‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 22 sur 34 · AUGUSTE · texte numérisé non relu

AUGUSTE

Tu tiens mal ta promesse :

Sieds-loi ', je n'ai pas dit encor ce que je veux; Tu te justifiras après, si tu le peux. Ecoute , cependant , et tiens mieux ta parole.

Tu veux m'assassiner demain au Capitole, Pendant le sacrifice, et la main , pour signal, Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal. La moitié de tes gens doit occuper la porte , L'autre moitié te suivre, et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons ? De tous ces meurtriers le dirai-je les noms ? Procule, Glabrion , Virgiuian , Rutile, Marcel, Piaule, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime , qu'après toi j'avais le plus aimé ; Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé : Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes. Et qui, désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.

Tu te lais maintenant, et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance.

Quel était ton dessein, et que prétendais-tu Après m'avoir au temple à les pieds abattu ? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique ? Si j'ai bien entendu tiînlôt la politique, Son salut désormais dépend d'un souverain Qui , pour tout conserver, tienne tout en sa main; El, si sa liberté te faisait entreprendre, Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre;

Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'Elat,

Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.

Quel était donc ton but ? D'y régner en ma place ?

D'un étrange malheur son destin le menace ,

Si , pour monter au trône et lui donner la loi ,

Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi 3

Si jusques à ce point son sort est déplorable,

Que lu sois après moi le plus considérable,

Et que ce grand fardeau de l'Empire Romain

Ne puisse, après ma mort , tomber mieux qu'enta main.

Apprends à te connaître, et descends en toi-même. On l'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime^ Chacun tremble sous toi , chacun t'offre des vœux 5 Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux ; Mais tu ferais pitié , même à ceux qu'elle irrite , Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. Ose me démentir, dis-moi ce que tu.vaux^ Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux. Les rares qualités par oii tu m'as dû plaire , Et tout ce qui l'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient; Elle seule t'élève, et seule te soutient ; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne j Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne ; Et , pour te faire choir, je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux, toutefois, céder à ton envie ; Règne , si tu le peux , aux dépens de ma vie. Mais oses-tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Métels, les Pauls, lesFabiens, Et tant d'autres, enfin, de qui les grands courages Des Héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux , Jusqu'à pouvoir souffrir que lu règnes sur eux ï Parle, parle, il est temps.

Le même. CinnUf act. V, se. 1'*=.

ET MORCEAUX ORATOÏIVES. 335

MODELE D EXERCICE

Le pardon généreux d'Augusle , les vers qu'il prononce, qui sont le sublime de la grandeur d'âme, ces vers que l'admiration a gravés dans la mémoire de tous ceux qui les ont entendus , et cet avantage attaché à la beauté du dénoûment, de laisser au spectateur une dernière impression qui est la plus heureuse et la plus vive de toutes celles qu'il a reçues ; et, si l'on ajoute à ce grand m.érile du cinquième acte le discours éloquent de Cinna dans la scène où il fait le tableau des proscriptions d'Octave , cette autre scène si théâtrale où Auguste délibère avec ceux qui ont résolu de l'assassiner, les idées profondes et l'énergie du sfjle qu'on remarque dans ce dialogue aussi frappant à la lecture qu'au théâtre, le monologue d'vVuguste au quatrième acte, la fierté du caractère d'Emilie, et les traits heureux dont il est semé , cette préférence paraîtra suffisamment justifiée. Avant de détailler les raisons peut-être non moins puissantes qu'on peut y opposer, j'ai cru devoir traduire le récit de Sénèque d'où l'auteur de Cinna a tiré son sujet. Il l'avait imprimé avec la pièce, mais en latin • et, comme tout le monde sait à peu près par cœur la scène du pardon, on sera plus aisément à portée, en écoutant la traduction de Sénèque, de se rappeler ce que le poëte a emprunté au philosophe. Ce morceau se trouve dans le Traité de la Clémence.

« Auguste fut un prince doux et modéré, etc. »

Quoiqu'on ait dû reconnaître dans ce morceau toutes les idées principales, et souvent même les expressions dont Corneille s'est servi dans le monologue d'Auguste et dans la fameuse scène du cinquième acte , je ne crois pas qu'on me soupçonne d'avoir voulu diminuer en rien le mérite de l'ouvrage ni celui de l'auteur. Je me suis, au contraire, assez souvent expliqué sur l'honneur attaché à ces heureux

emprunts , qui ne profitent que dans des mains habiles. Il y a loin d'une conversation à une tragédie. J'ai voulu faire connaître bien précisément le fonds que Corneille a fait valoir, ce qui est à autrui, et ce qui n'est qu'à lui. Celte connaissance est nécessaire pour apprécier le degré d'invention qu'il a mis dans chacun de ses ouvrages ; et cet exemple peut servir en même temps à repousser les reproches injustes tant répétés par les détracteurs de Racine et de Voltaire, qui, pour leur refuser le génie, rappellent sans cesse ce qu'ils nomment leurs larcins , comme s'il n'y avait qu'eux qui s'en fussent permis de semblables ; comme s'il eut existé, depuis la renaissance des lettres, un esprit qui ne dut rien à l'esprit des autres ; enfin comme si cette importation des richesses anciennes ou étrangères n'était pas, à proprement parler, le commerce du talent, espèce de commerce qui ne peut , comme beaucoup d'autres , se faire avec succès que par des hommes déjà fort riches de leur propre fonds, et capables d'améliorer celui d'autrui! N'oublions pas surtout de remarquer combien l'auteur de Cinna a embelli les détails qu'il a puisés dans Sénèque. Tel est l'avantage inappréciable des beaux vers, telle est la supériorité qu'ils ont sur la meilleure prose , que la mesure et l'harmonie ont mis dans toutes les bouches ce qui demeurait comme enseveli dans les écrits d'un philosophe, et n'existait que pour un petit nombre de lecteurs. Cette précision , commandée par le rhjthme poétique , à tellement consacré les paroles que Corneille prête à Auguste, qu'on croirait qu'il n'a pu s'exprimer autrement ; et la conversation d'Auguste et de Cinna ne sera jamais autre chose que les vers qu'on a retenus de Corneille.

Le monologue d'Auguste au quatrième acte, rempli de traits de force et de vérité heureusement imités de Sénèque, les beautés réelles qui, mêlant par intervalles l'admiration à la curiosité, soutiennent l'attention des spectateurs jusqu'au cinquième acte, dont le sublime les transporte assex pour leur faire oublier que jusque-là l'intention et l'intérêt ont

souvent faibli et varié , ont fait regarder assez généralement

cette tragédie comme le chef-d'œuvre do Corneille

A l'égard du cinquième acte , un siècle et demi de succès l'a consacré. La beauté des vers et la simplicité sublime du style font voir que , si l'auteur est redevable à Sénèque de tout le fonds de cette scène immortelle, il avait dans son âme le sentiment de la vraie grandeur, et en connaissait l'expression. Il n'j avait qu'Auguste mis eu scène par Corneille qui pût dire :

Je suis maitrc de moi, etc.

Ces paroles mémorables font couler des larmes d'admiration et d'attendrissement, et ce mélange est une des émotions les plus douces que notre âme puisse éprouver.

Lorsqu'un moment auparavant Auguste dit à Cinna :

Apprends à te coniiattrc, et descends en toi-m(5mc. On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime; Chacun trenililc sous toi, chacun t'offre des vœux Ta fortune est Ijicn haut; tu peux ce ffue tu veux; Mais tu ferais jàtié , môme à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.

Voltaire rapporte à ce sujet le mot connu du maréchal de La Feuillade : Tu me gâtes le soyons AMIS , Cinna. Si le Roi m'en disait autant^ je le remercierais de son amitié. Cette remarque fait honneur à la délicatesse et au goût du courtisan : elle est certainement fondée. Mais comme il faut toujours que la saine critique considère les objets sous toutes les faces, pourquoi ne nous apercevons-nous pas que cet endroit nuise en rien au plaisir que nous fait toute la scène ? C'est qu'au fond le spectateur n'est pas fâché de voir Cinna humilié devant Auguste , qui devient alors si grand, qu'il attire à lui tout l'intérêt : disons plus, iUatlirc toute l'attention, et, tant qu'il parle, à peine prend-on garde à celui qui l'écoute. De plus, Cinna lui-même a parlé de lui précédemment dans les mêmes termes ; il a dit d'Auguste :

Ce prince magnanime.

Qui du peu que Je suis fait une telle estime.

Depuis la fin du second acte , on s'est accoutumé à n'avoir pas une grande idée de Cinna. On n'est donc pas étonné que l'Empereur ne fasse pas de lui plus de cas qu'il n'en fait lui-même. On ne voit que la bonté qui pardonne, et l'on oublie tout le reste. Sans doute la bienséance dramatique eût été mieux observée si ces vers n'y étaient pas ; mais ce n'est pas un de ces défauts qui blessent les convenances essentielles, tant il y a de nuances dans les fautes comme dans les beautés !

Voltaire remarque , en parlant du plus grand succès de Cinna ^ que les idées qui dominent dans cet ouvrage, les discussions politiques sur la meilleure forme de gouvernement, l'espèce de gloire attachée à l'habileté et au courage des conspirateurs, devaient plaire à des esprits occupés des factions et des troubles qui avalent éclaté pendant le ministère de Richelieu , et produit des révoltes et des guerres civiles.

La Harpe. Cours de Littérature^ t. IV.

Oresle à Pylade, résolu de donner sa vie pour sou ami.

Et c'est là me chérir ?

Dis-moi, qui de nous deux doit en ces lieux périr? Consulte l'amitié par mes crimes flétrie. Ai— je quitté pour toi le trône et ma patrie ? L'horreur de tes forfaits, ta rage et tes remords T'ont-ils ici conduit à travers mille morts ? Parricide vengeur du meurtre de ton père , Ton bras dégoutte-t-il du meurtre de ta mère? Vois-tu des traits de sang , et des spectres dans l'air , Au jour que font éclore et la foudre et l'éclair? Vois-tu fuir devant toi la terre épouvantée , Marcher à tes côtés ta mère ensanglantée ? Vois-tu d'affreux serpens de ton front s'élancer. Et de leurs longs replis te ceindre et te presser?....

ET MORCEAUX ORATOIRES. 53o

Le seul trépas est-il ta dernière ressource?

Lui seul de tant d'horreurs peut-il combler la source ?

Tu m'aimes ! et tu veux qu'en cet horrible état, Qu'écrasé sous le poids démon noir attentat, Fuyant le coup fatal que ma fureur implore , Je recherche le jour que je souille et j'abhorre! Proscrit , désespéré , sans asile , sans Dieux , Misérable partout, et partout odieux , Tu m'aimes ! et tu veux, ô comble de l'outrage, Tu veux dans ton ardeur, ou plutôt dans ta rage , Que je me souille encor du plus noir des forfaits. Pour racheter mes maux et payer tes bienfaits ! Tu veux que , redoublant l'excès de mes alarmes, Afin de t'épargner quelques frivoles larmes. Déjà de la nature exécrable bourreau , Au sein de l'amitié je plonge le couteau ! Ah, barbare! peux-tu jusque-là méconnaître L'âme de ton ami, le sang qui l'a fait naître? Avec quels traits affreux dans ton cœur me peins-tu ? Pour être criminel, me crois-tu sans vertu ?

La Touche. Iphigénic en Tauride^ act. III, se. V.

Le Paysan du Danube au Sénat Romain.

Romains, et vous, Sénat, assis pour m'écouter, Je supplie , avant tout, les Dieux de m'assister: Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris ! Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice ; Faute d'y recourir, on viole leurs lois. Témoin nous , que punit la romaine avarice : Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,

L'instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour

54o DISCOURS

Ne transporte chez vous los pleurs et la iniscro ; Et, mettant en nos mains, par un juste retour, Les armes dont se sert sa vengeance sévère ,

Il ne vous fasse en sa colère

Nos esclaves à votre tour.

Et pourquoi sommes-nous les vôtres? qu'on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers? Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers? Pourquoi venir troubler une innocente vie? Nous cultivions en paix d'heureux champs , et nos mains Etaient propres aux arts ainsi qu'au labourage.

Qu'avez-vous appris aux Germains?

Us ont l'adresse et le courage :

S'ils avaient eu l'avidité ,

Comme vous, et la violence.

Peut-être en votre place ils auraient la puissance, Et sauraient en user sans inhumanité.

Celle que vos préteurs ont sur nous exercée

N'entre qu'à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée :

Car sachez que les Immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples , Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,

De mépris d'eux et de leurs temples.

D'avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne sufHt aux gens qui nous viennent de Rome :

La terre et le travail de l'homme Font, pour les assouvir, des efforts superflus.

Retirez-les : on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;

Nous laissons nos chères compagnes :

Notis ne conversons plus qu'avec des ours affreux. Découragés de mettre au jour des malheureux , Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime;

ET MOIVCEAITX ORATOIRES. ^l

Quant à nos enfans déjà nés, Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime : Retirez-les ; ils ne nous apprendront

Que la mollesse et que le vice :

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d'avarice.

C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord.

N'a-t-on point de présent à faire, Point de pourpre à donner , c'est en vain qu'on espère Quelque refuge aux lois : encor leur ministère A-t-il mille longueurs. Ce discours un peu fort

Doit commencer à vous déplaire :

Je finis ; punissez de mort

Une plainte un peu trop sincère (i).

La Fontaine. Fahle VII^ liv. XI.

Fureurs d'Oreste.

Grâce aux Dieux, mon malheur passe mon espérance! Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance! Appliqué sans relâche au soin de me punir, Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir ; Ta haine a pris plaisir à former ma misère; J'étais né pour servir d'exemple à ta colère , Pour être du malheur un modèle accompli : He bien, je meurs content, et mon sort est rempli.

Oi!i sont ces deux amans? pour couronner ma joie, Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ; L'un et l'autre, en mourant, je les veux regarder. Réunissons trois cœurs qui n'ont pu s'accorder. Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne ! De quel côté sortir ? D'où vient que je frissonne ?

(i) Voyez les Leçons Latines nioÛGmes , même sujet.

Quelle horreur me saisit ! grâce au Ciel, j'entrevoi

Dieux, quels ruisseaux de sang coulent autour de moi ! [Prenant Pylade pour Pyrrhus. )

Quoi, Pyrrhus, je te rencontre encore !

Trouveraî-je partout un rival que j'abhorre? Percé de tant de coups , comment t'es-tu sauvé ? Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé.

Mais que vois-je ! à mes yeux Hermione l'embrasse ; Elle vient l'arracher au coup qui le menace ! Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi ! Quels démons, quels serpens tr'aine-t-elle après soi? Hé bien , filles d'enfer , vos mains sont-elles prêtes ? Pour qui sont ces serpens qui sifflent sur vos têtes? A qui destinez-vous l'appareil qui vous suit? Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit ? Venez ; à vos fureurs Oreste s'abandonne ! Mais non : retirez-vous, laissez faire Hermione ; L'ingrate mieux que vous saura me déchirer ; Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.

Racine. Andromaque ^ se. dern.

Même sujet.

Effroyable ascendant d'un pouvoir ennemi ! J'ai donc assassiné ma mère et mon ami! Ciel exterminateur , anéantis mon être ,

Anéantis le jour, le lieu qui m'a vu naître

Mais quel vide effrayant se forme sous mes pas!.... Grâces au Ciel je vois les gouffres du trépas....

Dans leur profonde nuit courons cacher mon crime

Mais quel spcclre se meut au fond de cei abime !

C'est ma mère, grands Dieux !... Fuyons.... Mais la voici.

Egisthc l'accompagne Et loi , Pylade, aussi?

Comme eux lu me poursuis! loi, mon Dieu lulélaire, Tu sers de mes bourreaux l'implacable colère !

L'ami qui me restait devient mon assassin ! Il s'arme de serpens , il les jette en mon sein !

Ciel! où fuirai-je? Arrête, ombre chère et terrible

Vois mes remords, mes pleurs, mon désespoir horrible. Ah ! je succombe.... [Il to?nbe dans les bras de Pylade.) La Touche. Iphigénie en Tauride^ se. dern.

Même sujet.

O TERRE ! entr'ouvre-toi ;

Cljtemnestre , Tantale , Atrée , attendez-moi. Je vous suis aux enfers, éternelles victimes ; Je dispute avec vous de tourme»s et de crimes.

Mais non , ce n'est pas moi ; non , ce n'est pas Oreste ; Un pouvoir effroyable a seul conduit mes coups. Exécrable instrument d'un éternel courroux, Banni de mon pays par le meurtre d'un père, Banni du monde entier par celui de ma mère ; Patrie , Etats , parens , que je remplis d'effroi , Innocence , amitié , tout est perdu pour moi ! Soleil , qu'épouvanta cette affreuse contrée , Soleil , qui reculas pour le festin d' Atrée, Tu luis encor pour moi, tu luis pour ces climats ! Dans l'éternelle nuit tu ne nous plonges pas ! Dieux , tyrans éternels , puissance impitoyable ! Dieux qui me punissez, qui m'avez fait coupable , Hé bien , quel est l'exil que vous me destinez ? Quel est le nouveau crime où vous me condamnez?

Parlez Vous prononcez le nom de la Tauride !

J'y cours j j'y vais trouver la prêtresse homicide, Qui n'offre que du sang à des Dieux en courroux, A des Dieux moins cruels, moins barbares que vous.

Voltaire. Oreste^ se dern.

îMcine sujet.

Je ne veux rien , cruel, d'Electre ni de toi : Votre ccour, affamé de sang et de victimes, M'a fait souiller ma main du plus affreux des crimes. Mais quoi ! quelle vapeur vient obscurcir les airs ? Grâce au Ciel , on m'entr'ouvre un chemin aux enfers. Descendons ; les enfers n'ont rien qui m'épouvante. Suivons le noir sentier que le sort me présente; ('achons-nous dans l'horreur de l'éternelle nuit. Quelle triste clarté dans ce moment me luit? Qui ramène le jour dans ces retraites sombres? Que vois-je? mon aspect épouvante les ombres! Que de géniissemens ! que de cris douloureux ! « Oreste ! » Qui m'appelle en ce séjour affreux ? Egisthe 1 Ah ! c'en est trop , il faut qu'à ma colère

Que vois-je ? dans ses mains la tête de ma mère ! Quels regards ! où fuirai-je ? Ah ! monstre furieux , Quel spectacle oses-tu présenter à mes yeux? Je ne souffre que trop , monstre cruel ! arrête : A mes yeux effrayés dérobe cette tête.

Ah ! ma mère , épargnez votre malheureux fils ! Ombre d' Agamemnon , sois sensible à mes cris ; J'implore ton secours, chère ombre de mon père ! Viens défendre ton fils des fureurs de sa mère ; Prends pitié de l'état où tu me vois réduit! Quoi ! jusque dans tes bras le barbare me suit ! C'en est fait , je succombe à cet affreux supplice. Du crime de ma main mon cœur n'est point complice ; J'éprouve cependant des tourmeas infinis. Dieux! les plus criminels seraient-ils plus punis?

Crébillon. Electre^ se, dern.

La Mollesse conjure la Nuit de lui conserver son dernier asile.

Ace triste discours, qu'un long soupir achève, La Mollesse en pleurant sur un bras se relève, Ouvre un oeil languissant, et d'une faible voix Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois : « O Nuit ! que m'as-tu dit ? Quel démon sur la terre Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre? Hélas! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps, Oi!i les Rois s'honoraient du nom de fainéans. S'endormaient sur le trône , et, me servant sans honte, Laissaient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d'un comte? Aucun soin n'approchait de leur paisible Cour ; On reposait la nuit, on dormait tout le jour. Seulement au printemps , quand Flore dans les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines, Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.

« Ce doux siècle n'est plus ! le Ciel impitoyable A placé sur le trône un prince infatigable ; 11 brave mes douceurs, il est sourd à ma voix ; Tous Tes jours il m'éveille au bruit de ses exploits. Rien ne peut arrêter sa vigilante audace ; L'été n'a point de feux , l'hiver n'a point de glace. J'entends à son seul nom tous mes sujets frémir. En vain deux fois la Paix a voulu l'endormir j Loin de moi son courage entraîné par la gloire Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire. Je me fatiguerais à te tracer le cours Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours.

« Je croyais, loin des lieux où ce Prince m'exile, Que l'Eglise du moins m'assurait un asile : INIais en vain j'espérais y régner sans effroi ; Moines, abbés, prieurs, tout s'arme contre moi.

Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie. J'ai vu dans Saint-Denis la réforme établie , Le carme, le feuillant s'endurcir aux travaux^ Et la règle déjà se remet dans Clairvaux. Citeaux dormait encore , et la Sainte-Chapelle Conservait du vieux temps l'oisiveté fidèle; Et voici qu'un lutrin , prêt à tout renverser , D'un séjour si chéri vient encor me chasser. O toi, de mon repos compagne aimable et sombre, A. de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre ? Ah! Nuit, si tant de fois dans les bras de l'Amour Je t'admis aux plaisirs que je cachais au jour,

Du moins ne permets pas » La Mollesse oppressée,

Dans sa bouche , à ce mot , sent sa langue glacée : Et , lasse de parler, succombant sous l'effort. Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort.

BoiLEAU. Le Lutrin, ch. IL

La Discorde , sous les ti'aits du vieux Sidrac , ranime ses compagnons effrayés.

Lâches, où fuyez-vous? quelle peur vous abat? Aux cris d'un vil oiseau , vous cédez sans combat ! Où sont ces beaux discours jadis si pleins d'audace? Craignez-vous d'un hibou l'impuissante menace? Que feriez-vous, hélas ! si quelque exploit nouveau, Chaque jour, comme moi , vous traînait au barreau ? S'il fallait, sans amis, briguant une audience, D'un magistrat glacé soutenir la présence, Ou, d'un nouveau procès hardi solliciteur. Aborder sans argent un clerc de rapporteur?

Croyez-moi, mes enfans, je vous parle à bon litre, J'ai, moi seul, autrefois, plaidé tout un'chapitre; El le barreau n'a point de monstres si hagards Dont mon œil n'ait cent fois soutenu les regards.

Tous les jours sans trembler j'assiégeais leurs passages. L Eglise était alors fertile en grands courages : l-.e moindre d'entre nous, sans argent, sans appui, Eût plaidé le prélat , et le chantre avec lui. Le monde, de qui l'âge avance les ruines, Ne peut plus enfanter de ces âmes divines ; Mais que vos coeurs du moins, imitant leurs vertus, Be l'aspect d'un hibou ne soient pas abattus. Songez quel déshonneur va souiller votre gloire, Quand le chantre demain entendra sa victoire. Vous verrez tous les jours le chanoine insolent, Au seul nom de hibou, vous sourire en parlant. Votre âme , à ce penser, de colère murmure ; Allez donc de ce pas en prévenir l'injure. Méritez les lauriers qui vous sont réservés. Et ressouvenez-vous quel prélat vous servez. Mais déjà la fureur dans vos jeux étincelle : Marchez, courez, volez où l'honneur vous appelle. Que le prélat, surpris d'un changement si prompt, Apprenne la vengeance aussitôt que l'affront.

Le même. Ibid. , ch. IIL

Clëopâtre s'animant à son dei-nier forfait.

Enfin, grâces aux Dieux, j'ai moins d'un ennemi ; lia mort de Séleucus m'a vengée à demi ; Son ombre, en attendant Rodogune et son frère, Peut déjà de ma part les promettre à son père; Us le suivront de près , et j'ai tout préparé Pour réunir bientôt ce que j'ai séparé. O toi qui n'attends plus que la cérémonie Pour jeter à mes pieds ma rivale punie. Et par qui deux amans vont, d'un seul coup du sort, Recevoir l'hjménée , et le trône, et la mort. Poison , me sauras-tu rendre mon diadème? Le fer m'a bien servie ; en feras-tu de même ?

Me seras-tu fidèle? et toi, que me veux-tu, Ridicule retour d'une sotte vertu, Tendresse dangereuse autant comme importune? Je ne veux point pour fils l'époux de Rodogune , Et ne vois plus en lui les restes de mon sang, S'il m'arrache du trône , et la met en mon rang. Reste du sang ingrat d'un époux infidèle , Héritier d'une flamme envers moi criminelle, Aime mon ennemie, et péris comme lui.

Pour la faire tomber, j'abattrai son appui ; Aussi bien sous mes pas c'est creuser un abîme , Que retenir ma main sur la moitié du crime : En te faisant mon Roi, c'est trop me négliger Que te laisser sur moi père et frère à venger. Qui se venge à demi , court lui-même à sa peine : Il faut, ou condamner, ou couronner sa haine.

Dût le peuple en fureur, pour ses maîtres nouveaux, De mon sang odieux arroser leurs tombeaux ; Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense. Dût le Ciel égaler le supplice à l'offense , Trône, à l'abandonner je ne puis consentir! Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir; Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange. Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge! J'en recevrai le coup d'un visage remis. Il est doux de mourir après ses ennemis! Et , de quelque rigueur que le Destin me traite. Je perds -moins à mourir qu'à vivre leur sujette.

Corneille. Rodogune, act. V, se. l'^.

Sémiramis fait connaître aux Grands et au Peuple le Ilt'ros qu'elle choisit pour e'poux-.

Si la terre, quinze ans de ma gloire occupée, Révéra dans ma main le scepire avec l'épéc ; Dans coite même main, qu'un usage jaloux

Deslinall au fuseau sous les lois d'un époux, Si j'ai , de mes sujets surpassant l'espérance , De cet Empire heureux porté le poids immense , Je vais le partager , pour mieux le maintenir , Pour étendre sa gloire aux siècles à venir , Pour obéir aux Dieux, dont l'ordre irrévocable Fléchit ce cœur allier si long-temps indomptable.

Ils m'ont ôté mon fils : puissent-ils m'en donner Qui, dignes de me suivre et de vous gouverner, Marchant dans les sentiers que fraya mon courage, Des grandeurs de mon règne éternisent l'ouvrage ! J'ai pu choisir, sans doute , entre des Souverains ; Mais ceux dont les Etats entourent mes confins. Ou sont mes ennemis , ou sont mes tributaires. Mon sceptre n'est point fait pour des mains étrangères , Et mes premiers sujets sont plus grands à mes jeux Que tous ces Rois vaincus par moi-même ou par eux.

Bélus naquit sujet ; s'il eut le diadème , 11 le dut à ce peuple, il le dut à lui-même. J'ai parles mêmes droits le sceptre que je tiens. Maîtresse d'un Etat plus vaste que les siens, J'ai rangé sous vos lois vingt peuples de l'aurore , Qu'au siècle de Bélus on ignorait encore. Tout ce qu'il entreprit, je le sus achever : Ce qui fonde un Etat le peut seul conserver. Il vous faut un héros digne d'un tel Empire , Digne de tels sujets, et, si j'ose le dire. Digne de cette main qui va le couronner. Et du cœur indompté que je vais lui donner. J'ai consulté les lois, les maîtres du tonnerre, L'intérêt de l'Etat, l'intérêt de la terre; Je fais le bien du monde en nommant un époux. Adorez le héros qui va régner sur vous ; Voyez, revivre en lui les Princes de ma race : Ce héros, cet époux, ce Monarque, est Arsace.

Voltaire, Sémiramîs , act. III , se. IV.

55o DISCOURS

Oreste , au uom des Grecs , demande a Pyrrhus de leur livrer le fils d'Hector.

Avant que tous les Grecs vous parlent par rna voix , Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix, Et qu'à vos jeux, Seigneur, je montre quelque joie De voir le fils d'Achille , et le vainqueur de Troie. Oui , comme ses exploits , nous admirons vos coups : Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous ; Et vous avez montré, par une heureuse audace, Que le fils seul d'Achille a pu remplir sa place.

Mais, ce qu'il n'eût point fait, la Grèce avec douleur, Vous voit du sang Troyen relever la grariideur, Et , vous laissant toucher d'une pitié funeste , D'une guerre si longue entretenir le reste. Ne vous souvient-il plus. Seigneur, quel fut Hector? Nos peuples affaiblis s'en souviennent encor : Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles; Et dans toute la Grèce il n'est point de familles Qui ne demandent compte à ce malheureux fils, D'un père ou d'un époux qu'Hector leur a ravis. Et qui sait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre? Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre , Tel qu'on a vu son père embraser nos vaisseaux , Et, la flamme à la main, les suivre sur les eaux.

Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense? Vous-même, de vos soins craignez la récompense, Et que dans votre sein ce serpent élevé Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé. Enfin, de tous les Grecs satisfaites l'envie, Assurez leur vengeance , assurez votre vie ; Perdez un ennemi d'autant plus dangereux , Qu'il s'cssaira sur vous à combattre contre eux.

ET MORCEAUX OllATOlRIîS. 5^i

Réponse de Pyrrhus.

La Grèce en ma faveur est trop inquiétée , De soins plus importans je l'ai crue agitée, Seigneur; et, sur le nom de son ambassadeur, J'avais dans ses projets conçu plus de grandeur. Qui croirait , en effet, qu'une telle entreprise Du fils d'Agamemnon méritât l'entremise ? Qu'un peuple tout entier, tant de fois triomphant. N'eût daigné conspirer que la mort d'un enfant ?

Mais à qui prétend-on que je le sacrifie ? La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie ? Et , seul de tous les Grecs , ne m'est-il pas permis D'ordonner d'un captif que le sort m'a soumis? Oui, Seigneur, lorsqu'au pied des murs fumans de Troie, Les vainqueurs tout sanglans partagèrent leur proie , Le sort , dont les arrêts furent alors suivis, Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils. Hécube près d'Uljsse acheva sa misère ; Cassandre dans Argos a suivi votre père ; Sur eux, sur leurs captifs, ai-je étendu mes droits? Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits ? On craint qu'avec Hector Troie un jour ne renaisse ! Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse ! Seigneur, tant de prudence entraine trop de soin ; Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin ; Je songe quelle était autrefois cette ville , Si superbe en remparts, en héros si fertile, Maîtresse de l'Asie ; et je regarde enfin Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin. Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint de sang , des campagnes désertes , Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer Que Troie en cet étal aspire à se venger.

Àh! sî du fils d'Hector la perte était jurée , Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée! Dans le sein de Priam n'a-t-on pu l'immoler? Sous tant de morts , sous Troie , il fallait l'accabler : Tout était juste alors; la vieillesse et l'enfance En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense ; La victoire et la nuit , plus cruelles que nous , Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups; Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère. Mais que ma cruauté survive à ma colère ; Que, malgré la pitié dont je me sens saisir, Dans le sang d'un enfant je me baigne à loisir! Non, Seigneur ; queles Grecs cherchent quelque autre proie. Qu'ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie : De mes inimitiés le cours est achevé ; L'Epire sauvera ce que Troie a sauvé.

Racine. Andromaque^ act. I*% se. II.

Iphigénie soumise aux ordres de son père et a la volonté des Destins.

Mon père,

Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien, vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre ; D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptai l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente ; Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donnr.

Si pourtant ce respect, si cette obéissance Parait digne à vos jeux d'une autre récompense ; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,

J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis, Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie , Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin.

Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ; C'est moi qui, si long-temps, le plaisir de vos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux, Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses , Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses. Hélas ! avec plaisir je me faisais conter Tous les noms des pays que vous allez dompter: Et déjà , d'Ilion présageant la conquête , D'un triomphe si beau je préparais la fête ! Je ne m'attendais pas que , pour le commencer. Mon sang fût le premier que vous dussiez verser. Non que la peur du coup dont je suis m.cnacée Me fasse rappeler votre bonté passée.

Ne craignez rien : mon cœur, de votre honneur jaloux, Ne fera point rougir un père tel que vous; Et, si je n'avais eu que ma vie à défendre. J'aurais su renfermer un souvenir si tendre ; Mais à mon triste sort , vous le savez, Seigneur, Une mère, un amant, attachaient leur bonheur. Un Roi digne de vous a cru voir la journée Qui devait éclairer notre illustre hyménée^ Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis, Tl s'estimait heureux : vous me l'aviez permis. 11 sait votre dessein j jugez de ses alarmes. Ma mère est devant vous j et vous voyez ses larmes. Pardonnez aux efforts que je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.

Le même. Iphigénic j acl. IV, se. IV.

55/t DISCOURS

MODÈLE D EXERCICE

On a fait un reproche spécieux à l'Iphigénie française ; on a voulu voir de l'excès dans sa résignation lorsqu'elle dit à son père :

D'un œil aussi content, etc.

On aurait raison si c'était là le fond de ce qu'elle dit et de ce qu'elle pense ; mais qu'on écoute sa réponse tout entière , et l'on verra s'il y a de la bonne foi à interpréter séparément et à prendre dans une rigueur si littérale ce qui n'est qu'une tournure du discours, une espèce de concession oratoire , dont le but est de toucher d'abord le cœur d'Agamemnon par la soumission, avant de le ramener par la prière et les larmes. A-t on pu croire qu'elle voulait dire en effet qu'il sera aussi satisfaisant pour elle d'être sacrifiée que d'épouser son amant ? Ce sentiment serait entièrement faux, et je n'en connais point de cette espèce dans Racine. Mais, pour juger l'intention d'un discours, il faut l'entendre tout entier, et ne pas s'arrêter à ce qui n'est qu'un moyen préparatoire. Or, qui ne voit, en lisant la suite, que ces assurances d'une docilité parfaite ne vont qu'à disposer Agaraemnon à écouter favorablement sa fille ?

Si pourtant ce respect , etc.

Est-ce là le langage d'une personne qui regarde du même œil la mort et Thyménée? Sa prière, pour être modeste et timide, en est-elle moins intéressante ? A peine voit-elle son père attendri , comme il doit l'être par ces premières paroles , qu'elle emploie successivement tout ce qu'il y a de plus capable de l'émouvoir, en commençant par ces deux vers si naturels et si simples, traduits d'Euripide :

Fille d'Agamemnon , etc.

Iphigénie , dans le grec , finit par dire qu'il n'y a rien de si désirable que la vie, et de si affreux que la mort. Ce sentiment est vrai ; mais est-il assez touchant pour terminer un morceau de persuasion ? Il peut convenir à tout le monde, et il valait mieux, ce me semble, insister, en finissant, sur ce qui est particulier à Iphigénie; et c'est aussi ce qu'a fait Racine. Il n'a pas cru non plus devoir lui donner cette extrême frayeur de la mort : il a voulu qu'on se souvînt que c'était la fille d'Agamemnon; et d'ailleurs il savait qu'un peu de courage sans faste, et mêlé à tous les sentimens qu'elle doit exprimer , ne pouvait rien diminuer de l'intérêt qu'elle inspire, et devait même l'augmenter :

Non que la peur du coup , etc.

De combien d'intérêts elle s'environne en paraissant oublier le sien ! Elle ne fait pas parler les pleurs du petil Oreste, comme dans Euripide; mais les pleurs d'un enfant sont un moyen accidentel et passager, au lieu que le contraste affreux de l'hyménée qui lui était promis, et de la mort où on va la conduire , tient à tout le reste de la pièce, et fait partie de la situation. Plus je réfléchis sur ces deux ouvrages, plus il me paraît incontestable que la terreur et la pitié sont portées beaucoup plus loin dans Racine que dans Euripide.

La Harpe. Cours de JJitéraiure ^ t. V,

Reproches de Ciytemnestre à Agamemnon. Elle lui déclare la résolution où elle est de périr avant d'abandonner sa fille à Calchas.

Vous ne démentez point une race funeste ; Oui , vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste : Bourreau de votre fille , il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin. Barbare 1 c'est donc là cet heureux sacrifice

Que vos soins préparaient avec tant d'artifice ! Quoi ! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain N'a pas, en le traçant, arrêté votre main! Pourquoi feindre à nos jeux une fausse tristesse ? Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse? Où sont-ils ces combats que vous avez rendus? Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus, Quel débris parle ici de votre résistance. Quel champ couvert de morts me condamne au silence ? Voilà par quels témoins il fallait me prouver, Cruel ! que votre amour a voulu la sauver.

Un oracle fatal ordonne qu'elle expire : Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire? Le Ciel, le juste Ciel, par le meurtre honoré, Du sang de l'innocence est-il donc altéré? Si du crime d'Hélène on punit sa famille , Faites chercher à Sparte Hermione sa fille. Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix Sa coupable moitié dont il est trop épris. Mais vous , quelles fureurs vous rendent sa victime ? Pourquoi vous imposer la peine de son crime? Pourquoi, moi-même enfin me déchirant le flanc, Payer sa folle amour du plus pur de mon sang ?

Que dis-je? cet objet de tant de jalousie, Cette Hélène qui trouble et l'Europe et l'Asie, Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploits ? Combien nos fronts pour elle ont-ils rougi de fois ! Avant qu'un noeud fatal l'unît à votre frère, Thésée avait osé l'enlever à son père ; Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit, Qu'un hymen clandestin mit ce Prince en son lit. Et qu'il en eut pour gage une jeune Princesse Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.

Mais non ; l'amour d'un frère et son honneur blesse Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé. Cette soif de régner que rien ne peut éteindre,

L'orgueil de voir vingt Rois vous servir et vous craindre ,

Tous les droits de l'Empire en vos mains confiés ,

Cruel! c'est à ces Dieux que vous sacrifiez ;

Et , loin de repousser le coup qu'on vous prépare ,

Vous voulez vous en faire un mérite barbare.

Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier,

De votre propre sang vous courez le payer,

Et voulez, par ce prix , épouvanter l'audace

De quiconque vous peut disputer votre place.

Est-ce donc être père ? Ah! toute ma raison Cède à la cruauté de cette trahison.

Un prêtre, environné d'une foule cruelle. Portera sur ma fille une main criminelle , Déchirera son sein, et, d'un œil curieux, Dans son cœur palpitant consultera les Dieux ! Et moi qui l'am.enai triomphante , adorée , Je m'en retournerai seule et désespérée ! Je verrai les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés! Non , je ne l'aurai point amenée au supplice, Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice. Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher; De mes bras tout sanglans il faudra l'arracher. Aussi barbare époux qu'impitoyable père.

Venez, si vous l'osez, la ravir à sa mère ! Et vous, rentrez, ma fille, et du moins à mes lois Obéissez encor pour la dernière fois.

Racine. Iphig^u'e.

Agrippine reproche à Burrluis de retenir Néron son fils dans une indigne dépendance.

Prétendez-vous long-temps me cacher l'Empereur? Ne le verrai-je plus qu'à titre d'importune? Ai-je donc élevé si haut votre fortune

Pour mettre une barrière entre mon fils et moi

Ne l'osez-vous laisser un moment sur sa foi ?

Entre Sénèque et vous , disputez-vous la gloire

A qui m'effacera plus tôt de sa mémoire ?

Vous l'ai-je confié pour en faire un ingrat,

Pour êlre , sous son nom, les maîtres de l'Etat?

Certes, plus je médite, et moins je me figure

Que vous m'osiez compter pour votre créature :

Vous, dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition

Dans les honneurs obscurs de quelque légion ;

Et moi, qui sur le trône ai suivi mes ancêtres.

Moi, fille, femme, sœur, et mère de vos maîtres!

Que prétendez- vous donc ? Pensez-vous que ma voix

Ait fait un Empereur pour m'en imposer trois ?

Néron n'est plus enfant. M'est-il pas temps qu'il règne?

Jusqu'à quand voulez-vous que l'Empereur vous craigne?

Ne saurait-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux ?

Pour se conduire, enfin, n'a-t-il pas ses aïeux?

Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère;

Qu'il imite, s'il peut , Germanicus mon père.

Parmi tant de héros je n'ose me placer;

Mais il est des vertus que je lui puis tracer :

Je puis l'instruire au moins combien sa confidence

Entre un sujet et lui doit laisser de distance.

Réponse de Burrhus.

Je ne m'étais chargé, dans cette occasion, Que d'excuser César d'une seule action : Mais puisque, sans vouloir que je le justifie, Vous me rendez garant du reste de sa vie. Je répondrai, Madame, avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

Vous m'avez de César confié la jeunesse, Je l'avoue , et je dois m'en souvenir san^ cesse.

Mais vous avais-je fait serment de le trahir, D'en faire un Empereur qui ne sût qu'obéir ? Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde ; Ce n'est plus votre fils , c'est le maître du monde. J'en dois compte ^ Madame , à l'Empire Romain Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main. Ah ! si dans l'ignorance il le fallait instruire, N'avait-on que Sénèque et moi pour le séduire ? Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs? Fallait-il dans l'exil chercher des corrupteurs? La Cour des Claudius, en esclaves fertile. Pour deux que l'on cherchait en eût présenté mille, Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir : Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.

De quoi vous plaignez-vous, Madame? on vous révère; Ainsi que par César, on jure par sa mère :

L'Empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour Mettre à vos pieds l'Empire , et grossir votre Cour.

Mais le doit-il , Madame ? et sa reconnaissance

Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance ?

Toujours humble, toujours le timide Néron

N'ose-t-il être Auguste et César que de nom?

Vous le dirai-je enfin? Rome le justifie.

Rome , à ti-ois affranchis si long-temps asservie ,

A peine respirant du joug qu'elle a porté,

Du règne de Néron compte sa liberté.

Que dis-je? la Vertu semble même renaître.

Tout l'Empire n'est plus la dépouille d'un maître :

Le peuple au Champ-de-Mars nomme ses magistrats ;

César nomme les chefs sur la foi des soldats :

Thraséas au Sénat, Corbulon dans l'armée.

Sont encore innocens , malgré leur renommée.

Les déserts , autrefois peuplés de Sénateurs ,

Ne sont plus habités que par leurs délateurs.

Qu'importe que César continue à nous croire,

Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire;

56o DISCOURS

Pourvu que , dans le cours d'un règne florissant, Rome soit toujours libre, et César tout-puissant? Mais, Madame, Néron suffit pour se conduire. J'obéis, sans prétendre à Thonneur de l'instruire. Sur ses aïeux , sans doute , il n'a qu'à se régler ; Pour bien faire , Néron n'a qu'à se ressembler : Heureux, si ses vertus l'une à l'autre enchaînées Ramènent tous les ans ses premièi*es années !

Le même. Brilannicus , act. I*', se. II.

Agrippine reproche h Ne'ron son ingratitude.

APPROCHEZ-VOTJS, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse : J'ignore de quel crime on a pu me noircir; De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir.

Vous régnez : vous savez combien votre naissance Entre l'Empire et vous avait mis de distance. Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés, Etaient même sans moi d'inutiles degrés. Quand de Britannicus la mère condamnée , Laissa de Claudius disputer l'hyménée , Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix , Qui de ses affranchis mendièrent les voix , Je souhaitai son lit, dans la seule pensée De vous laisser au trône où je serais placée. Je fléchis mon orgueil ; j'allai prier Pallas. Son maître, chaque jour caressé dans mes bras, Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce L'amour où je voulais amener sa tendresse ; Mais ce lien du sang qui nous joignait tous deux Ecartait Claudius d'un lit Incestueux :

Il n'osait épouser la fille do son frère. Le Sénat fut séduit : un*; loi moins sévère iVIit Claude dans mon lit et Rome à mes gcnoujr.

ET MORCEAUX ORATOIPxES. 56i

C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous.

Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille ;

Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille.

Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonne^

Et marqua de son sang ce jour infortuné.

Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre

Qu'un jour Claude à son fils dût préférer son gendre?

De ce même Pallas j'implorai le secours :

Claude vous adopta, vaincu par ses discours,

Vous appela Néron , et du pouvoir suprême

Voulut, avant le temps, vous faire part lui-même.

C'est alors que chacun , rappelant le passé , Découvrit mon dessein , déjà trop avancé ; Que de Britannicus la disgrâce future Des amis de son père excita le murmure. Mes promesses aux uns éblouirent les yeux; L'exil me délivra des plus séditieux ; Claude même , lassé de ma plainte éternelle , Eloigna de son fils tous ceux de qui le zèle , Engagé dès long-temps à suivre son destin , Pouvait du trône encor lui rouvrir le chemin. Je fis plus : je choisis moi-même dans ma suite Ceux à qui je voulais qu'on livrât sa conduite. J'eus soin de vous nommer, par un contraire choix, Des gouverneurs que Rome honorait de sa voix; Je fus sourde à la brigue , et crus la renommée. J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée, Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus,

Qui depuis Rome alors estimait leurs vertus.

De Claude en même temps épuisant les richesses, Ma main sous votre nom répandait ses largesses. Les spectacles , les dons, invincibles appâts. Vous attiraient les cœurs du peuple et des soldats, Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première, Favorisaient en vous Germanicus mon père.

Cependant Glaudius penchait vers son déclin :

Ses jeux long-temps fermés s'ouvrirent à la fin ;

Il connut son erreur ; occupé de sa crainte ,

Il laissa pour son fils échapper quelque plainte,

Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis.

Ses gardes, son palais, son lit, m'étaient soumis,

Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse ;

De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse.

Mes soins, en apparence, épargnant ses douleurs.

De son fils en mourant lui cachèrent les pleurs ;

Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte.

J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte ;

Et , tandis que Burrhus allait secrètement

De l'armée en vos mains exiger le serment ,

Que vous marchiez au camp, conduit sous mes auspices,

Dans Rome les autels fumaient de sacrifices :

Par mes ordres trompeurs, tout le peuple excité

Du Prince déjà mort demandait la santé.

Enfin, des légions l'entière obéissance

Ayant de votre Empire affermi la puissance ,

On vit Claude ; et le peuple , étonné de son sort,

Apprit en même temps votre règne et sa mort.

C'est le sincère aveu que je voulais vous faire :

Voilà tous mes forfaits ; en voici le salaire.

Du fruit de tant de soins à peine jouissant En avez-vous six mois paru reconnaissant , Que , lassé d'un respect qui vou§ pesait peut-être , Vous avez affecté de ne me plus connaître. J'ai vu Burrhus , Sénèque , aigrissant vos soupçons , De l'infidélité vous tracer les leçons, Ravis d'être vaincus dans leur propre science. J'ai vu favoriser de votre confiance Olhon, Sénécion, jeunes voluptueux.

Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueux; El lorsque, vos mépris excitant mes murmures. Je vous ai demandé raison de tant d'injures , Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu,

Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu. Aujourd'hui je promets Junie à votre frère ; Ils se flattent tous deux du choix de votre mère : Que faites-vous? Junie, enlevée à la Cour, Devient en une nuit l'objet de votre amour. Je vois de votre cœur Octavie effacée , Prête à sortir du lit où je l'avais placée. Je vois Pallas banni, votre frère arrêté; Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté ; Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies ; Et lorsque , convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me voir que pour les expier, C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.

Le même. Ihid.^ act. IV, se. I«.

Burrhus, retraçant a Néron la gloire et le bonheur de ses premières années, s'efforce d'arracher de son cœur sa haine contre Britannicus.

Eh! ne suffit-il pas, Seigneur, à vos souhaits. Que le bonheur public soit un de vos bienfaits i' C'est à vous à choisir, vous êtes encor maître; Vertueux jusqu'ici , vous pouvez toujours l'être. Le chemin est tracé , rien ne vous retient plus ; Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus. Mais , si de vos flatteurs vous suivez la maxime , Il vous faudra, Seigneur, courir de crime en crime, Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés, Et laver dans le sang vos bras ensanglantés. Britannicus mourant excitera le zèle De ses amis tout prêts à prendre sa querelle. Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs Qui, même après leur mort, auront des successeurs. Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre. Craint de tout l'univers , il vous faudra tout craindre ;

Toujours punir, toujours trembler dans vos projets, Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.

Ah ! de vos premiers ans l'heureuse expérience "Vous fait-elle, Seigneur, haïr votre innocence ? Songez-vous au bonheur qui les a signalés? Dans quel repos, ô Ciel ! les avez-vous coulés? Quel plaisir de penser, et de dire en vous-même : «( Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime : On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer; Le Ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer, Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ; Je vois voler partout les cœurs à mon passage ! »

Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ô Dieux ! Le sang le plus abject vous était précieux. Un jour, il m'en souvient, le Sénat équitable Vous pressait de souscrire à la mort d'un coupable : Vous résistiez, Seigneur, à leur sévérité ; Votre cœur l'accusait de trop de cruauté ; Et, plaignant les malheurs attachés à l'Empire: Je \K>udrais , disiez-vous , ne savoir pas écrire. Non , ou vous me croirez , ou bien de ce malheur Ma mort m'épargnera la vue et la douleur. On ne me verra point survivre à votre gloire Si vous allez commettre une action si noire.

( Se jetant aux pieds de Néron. ) Me voilà prêt, Seigneur; avant que de partir, Faites percer ce cœur qui n'y peut consentir. Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée, Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée.

Mais je vois que mes pleurs touchent mon Empereur, Je vois que sa vertu frémit de leur fureur. Ne perdez point de temps , nommez-moi les perfides Qui vous osent donner ces conseils parricides;

Appelez voire frère , oubliez dans ses bras

Le mémk. Jbid.y act. IV, se. III.

Melvil à la Reine Elisabeth , pour la détourner du meurtre de Marie Stuart.

Madame, on vous abuse alors que de Marie On vous fait redouter les complots et la vie : C'est dans sa seule mort qu'est tout votre danger. Vivante, on l'oubliait; morte, on va la venger. Les peuples désormais ne vont plus voir en elle Celle qui menaçait leur croyance nouvelle , Mais une Reine esclave au mépris de ses droits, Mais le sang de Henri, la fille de leurs Rois. Demain entrez dans Londre, où naguère adorée Vous traversiez les flots d'une foule enivrée , Au lieu de ces longs cris, de ces regards joyeux , Qui frappaient votre oreille et qui suivaient vos yeux, Vous trouverez partout cette crainte muette . D'un peuple mécontent menaçante interprète , Ce silence glacé, dont , terrible à son tour. Il avertit les Rois qu'ils n'ont plus son amour. Vous n'achèverez pas. D'une tache éternelle Vous ne souillerez point une vie aussi belle , Madame ; vous craindrez que l'équitable voix , Qui dicte après leur mort le jugement des Rois, Rangeant Stuart parmi les injustes victimes, Ne place son trépas sur la liste des crimes. Vous craindrez que la voix de vos accusateurs, Couverte maintenant par le bruit des flatteurs. N'aille un jour, soulevant l'inexorable histoire, Devant son tribunal citer votre mémoire. Vous frémissez. Je tombe à vos sacrés genoux : vSi ce n'est pour Stuart, grâce, grâce pour vous!

P. Le Brun. Marie Stuart^ acl. IV, se. U.

Mahomet a Zopire, sur les projets et le but de son ambition.

Si j'avais à répondre à d'autres qu'à Zopire Je ne ferais parler que le Dieu qui m'inspire ; Le glaive et l'Alcoran, dans mes sanglantes mains , Imposeraient silence au reste des humains : Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre , Et je verrais leurs fronts attachés à la terre. Mais je te parle en homme ; et , sans rien déguiser, Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser.

Vois quel est Mahomet ; nous sommes seuls , écoute : Je suis ambitieux, tout homme l'est sans doute ; Mais jamais Roi, Pontife, ou chef, ou citoyen, Ne conçut un projet aussi grand que le mien. Chaque peuple, à son tour, a brillé sur la terre, Par les lois , par les arts , et surtout par la guerre. Le temps de l'Arabie est à la fin venu. Ce peuple généreux, trop long-temps inconnu, Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire ; Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire. Vois , du Nord au Midi , l'univers désolé ; La Perse encor sanglante , et son trône ébranlé , L'Inde esclave et timide, et TEgypte abaissée. Des murs de Constantin la splendeur éclipsée ; Vois l'Empire Romain tombant de toutes parts, Ce grand corps déchiré, dont les membres épars Languissent dispersés sans honneur et sans vie : Sur ces débris du monde élevons l'Arabie.

Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers , Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers. En Egypte Osiris , Zoroastre en Asie , Chez les Cretois Minos, Numa dans l'Italie, A des peuples sans mœurs , et sans culte et sans Rois , Donnèrent aisément d'insuffisantes lois.

Je viens ^ après mille ans , changer ces lois grossièros ; J'apporte Urt joUg plus noble aux nations entières ; J'abolis les faux Dieux, et mon culte épuré De ma grandeur naissante est le premier degré. Ne me reproche point de tromper ma patrie ; Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie. Sous un Roi, sous un Dieu , je viens la réunir ; Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.

Voltaire. Mahomet^ act. II, se. V.

MODÈLE d'exercice.

Une des scènes où Voltaire a le mieux développé le caractère de Mahomet , ses vastes desseins et sa profonde politique , c'est la conversation entre lui et Zopire , et plus elle est admirée des connaisseurs , plus elle fait déraisonner les critiques. Ils ont avancé que Mahomet ne pouvait, sans une imprudence inexcusable, s'ouvrir ainsi tout entier devant un ennemi ; mais ils se sont bien gardés de dire un mot des motifs péremptoires qui le justifient pleinement, et je les ai déjà indiqués. Oui, sans doute, si la gloire de Mahomet n'était pas conforme à toutes les probabilités morales et politiques , le magnifique tableau qu'il expose aux yeux de Zopire ne serait qu'une jactance indiscrète, et les détails sublimes ne seraient qu'une faute brillante. Mais je l'ai déjà fait remarquer plus d'une fois : ce ne sont pas là de ces fautes que commet un grand maître, et Racine et Voltaire n'y sont jamais tombés. Ce dernier a souvent plié les incidens à ses combinaisons dramatiques , mais jamais à la vérité des caractères ; ces sortes de méprises sont trop graves et trop dangereuses. Mahomet manifeste toute l'étendue de ses projets et de ses espérances à Zopire, d'abord parce qu'il y a de quoi lui en imposer, et ensuite parce qu'après l'avoir ébloui , il a de quoi le subjuguer par le plus puissant de tous les liens, par celui de la nature. Il est le raailre de la destinée de deux enfans que Zopire croit avoir perdus ', il

lui montre l'alternative de les recouvrer ou de les perdre pour jamais. Zopire préfère à tout ses principes et sa patrie ; mais Mahomet devait-il s'y attendre ? Tous deux font ce qu'ils doivent faire, et cette scène mérite les plus grands éloges sous ce double rapport : l'ambition y étale tout ce qu'elle a de plus grand, et toute cette grandeur échoue contre le devoir et la vertu. C'est à la fin de cette entrevue que l'avantage balancé jusque-là, comme il devait l'être par l'effet théâtral, entre Mahomet et Zopire, demeure tout entier à ce dernier , comme il le fallait pour l'effet moral , et que l'homme droit et incorruptible, le citoyen intègre et courageux, l'emporte sur le politique oppresseur et le conquérant coupable.

Cette scène, d'un genre et d'un ton si neufs; ce dialogue, semé de traits sublimes , est du nombre de ces beautés originales dont le génie de Voltaire aurait étonné celui de Racine. Elle était d'autant plus difficile à faire, qu'elle offrait à peu près la même situation et le même contraste qu'une très-belle scène du premier acte entre Zopire et Omar. Il fallait donc que le poëte eût assez de ressources pour ne pas se ressembler, et assez de force pour se surpasser. Il fallait que la grandeur de Mahomet ne fût pas celle d'Omar, et qu'elle fût très-supérieure : c'est à ces sortes d'épreuves que l'on reconnaît le grand talent. Omar aussi est imposant; mais il y a entre Mahomet et lui la différence qui doit se trouver entre le disciple et le maître : on l'aperçoit dès qu'on les a entendus tous les deux. L'un a de la jactance et du faste ; il étale de brillans lieux communs , il prodigue les maximes de morale : on voit que sa grandeur est empruntée, qu'il est fier d'être le disciple de Mahomet, et qu'il répète la leçon qu'il a apprise.

Je veux te pardonner.

Le Prophète d'un Dieu, par pitié pour ton âge , Pour tes malheurs passes, surtout pour ton courage , Te présente une main qui pourrait t'écrascr. Et t'apporte la paix qu'il daigne proposer.

Et quand Zopire lui rappelle la basse origine de Mahomel il répond :

A tes viles grandeurs , etc.

Ce langage a de la pompe et de l'éclat; mais Mahomet, dès les premiers mots , est bien au-dessus.

Si j'avais à répondre, etc.

Ne craignant point de se faire voir tel qu'il est, et se justifiant, autant qu'il est possible, par la hauteur de ses pensées , il montre au premier coup d'œil l'homme extraordinaire , et , quand il a détaillé son plan , l'imagination subjuguée ne peut lui refuser un tribut d'admiration. Mais lorsque ensuite on voit les moyens affreux dont il a besoin pour remplir les projets de son ambition , il ny a personne qui , en écoutant sa conscience , ne préférât les vertus et les malheurs de Zopire aux crimes heureux de Mahomet. Ains| l'auteur remplit à la fois l'objet de la scène et celui de la morale. La perspective théâtrale est pour Mahomet ; le sentiment de la justice est pour Zopire.

Rousseau, dans sa Lettre sur les Spectacles^ a fait un très-bel éloge de cette fameuse .scène, et je suis sûr qu'on me saura gré de le raoporter.

« Cette scène est conduite avec tant d'art, que Mahomet, « sans se démentir, sans rien perdre de la supériorité qui « lui est propre, est pourtant éclipsé (i) par le simple bon u sens et l'intrépide vertu de Zopire. Il fallait un auteur qui «« sentît bien sa force pour oser mettre vis-à-vis l'un de « l'autre deux pareils interlocuteurs. Je n'ai jamais ouï faire « de cette scène en particulier tout l'éloge dont elle me « paraît digne. Je n'en connais pas une au théâtre français « où la main d'un grand maître soit plus sensiblement M empreinte , et où le sacré caractère de la vertu l'emporte « plus sensiblement sur l'élévation du génie. »

(i) Eclipsé est trop fort : il est vaincu.

L'élévation du stjle, comme celle des idées, est au plus haut degré dans le plan de révolution que Mahomet expose à Zopire , et ces deux vers seuls :

Il faut un nouveau culte , il faut de nouveaux fers , Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers. . . .

sont d'une autre hauteur que toute la vieille morale d'Omar sur l'égalité primitive de tous les hommes aux yeux de l'Eternel, morale d'ailleurs aussi mal appliquée chez lui en théorie, qu'elle l'a été chez nous en pratique ; ce qui est bien autrement insensé.

La Harpe. Cows de Littérature^ t. IX.

Mathan avoue àNabal son ambition, ses crimes et ses remords-

Ami , peux-tu penser que d'un zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole ^ Pour un fragile bois, que , malgré mon secours, Les vers , sur son autel , consument tous les jours? Né ministre du Dieu qu'en ce temple on adore. Peut-être que Mathan le servirait encore , Si l'amour des grandeurs, la soif de commander Avec son joug étroit pouvaient s'accommoder.

Qu'est-il besoin , Nabal, qu'à tes yeux je rappelle De Joad et de moi la fameuse querelle , Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir, Mes brigues , mes combats , mes pleurs, mon désespoir? Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière, Et mon âme à la Cour s'attacha tout entière. J'approchai par degrés de l'oreille des Rois , Et bientôt en oracle on érigea ma voix. J'étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices. Je leur semai de fleurs le bord des précipices; Près de leurs passions rien ne me fut sacré : De mesure et de poids je changeais à leur gré.

Autant que de Joad l'inflexible rudesse

De leur superbe oreille offensait la mollesse,

Autant je les charmais par ma dextérité ,

Dérobant à leurs yeux la triste vérité ,

Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables ,

Et prodigue surtout du sang des misérables.

Enfin , au Dieu nouveau qu'elle avait introduit , Par les mains d'Athalie un temple fut construit. Jérusalem pleura de se voir profanée.

Des enfans de Lévi la troupe consternée En poussa vers le ciel des hurlemens affreux. Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux, Déserteur de leur loi , j'approuvai l'entreprise. Et par-là de Baal méritai la prêtrise.

Par-là je me rendis terrible à mon rival, Je ceignis la tiare et marchai son égal. Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire, Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire Jette encore en mon âme un reste de terreur ; Et c'est ce qui redouble et nourrit ma fureur. Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance, Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance ; Et, parmi les débris, le ravage et les morts , A force d'attentats perdre tous mes remords !

RaciM£. Aihalief act. III, se. III.

Orgueil et Vengeance d'Aman.

L'insolent devant moi ne se courba jamais. En vain de la faveur du plus grand des Monarques Tout révère à genoux les glorieuses marques ; Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés N'osent lever leurs fronts à la terre attachés, Lui, fièrement assis, et la tête immobile. Traite tous ces honneurs d'impiété servile,

Présente à mes regards un front séditieux , Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux.

Du palais cependant il assiège la porte. A quelque heure que j'entre , Hydaspe , ou que je sorte , Son visage odieux m'afflige et me poursuit, Et mon esprit troublé le voit encor la nuit. Ce matin , j'ai voulu devancer la lumière : Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière , Revêtu de lambeaux, tout pâle ; mais son œil Conservait sous la cendre encor le même orgueil. D'où lui vient, cher ami , cette impudente audace? Toi , qui dans ce palais vois tout ce qui se passe , Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui? Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?

Mes richesses des Rois égalent l'opulence; Environné d'enfans , soutiens de ma puissance , Il ne manque à mon front que le bandeau royal. Cependant ( des mortels aveuglement fatal ! ) De cet amas d'honneurs la douceur passagère Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère. Mais Mardochée, assis aux portes du palais. Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits ; Et toute ma grandeur me devient insipide, Tandis que le soleil éclaire ce perfide.

Je serai de sa vue affranchi dans dix jours : La nation entière est promise aux vautours. Ah ! que ce temps est long à mon impatience ! C est lui , je te veux bien confier ma vengeance , C'est lui qui, devant moi refusant de ployer, Les a livrés au bras qui les va foudroyer. C'était trop peu pour moi d'une telle victime : La vengeance trop faible attire un second crime. Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclater. Il faut des chàtimens dont l'univers frémisse ; Qu'on tremble, en comparant l'offense et le supplice;

Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles efFrajés : « Il fut des Juifs ; il fut une insolente race j Répandus sur la terre, ils en couvraient la face ; Un seul osa d'Aman attirer le courroux ; Aussitôt de la terre ils disparurent tous. »

Ne crois pas que ce soit le sang Amalécite Dont la voix, en secret , à les perdre m'excite. Je sais que, descendu de ce sang malheureux, Une étemelle haine a dû m'armer contre eux ; Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage ; Que, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage; Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé. Mais crois-moi , dans le rang oij je suis élevé , Mon âme , à ma grandeur tout entière attachée, Des intérêts du sang est faiblement touchée. Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus? Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus ; J'inventai des couleurs ; j'armai la calomnie; J'intéressai sa gloire ; il trembla pour sa vie. Je les peignis puissans , riches , séditieux Leur Dieu même ennemi de tous les autres Dieux. « Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire, Et d'un culte profane infecte votre Empire? Etrangers dans la Perse , à nos lois opposés , Du reste des humains ils semblent divisés, N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes , Et, détestés partout, détestent tous les hommes. Prévenez, punissez leurs insolens efforts : De leur dépouille , enfin, grossissez vos trésors. «

Je dis, et l'on me crut. Le Roi, dès Theure même, Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême. « Assure , me dit-il, le repos de ton Roi : Va, perds ces malheureux ; leur dépouille est à toi. a Toute la nation fut ainsi condamnée ; Du carnage avec lui je réglai la journée.

57/f DISCOURS

Mais de ce traître , enfin, le trépas différé Fait trop souffrir mon cœur de son sang altéré. Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie ?

Le même. Esther, act, II , se. P«.

Esther implore la clémence d'Assuérus en faveui- des Juifs.

. . . O Dieu ! confonds l'audace et l'imposture ! Ces Juifs dont vous voulez délivrer la nature , Que vous croyez, Seigneur, le rebut des humains. D'une riche contrée autrefois souverains , Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères , Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.

Ce Dieu , maître absolu de la terre et des cieux , N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Eternel est son nom , le monde est son ouvrage ; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage , Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les Rois. Des plus fermes Etats la chute épouvantable , Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres Dieux osèrent s'adresser ; Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser! Sous les Assyriens leur triste servitude Devient le juste prix de leur ingratitude.

Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus, avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre , Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre. Brisa les fiers remparts et les portes d'airain , Mit des superbes Rois la dépouille en sa main, De son temple détruit vengea sur eux l'injure. Babylone paya nos pleurs avec usure.

Cyrus, par lui vainqueur , publia ses bienfaits,

Regarda notre peuple avec des yeux de paix , Nous rendit et nos lois et nos fêles divines ; Et le temple déjà sortait de ses ruines. Mais, de ce Roi si sage héritier insensé, Son fils interrompit l'ouvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.

Que n'espérions -nous point d'un Roi si généreux! tt Dieu regarde en pitié son peuple malheureux , Disions-nous : un Roi règne , ami de l'innocence. « Partout du nouveau Prince on vantait la clémence. Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris. Ciel, verra-t-on toujours, par de cruels esprits , Des Princes les plus doux l'oreille environnée, Et du bonheur public la source empoisonnée ! Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté Est venu dans ces lieux souffler la cruauté. Notre ennemi cruel devant vous se déclare ; C'est lui , c'est ce ministre infidèle et barbare , Qui, d'un zèle trompeur à vos jeux revêtu, Contre notre innocence arme votre vertu. Et quel autre, grand Dieu! qu'un Scythe impitoyable Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable? Partout l'affreux signal, en même temps donné, De meurtre remplira l'univers étonné.

On verra, sous le nom du plus juste des Princes, Un perfide étranger désoler vos provinces ; Et , dans ce palais même , en proie à son courroux , Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.

Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée? Quelle guerre intestine avons-nous allumée? Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis ? Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis ? Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie, Pendant que votre main, sur eux appesantie, A leurs persécuteurs les livrait sans secours ,

Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours, De rompre des méchans les trames criminelles , De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes. N'en doutez point, Seigneur, il fut votre soutien; Lui seul mit à vos pieds le Parthe et l'Indien , Dissipa devant vous les innombrables Scythes, Et renferma les mers dans vos vastes limites. Lui seul aux jeux d'un Juif découvrit le dessein De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein.

Le même. Ibid., act. III, se. IV.

Plaintes et Reproches de Marie Stuart h Elisabeth.

Par où commencerai-je? Et comment à ma bouche Prêterai-je un discours qui vous plaise et vous touche ? Accorde-moi, mon Dieu, de ne point l'offenser! Emousse tous les traits qui pourraient la blesser ! Toutefois, quand d'un mot mon destin peut dépendre, Sans me plaindre de vous, je ne puis me défendre. Oui, vous fûtes injuste et cruelle envers moi. Seule, sans défiance, en vous mettant ma foi, Comme une suppliante enfin, j'étais venue; Et vous, entre vos mains vous m'avez retenue. De tous les Souverains blessant la majesté. Malgré les saintes lois de l'hospitalité, Malgré le droit des gens et la foi réclamée, Dans les murs d'un cachot vous m'avez enfermée. Dépouillée à la fois de toutes mes grandeurs , Sans secours, sans amis, presque sans serviteurs , Au plus vil dénûment dans ma prison réduite ; Devant un tribunal, moi Reine, on m'a conduite j Enfin, n'en parlons plus : qu'en un profond oubli Tout ce que j'ai souffert demeure enseveli. Je veux en accuser la seule destinée.

Contre moi, malgré vous, vous fûtes entraînée j

Vous n'êtes pas coupable, et je ne le suis pasj Un esprit de l'abîme , envoyé sur nos pas , A jeté dans nos cœurs celte haine funeste , Et des hommes médians ont achevé le reste. La démence a du glaive armé contre vos jours Ceux dont on n'avait point invoqué le secours. Tel est le sort des Rois : leur haine en maux féconde Enfante la discorde et divise le monde.

J'ai tout dit. C'est à vous, ma sœur, de nous juger. Entre nous maintenant il n'est point d'étranger. Nous nous voyons enfin. Si j'ai pu vous déplaire , Parlez; dites mes torts; je veux vous salisfaire. Ah ! que ne m'avez-vous dès l'abord accordé L'entretien par mes vœux si long-temps demandé! Nous n'aurions pas, ma sœur, en ce jour déplorable, Une telle entrevue et dans un lieu semblable.

P. Le Brun. Marie SiuaH, act. III, se. IV.

Abandon , Désespoir et Terreur de Ne'ron.

Mon trône est renversé !

De l'univers entier je me vois repoussé ! Me voilà seul portant la haine universelle ! Puisse-t-on ignorer le lieu qui me recèle !

Qu'au moins mes jours sauvés Dois-je former ces vœux,

N'avoir d'autres palais que ces caveaux affreux. D'autre Cour que le deuil, leur silence et leur ombre, Et ne voir d'autre jour que celte clarté sombre?

Ah! celte vie horrible est semblable au trépas

Oùsuis-je? unsonge affreux Non, non, je ne dors pas j

De mon cœur soulevé c'est un secret murmure ; Je m'entends appeler meurtrier et parjure.

Je le suis Mais quels cris, quels lugubres accens!

Une sueur mortelle a glacé tous mes sens

Ne me trompé-jo pas? je crois voir mes victimes

Je les vois; les voilà! Du fond des noirs abîmes,

S'élancent jusqu'à moi des fantômes sanglans;

Ils jettent dans mon sein des flambeaux, des serpens;

Je ne puis me soustraire à leur troupe en furie....

Arrêtez! est-ce toi, vertueuse Octavie?

Tu suis contre Néron un trop juste transport :

Qu'oses-tu m'annonce r? ah! je t'entends la mort !

La mort! tu viens aussi me l'apporter, mon frère 1 Mais que vois-je , grands Dieux ? Agrippine I ma mère l Tous les morts aujourd'hui sortent-ils du tombeau ? Meurs ! meurs! criez-vous tous. Quel supplice nouveau! Contre moi l'univers appelle la vengeance , Et la tombe elle-même a rompu son silence ! Je n'en puis plus douter, la mort, la mort m'attend! Et comment soutenir ce redoutable instant ?

Legouvé. Epkharis et Néron , act. V, se. IV.

Mithridate vaincu déclare à ses fils son projet de marcher sur Rome.

Approchez , mes enfans. Enfin l'heure est venue Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue. A mes nobles projets je vois tout conspirer ; Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer.

Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie ; Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie, Pour croire que long-temps, soigneux de me cacher, J'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher. La guerre a ses faveurs ainsi que ses disgrâces. D(:jà plus d'une fois , retournant sur mes traces, Tandis que l'ennemi, par ma fuite trompé. Tenait après son char un vain peuple occupé ; Et, gravant en airain ses frêles avantages. De mes Elats conquis enchaînait les images, Lo lîosphore m'a vu, par de nouveaux apprêts,

Ramener la terreur au fond de ses marais ;

Et, chassant les Romains de l'Asl-e étonnée,

Renverser en un jour l'ouvrage d'une année.

D'auîres temps , d'autres soins. L'Orient accablé

Ne peut plus soutenir leur effort redoublé.

Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes

De Romains que la guerre enrichit de nos pertes.

Des biens des nations ravisseurs altérés.

Le bruit de nos trésors les a tous attirés :

Ils y courent en foule, et , jaloux l'un de l'autre,

Désertent leur pays pour inonder le notre.

Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis, Ma funeste amitié pèse à tous mes amis. Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête. Le grand nom de Pompée assure sa conquête : C'est l'effroi de l'Asie. Et loin de l'y chercher, C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher. Ce dessein vous surprend, et vous croyez peut-être Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naitre. J'excuse votre erreur ; et, pour être approuvés, De semblables projets veulent être achevés.

Ne vous figurez point que de cette contrée Par d'éternels remparts Rome soit séparée. Je sais tous les chemins par où je dois passer; Et, si la mort bientôt ne me vient traverser. Sans reculer plus loin l'effet de ma parole , Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole. Doutez-vous que TEuxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours ; Que du Scythe avec moi l'alliance jurée. De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée? Recueilli dans leurs ports, accru de leurs soldats , Nous verrons notre camp grossir à chaque pas : Daces , Pannoniens , la fière Germanie , Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie. Vous avez vu l'Espagne, et surtout les Gaulois,

58o DISCOURS

Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois Exciter ma vengeance, et, jusque dans la Grèce, Par des ambassadeurs accuser ma paresse ; Ils savent que, sur eux prêt à se déborder, Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder; Et vous les verrez tous, prévenant son ravage , Guider dans l'Italie et suivre mon passage.

C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin, Vous trouverez partout l'horreur du nom Romain , Et la triste Italie encor toute fumante Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante. Non , Princes , ce n'est point au bout de l'univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers; Et, de près inspirant les haines les plus fortes. Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes. Ah ! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur Spartacus, un esclave, un vil gladiateur; S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent. De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangent Sous les drapeaux d'un Roi long-temps victorieux. Qui voit jusqu'à Cyrus remonter ses aïeux? Que dis-je ? en quel état crojez-vous la surprendre ? Vide de légions qui la puissent défendre. Tandis que tout s'occupe à me persécuter, Leurs femmes, leurs enfans, pourront-ils m'arrêter?

Marchons, et dans son sein rejetons celte guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre. Attaquons dans leurs murs ces conquérans si fiers ; Qu'ils tremblent à leur tour, pour leurs propres foyers. Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme; Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome. ISoyons-la dans son sang justement répandu : Brûlons ce Capitole oij j'étais attendu ; Détruisons ces honneurs, et faisons disparaître La honte de cent Rois , et la mienne peut-être ; Et I.i flammo, à la main, effaçons tous ces noms

ET MORCKAUX ORATOIRES. 58i

Que Rome y consacrali à d'éternels affronts.

Voilà l'ambition dont mon âme est saisie. Ne crojez point pourtant qu'éloigné de l'Asie , J'en laisse les Romains tranquilles possesseurs. Je sais où je lui dois trouver des défenseurs. Je veux que , d'ennemis partout enveloppée , Rome rappelle en vain le secours de Pompée. Le Parthe , des Romains comme moi la terreur, Consent de succéder à ma juste fureur : Près d'unir avec moi sa haine et sa famille, 11 me demande un fils pour époux à sa fille. Cet honneur vous regarde , et j'ai fait choix de vous , Pharnace; allez., soyez ce bienheureux époux. Demain, sans différer, je prétends que l'aurore Découvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore. Vous, que rien n'y retient, partez dès ce moment, Et méritez mon choix par votre empressement. Achevez cet hymen, et, repassant l'Euphrate , Faites voir à l'Asie un autre Mithridate. Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi, Et que le bruit, à Rome, en vienne jusqu'à moi.

Racine. Mithridalc ^ act. 111, se. 1"=.

MODÈLE d'exercice.

Nous avons vu que le caractère altier, sombre et artificieux de Mithridate, était conservé jusque dans son amour, et que sa fermeté dans le malheur et le sentiment de sa grandeur passée empêchaient qu'il ne fût avili devant Monimc. C'est avec la même vérité, et avec plus de force encore, que l'auteur a su peindre cette haine furieuse qui , pendant quarante ans, avait armé le Roi de Pont contre les Romains. Jamais le pinceau de Racine no parut plus mâle et plus fier, et ce rôle est celui où il se rapproche le plus de la vigueur de Corneille, surtout dans la scène fameuse où il expose à

SCS deux fils le projet de porter la guerre dans l'Italie. Ce n'est pas une invention du poêle : ce proiel audacieux est allesté par plusieurs écrivains, et détaillé dans Appien , qui trace même la route que devait tenir Mithridate. Si la trahison de Pharnace et la fortune de Pompée n'eussent pas accablé ce formidable ennemi de Rome au moment oij il méditait ce grand dessein, son courage et sa renommée pouvaient lui fournir assez de ressources pour l'exécuter , et personne n'était plus capable de faire voir à l'Italie un autre Annibal. Cette scène a encore un autre mérite : en montrant le héros dans toute son élévation , elle montre aussi sa jalousie artificieuse , puisqu'elle a pour objet de pénétrer ce qui se passe dans le cœur de Pharnace , et d'en arracher l'aveu de ses projets sur Monime. Celte situation met dans tout son jour le contraste de deux jeunes princes qui soutiennent également leur caractère. Le perfide Pharnace, comptant sur l'appui des Romains qu'il attend, refuse formellement d'aller épouser la fille du Roi des Parthcs , et le vertueux Xipharès, tout entier à son devoir et à son père, ne connaît d'autres intérêts que ceux de la nature et de la gloire, et saisit avec l'enthousiasme d'un jeune guerrier le dessein d'aller combattre les Romains dans l'Italie. Cette scène me paraît, sous tous les rapports, une des plus belles que Racine ait conçues, et le discours de Mithridate est dans notre langue un des modèles les plus achevés du s\y\c sublime.

Je fuis], etc.

Et la mienne peut-être ! Ce dernier trait est très-profond. 11 sort d'un cœur ulcéré , et produit d'autant plus d'effet , qu'il est jeté là comme en passant. Mithridate sent trop vivement sa honte pour s'y arrêter : ce n'est qu'un mot qui lui échappe; mais ce mot réveille une foule de sentimens et d'idées : il est sublime. Dans tout le reste, la magnificence du stjle , la pompe des images , est égale à l'élévation des pensées. Racine sait se proportionner à tous ses sujets.

ET MORCEAUX ORATOIUES. 5«3

Nous n'avons point encore vu sa diction s'clcvcr si liant, ni prendre ce caractère. Ce n'est ni le cliarme de Bérénice^ ni la sévérité de Britannicus ^ ni le sljle iinpélueux et passionné d'Hermione et de Roxane. Racine est grand, parce qu'il fait parler un grand homme méditant de grands desseins : il s'agit de Mithridate et de Rome ; il est au niveau de tous les deux.

II se présente cependant ici quelques remarques à faire. Je ne reprocherai pas à l'auteur la rime àe fiers et àejoyers : rien n'était plus facile que de mettre ces conquérans ailiers. Mais l'exemple de Racine et de Boileau, les deux meilleurs versificateurs français, prouve qu'alors il était de principe qu'une rime exacte pour les jeux était suffisante. Voltaire, qui d'ailleurs rime moins bien richement que ces deux poètes, est pourtant celui qui a insisté le premier sur la nécessité de rimer principalement pour l'oreille. 11 a eu raison : c'est une obligation que nous lui avons, et qu'auraieni dû reconnaître ceux qui lui ont reproché avec justice de rimer trop négligemment. Mais j'oserai reprendre une expression qui ne me semble pas absolument juste :

Ne vous figurez point que de cette contrée Par à'élernels remparts Rome soit séparée.

lie poëte veut dire par des remparts quon ne puisse franchir^ et malheureusement notre langue ne lui permettait pas d'exprimer cette idée en un seul mot. Mais celui qu'il a substitué la rend-il bien ? On «ippelle proprement des remparts éternels ceux qui sont l'ouvrage de la nature , et faits pour durer autant qu'elle, comme les montagnes et les mers. Ainsi les Alpes , par exemple , sont des remparts éternels entre la France et l'Italie. Mais ces remparts , tout éternels qu'ils sont, on peut les franchir : on les a franchis mille fois ces

Eternels boulevards qui n'ont point garanti

Des Lombards le beau territoire ; Ces monts qu'ont traversés, par un vol si hardi,

Les Charles, les Othous, Catinat et Conli, Sur les ailes de la Victoire.

Voltaire.

Donc un rempart éternel n'est pas la même chose qu'un rempart qu'on ne peut franchir. Cette remarque peut paraître sévère ; mais le rapport exact de l'expression avec l'idée est une qualité essentielle au sljle , et si éminent dans Racine , qu'il nous a donné le droit de ne lui faire grâce de rien. Autre observation : lorsque Mithridate dit ces deux vers :

Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux^ieux où le Danube y vient finir son cours?

on rapporte qu'un vieux militaire qui avait fait la guerre dans ces contrées, dit assez haut : Oui^ assurément j*en doute. 11 n'avait pas tort. Aujourd'hui m.ême, que la navigation est tout autrement perfectionnée qu'elle ne l'était alors, il serait de toute impossibilité d'aller en deux jours du détroit de Caffa , qui est l'ancien Bosphore Cimmérien , à l'embouchure du Danube, qui est à l'autre extrémité de la mer Noire. C'est un trajet de près de deux cents lieues d'une navigation difficile. 11 faut croire que si l'auteur n'a pas corrigé celte faute, c'est que, du moment où il se dégoûta du théâtre, il ne voulut plus entendre parler de ses tragédies, ni se mêler d'aucune des éditions qu'on en fit.

La Harpe. Cours de Littérature^ t. V.

Potier aux États de la Ligue.

« Vous destinez, dit-il, Mayenne au rang suprême : Je conçois votre erreur, je l'excuse moi-même. Mayenne a des vertus qu'on ne peut trop chérir , Et je le choisirais si je pouvais choisir. Mais nous avons nos lois , et ce héros insigne , S'il prétend à l'Empire , en est dès lors indigne. »

Comme il disait ces mots, Mayenne entre soudaiu

Avec tout l'appareil qui suit un souverain. Potier le voit entrer, sans changer de visage : « Oui, Prince, poursuit-il, d'un ton plein de courage, Je vous estime assez pour oser contre vous Vous adresser ma voix pour la France et pour nous. En vain nous prétendons le droit d'élire un maître. La France a des Bourbons, et Dieu vous a fait naître Près de l'auguste rang qu'ils doivent occuper, Pour soutenir leur trône , et non pour l'usurper. Guise , du sein des morts , n'a plus rien à prétendre ^ Le sang d'un Souverain doit suffire à sa cendre : S'il mourut par un crime , un crime l'a vengé. Changez avec l'Etat que le Ciel a changé : Périsse avec Valois voire juste colère j Lourbon n'a point versé le sang de votre frère. Le Ciel, ce juste Ciel, qui vous chérit tous deux. Pour vous rendre ennemis, vous fit trop vertueux. Mais j'entends le murmure et la clameur publique , J'entends ces noms affreux de relaps, d'hérétique ; Je vois d'un zèle faux nos prêtres emportés ,

Qui, lo fer à la main Malheureux ! arrête?; ,

Quelle loi , quel exemple , ou plutôt quelle rago ,

Peut à l'oint du Seigneur arracher votre hommage?

JjC fils de saint Louis, parjure à ses sormens,

Vient-il de nos autels briser les fondemens?

Au pied de ces autels, il demande à s'instruire ;

11 aime, il suit les lois dont vous bravez l'empire.

Il sait, dans toute secte, honorer les vertus,

Respecter votre culte , et même vos abus.

Il laisse au Dieu vivant qui voit ce que nous sommes.

Le soin que vous prenez de condamner les hommes.

Comme un Roi, comme un père, il vient vous gouverner,

Et, plus chrétien que vous , il vient vous pardonner.

Tout est libre avec lui ; lui seul ne peut-il l'être ?

Quel droit vous a rendus juges de voire maîlre.^

Infidèles pasteurs, indignes citoyens,

Que vous ressemblez mal à ces premiers chrétiens, Qui , bravant tous ces Dieux de métal ou de plâtre , Marchaient, sans murmurer, sous un maître idolâtre, Expiraient sans se plaindre , et sur les échafauds , Sanglans, percés de coups, bénissaient leurs bourreaux! Eux seuls étaient chrétiens ; je n'en connais point d'autres Us mouraient pour leurs Rois ; vous massacrez les vôtres Et Dieu, que vous peignez implacable et jaloux, S'il aime à se venger, barbares, c'est de vous. »

Voltaire. Henriade^ ch. VI.

Harold , aux Grecs armés poiu* la liberté.

Le soleil, se plongeant sous les monts de l'Allique, Prolonge sur Phylé l'ombre du Penthélique ; Appuyé sur le tronc de l'arbre de Daphné , . De chefs et de soldats Harold environné. Comme un fils revenu des rives étrangères, Qui partage au retour ses présens à ses frères, Leur montre de la main, sur la poussière épars, Ces faisceaux éclatans de lances, de poignards. Ces monceaux de boulets qui sillonnent la terre , Ces chars retentissans qui roulent le tonnerre, L'or qui paie le sang, le fer qui ravit l'or. Les chefs à leurs soldats partagent ce trésor j Le féroce Albanais, l'Epirote au front chauve, L'Etolien, couvert d'une saie au poil fauve, Les dauphins de Parga , ces hardis matelots. Qui jamais de leur sang ne teignent que les flots, Le laboureur armé des vallons de Phocide, Le nomade pasteur des fiers coursiers d'Elide, Au son de la trompette, aux accens du tambour, Sous leurs drapeaux bénis défilent tour à tour, Déroulent les faisceaux, et, parés de leurs armes. Leur promettent du sang en les baignant de larmes.

Leur cœur voit dans Harold un être plus qu'humain,

Qui, le soc, le trident, ou l'olive à la main,

Venait , comme les Dieux , entouré de mystère ,

Porter un nouveau culte ou des lois à la terre 5

Mais Harold , imposant silence à leurs transports :

« Je ne suis qu'un Barbare, étranger sur vos bords,

« Fils d'un soleil moins pur et de moins nobles pères,

« Indigne, ô fils d'Hellé, de vous nommer mes frères,

« Vous, dont le monde entier en comptant vos aïeux,

« Ne nomme que des Rois, des Héros ou des Dieux !

M Mais partout où le temps fait luire leur mémoire,

« Où le cœur d'un mortel palpite au nom de gloire,

ce Gii la sainte pitié penche pour le malheur,

« La Grèce compte un fils, et ses fils un vengeur....

« Je ne viens point ici, par de vaines images,

« Dans vos seins frémissans réveiller vos courages :

« Un seul cri vous restait, et vous l'avez jeté.

« Votre langue n'a plus qu'un seul mot.... Liberté!

« Eh ! que dire aux enfans ou de Sparte, ou d'Athènes!

« Ce ciel, ces monts, ces flots, voilà vos Démosthènes.

« Partout où l'œil se porte, où s'impriment les pas,

« Le sol sacré raconte un triomphe , un trépas.

« De Leuctre à Marathon tout répond, tout vous crie :

« \'^engeance I liberté ! gloire ! vertu ! patrie !

« Ces voix que les tyrans ne peuvent étouffer,

« Ne vous demandent pas des discours, mais du fer.

« Le voilà! Prenez donc! Armez-vous. Que la terre

« Du sang de ses bourreaux enfin se désaltère!

« Si le glaive jamais tremblait dans votre main,

« Souvenez-vous d'hier, et songez à demain.

e< Pour confondre le lâche et raffermir les braves ,

« Le seul bruit de leurs fers suffit à des esclaves.

« Moi, pour prix du trésor que je viens vous offrir,

« Je ne demande rien, que le droit de mourir j

u De verser avec vous , sur les champs du carnage ,

« Un sang bouillant de gloire, et digne d'un autre âge,

« El de voir en mourant mon génie adopté

« Par les fils de la Grèce et de la liberté.

« Oui, pourvu qu'en tombant pour votre sainte cause,

« Je réponde à l'exil par une apothéose ^

« Que sur les fondemens d'un nouveau Parthénon ,

« La gloire d'une larme arrose un jour mon nom,

« Et que de l'Occident ma grande ombre exilée

« S'élève dans vos cœurs un brillant Mausolée,

« C'est assez. Le martyre est le sort le plus beau,

« Quand la liberté plane au-dessus du tombeau. »

La Martine. Le dernier chant du Pèlerinage d'Harold..'

Léonidas aux trois cents Spartiates.

Eh bien ! écoutez donc l'espoir qu'un dieu m'inspire, Et le but salutaire où notre mort aspire ! Contre ce Roi barbare, et qui compte aux combats Autant de nations que nos rangs de soldats , Que pourraient tous les Grecs? Puissance inattendue ! Il faut qu'une vertu , même à Sparte inconnue , Frappe, étonne, confonde un despote orgueilleux. De notre sang versé va sortir, en ces lieux , Une leçon sublime ; elle enseigne à la Grèce Le secret de sa force, aux Perses leur faiblesse. Devant nos corps sanglans on verra le grand Roi Pâlir de sa victoire , et reculer d'effroi ; Ou, s'il ose franchir le pas des Thermopyles , 11 frémira d'apprendre, en marchant surnos villes, Que dix mille après nous y sont prêts pour la mort. Mais , que dis-je H dix mille ! ô généreux transport ! Notre exemple en héros va féconder la Grèce ! Un cri vengeur succède au cri de sa détresse : Patrie ! indépendance ! A ce cri tout répond Dos monts de Mrssénie aux mers de l'Uelîespont ,

ET MORCFAUX ORATOIRES. SSg

Et cent mille héros, qu'un saint accord anime, S'arment, en attestant notre mort unanime. Au bruit de leurs sermens, sur ces rochers sacres, Réveillez-vous alors, ombres qui m'entourez ! Vojez en fugitif, sur une frêle barque , L'Hellespont emporter ce superbe Monarque, Et la Grèce, éclipsant ses exploits les plus beaux. Rassurer son Olympe au pied de nos tombeaux.

Si de tels intérêts j'ose un moment descendre. Amis, je vous dirai quel culte à notre cendre Vont consacrer l'histoire et la postérité. Oui, nous nous emparons d'une immortalité Où nulle gloire humaine encor n'est parvenue ; Et, quand de Sparte enfin l'heure sera venue, De ses débris sacrés, qui ne se tairont pas. Les tyrans effrayés détourneront leurs pas. Alors , des temps fameux levant les voiles sombres, Le voyageur sur Sparte évoquera nos ombres , Et , de Léonidas et de ses compagnons , Les échos n''auront pas oublié les grands noms.

PiCHAT. Léonidas^ act. III, se. YI.

La Statue de Corneille.

Vous qui pour enflammer les talons dont la France Sent frémir dans son sein la féconde espérance. Vous qui des mêmes fleurs entourez tous les ans L'autel où vos aïeux ont porté leurs présens, A votre vieux Corneille offrez un digne hommage. Les murs qui l'ont vu naître altendaicnt son image; Paris, tous les Français; tout un peuple jaloux Veut, de lui rendre honneur s'honorer avec vous. C'est ainsi qu'à Straffort l'Angleterre idolâtre Couronnait dans Shakspeare le père du théâtre. Juliette, à son nom, s'arrachant du cercueil,

Othello tout sanglant, près d'Ophélie en deuil, Macbeth, qui sur leurs pas s'avançait d'un air sombre, De leur cortège auguste environnait son ombre. Garrick, des spectateurs échauffait les transports... . Notre Garrick n'est plus^ mais du moins chez les morts, Si Corneille l'a vu d'un lac de Trasimène Menacer devant lui l'arrogance romaine , Enivré de ses vers , Corneille , en l'admirant , A pif uré de plaisir, et s'est trouvé plus grand.

Ah ! qu'il pleure d'orgueil en se voyant renaître Dans le marbre animé par le ciseau d'un maître ! Que David nous le rende avec ce vaste front Creusé par les travaux de son esprit fécond , Où rayonnait la gloire , où siégeait la pensée , Et d'où la tragédie un jour s'est élancée. Simple dans sa grandeur , l'air calme et l'œil ardent, Que ce soit lui , qu'il vive , et qu'en le regardant On croie entendre encor ces vers remplis de flamme Dont le bon sens sublime élève, agrandit l'âme , Ressuscite l'honneur dans un cœur abattu ; Proverbes éternels dictés par la vertu ; Morale populaire à force de génie, Et que ses actions n'ont jamais démentie! Venez donc, offrez-lui vos vœux reconnaissans j Offrez-lui vos tributs , orateurs : quels accens Plus brûlans que les siens , de plus d'idolâtrie Ont embrasé les cœurs au nom de la patrie ? Vous aussi , magistrats ; c'est lui que tant de fois Entoura de respect l'autorité des lois.

Venez , généreux fils , en qui l'affront d'un père Ferait encor du Cid bouillonner la colère, Pour les lui présenter, Rodrigue attend vos dons. Vous qui , les yeux en pleurs, à ses nobles leçons, Sentez de pardonner la magnanime envie, Rois , à lui rendre hommage, Auguste vous convie. Et vous , guerriers , et vous qui trouvez des appas

Dans ce bruit glorieux que laisse un beau trépas,

Venez au vieil Horace apporter votre offrande.

Venez, jeunes beautés, Chimène la demande.

Accourez tous ; Corneille a charmé vos loisirs :

Payez en un seul jour deux cents ans de plaisirs!

Vos applaudissemens font tressaillir sa cendre ;

Appelé par vos cris, heureux de les entendre.

Pour jouir de sa gloire , il descend parmi nous.

Il vient, honneur à lui 1 levez-vous,' levez-vous!

Aux acclamations d'une foule ravie,

Les Rois se sont levés pour honorer sa vie.

Eh bien! qu'à leur exemple, ému d'un saint transport,

Le peuple , devant lui, se lève après sa mort!

Casimir Delayigne. Discours en vers composé pour une représentation solennelle donnée à Rouen en l'honneur de Pien'e Corneille.

iv»^,^ «'^«.'a

Dialogue poétique.

PRECEPTES DU GENRE

Le dialogue épique ou dramatique a pour objet une action ; le dialogJie philosophique a pour objet une vérité. Ceux des dialogues do Platon qui ne font que développer la doctrine de Socrate , sont des dialogues philosophiques ; ceux qui contiennent son histoire, depuis son apologie Jusqu'à sa mort, sont mêlés d'épique et de dramatique.

11 y a une sorte de dialogue dramatique où l'on imite une situation plutôt qu'une action de la vie : il commence où l'on veut, dure tant qu'on veut, finit quand on veut ^ c'est du mouvement sans progression, et par conséquent le moins intéressant de tous les dialogues. Telles sont les églogues en général, et particulièrement celles de Virgile, admirables d'ailleurs par la naïveté du sentiment et le coloris des images.

Mais c'est surtout dans la poésie dramatique que le dialogue doit tendre à son but. Un personnage qui, dans une situation intéressante, s'arrête à dire de belles choses qui ne vont point au fait, ressemble à une mère qui, cherchant son fils dans les campagnes, s'amuserait à cueillir des fleurs.

Cette règle , qui n'a point d'exception réelle , en a quelques unes en apparence : il est des scènes où ce que dit l'un des personnages n'est pas ce qui occupe l'autre. Celui-ci, plein

de son objet, ou ne r^pom] point, ou ne répond qu'à son idée. On flatte Arniide sur sa beauté, sur sa jeunesse, sur le pouvoir de ses enchanlemens : rien de tout cela ne dissipe la rêverie où elle est plongée. On lui parle de ses triomphes et des captifs qu'elle a faits : ce mot seul touche à l'endroit sensible de son âme 3 sa passion se réveille, et rompt le silence :

Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous.

Mérope entend, sans l'écouter, tout ce qu'on lui dit de ses prospérités et de sa gloire. Elle avait un fils, elle l'a perdu, elle l'attend; ce sentiment seul l'intéresse :

Quoi, Narbal ne vient point! leverrai-je mon fils ?

11 est des situations où l'un des personnages détourne exprès le cours du dialogue , soit crainte , ménagement , ou dissimulation : mais alors même le dialogue tend à son but, quoiqu'il semble s'en écarter. Toutefois , il ne prend ces défours que dans des situations modérées. Quand la passion devient impétueuse et rapide, les replis du dialogue ne sont plus dans la nature. Un ruisseau serpente, un torrent se précipite : aussi voit-on quelquefois la passion retenue , comme dans la déclaration de Phèdre , s'efforcer de prendre un détour j mais, tout à coup , rompant sa digue , s'abandonner à son emportement :

Ah ! cruel, tu m'as trop entendue ; Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur, Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur.

Une des qualités essentielles du dialogue, c'est d'être coupé à propos ; hors des situations dont je viens de parler, où le respect, la crainte, la pudeur, retiennent la passion, et lui imposent silence ; hors de là, dis-je, le dialogue est vicieux, dès que la réplique se fait attendre j défaut que les plus grands maîtres n'ont pas toujours évité. Corneille a donné en même temps l'exempli^ et la leçon de l'afention

qu'on doit à la vérité du dialogue. Dans la scène d'Auguste avec Cinna, Auguste va convaincre de trahison et d'ingratitude un jeune homme fier et bouillant, que le seul respect ne saurait contraindre : il a donc fallu préparer le silence de Cinna par l'ordre le plus imposant. Cependant, malgré la loi que lui fait Auguste de tenir sa langue captive, dès qu'il arrive à ce vers :

Cinna , tu t'en souyiena , et veu& m'assassiner.

Cinnâ s'échappe, et va répondre : mouvement naturel ef vrai, que le grand peintre des passions n'a pas manqué de saisir. C'est ainsi que la réplique doit partir sur le trait qui la sollicite. Les récapitulations ne sont placées que dans les délibérations et les conférences politiques, c'est-à-dire dans les momeris où l'âme doit se posséder.

On peut distinguer, par rapport au dialogue^ quatre formes de scènes. Dans la première, les interlocuteurs s'abandonnent aux mouvemens de leur âme, sans autre motif que de l'épancher ; ces scènes-là ne conviennent qu'à la violence de la passion : dans tout autre cas, elles doivent être bannies du théâtre , comme froides et superflues. Dans la seconde, les interlocuteurs ont un dessein commun qu'ils concertent ensemble, ou des secrets intéressans qu'ils se communiquent : telle est la belle scène d'exposition entre Emilie et Cinna. Celte forme de dialogue est froide et lente, à moins qu'elle ne porte sur un intérêt très-pressant. La troisième est celle où l'un des interlocuteurs a un projet ou des sentimens qu'il veut inspirer à l'autre : telle est la scène de Nérestan avec Zaïre. Comme l'un des personnages n'y est que passif, le dialogue ne saurait être ni rapide ni varié ) et ces sortes de scènes ont besoin de beaucoup d'éloquence. Dans la quatrième, les interlocuteurs ont des vues, des sentimens ou des passions qui se combattent, et c'est la forme la plus favorable au théâtre. Mais il arrive souvent que tous les personnages ne se livrent pas, quoiqu'ils soient tous en action, et alors la scène demande d'autant plus de force et

de chaleur dans le style, qu'elle est moins animée par le dialogue. TeWe est, dans le sentiment, la scène de Burrhus avec Néron ; dans la véhémence , celle de Palamède avec Oreste et Electre ; dans la politique, celle de Cléopâtre avec ses deux filsj dans la passion, celle de Phèdre avec Hippo- \y\e. Quelquefois aussi tous les interlocuteurs se li-vTent au mouvement de leur âme, et combattent à découvert. Voilà, ce semble , la forme de scènes qui doit le plus échauffer l'imagination du poëte, et produire le dialogue le plus rapide et le plus animé. Cependant, on en voit peu d'exemples, même dans nos meilleurs tragiques , si l'on excepte Corneille , qui a poussé la vivacité, la force et la justesse du dialogue au plus haut degré de perfection. L'extrême difficulté de ces belles scènes vient de ce qu'elles supposent à la fois un sujet très-imporlant, des caractères bien contrastés, des sentimens qui se combattent, des intérêts qui se balancent, et assez de ressources dans le poëte pour que l'àme des spectateurs soit tour à tour entraînée vers l'un et l'autre parti par l'éloquence des répliques. On peut citer pour modèle en ce genre la scène entre Horace et Curiace, celle entre Félix et Pauline ; la conférence de Pompée avec Sertorius; enfin plusieurs scènes dî'Héraclius et du Cid ^ et surtout celle entre Chimène et Rodrigue, une des plus belles et des plus pathétiques du théâtre.

En général , le désir de briller a beaucoup nui au dialogue de nos tragédies ; on ne peut se résoudre à faire interrompre un personnage auquel il reste encore de belles choses à dire.

Dans le comique, Molière est un modèle accompli dans l'art de dialoguer comme la nature. On ne voit pas dans toutes ses pièces un seul exemple d'une réplique hors de propos. Mais autant ce maître des comiques s'attachait à la vérité, autant ses successeurs s'en éloignent. La facilité du public à applaudir les tirades et les portraits, a fait de nos scènes de comédie des galeries d'enluminures.

La repartie sur le mot est quelquefois plaisante , mais ce n'est qu'autant qu'elle va au fait. Qu'un valet, pour apaiser

son maître qui menace un homme de lui couper le nez, lui dise :

Que feriez-vous. Monsieur, du nez d'un raarguiller ?

le mot est lui-même une raison. La lune tout entière de Jodelet est encore plus comique.

Les écarts du dialogue viennent communément de la stérilité du fond de la scène , et d'un vice de constitution dans le sujet. Si la disposition en était telle qu'à chaque scène on partît d'un point pour arriver à un point déterminé , chaque réplique serait à la scène ce que la scène est à l'acte, un nouveau moyen de nouer ou de dénouer; mais, dans la distribution primitive, on laisse des intervalles vides d'action : ce sont ces vides qu'on veut remplir; et de là les excursions et les lenteurs du dialogue.

MatiMONTEL. Elémens de Littérature ^ t. II.

Félix et Pauline.

FÉLIX

Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'j rêver.

PAULINE

Faites-la tout entière.

FÉLIX

Il la peut achever.

PAULINE

Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.

FÉLIX

Je l'abandonne aux lois qu'il faut que je respecte,

PAULINE

F.st-op ainsi que d'un gondro un b«^au-père est l'appui?

FÉLIX

Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.

PAULINE

Mais il est aveuglé.

FÉLIX

Mais il se plaît à l'être :

Qui chérit son erreur ne la veut pas connaître.

PAULINE

Mon père , au nom des Dieux

FÉLIX

Ne les réclanici^ pas , Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas.

PAULINE

Us écoutent nos vœux.

FÉLIX

Hé bien , qu'il leur eu fasse.

PAULINE

Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place

FÉLIX

J'ai son pouvoir en main; mais , s'il me l'a commis , C'est pour le déployer contre ses ennemis.

PAULINE

Poljeucle l'est-il ?

FÉLIX

Tous chrétiens sont rebelles.

PAULINE

N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles : En épousant Pauline , il s'est fait votre sang.

FÉLIX

Je regarde sa faute, et ne vois plus son ranq.

SqS dialogues.

Quand le crime d'Etat se môle au sacrilc2;e, Le sang ni Tamitié n'ont plus de privilège.

PAULINE. Quel excès de rigueur !

FÉLIX

Moindre que son forfait.

PAULINE

O de mon songe affreux trop véritable effet ! Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille ?

FÉLIX

Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille.

Corneille. Polyeucte^ act. III , se. IIL

Agamemnon et Iphigénie.

IPHIGÉNIE

Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père ! AGAMEMNON.

Vous méritiez , ma fille , un père plus heureux.

IPHIGÉNIE

Quelle félicité peut manquer à vos vœux?

A de plus grands honneurs un Roi peut-il prétendre?

J'ai cru n'avoir au Ciel que des grâces à rendre.

AGAMEMNON [à part).

Grands Dieux ! à son malheur dois-je la préparer ?

IPHIGÉNIE

N'éclaircirez-vous point ce front chargé d'ennuis?

AGAMEMNON

\h! ma fille

IPHIGÉNIE

Seigneur, poursuivez.

DIALOGUES. 5.JIJ

AGAMEMNON

Je ne puis.

IPHIGÉNIE

Périsse le Troyen auteur de nos alarmes !

AGAMEMNON

Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes.

IPHIGÉNIE

Les Dieux daignent surtout prendre soin de vos jours !

AGAMEMNON

Les Dieux depuis un temps me sont cruels et sourds.

IPHIGÉNIE

Calchas , dit-on, prépare un pompeux sacrifice.

AGAMEMNON

Puissé-je auparavant fléchir leur injustice !

IPHIGÉNIE

L'offrira-t-on bientôt?

AGAMEMNON

Plus tôt que je ne veux.

IPHIGÉNIE

Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux ? Verra-l-on à l'autel votre heureuse famille ?

AGAMEMNON

Ilélas !

IPHIGÉNIE

Vous vous taisez .''

AGAMEMNON

Vous y serez , ma fille !

Adieu (i).

Racine. Iphigénie, act. Il, se. II.

(i) Voyez les Leçons Laiùies modernes.

6oo 1JIAL0(;UES.

MODÈLE d'exercice.

On connaît cette scène déchirante où Iphigénie accable de caresses un père malheureux dont ces mêmes caresses percent le cœur. Assurément, je n'ai rien à dire à Euripide sur une scène si bien conçue et si bien remplie, si ce n'est qu'il faut le plaindre d'avoir été si cruellement défiguré par Brumoy. Mais doit-on blâmer Racine de ne l'avoir pas imité jusque dans les petits détails de naïveté que peut-être permettaient les mœurs du théâtre grec, sans que ce soit une raison pour qu'on les aimât sur le nôtre? Quand Agamemnon dit à sa fille : « Plus vous montrez de raison dans toutes vos « réponses, plus vous m'affligez , » elle répond : « Je vous « dirai des folies , si cela peut vous amuser. » Une jeune fille telle qu'Iphigénie a pu laisser échapper celte saillie, qui est de son âge ; mais tout l'art de Racine pouvait-il la faire passer ? Je n'ose le décider ; mais je crois qu'on peut en douter. En suivant de liop près la nature, on s'expose quelquefois à en manquer l'effet sur la scène , et il ne faut qu'un mot pour mêler le rire aux larmes. A tout prendre, les deux scènes me paraissent également belles dans les deux pièces , mais celle de Racine, à mon avis, finit mieux.

Vena-t-on à l'autel, etc.

Adieu.

Et il sort, laissant une teinte cruelle et profonde dans l'âme du spectateur. Ce Irait est indiqué dans Euripide, mais il n'y est pas détaché de manière à frapper un coup si juste, et qui soit le dernier.

« Il faut que je fasse, etc. »

Il s'attendrit encore sur elle, puis il la renvoie retrouver ses compagnes, et reste avec Clytemnestrc , qui s'étonne de

DIALOGUES. (3oi

sa douleur. 11 s'en excuse sur le chagrin de se séparer de sa fille en la mariant. Je ne sais si j'ai raison, mais il me semble qu'après une scène si douloureuse, il valait mieux faire sortir Agamemnon, qui dans cet instant ne doit guère avoir la force de tromper. Racine termine la scène, et éloigne le pcre quand il a dit le mot terrible : Vous y serez; et je crois qu'en cela il a connu la mesure exacte des forces de la nature et de l'effet théâtral.

La Harpe. Cours de Littérature^ t. V.

Athalie et Joas.

ATHALIE

Comment vous nommez-vous?

JOAS

J'ai nom £Uacin.

ATHALIE

Votre père?

JOAS

Je suis , dit-on , un orphelin , Entre les bras de Dieu juté dès ma naissance , Et qui de mes parens n'eus jamais connaissance.

ATHALIE

Vous êtes sans parens !

JOAS

Ils m'ont abandonné.

ATHALIE

Comment! et depuis quand ?

JOAS

Depuis que je suis né.

ATHALIE

Ne sait-on pas au moins quel pajs est le vôtre?

6oa DIALOGUES.

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