TABLEAUX.
Des serpens dont le sifflement
Excite une frayeur mortelle.
Je porte l'épouvante et la mort en tous lieux j Tout se change en rocher à mon aspect horrible. Les traits que Jupiter lance du haut des cieux
N'ont rien de si terrible
Qu'un regard de mes yeux.
Les plus grands Dieux du ciel, de la terre et de l'onde, Du soin de se venger se reposent sur moi. Si je perds la douceur d'être l'amour du monde, J'ai le plaisir nouveau d'en devenir l'effroi.
QuiNAULT. Opéra de Méduse,
Rome.
Rome antique, partout, Rome, Rome immortelle, Vit et respire, et tout semble vivre par elle. De l'Atlas au Liban, de l'Euphrate au Bétis, DuTage au Rhin glacé, de l'Elbe au Tanaïs, Et des flots de l'Euphrate à ceux de l'Hyrcanie, Partout elle a gravé le sceau de son génie. Partout de longs chemins, des temples, des cités, Des ponts, des aqueducs en arcades voûtés, Des théâtres , des forts assis sur des collines, Des bains , de grands palais ou de grandes ruines, Gardent, empreints encor d'une puissante main , Et cette Rome auguste et le grand nom romain ; Et d'un peuple ignorant les débiles courages, Etonnés et confus de si vastes ouvrages , Aiment mieux assurer que de ces monumens Le bras seul des démons jeta les fondemens.
André CHiiNiER.
TABLEAUX. iBi
Les Ruines.
Mais de ces monumens la brillante gaîté, Et leur luxe moderne, et leur fraîche jeunesse, D'un auguste débris valent-ils la vieillesse ? L'aspect désordonné de ces grands corps épars , Leur forme pittoresque attachent les regards. Par eux le cours des ans est marqué sur la terre. Détruits par des volcans, ou l'orage, ou la guerre, Ils instruisent toujours , consolent quelquefois. Ces masses, qui du temps sentent aussi le poids, Enseignent à céder à ce commun ravage, A pardonner au sort. Telle jadis Cartilage Vit sur ses murs détruits Marins malheureux; Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.
Liez donc à vos plans ces vénérables restes. Et toi, qui, m'égarant dans ces sites agrestes, Bien loin des lieux frayés des vulgaires chemins. Par des sentiers nouveaux guides l'art des jardins, O soeur de la Peinture, aimable Poésie , A ces vieux monumens viens redonner la vie , Viens présenter au goût ces riches accidens Que de ses lentes mains a dessinés le temps.
Tantôt c'est une antique et modeste chapelle, Saint asile où jadis, dans la saison nouvelle, Vierges, femmes, enfans, sur un rustique autel Venaient, pour les moissons, implorer l'éternel. Un long respect consacre encore ces ruines. Tantôt c'est un vieux fort qui , du haut des collines Tyran de la contrée, effroi de ses vassaux, Portait juques au ciel l'orgueil de ses créneaux, Qui, dans ces temps affreux de discorde et d'alarmes, Vit les grands coups de lance et les nobles faits d'armes De nos preux chevaliers, des Bayards, des Henris;
iBz TABLEAUX.
Aujourd'hui la moisson flotte sur ses de'bris. Ces débris, cette mâle et triste architecture, Qu'environne une fraîche et riante verdure, Ces angles, ces glacis, ces vieux restes de tours Où Toiseau couve en paix le fruit de ses amours ; Et ces troupeaux peuplant ces enceintes guerrières j Et l'enfant qui se joue où combattaient ses pères: Saisissez ce contraste, et déployez aux yeux Ce tableau doux et fier, champêtre et belliqueux.
Plus loin une abbaye antique, abandonnée. Tout à coup s'offre aux veux, de bols environnée. Quel silence! C'est là qu'amante du désert, La Méditation avec plaisir se perd Sous ces portiques saints , où des vierges austères , Jadis , comme ces feux , ces lampes solitaires Dont les mornes clartés veillent dans le saint lieu, Pâles, veillaient, brûlaient, se consumaient pour Dieu. Le saint recueillement, la paisible innocence. Semble encor de ces lieux habiter le silence. La mousse de ces murs, ce dôme, cette tour, Les arcs de ce long cloître impénétrable au jour, Les degrés de l'autel usés par la prière. Ces noirs vitraux, ce sombre et profond sanctuaire, Où peut-être des cœurs , en secret malheureux, A l'inflexible autel se plaignaient de leurs nœuds , Et, pour des souvenirs encor trop pleins de charmes, A la Religion dérobaient quelques larmes 3 Tout parle , tout émeut dans ce séjour sacré: Là , dans la solitude , en rêvant égaré , Quelquefois vous croirez, au déclin d'un jour sombre, D'une Héloïse en pleurs entendre gémir l'ombre.
Mettez donc à profit ces restes révérés , Augusles ou touchans, profanes ou sacrés : Wais loin ces monumens dont la ruine feinte Imite mal du temps l'inimitable empreinte 5 Tous ces temples anciens récemment contrefaits,
TABLEAUX. i53
Ces restes d'un château qui n'exista jamais,
Ces vieux ponts nés d'hier, et cette tour gothique
Ayant l'air délabré sans avoir l'air antique 3
Artifice à la fois impuissant et grossier!
Je crois voir cet enfant tristement grimacier,
Qui , jouant la vieillesse et ridant son visage,
Perd, sans paraître vieux , les grâces du jeune âge.
Mais un débris réel intéresse mes yeux :
Jadis contemporain de nos simples aïeux,
J'aime à l'interroger , je me plais à le croire ;
Des peuples et des temps il me redit l'histoire.
Plus ces temps sont fameux, plus ces peuples sont grands,
Et plus j'admirerai ces restes imposans.
O champs de l'Italie , ô campagnes de Rome , Où dans tout son orgueil gît le néant de l'homme! C'est là que des aspects fameux par de grands noms , Pleins de grands souvenirs et de hautes leçons. Vous offrent ces objets , trésors des paysages. Voyez de toutes parts comment le cours des âges Dispersant, déchirant de précieux lambeaux , Jetant temple sur temple, et tombeaux sur tombeaux, De Rome étale au loin la ruine immortelle : Ces portiques, ces arcs, où la pierre fidèle Garde du Peuple-Roi les exploits éclatans; Leur masse indestructible a fatigué le temps : Des fleuves suspendus ici mugissait l'onde 5 Sous ces portes passaient les dépouilles du monde ; Partout coniusément dans la poussière épars, Les thermes, les palais, les tombeaux des Césars, Tandis que de Virgile , et d'Ovide , et d'Horace , La douce illusion nous montre encor la trace. Heureux , cent fois heureux l'artiste des jardins Dont Tart peut s'emparer de ces restes divins ! Déjà la main du Temps sourdement le seconde; Déjà sur les grandeurs de ces maîtres du monde La nature se plaît à reprendre ses droits.
i54 TABLEAUX.
Au Heu même où Pompée, heureux vainqueur des Rois, Etalait tant de faste, ainsi qu'aux jours d'Evandre, La flûte des bergers revient se faire entendre. Voyez rire ces champs au laboureur rendus , Sur ces combles tremblans ces chevreaux suspendus , L'orgueilleux obélisque au loin couché sur l'herbe j L'humble ronce embrassant la colonne superbe j Ces forêts d'arbrisseaux, de plantes, de buissons, Montant, tombant en grappe, en touffes, en festons. Par le souffle des vents , semés sur ces ruines, Le figuier, l'olivier , de leurs faibles racines Achèvent d'ébranler l'ouvrage des Romains ; Et la vigne flexible, et le lierre aux cent mains, Autour de ces débris rampant avec souplesse , Semblent vouloir cacher ou parer leur vieillesse (i). Delille. Les Jardins^ ch. IV.
Les Empires de'truits.
Il faut ici du temps interroger l'oracle , Et du monde changeant étaler le spectacle. Entendez-vous le bruit de ces puissans Etats, S'écroulant l'un sur l'autre avec un long fracas? C'est Sidon qui périt, c'est Ninive qui tombe: Tous les Dieux de Bélus descendent dans la tombe. Nil ! quels sont ces de'bris sur tes bords dévastés? C'est Thèbe aux cent palais, l'aïeule des cités. Cherchons dans le désert les lieux où fut Palmyre. Restes majestueux qu'avec effroi j'admire , O temple du soleil, ô palais éclatans , Voilà de vos grandeurs ce qu'ont laissé les ans! Quelques marbres rompus, des colonnes brisées, Des descendans d'Omar aujourd'hui méprisées,
CO Voyez Description en prose, les Ruines de Palmyre ^ etc
TABLEAUX. i55
Et les pompeux débris de ces vieux chapiteaux, Où vient la caravane attacher ses chameaux, Où, lorsqu'un ciel d'airain s'allume sur sa tête, L'Arabe voyageur nonchalamment s'arrête , Et, las des feux du jour, s'endort quelques instans Sur les restes d'un Dieu mutilé par le temps.
N'est-ce pas sur ces bords que brilla le Pirée? Dieux! quels cris dut jeter Athènes éplorée. Quand sa gloire, en un jour, s'abîma sous les eaux! Maintenant, adossant sa hutte de roseaux Aux portiques brisés du temple de Minerve, L'indifférent pêcheur, sur ces flots qu'il observe , Dans le calme des nuits jette ses longs filets , Et rien ne lui redit si jadis Périclès D'édifices pompeux a couronné ces rives. Si les arts ont brillé sur les plages oisives , Et si, près de ces bords, Thémistocle et Xerxès Ont disputé d'orgueil , d'empire et de succès. Ainsi donc des Etats les tombes sont muettes: Les plus fameux destins restent sans interprètes. Tout meurt, les souvenirs , la puissance , et les arts. ChêNEDOLLÉ. Le Génie de l'Homme, ch. IV.
L'Egypte.
MÈRE antique des arts et des fables divines ; Toi dont la gloire, assise au milieu des ruines, Etonne le génie et confond notre orgueil; Egypte vénérable, où, du fond du cercueil. Ta grandeur colossale insulte à nos chimères; C'est ton peuple qui sut, à ces barques légères, Dont rien ne dirigeait le cours audacieux, Chercher des guides sûrs dans la voûte des cieux. Quand le fleuve sacré qui féconde tes rives T'apportait en tribut ses ondes fugitives ,
o6 TABLEAUX.
Et , sur l'émail des prés égarant les poissons , Du limon de ses flots nourrissait tes moissons, Les hameaux , dispersés sur les hauteurs fertiles , D'un nouvel Océan semblaient former les îles; Les palmiers, ranimés par la fraîcheur des eaux , Sur l'onde salutaire abaissaient leurs rameaux j Par les feux du Cancer Syène poursuivie, Dans les saules brûlans sentait filtrer la vie ; Et, des murs Je Péluse aux lieux où fut Memphis, Mille canots flottaient sur la terre d'isis. Le faible papyrus, par des tissus fragiles , Formait les flancs étroits de ces barques agiles Qui, des lieux séparés conservant les rapports. Réunissaient l'Egypte en parcourant ses bords.
Mais , lorsque dans les airs la Vierge triomphante Ramenait vers le Nil son onde décroissante. Quand les troupeaux bêlans et les épis dorés S'emparaient à leur tour des champs désaltérés, Alors d'autres vaisseaux, à l'active industrie Ouvraient des aquilons l'orageuse patrie. Alors mille cités que décoraient les arts , L'immense pyramide, et cent palais épars, Du Nil enorgueilli couronnaient le rivage. Dans les sables d' Ammon , le porphyre sauvage , En colonne hardie élancé dans les airs , De sa pompe étrangère étonnait les déserts. O grandeur des mortels ! O temps impitoyable ! Les destins sont comblés : dans leur course immuable , Les siècles ont détruit cet éclat passager Que la superbe Egypte offrit à l'étranger.
EsMÉNARD. La Navigation,
Les Pyramides d'Egypte.
O Colosses du Nil, séjour pompeux du deuil, O que Toeil des humains vous voit avec orgueil ! Devant vos fronts altiers s'abaissent les montagnes, Votre ombre immense au loin descend dans les campagnes; Mais l'homme vous fit naître , et sa fragilité Vous a donné la vie et l'immortalité.
Que de fois, à vos pieds, m'asseyant en silence, J'évoque autour de vous tout cet amas immense De générations, de peuples, de héros, Que le torrent de l'âge emporta dans ses flots; Kois , califes, sultans, villes, tribus, royaumes, Noms autrefois fameux, aujourd'hui vains fantômes ! Seuls vous leur survivez : vous êtes à la fois Les archives du temps et le tombeau des Rois , Le dépôt du savoir, du culte, du langage, La merveille, l'énigme et la leçon du sage. Reçois donc mon tribut, ô toi de qui la main. Sur leur roc plus solide et plus dur que l'airain , Grava mes faibles vers ! Coulez, siècles sans nombre; Nations , potentats , passez tous comme une ombre : Ces murs sont mon trophée; et, vainqueur du trépas. Je puis dire à mon tour : « Mes vers ne mourront pas (i).»» Delille. L'Imagination ^ ch. IIL
L'Inte'rieur des Pyramides.
Sous les pieds de ces monts taillés et suspendus, 11 s'étend des pays ténébreux et perdus , De spacieux déserts , des solitudes sombres. Faites pour le séjour des morts et de leurs ombres.
(i) Voyez t. I, Descriptions, mC-mc sujet.
i58 TABLEAUX.
Là sont les corps des Rois et les corps des Sultans, Diversement rangés selon l'ordre des temps. Les uns sont enchâssés dans les creuses images A qui l'art a donné leur taille et leurs visages ; Et dans ces vains portraits , fastueux monumens , Leur orgueil se conserve avec leurs ossemens. Les autres embaumés sont posés en des niches Où leurs ombres, encore éclatantes et riches, Semblent perpétuer , malgré les lois du sort, La pompe de leur vie en celle de leur mort. De ce muet Sénat , de cette Cour terrible. Le silence épouvante , et l'aspect est horrible. Là sont les devanciers avec leurs descendans ; Tous les règnes y sont; on y voit tous les temps; Et ce peuple de Rois dont la flatteuse histoire N'a pu sauver qu'à peine une obscure mémoire , Vingt siècles , descendus dans cette sombre nuit, Y sont sans mouvement , sans lumière et sans bruit. Le P. Le Moine. Poëme de Saint- Louis.
Les Tombeaux de Palmyre.
Palmyre voit au fond de sa triste vallée. Que borne à l'orient l'âpreté des déserts , Le sommet d'une tour s'élever dans les airs. Des vierges, l'urne en main, le front mélancolique, Montrent sur trois côtés leur forme emblématique. Sous une épaisse voûte, asile de la nuit, Se cachent les degrés de ce pieux réduit. Dont la façade ouverte , au sein du marbre , élale Odénat, revêtu de la pompe royale.
Ses aïeux, qu'anima le fidèle ciseau, Veillent toujours en pleurs dans le même tombeau. Des pilastres , plus bas, l'intervalle recèle Le trésor embau^né de leur chair immortelle j
TABLEAUX. iSg
L'albâtre le renferme. Il présente d'abord Et les traits et le nom, et les hauts faits du mort. Art pieux que du Nil fit naître la contrée, Un vil débris te doit l'immortelle durée , Et , trompant de la mort l'irrévocable loi , L'homme semble revivre et s'animer par toi. Les esclaves du Prince, après sa dernière heure, Peupleront le sommet de sa vaste demeure j La verdure , les fleurs , et le cristal des eaux Qui fuit en murmurant sous d'e'pais arbrisseaux , Aux pensers douloureux mêlent encor des charmes , Et sans tarir leur source interrompent les larmes.
DoRioi^. Palmyre conquise^ ch. VIL
Les Tombeaux de Saint-Denis.
Des barbares jadis l'instinct religieux Respecta dans ces Rois les images des Dieux; Et vous exterminez leur auguste poussière. Qu'avait su conserver la mort hospitalière! Du Roi le plus pieux, d'un des plus saints mortels Vos sacrilèges mains renversent les autels? Accordez-lui du moins un asile à Vincenne , Un tombeau de gazon sous cet auguste chêne Où sa voix équitable, en jugeant nos aïeux, Semblait leur annoncer la volonté des Cieux. Et Charles-Cinq, formé sur cet illustre exemple , A-t-il perdu le droit d'habiter dans ce temple? Vont-ils des Potentats partager le destin , Ce sage ei ce guerrier, Suger et du Guesclin; Suger, enfant du cloître, et qui, né sans ancêtres. Sut gouverneur en père et la France et ses maîtres, Et ce bon du GuescUn, dont la Victoire en deuil Sous les murs de Randon couronna le cercueil? Magnanime Louis ! ta tombe et tes images
if>o TABLEAUX.
Périssent; mais , vainqueur de ces lâches outrages, Ton siècle qui te doit toute sa majesté , Te couvre des rayons de l'immortalité : Siècle encor sans rival , rempli de ton histoire, Héritier de ton nom, et chargé de ta gloire, Ah ! parmi tant d'objets de respect et d'amour , Quand chacun dans mon âme éveillait tour à tour Les brillans souvenirs et les tristes pensées Qu'inspire le destin des grandeurs terrassées , Que devins-je à l'aspect du Roi le plus chéri ? 11 semblait respirer : Est-ce toi, bon Henri? Du poignard sur ton sein je reconnais la marque.... C'est toi-même , et je crois, ô généreux Monarque, Entendre ces accens échapper de ton cœur : « Ah ! si l'un de mes Fils, des factions vainqueur, « Et ministre du Ciel, devenu plus propice, « Ramène dans l'Etat la paix et la justice; « S'il relève jamais mon trône renversé, « D'un généreux oubli couvrant tout le passé , « Puisse-t-il comme nous, ami de la clémence, « Pardonner, en pleurant, ces crimes à la France ! »
Tréneuil.
La Grèce.
Dans la belle vallée où fut Lacédémone, Non loin de l'Eurotas, et près de ce ruisseau Qui, formant son canal de débris de colonne. Va sous des lauriers-rose ensevelir son eau, -Regardez : c'est la Grèce : et toute en un tabloan.
Une femme est debout, de beauté ravissante, Pieds nus; et sous ses doigts un indigent fuseau File, d'une quenouille empruntée au roseau , Du coton floconneux la neige éblouissante. Un pâtre d'Amyclée, auprès d'elle placé,
TABLEAUX. i6i
Du bâton recourba, de la courte tunique, Rappelle les bergers d'un bas-relief antique. Par un instinct charmant, et sans art adossé Contre un vase de marbre à demi renversé. Comme aux jours solennels des fêtes d'Hyacinthe , Des fleurs du glatinier sa tête encore est ceinte. Sous sa couronne à l'ombre, il regarde, surpris, Trois voyageurs d'Europe, au pied d'un chêne assis. Le chemin est auprès. Sur un coursier conduite, La musulmane y passe, et de l'œil du mépris Regarde ; et l'Africain marche et porte à sa suite Dans une cage d'or sa perdrix favorite : Cependant qu'un aga , dans un riche appareil , Rapide cavalier au front sombre et sévère , Sous un galop bruyant fait rouler la poussière. De ses armes d'argent que frappe le soleil. Parmi les oliviers scintille la lumière. Il nous lance en passant des regards scrutateurs. Voilà Sparte : voilà la Grèce tout entière. Un esclave, un tyran, des débris, et des fleurs.
P. Lebrun. Voyage de Grèce.
La Pêche de la Baleine.
L'ancre mord les glaçons, vieux enfans de l'hiver. Les monstres bondissans sur cette affreuse mer, L'ours, monarque affamé de ses sombres rivages, Et le phoque timide, et les morses sauvages. Et l'horrible baleine à qui , le fer en main , Le Batave a du pôle enseigné le chemin , Et qu'il poursuit encor sous sa glace éternelle ; Voilà les ennemis que son courage appelle ! Leur sanglante dépouille excite ses transports. A peine de l'Islande a-t-il quitté les ports , Sur les flots apaisés, s'il voit l'eau jaillissante