LOUIS
Lorsqu'un arrêt sanglant aura frappé ton père , O mon fils, c'est à toi de consoler ta mère : Tu vois où la conduit sa tendresse pour nousj Tu connais tes devoirs, tu les rempliras tous. De respect et d'amour environne sa vie 3 Je vais m'en séparer, et je te la confie. Révère ton aïeule : à ses conseils soumis , Suis ses sages leçons j n'en rougis pas, mon fils.
ET MORCEAUX ORATOIRES. 5ii
Redoutée au dehors, de mon peuple bénie,
L'Europe avec respect contemple son génie j
Et les Français en elle admirent avec moi
Les vertus de son sexe , et les talens d'un Roi.
Loin de ta Cour l'impie, et ses conseils sinistres!
Affermis les autels , honore leurs ministres ;
Fils aîné de l'Eglise , obéis à sa voix ;
Du Pontife Romain fais respecter les droits ;
Rends hommage au pouvoir qu'il reçut du Ciel même j
Mais, soutenant, mon fils, l'honneur du diadème,
Si d'une guerre injuste il t'imposait la loi,
Résiste, et sois chrétien sans cesser d'être Roi.
Accueille ces vieillards dont l'austère sagesse
A travers les périls guidera ta jeunesse ;
De leur expérience emprunte les secours )
Fais régner la justice. Abolis pour toujours
Ces combats où, des lois usurpant la puissance,
La force absout le crime, et tient lieu d'innocence.
A la voix des flatteurs que ton cœur soit fermé.
Consolateur du pauvre, appui de l'opprimé,
Permets que tes sujets t'approchent sans alarmes,
Qu'ils te montrent leur joie , ou t'apportent leurs larmes.
Compatis à leurs maux, sois fier de leur amour;
Règne enfin pour ton peuple, et non pas pour ta Cour.
Je le connais ce peuple : il mérite qu'on l'aime ;
En le rendant heureux tu le seras toi-même.
Ancelot. Louis IX, act. IV, se. \l.
Lusignan à sa FiUe, pour la ramener à la Religion de ses Pères.
Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire, J'ai vu tomber ton temple, et périr ta mémoire ; Dans un cachot affreux abandonné vingt ans , Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfans ; Et, lorsque ma famille est par toi réunie,
5i2 DISCOTJRS
Quand je trouve une fille , elle est ton ennemie.
Je suis bien malheureux! C'est ton père, c'est moi,
C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi.
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines; C'est le sang de vingt Rois, tous chrétiens comme moi ; C'est le sang des héros , défenseurs de ma loi ; C'est le sang des martyrs. O fille encor trop chère I Connais-tu ton destin ? Sais-tu quelle est ta mère ? Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mil au jour Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour, Je la vis massacrer par la main forcenée. Par la main des brigands à qui tu t'es donnée ? Tes frères , ces martyrs égorgés à mes yeux , T'ouvrent leurs bras sanglans tendus du haut des cieux,
Ton Dieu que tu trahis , ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes; En ces lieux oiîi mon bras le servit tant de fois, En ces lieux oià son sang te parle par ma voix. Vois ces murs, vois ce temple , envahis par tes maîtres; Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres. Tourne les yeux : sa tombe est près de ce palais; C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits, Il voulut expirer sous les coups de l'impie ; C'est là que de la tombe il rappela sa vie. Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu, Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu ; Et tu n'y peux rester sans renier ton père , Ton honneur qui te parle , et ton Dieu qui t'éclaire. Je te vois dans mes bras et pleurer cA gémir , Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir; Je vols la vérité dans ton cœur descendue, Je retrouve ma fille après l'avoir perdue ; Et je reprends ma gloire et ma félicité , En dérobant mon sang à l'infidélité.
Voltaire. -2a)V^, act. II, se. III.
ET MORCEAUX ORATOIRES. 5i3
MODÈLE d'exercice.
C'est uniquement par la combinaison des effets et des résultats qu'il faut juger des reconnaissances dramatiques ^ et sur ce principe je n'en connais point qu'on puisse égaler à celle du second acte de Zaïre. Les impressions de la nature sont ordinairement les seules qui caractérisent les reconnaissances ; mais ici combien il s'y joint d'accessoires plus intéressans les uns que les autres : le lieu, le moment, le caractère et la situation des personnages; l'âge de Lusignan , sa longue captivité, cette religion pour laquelle il a tant combattu et tant souffert ; ce palais qui est celui de ses aïeux, cette contrée, le berceau de la foi qu'il professe, et le théâtre de la mort d'un Dieu rédempteur, tout concourt à répandre sur cette reconnaissance un merveilleux sacré qui nous transporte , qui nous montre quelque chose au-dessus des événemens humains, un dessein particulier de la Providence 3 et c'est ce que l'auteur nous a fait si bien sentir par ce beau vers :
Parle, achève ; 6 mon Dieu ! ce sont là de tes coups !
Et quelle exécution I Vous avez observé, Messieurs, cette foule de mouvemens pathétiques , tous ces mots échappés au désordre, à la nature agitée, entrecoupés par le saisissement de la crainte et Fincerlitude de l'espérance ; tout ce trouble répandu entre tous les personnages , et qui s'accroît encore par celui qu il lait entrevoir. A peine Lusignan a-t-il goûté un instant la joie de revoir ses enfans qu'il avait perdus, qu'il s'offre à son esprit une pensée effrayante, et capable seule d'empoisonner toute sa joie.
Toi qui seul as couduît sa fortune et la mienne , Mon Dieu, qui nie la rends, nie la rends-tu chrétienne? 2.-28. ^ 33
5i4 DISCOURS
Zaïre rougit ^ baisse les yeux , pleure ; elle avoue la vérité
fatale.
Sous les lois d'Orosniane, Punissez votre fiUe. . . . elle était musulmane.
Que la foudre en éclats ne tombe que sur moi ! Ah , mon Bis ! à ces mots j'eusse expiré sans toi ! Mon Dieu, j'ai combattu, etc.
Quelle véhémence entraînante ! quel torrent d'éloquence ! C'est là de la vraie chaleur, celle qui consiste dans une succession rapide et pressante de mouveraens naturels qui naissent les uns des autres, et acquièrent en se multipliant une force irrésistible. Ce discours serait très-beau, même s'il était mis en prose. Que sera-ce si l'on considère que les difficultés de la versification non seulement n'ont rien ôlé à la vérité, à la précision, à la justesse, mais encore y ont ajouté un charme inséparable des vers harmonieux ? Ne faudrait- il pas en conclure que le premier de tous les talens est celui d'être éloquent en vers ?
Il est impossible que Zaïre résiste à cette impulsion victorieuse , et le spectateur est entraîné avec elle.
La Harpe. Cours de Lillérature ^ t. IX,
Eustache de Saint-Pierre aux Chefs des Bourgeois de Calais.
DÉFENSEURS de Calais, chefs d'un peuple fidèle, Vous, de nos chevaliers l'envie et le modèle, Faudra-t-il pour un temps voir les fiers léopards A nos lis usurpés s'unir sur nos remparts P La seconde moisson vient de dorer nos plaines , Et de tomber encor sous des mains inhumaines, Depuis que d'Edouard l'ambitieux orgueil Dans nos forts ébranlés voit toujours son écueil ; La valeur des Français dispute à leur prudence L'honneurde tant d'exploits et de tant de consianco.
ET MORCEAUX ORATOIRES. f.iB
Vingt fois de ses travaux comptant le dernior jonr L'Anglais de l'autre aurore appelait le retour; Et, par nos murs ouverts, respirant le carna;;;e, Sur leurs restes tombans méditait son passage. Le jour reparaissait, et ses regards surpris Trouvaient un nouveau mur forme de vieux débris. Ces pièges destructeurs renversés sur lui-même , Ce courage plus grand que son courage extrême , L'ont enfin, malgré lui, contraint "de renoncer Aux périls, aux assauts qui n'ont pu vous lasser. 11 remit sa victoire à ces fléaux terribles, De Thumaine faiblesse ennemis invincibles. Nous vîmes ces fléaux, l'un par l'autre enfantés, Multiplier la mort dans ces lieux dévastés. Du ciel et des saisons les rigueurs meurtrières, La disette, la faim, nous ont ravi nos frères ; Et la contagion, sortant de leurs tombeaux. De ces morts si chéris fait encor nos bourreaux. Le plus vil aliment, rebut de la misère , Mais , aux derniers abois , ressource horrible et chère De la fidélité respectable soutien , Manque à l'or prodigué du riche citoyen ; Et ce fatal combat, notre unique espérance. Nous sépare à jamais des secours de la France , Tandis que cent vaisseaux, environnant ce port, Renferment avec nous la famine et la mort. Si d'un peuple assiégé la dernière infortune Ne nous avait réduits qu'à la douleur commune De céder au vainqueur vaillamment combattu , J'y pourrais avec vous résoudre ma vertu ; Mais l'injuste Edouard nous ordonne le crime : 11 veut qu'en abjurant notre Roi légitime, Sur le trône des lis , au mépris de nos lois , Un serment sacrilège autorise ses droits. Il prétend recevoir ses conquêtes nouvelles En prince qui pardonne à des sujets rebelles.
5i6 DISCOURS
Vous ne donnerez point à nos Iristes Etats
Cet exemple honteux. . . . qu'ils n'imiteraient pas.
Vous n'irez point souiller une gloire immortelle,
Le prix de tant de sang, le fruit de tant de zèle.
Nous mourrons pour le Roi , pour qui nous vivions tous;
Choisissez le trépas le plus digne de vous :
Je vous laisse l'honneur de tracer la carrière,
Content que ma vertu s'y montre la première.
Du Belloy. Le Siège de Calais, act. I", se. VI.
Manlius répond aux reproches du consul Vale'rius,
Et quel moyen , Seigneur , de guérir vos soupçons ? Où sont de vos frayeurs les secrètes raisons ? Dois-je pour ennemis prendre tous ceux qu'offense D'un Sénat inhumain l'injuste violence?
Et suis-je criminel quand, par un doux accueil, J'apaise leur courroux qu'irrite son orgueil? C'est moi, c'est mon appui qui les conserve à Rome. Vous demandez d'où vient qu'un Romain, un seul homme, Des misères d'autrui soigneux de se charger , Offre à tous une main prompte à les soulager. D'une pitié si juste est-ce à vous de vous, plaindre? SI c'est une vertu qu'en moi l'on doive craindre , Si du peuple par elle on se fait un appui, Pourquoi suis-je le seul qui l'exerce aujourd'hui? Que ne m'enviez-vous un si noble avantage? Pourquoi chacun de vous, pour être exempt d'ombrage , Ne s'efforce-t-il pas, par les mêmes bienfaits, De gagner , d'attirer les amis qu'ils m'ont faits ? Ne peut-on du Sénat apaiser les alarmes, Qu'en affligeant le peuple, en méprisant ses larmes ? L'avarice, l'orgueil, les plus durs traitemens. Du salut d'un Etat sont-ils les fondemens?
Mes bienfaits vous font peur; et, d'un esprit tranquille.
ET MORCKAUX ORATOIRES. 517
Vous regardez Texcès du pouvoir de Camille.
A l'armée, à la ville, au Sénat, en tous lieux,
De charges et d'honneurs on l'accable à mes yeux.
De la paix , de la guerre il est le seul arbitre :
Ses collègues soumis , et contens d'un vain titre ,
Entre ses seules mains laissant tout le pouvoir ,
Semblent à l'y fixer exciter son espoir.
D'où vient tant de respect, d'amour pour sa conduite ?
Des Gaulois à son bras vous imputez la fuite ;
Vos éloges flatteurs ne parlent que de lui.
Mais que deveniez-vous, avec ce grand appui,
Si , dans le temps que Rome aux Barbares livrée ,
Ruisselante de sang, par le feu dévorée ,
Attendait ses secours loin d'elle préparés.
Du Capitole encore ils s'étaient emparés ?
C'est moi qui, prévenant votre attente frivole , Renversai les Gaulois du haut du Capitole. Ce Camille si fier ne vainquit qu'après moi Des ennemis déjà battus, saisis d'effroi. C'est moi qui , par ce coup , préparai sa victoire ; Et de nombreux secours eurent part à sa gloire ; La mienne est à moi seul, qui seul ai combattu. Et, quand Rome empressée honore sa vertu. Ce Sénat, ces Consuls, sauvés par mon courage Ou d'une mort cruelle ou d'un vil esclavage, M'immolent sans rougir à leurs premiers soupçons, Me font de mes bienfaits gémir dans les prisons. De mille affronts enfin flétrissent, pour salaire, La splendeur de ma race et du nom Consulaire.
La Fosse. Manlius, act. 1", se. IIL
Hippolyte demande a son père la permission de s'éloigner, pour l'imiter ou périr.
Assez dans les forêts mon oisive jeunesse Sur de vils ennemis a montré son adresse :
5i8 DISCOURS
Ne pourrai-je^ en fuyant un indigne repos, D'un sang plus glorieux teindre mes javelots? Vous n'avie?; pas encore atteint l'âge où je touche, Déjà plus d'un tyran, plus d'un monstre farouche, Avait de votre bras senti la pesanteur. Déjà, de l'insolence heureux persécuteur. Vous aviez des deux mers assuré les rivages : Le libre voyageur ne craignait plus d'outrages. Hercule, respirant sur le bruit de vos coups. Déjà de son travail se reposait sur vous. Et moi, fils inconnu d'un si glorieux père, Je suis même encor loin des traces de ma mère. Souffrez que mon courage ose enfin s'occuper ; Souffrez , si quelque monstre a pu vous échapper , Que j'apporte à vos pieds sa dépouille honorable, Ou que d'un beau trépas la mémoire durable, £temisant des jours si noblement finis, Prouve à tout l'univers que j'étais votre fils.
Racine. Phèdre^ act. III, se. V.
Achille brave l'Oracle qui menace sa tête> et préfère la gloire à la vie.
Moi, je m'arrêterais à de vaines menaces. Et je fuirais l'honneur qui m'attend sur vos traces ! Les Parques, à ma mère , il est vrai , l'ont prédit, Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit : Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire, Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire.
Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau , Voudrais-je , de la terre inutile fardeau , Trop avare d'un sang reçu d'une Déesse , Attendre chez mon père une obscure vieillesse ; Et, toujours de la gloire évitant le sentier, Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier?
Ah ! ne nous formons point ces indignes obstacles ; L'honneur parle, il suffit; ce sont là nos oracles. Les Dieux sont de nos jours les maîtres souverains ; Mais, Seigneur, notre gloire est dans nos propres mains. Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes? Ne songeons qu'à nous rendre immortels comme eux-mêmes, Et, laissant faire au sort, courons où la valeur Nous promet un destin aussi grand que le leur; C'est à Troie , et j'y cours ; et , quoi qu'on me prédise , Je ne demande aux Dieux qu'un vent qui m'y conduise; Et , quand moi seul enfin il faudrait l'assiéger, Patrocle et moi , Seigneur, nous irons vous venger. Le même. Iphîgénie, act. I", se. IL
Ulysse emploie tout son art pour de'terminer Agamemnou à sacrifier le sang de sa fille à la gloire de la Grèce.
. . . De ce soupir que faut-il que j'augure ? Du sang qui se révolte est-ce quelque murmure ? Croirai-je qu'une nuit a pu vous ébranler ? Est-ce donc voire cœur qui vient de nous parler? Songez-y , vous devez votre fille à la Grèce : Vous nous l'avez promise; et, sur celte promesse, Calchas, par tous les Grecs consulté chaque jour. Leur a prédit des vents l'infaillible retour. A ses prédictions si l'effet est contraire, Pensez-vous que Calchas continue à se taire ; Que ses plaintes, qu'en vain vous voudrez apaiser. Laissent mentir les Dieux sans vous en accuser? Et qui sait ce qu'aux Grecs , frustrés de leur victime , Peut permettre un courroux qu'ils croiront légitime ? Gardez-vous de réduire un peuple furieux , Seigneur , à prononcer entre vous et les Dieux. N'est-ce pas vous enfin de qui la voix pressante Nous a tous appelés aux campagnes du Xanthe,
Et qui de ville en ville allesliez les sermens Que d'Hélène autrefois firent tous les amans, Quand presque tous les Grecs, rivaux de votre frère, La demandaient en foule à Tjndare son père? De quelque heureux époux que l'on dût faire choix, Nous jurâmes dès lors de défendre ses droits; Et, si quelque insolent lui volait sa conquête, Nos mains du ravisseur lui promirent la tête. Mais sans vous , ce serment que l'amour a dicté. Libres de cet amour, l'aurions- nous respecté? Vous seul , nous arrachant à de nouvelles flammes, Nous avez fait laisser nos enfans et nos femmes ; Et, quand de toutes parts assemblés en ces lieux, L'honneur de vous venger brille seul à nos yeux; Quand la Grèce déjà vous donnant son suffrage Vous reconnaît l'auteur de ce fameux ouvrage ; Que ces Rois, qui pouvaient vous disputer ce rang;, Sont prêts , pour vous servir, de verser tout leur sang; Le seul Agamemnon , refusant la victoire , N'ose d'un peu de sang acheter tant de gloire, Et, dès le premier pas, se laissant effrayer. Ne commande les Grecs que pour les renvoyer.
Je suis père. Seigneur, et faible comme un autre. Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre; Et , frémissant du coup qui vous fait soupirer, Loin de blâmer vos pleurs , je suis près de pleurer. Mais votre am.our n'a plus d'excuse légitime. Les Dieux ont à Calchas amené leur victime : Il le sait, il l'attend ; et , s'il la voit tarder. Lui-même à haute voix viendra la demander. Nous sommes seuls encor. Hâtez-vous de répandre Des pleurs que vous arrache un intérêt si tendre. Pleurez ce sang, pleurez; ou plutôt , sans pâlir, Considérez l'honneur qui doit en rejaillir. Voyez tout l'Hellespont blanchissant sous nos rames. Va la perfide Troie abandonnée aux flammes.
Ses peuples dans vos fers, Priam à vos genoux, Hélène par vos mains rendue à son époux ; Vojez de vos vaisseaux les poupes couronnées, Dans cette même Aulide avec vous retournées ; Et ce triomphe heureux, qui s'en va devenir L'éternel entretien des siècles à venir.
Le même. Iphigénie^ act. I", se. III et IV.
Rutilius rend compte a Manlius de l'état de la conjuration.
Avec nous tout semble conspirer;
A l'effet de nos vœux il n'est plus de remise. En arrivant chez moi, quelle heureuse surprise ! J'ai trouvé ceux du peuple à qui de nos projets Je puis en sûreté confier les secrets : Eux-mêmes ils venaient , au bruit du sacrifice , M 'avertir qu'il fallait saisir ce temps propice.
Tout transporté de joie , à voir qu'en ces besoins Leur zèle impatient eût prévenu mes soins : « Oui, chers amis, leur dis-je , oui, troupe magnanime, Le destin va remplir l'espoir qui vous anime ; Tout est prêt pour demain , et, selon nos souhaits , Demain le Consulat est éteint pour jamais. De nos prédécesseurs quelle fut l'imprudence , Qui, détruisant d'un Roi la suprême puissance, Sous un nom moins pompeux se sont fait deux tyrans Qui, pour nous accabler, sont changés tous les ans , Et qui , tous l'un de l'autre héritant de leurs haines , S'appliquent tour à tour à resserrer nos chaînes ! »
Tels et d'autres discours redoublant leur fureur, Je crois devoir alors leur ouvrir tout mon cœur ; Leur marquer nos apprêts, nos divers stratagèmes, Appuyés en secret par des Sénateurs mêmes ; Ce que devaient dans Rome exécuter leurs bras. Tandis qu'au Capitole agiraient vos soldats ;
Les posles à surprendre , et d'autres qu'on nous livre* Les forces qu'on aura , les chefs qu'il faudra suivre ; En quels endroits se joindre, en quels se séparer, Tous ceux dont par le fer on doit se délivrer: Les maisons des proscrits que, sur notre passage, Nous livrerons d'abord à la flamme , au pillage.
Qu'une pitié surtout indigne de leur cœur A nos tjrans détruits ne laisse aucun vengeur : Femmes, pères, enfans, tous ont part à leurs crimes, Tous sont de nos fureurs les objets légitimes. Il faut qu'en ce repos où s'endort leur orgueil , La foudre les réveille au bord de leur cercueil. Et, lorsqu'à nos regards les feux et le carnage De nos fureurs partout étaleront l'ouvrage, Du fruit de nos travaux tous ces palais formés , Par les feux dévorans pour jamais consumés; Ces fameux tribunaux où régnait l'insolence , Et baignés tant de fois des pleurs de l'innocence , Abattus et brisés, sur la poussière épars ; La terreur et la mort errant de toutes parts ; Les cris, les pleurs, enfin toute la violence Où du soldat vainqueur s'emporte la licence 3 Souvenons-nous , amis , dans ces momens cruels , Qu'on ne voit rien de pur chez les faibles mortels ; Que leurs plus beaux desseins ont des faces diverses, Et que l'on ne peut plus, après tant de traverses, Rendre, par d'autre voie j à l'Etat agité. L'innocence, la paix, enfin la liberté (i).
La Fosse. Manlius, act. III, se. V,
Thésée reproche à Hippolyte le crime dont Phèdre l'accuse.
Perfide, oses-tu bien te monirer devant moi ? Monstre, qu'a trop long-temps épargné le tonnerre,
(i) Voyfz t. I, Discours en prose, Renault aux Conjures,
ET MOKCKAUX ORATOIRES. 523
Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre , Après que le transporr d'un amour plein d'horreur, Jusqu'au lit de ton père a porté ta fureur, Tu m'oses présenter une tête ennemie!
Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie , Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu, Des pays où mon nom ne soit point parvenu ! Fuis , traitre ! ne viens point braver ici ma haine , El tenter un courroux que je retiens à peine. C'est bien assez pour moi de l'opprobre éternel D'avoir pu mettre au jour un fils si criminel , Sans que la mort encor, honteuse à ma mémoire. De mes nobles Iravaux vienne souiller la gloire. Fuis, et, si tu ne veux qu'un châtiment soudain T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main , Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire ; Fuis, dis-je , et, sans retour, précipitant tes pas, De ton horrible aspect purge tous mes Elats.
Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage D'infâmes assassins nettoya ton rivage , Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux, Tu promis d'exaucer le premier de mes vœux. Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle. Je n'ai point imploré ta puissance immortelle. Avare du secours que j'attends de tes soins. Mes vœux t'ont résers'é pour de plus grands besoins. Je t'implore aujourd'hui : venge un malheureux père ! J'abandonne ce traîlre à toute ta colère ; Etouffe dans son sang ses désirs effrontés : Thésée à les fureurs connaîtra les bontés.
Réponse d'Hippolyte.
D'un mensonge aussi noir jusiemcnl irrité , Je devrais faire ici parler la vérité ,
5a4 DISCOURS
Seigneur; mais je supprime un secret qui vous touche :
Approuvez le respect qui me ferme la bouche :
Et, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,
Examinez ma vie , et songez qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes;
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes ,
Peut violer enfin les droits les plus sacrés.
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés,
Et jamais on n'a vu la timide innocence ,
Passer subitement à l'extrême licence.
Un seul jour ne fait point, d'un mortel vertueux,
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Elevé dans le sein d'une chaste héroïne, Je n'ai point de son sang démenti l'origine. Pithée, estimé sage entre tous les humains , Daigna m'instruire encore au sortir de ses mains. Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage j Mais, si quelque vertu West tombée en partage , Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater La haine des forfaits qu'on ose m'imputer. C'est par-là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce. J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse. On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur. Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur (i). Racine. Phèdre^ act. IV, se. U.
Marius dans les marais de Mintui'nes.
Le monde a conspiré la perte d'un seul homme , Et la nature entière est d'accord avec Rome. De son sein l'Océan m'écarte avec effroi, La terre me repousse et s'ébranle sous moi.
(i) Voyez, dans le Conciones Poeiicœ , Sénèque le tragique, traduit et imité par Racine en plusieurs morceaux de Phèdre.
C'est en vain que la nuit 3 moins cruelle et plus sombre ,
Favorise mes pas et me prête son ombre ;
Au défaut du soleil la foudre ici me luit,
Et montre à l'univers qu'enfin Marius fuit !
Par d'étonnans revers le sort veut que j'expie
Les étonnans succès qui signalent ma vie.
Il veut faire admirer à la postérité
Mon infortune autant que ma prospérité
Tout se tait ; tout a fui dans une horreur profonde , Et seul je semble errer sur les débris du monde. Je n'irai pas plus loin : j'attends ici mon sort. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je brave la mort. Demanderai-je aux Dieux qu'un trépas plus illustre Au nom de Marius ajoute un nouveau lustre ? Quarante ans de combats m'ont épargné ce soin , Et, pour être immortel, je n'en ai pas besoin. Expirer loin de Rome , en cette solitude , N'est-ce pas la punir de son ingratitude ? Je l'abandonne en proie au plus pressant danger. Oui , me laisser mourir, c'est assez me venger. Teutons , Cimbres , Gaulois, que ce jour vous rallie, La mort de Marius vous livre l'Italie.
Mais Sylla cependant ne recueille-t- il pas Cet absolu pouvoir, objet de nos débats? Favorable à ses vœux, mon désespoir seconde Son orgueil qui l'appelle à TEmpire du monde. Est-ce ainsi que mon cœur apprit à le haïr? Son plus fidèle ami le peut-il mieux servir? Ah ! quels que soient les maux dont la mort nous délivre, Montrons-nous Marius, en osant encor vivre. Dussé-je encor m'attendre à de plus grands revers , Je ne puis me résoudre à céder l'univers. Vivons , tant que canoble et puissant héritage D'un autre que mon fils peut être le partage ; Vivons, tant qu'un Sénat guidé par l'intérêt N'aura pas à mes pieds révoqué mon arrêt;
5o6 . DISCOURS
Vivons, tant que ce bras, pour victoire dernière, N'aura pas à Sjlla fait mordre la poussière ; Vivons : le Ciel le veut. En ces lieux j'aperçois L'abri qui m'est offert sous ces rustiques tcfits. C'est chez l'infortuné que la pitié se trouve : Sans peine on compatit au malheur qu'on éprouve. A travers tant d'écueils les Dieux qui m'ont sauvé, /Vu plus obscur trépas ne m'ont point réservé. Leurs mains , qui sous mes pas aplanissent la route , Pour un grand avenir m'ont conservé sans doute. Eprouvons les destins, fatiguons leur courroux ; V^ oyons si le malheur est plus constant que nous.
ArnAULT. Man'us à Minturnes.
Trouble et Remords de Clytemnestre.
L'aspect de mes enfans
Dans mon cœur éperdu redouble mes tourmens. Hymen, fa lai hjmen, crime long-temps prospère, Nœuds sanglans qu'ont formés le meurtre et l'adultère, Pompe jadis trop chère à mes vœux égarés , Quel est donc cet effroi dont vous me pénétrez? Mon bonheur est détruit, l'ivresse est dissipée ; Une horrible lumière en ces lieux m'a frappée. Qu'Egisthe est aveuglé , puisqu'il se croit heureux! Tranquille, il me conduit à ces funèbres jeux ; Il triomphe , et je sens succomber mon courage. Pour la première fois je redoute un présage : Je crains Argos , Electre , et ses lugubres cris , La Grèce, mes sujets, mon fils , mon propre fils. Ah! quelle destinée, cl quel affreux supplice De former de son sang ce qu'il faut qu'on haïsse ; De n'oser prononcer, sans des troubles cruels, Les noms les plus sacres, les plus chers aux mortels! Je chassai de mon cœur la nature outragée ;
ET MORCEAUX ORATOIRES. Sa;
Je tremble au nom d'un fils : la nature est vengée.
Voltaire. Oreste^ act. I", se. VI.
Remords de Phèdre.
Misérable ! et je vis , et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue ! J'ai pour aïeul le père et le maître des Dieux ; Le ciel , tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher? fuyons dans la nuit infernale. Mais , que dis-je ? mon père y tient l'urne fatale. Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains; Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah ! combien frémira son ombre épouvantée , Lorsqu'il .verra sa fille, à ses jeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers, Et des crimes peut-être inconnus aux enfers! Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible? Je crois voir de tes mains tomber l'urne terrible ; Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau, Toi-même de ton sang devenir le bourreau. Pardonne! un Dieu cruel a perdu la famille; Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit, Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit. Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie, Je rends dans les tourmeiis une inutile vie (i).
Racine. Phèdre^ act. IV, se. Vi.
MODÈLE d'exercice.
Je ne connais rien dans aucune langue au-dessus de ce morceau : il étincelle de traits de la première force. Quelle
(i) Voyez Sénèqiie le tragique, Hippolyie.
foule de sentimens et d'images ! quelle profonde douleur dans les uns ! quelle pompe à la fois magnifique et effrayante dans les autres ! et quel coup de l'art , quel bonheur du génie d'avoir pu les réunir ! L'imagination de Phèdre , conduite par celle du poëte , embrasse le ciel , la terre et les enfers. La terre lui présente tous ses crimes , et ceux de sa famille; le ciel, des aïeux qui la font rougir; les enfers, des juges qui la menacent : les enfers, qui attendent les autres criminels, repoussent la malheureuse Phèdre. Et quelle inimitable harmonie dans les vers ! quelle énergie de diction ! Je me suis souvent rappelé qu'un jour, dans une conversation sur Racine, Voltaire, après avoir déclamé ce morceau avec l'enthousiasme que lui inspiraient les beaux vers, s'écria : JVbn, je ne suis rien auprès de cet homme-là. Ce n'est pas qu'il faille voir dans cette exclamation presque involontaire un aveu d'infériorité ) c'était l'hommage d'un grand génie, dont la sensibilité était en proportion de sa force, et à qui l'admiration faisait tout oublier, jusqu'au sentiment de l'amour-propre. Nous verrons dans la suite que l'auteur de Zaïre , sans avoir rien qui soit dans ce genre , balance tant de perfection par d'autres avantages. Mais quel homme que celui qui a pu seul arracher à Voltaire le cri que vous venez d'entendre !
Il prophétisait. Despréaux, lorsqu'il disait à son ami., dans une épître digne de tous les deux :
Eh ! qui, voyant un jour la douleur vertueuse
De Phèdre, malgré soi perfide, incestueuse.
D'un si noble travail justement étonné,
Ne bénira d'abord le siècle fortuné
Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles,
Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles.
Voltaire a observé quelque part que ces merveilles étaient plus touchantes que pompeuses : il me semble qu'elles sont l'un et l'autre, et ce que je viens d'en citer le prouve assez. Mais, en effet, ce qu'il y a de touchant f ce qu'il y a
(l'unique dans lo rôle do Phèdre , c'est l'horreur qu'elle a pour elle même. Jamais la conscience n'a parlé si haut contre le crime, et jamais aussi une passion criminelle n'inspira une plus juste pitié. Ce contraste est marqué dans la Phèdre d'Euripide; il l'est même aussi dans celle de Sénèque, malgré la déclamation qui étouffe si souvent toute vérité : mais qu'il l'est bien plus fortement dans Racine ! Il a su lui donner en même temps et plus de passion, et plus de remords.
La Harpe. Cours de Littérature^ t. V.
Trouble et Agitation d'Auguste , sans cesse en butte aux conspirations.
Ciel ! à qui voulez-vous désormais que je fie Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis , Si, donnant des sujets, il ôte les amis; Si tel est le destin des grandeurs souveraines , Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines, Et si votre rigueur les condamne à chérir Ceux que vous animez à les faire périr. Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout , doit tout craindre. Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné ; De combien ont rougi les champs de Macédoine ; Combien en a versé la défaite d'Antoine , Combien celle de Sexte, et revois tout d'un temps Pérouse au sien nojée et tous ses habitans. Remets dans ton esprit , après tant de carnages , De les proscriptions les sanglantes images. Où toi-même , des tiens devenu le bourreau , Au sein de ton tuteur enfonças le couteau ". Et puis ose accuser \o destin d'injustice,
53o DISCOURS
Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
Et que, par ton exemple à ta perte guidés,
Ils violent les droits que tu n'as pas gardés !
Leur trahison est juste , et le Ciel l'autorise.
Quitte la dignité comme tu l'as acquise ;
Rends un sang infidèle à l'infidélité,
Et souffre des ingrats après l'avoir été.
Mais que mon jugement au besoin m'abandonne !
Quelle fureur , Cinna , m'accuse et te pardonne ;
Toi , dont la trahison me force à retenir
Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir ,
Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
Kelève , pour l'abattre , un trône illégitime ,
Et , d'un zèle effronté couvrant son attentat ,
S'oppose , pour me perdre , au bonheur de l'Etat !
Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre !
Tu vivrais en repos après m'avoir fait craindre !
Non, non, je me trahis moi-même d'y penser :
Qui pardonne aisément, invite à l'offenser.
Punissons l'assassin , proscrivons les complices.
Mais quoi! toujours du sang, et toujours des supplices! Ma cruauté se lasse , et ne peut s'arrêter : Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter. Rome a pour ma ruine une hjdre trop fertile, Une tête coupée en fait renaître mille ;
Et le sang répandu de mille conjurés
Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
Octave , n'attends plus les coups d'un nouveau Brute ;
ISleurs , et dérobe-lui la gloire de ta chute ;
Meurs : lu ferais pour vivre un lâche et vain effort.
Si lant de gens de cœur font des vœux pour ta morl,
]'A si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
Pour te faire périr tour à tour s'intéresse ;
]Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir;
Meurs enlin, puisqu'il i'aut ou tout perdre ou mourir,
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
ET MORCEAUX ORATOIRES. 53i
Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste. Meurs ; mais quitte du moins la vie avec éclat, Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat : A toi-même, en mourant, immole ce perfide : Contenant ses désirs , punis son parricide ; Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, En faisant qu'il le voie, et n'en jouisse pas. Mais jouissons plutôt nous-même de sa peine ; Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine. O Romains ! ô vengeance ! ô pouvoir absolu ! O rigoureux combat d'un cœur irrésolu , Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose , D'un Prince malhehreux ordonnez quelque chose. Qui des deux dois-je suivre , et duquel m'éloigner? Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner (i).
Corneille. Cinna^ act. IV, se. III.
Clëmence d'Auguste.
Prends un siège, Cinna, prends; et, sur toute chose, Observe exactement la loi que je t'impose. Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot , d'aucun cri n'en interromps le cours. Tiens ta langue captive ; et, si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.
Qu'il te souvienne
De garder ta parole , et je tiendrai la mienne.
Tu vois le jour, Cirma; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père, et les miens. Au milieu de leur camp tu reçus la naissance; Et, lorsqu'après leur mort lu vins en ma puissance,
(i) Voyez les Leçons Latines anciennes , t. I , inéine sujet.
Leur haine enracinée au milieu de ton sein
T'avait mis contre mol les armes à la main.
Tu fus mon ennemi même avant que de naîlre,
Et tu le fus encor quand tu me pus connaître ;
Et l'inclination jamais n'a démenti
Ce sang qui t'avait fait du contraire parti.
Autant que tu l'as pu , les effets l'ont suivie •
Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie.
Je te fis prisonnier pour te combler de biens;
Ma Cour fut ta prison , mes faveurs tes liens.
Je te restituai d'abord ton patrimoine ;
Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine ;
Et tu sais que, depuis, à chaque occasion,
Je suis tombé pour toi dans la profusion.
Toutes les dignités que tu m'as demandées,
Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées;
Je t'ai préféré même à ceux dont les parens
Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs ;
A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'Empire,
Et qui m'ont conservé le jour que je respire :
De la façon , enfin, qu'avec toi j'ai vécu ,
Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.
Quand le Ciel me voulut , en rappelant Mécène ,
Après tant de faveurs montrer un peu de haine,
Je te donnai sa place en ce triste accident.
Et te fis après lui mon plus cher confident.
Aujourd'hui même encor, mon àme irrésolue
Me pressant de quitter ma puissance absolue.
De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,
Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.
Bien plus, ce même jour je te donne Emilie,
Le digne objet des vœux de toute l'Italie,
Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu'en te couronnant Roi je t'aurais donné moins.
Tu t'en souviens, Cint»a; tant d'heur et tant de gloire
Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire.
Mais, ce qu'on ne pourrait Jamais s'imaginer, Cinna, lu t'en souviens , et veux m'assassiner !