CARACTERES POLITIQUES
Thémistocle.
Des plus grands sénateurs la sagesse y préside (i). Deux illustres rivaux, Thémistocle, Aristide, Les premiers au combat, les premiers au conseil , Ont de ce jour de fête ordonné l'appareil; A d'obscurs citoyens ils doivent leur naissance : Seuls ils ont fait leur sorL On les vit, dès l'enfance, Suivre un parti contraire, et différer toujours ; Mais sitôt que l'Elat réclame leur secours, Ennemis généreux, oubliant leur querelle,
(i) L'auteur vient de parler des jeux Olympiques.
Ils marchent réunis quand sa voix les appelle.
Thémistocle est superbe , actif, ambitieux j Il eût dans tous les temps attiré tous les jeux, Et gouverné l'Etat où le sort l'eût fait naitre... Il pense en politique, il agit en guerrier, Fait pour le premier rang, brille encore au dernier; Joint l'art à la grandeur, la prudence à l'audace, Et change de talent quand il change de place. Dans Athène, à la cour, il sut être à la fois Et souple avec le peuple et fier avec les Rois. La gloire est le besoin de son âme enflammée; Du nom des vieux héros son oreille est charmée. Jeune enfant, il courait, ivre d'un noble orgueil, Méditer leur histoire au pied de leur cercueil. Il fut jaloux d'Achille en lisant l'Jliade.
Vainqueur de Marathon, ô fameux Miltiade, C'est toi, surtout , c'est toi qu'il voudrait imiter! Ta gloire , à chaque instant , revient le tourmenter. A peine au sein des nuits ses jeux s'appesantissent , Qu'autour de lui soudain mille voix retentissent, Qui , proclamant ton nom jusque dans son sommeil, Au bruit de ta victoire ont hâté son réveil. ]1 se lève , il t'appelle , embrasse ton image , Croit te voir apparaître au milieu d'un nuage, T'invoque , et plein de toi , jure de t'égaler, Dût un injuste arrêt comme toi l'exiler.
FoNTANES. La Grèce sawée.
Aristide.
Aristide est plus simple et non moins magnanime; De la seule équité le pur auiour l'anime : Ceux même dont la haine éclata contre lui. Sitôt qu'on les opprime, invoquent son appui. Ferme dans les revers, modeste dans la gloire.
Aussi grand dans l'exil qu'en un jour de victoire,
Le vent de la faveur ou de l'adversité
N'élève en aucun temps ou n'abat sa fierté.
Opprimé, mais fidèle à sa pairie ingrate.
Il sert toujours le peuple et jamais ne le flatte.
Sa noble pureté , sûr garant de sa foi ,
L'orne mieux que la pompe et tout l'or d'un grand roi.
De respect et d'amour ce grand homme entouré ,
Du saint titre de juste est partout honoré.
Moins il prétend d'honneurs , plus il obtient d'empire;
Lui-même il est surpris des transports qu'il inspire :
Sans cesse il s'y dérobe , et souvent le respect
Fait taire la louange à son auguste aspect.
D'un œil religieux sans bruit on le contemple ,
Sa voix est un oracle et sa demeure un temple ;
Sa vertu le consacre , et , digne des autels ,
Semble plus s'approcher des dieux que des mortels.
Lui-même à Thémistocle il donne son suffrage ,
Vante ses grands travaux , ses lalens , son courage,
Et, quand il reconnaît qu'il n'est point son égal,
Marche après lui sans peine et cède à son rival.
Le même. Ibid.
Le Français et l'Anglais.
Peut-être, dit Le Fort, leur berceau fut commun , Mais ils diffèrent plus que si la mer profonde Eût entre leurs climats mis la moitié du monde : Tant la nature en eux grava des traits divers ! Tu croiras tout à coup voir un autre univers. Ici, ce ne sont plus ces mœurs républicaines D'un peuple enorgueilli d'avoir brisé ses chaînes ; Ce n'est plus la rudesse et l'austère âpreté. Fruits sauvages d'un sol où croît la liberté ;
Tout est plus doux, l'esprit, les vertus, le langage. A peine on a touché sur cet heureux rivage , S'offrent le goût des arts, les talens séducteurs, Et l'aimable souplesse , et la grâce des mœurs.
Le Breton , frémissant au nom de servitude. Nourrit une éternelle et vague inquiétude. Le ciel le plus serein lui paraît orageux ; Le citoyen français, moins fier et plus heureux , Pour le républicain objet digne d'envie , D'un charme renaissant sait embellir la vie. Sait jouir des succès , rit au sein des malheurs , Et sa chaîne, à ses yeux, est couverte de fleurs. L'Anglais, calme au dehors, couve dans le silence Des grandes passions la sourde violence : Sous sa cendre ce feu ne peut être amorli; Chez lui tout est fureur et tout devient parti , Intérêt de l'Etat , culte , amusement même ; S'il n'est indifférent, il faut qu'il soit extrême. Le Français , plus actif, et bien moins emporté , Echappe aux passions par sa légèreté :
Elle l'assujettit à ses divers caprices, Et borne également ses vertus et ses vices.
L'un né compatissant et cruel à la fois , Féroce dans ses moeurs , est humain dans ses lois ; L'autre n'offre pas moins de contrastes bizarres , Et ce peuple si doux maintient des lois barbares.
Dans le sein des combats , l'un et l'autre fiit grand. Leur courage es* fameux , mais il est différent. La valeur de l'Anglais est intré-pide et sombre ; De ses fiers ennemis il calcule le nombre , Du choc, sans s'émouvoir, soutient la pesanteur, S'anime par degrés, s'acharne avec lenteur. Menace en expirant l'ennemi qui l'accable , Et son dernier moment est le plus redoutable. Le Français , plus terrible à son premier effort , Où la gloire paraît , n'aperçoit pas la mort ;
Il s'élance : pour lui les combats sont des fêtes j
Il change de plaisirs , en volant aux conquêtes.
Par la seule lenteur on peut lui résister ;
Et, s'il domptait sa fougue, il pourrait tout dompter.
Par leur gouvernement plus divisés encore, Ce qu'on redoute à Londre , à Paris on l'adore ; Là , le noble , du peuple autorisant les droits , S'en fit un allié pour combattre les Rois: Le despotisme alors recula d'épouvante.
Moins magnanime ici, peut-être moins prudente, Sous ses pieds dédaigneux foulant le plébéien , La noblesse fut tout, le peuple ne fut rien :
Mais le pouvoir des Rois s'avançait en silence ;
La force souveraine emporta la balance ,
Et les grands ont connu , de leur chute étonnés ,
Qu'en enchaînant le peuple ils s'étaient enchaînés. L'Anglais, dans les fureurs des discordes civiles,
Sut rendre à son pays ses fureurs même utiles :
Chaque goutte de sang fut pour la liberté ;
Chaque malheur public fut pour l'humanité.
Ici la nation ardente , mais légère.
Laisse errer au hasard sa fougue passagère ,
Et, formant des complots, jamais de grands desseins,
L'intérêt d'un moment toujours arma ses mains.
Que dis-je? le Français, dans les jours d'anarchie,
En combattant les Rois aimait la Monarchie,
Et, vers les factions par caprice emporté ,
Chercha le mouvement plus que la liberté ;
Il méconnut des lois le savant équilibre !
Malheur au fier Anglais , s'il cessait d'être libre!
Car , s'il perdait ses lois, il serait sans appui ;
Le despotisme alors, se déchaînant sur lui ,
Serait aussi fougueux que la liberté même.
Le Français , rassuré sous le pouvoir suprême , D'un maître impérieux redoute moins les droits. Les mœurs , auprès du trône , ont remplacé les lois.
Quand l'honneur a parlé , la force doit se taire.
C'est lui qui du Français maintient le caractère.
A la voix de l'honneur le Français ennobli ,
Même en obéissant, ne s'est point avili;
Sous des Rois qui sont grands, il sait l'être lui-même ;
Orgueilleux d'embellir l'éclat du diadème ,
La gloire est à ses jeux plus que la liberté.
Prince , tel est ce peuple aimable et redouté : De son fier ascendant l'Europe convaincue Par lui fut à la fois éclairée et vaincue. L'Europe admire , craint , imite le Français ; A SCS voisins altiers qu'offensent ses succès, Il donne les leçons des arts et du courage , Et leur haine jalouse est un nouvel hommage (i).
Thomas. Vétréide.
^ Du Guesclin.
Randan ! sous tes remparts cette victoire en deuil De lauriers, de cyprès ombrageant un cercueil , Honore du Guesclin et ses compagnons d'armes , Penchés vers ses débris, les inondent de larmes, Comme s'ils espéraient, par un pieux effort, Ou le rendre à la vie ou partager sa mort. Formé de mille cris , un seul cri lamentable S'étend , et les soldats pleurent leur Connétable , Dont ils virent au sein des combats, des tournois, La lance gracieuse et le glaive courtois , Sans avoir un seul jour démenti sa vaillance, Guerroyer cinquante ans pour l'honneur de la France. L'un baise celte main dont l'appui généreux D'un bouclier vivant couvrit les malheureux ; Un autre avec respect contemple celte épéc ,
(i) Voyez en prose, Caractères ou Portraits; et les Leçons Latines modernes.
Qui d'utiles exploits constamment occupée, Sachant à la valeur unir la loyauté, Secourut , rétablit , vengea la royauté.
Des champs de l'Armorique aux vallons de l'Espagne, L'honneur est un ami qui toujours l'accompagne : Là , vainqueur dans Tolède , il brise un joug d'airain, Et replace un proscrit dans son rang souverain j Là, trahi par le sort auprès de Navarrette , De l'éclat d'un succès il pare une défaite. La France tout entière au seuil de sa prison Viendra pour délivrer son'chevalier breton , Et si l'or des Français peut seul briser sa cliaîne, La quenouille à la main , vassale et châtelaine. Toutes vont préparer le chanvre avec le lin. Pour filer la rançon de Bertrand du Guesclin. Oh! combien la vertu sait conserver d'empire! L'Anglais même, l'Anglais te révère et t'admire, "Vaillant héros; il vient, prosterné noblement, Aux pieds de ton cadavre acquitter ton serment. En saluant ton nom qui gagne des batailles , Tout un peuple orphelin conduit tes funérailles , Et joint dans Saint-Denis, sous les mêmes parois, La tombe d'un héros à la tombe des rois.
A. BlGNAN , Mélodies Françaises, i, La Chevalerie , t. IL
Bayard.
Non loin de Marignan , une scène imposante Sur un champ de bataille à nos yeux se présente ; C'est un roi qu'un héros vient d'armer chevalier ; Ce héros, c'est Bayard j ce roi, François premier ^ O du sceptre et du glaive union fraternelle Fidèle à son pays, à son prince fidèle , Bayard combat pour eux, quand Fornoue et Milan
63o CARACTERES OU PORTRAITS,
De sa jeune valeur n'arrêtent pas l'élan,
Lorsqu'il court triomphant sur les murs de Mézière
Du royaume des lis arborer la bannière,
Ou , de ce pont tremblant, seul empêchant l'accès
A deux cents Espagnols n'oppose qu'un Français.
Modèle des Héros dans son cœur magnanime,
11 n'a pas un penser que la vertu n anime.
Lorsque dans Brescia, livrée à sa fureur,
La victoire en courant disperse la terreur ,
Avec ce même bras qui semait les alarmes.
De la vierge pudique il protège les charmes ,
Et fait, en refusant un tribut mérité,
Du prix de la valeur la dot de la beauté.
O grand homme, salut ! ton dernier jour approche 3
Mais tu mourras sans peur, tu vécus sans reproche ;
Les yeux tournés encor vers l'ennemi craintif.
Qui frémit de porter la main sur son captif,
Tu meurs en arrachant la victoire à ton raaitre ,
Des pleurs à tes rivaux, un repentir au traitre ,
Et ton âme confond dans un sublime adieu
Trois noms sacrés pour toi , le Roi , la France et Dieu.
Salut! du haut des Cieux vois la Chevalerie
Apporter son hommage à ta cendre chérie ,
Couronner de lauriers son dernier fils mourant ,
Prier, baisser la tête et s'enfuir en pleuranjt
Le même. Même picce.
Coligny.
COLIGNY, de Condé le digne successeur.
De moi , de mon parti devint le défenseur. Je lui dois tout, Madame, il faut que je l'avoue : Et, d'un peu de vertu si l'Europe me loue, Si Rome a souvent même estimé mes exploits. C'est à vous , ombre illustre, à vous que je le dois.
ET PARALLELES. 63i
Je croissais sous ses jeux , et mon jeune courage
Fit long-temps de la guerre un dur apprentissage ;
II m'instruisait d'exemple au grand art des héros.
Je voyais ce guerrier, blanchi dans les travaux,
Soutenant tout le poids de la cause commune,
Et contre Médicis , et contre la fortune ;
Chéri dans son parti, dans l'autre respecté,
Malheureux quelquefois, mais toujours redouté ;
Savant dans les combats, savant dans les retraites,
Plus grand, plus glorieux, plus craint dans les défaites ,
Que Dunois ni Gaston ne l'ont jamais été
Dans le cours triomphant de leur prospérité (i).
Voltaire. Henn'ade, ch. IL
Henri de Guise , le Balafre'.
Sa valeur, ses exploits, la gloire de son père. Sa grâce , sa beauté, cet heureux don de plaire. Qui mieux que la vertu sait régner sur les cœurs. Attiraient tous les vœux par des charmes vainqueurs.
Nul ne sut mieux que lui le grand art de séduire ; Nul sur ses passions n'eut jamais plus d'empire. Et ne sut mieux cacher sous des dehors trompeurs Des plus vastes desseins les sombres profondeurs. Altier, impérieux, mais souple et populaire, Des peuples en public il plaignait la misère, Détestait des impôts le fardeau rigoureux ; Le pauvre allait le voir, et revenait heureux : 11 savait prévenir la timide indigence ; Ses bienfaits dans Paris annonçaient sa présence : Il se faisait aimer des grands qu'il haïssait , Terrible et sans retour , alors qu'il offensait; Téméraire en ses vœux , sage en ses artifices ,
(i) Voyez Narrations et Descriptions.
Brillant par ses vertus et même par ses vices ; Connaissant le péril , et ne redoutant rien : Heureux guerrier, grand prince , et mauvais citoyen (i).
Le même. Ibid. , ch. III.
Mayenne et d'Aumale.
Mayenne, dès long-temps nourri dans les alarmes, Sous le superbe Guise avait porté les armes. Il succède à sa gloire, ainsi qu'à ses desseins; Le sceptre de la Ligue a passé dans ses mains. Celte grandeur sans borne, à ses désirs si chère, Le console aisément de la perte d'un frère. 11 servait à regret ; et Mayenne aujourd'hui Aime mieux le venger que de marcher sous lui. Mayenne a , je l'avoue , un courage héroïque ; 11 sait, par une heureuse et sage politique. Réunir sous ses lois mille esprits difTérens, Ennemis de leur mailre , esclaves des tyrans : 11 connaît leurs talens, il sait en faire usage; Souvent du malheur même il tire un avantage. Guise, avec plus d'éclat éblouissant les yeux. Fut plus grand, plus héros, mais non moins dangereux. Voilà quel est Mayenne, et quelle est sa puissance. Autant la Ligue altière espère en sa prudence , Autant le jeune Aumale , au cœur présomptueux, Répand dans les esprits son courage orgueilleux. D'Aumale est du parti le bouclier terrible ; Il a jusqu'aujourd'hui le titre d'invincible : Mayenne , qui le guide au milieu des combats , Est l'âme de la Ligue , et l'autre en est le bras.
Le même. Und.
(i) Voyez t. I, même sujet.
Mornay.
Quand il (i) fut descendu vers ce triste hémisphère, Pour y trouver un sage il regarda la terre ; Il ne le chercha point dans ces lieux révérés, A l'étude , au silence , au jeûne consacrés : Il alla dans Ivry. Là, parmi la licence Oii du soldat vainqueur s'emporte l'insolence, L'Ange heureux des Français fixa son vol divin Au milieu des drapeaux des enfans de Calvin, Il s'adresse à Mornay : c'était pour nous instruire Que souvent la raison suffit à nous conduire, Ainsi qu'elle guida, chez les peuples païens, Marc-Aurèle, ou Platon, la honte des chrétiens. Non moins prudent ami que philosophe austère, Mornay sut l'art discret de reprendre et de plaire. Son exemple instruisait bien mieux que ses discours : Les solides vertus furent ses seuls amours. Avide de travaux, insensible aux délices, 11 marchait d'un pas ferme au bord des précipices. Jamais l'air de la Cour et son souffle infecté N'altéra de son cœur l'austère pureté.
Belle Aréthuse, ainsi ton onde fortunée Roule, au sein furieux d'Amphitrite étonnée, Un cristal toujours pur, et des flots toujours clairs, Que jamais ne corrompt l'amertume des mers.
Le même. Jbîd., ch. IX.
Philippe II et Sixte-Quint.
Philippe, de son père héritier tyrannique, Moins grand, moins courageux, et non moins politique,
(i) Le Génie de la France.
Divisant ses voisins pour leur donner des fers, Du fond de son palais croit dompter l'univers.
Sixte, au trône élevé du sein de la poussière. Avec moins de puissance a l'àme encor plus fière. Le pâtre de Montalte est le rival des Rois ; Dans Paris comme à Rome , il veut donner des lois : Sous le pompeux éclat d'un triple diadème, Il pense asservir tout , jusqu'à Philippe même. \iolent, mais adroit, dissimulé, trompeur, Ennemi des puissans, des faibles oppresseur, Dans Londres, dans ma Cour, il a formé des brigues. Et l'univers qu'il trompe est plein de ses intrigues.
Le même. Ibid. , eh. IIL
Catherine de Médicis.
Son époux, expirant dans la fleur de ses jours , A son ambition laissait un libre cours. Chacun de ses enfans, nourri sous sa tutelle , Devint son ennemi , dès qu'il régna sans elle. Ses mains autour du trône , avec confusion , Semaient la jalousie et la division :
Opposant sans relâche , avec trop de prudence , Les Guises aux Condés , et la France à la France , Toujours prête à s'unir avec ses ennemis , Et changeant d'intérêt , de rivaux et d'amis ; Esclave des plaisirs, mais moins qu'ambitieuse : Infidèle à sa secte , et superstitieuse ; Possédant , en un mot, pour n'en pas dire plus, Les défauts de son sexe , et peu de sas vertus.
Le même. Ibid. , ch. 11.
Elisabeth et l'Angleterre.
Sur ce sanglant théâtre où cent héros périrent, Sur ce trône glissant dont cent Rois descendirent.
Une femme , à ses pieds enchaînant les destins ,
De l'éclat de son règne étonnait les humains.
C'était Elisabeth, elle dont la prudence
De l'Europe à son choix fit pencher la balance ,
Et fit aimer son joug à l'Anglais indompté
Qui ne peut ni servir ni vivre en liberté.
Ses peuples sous son règne ont oublié leurs pertes ;
De leurs troupeaux féconds leurs plaines sont couvertes,
Les guérets de leurs blés , les mers de leurs vaisseaux;
Ils sont craints sur la terre, ils sont Rois sur les eaux ;
Leur flotte impérieuse , asservissant Neptune ,
Des bouts de l'univers appelle la fortune.
Londres, jadis barbare , est le centre des arts,
Le magasin du Monde , et le temple de Mars.
Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble
Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,
Les députés du peuple, et les Grands, et le Pioi,
Divisés d'intérêt, réunis par la loi;
Tous trois membres sacrés de ce corps invincible ,
Dangereux à lui-même , à ses voisins terrible.
Heureux lorsque le peuple , instruit dans son devoir.
Respecte autant qu'il peut le souverain pouvoir!
Plus heureux lorsqu'un Roi doux, juste et politique,
Respecte autant qu'il doit la liberté publique !
Le même. Ibid.j eh. 1'='.
Cromwell.
Quel est donc ce mortel si fier et si terrible? S'écria le héros ; sa hauteur inflexible Semble braver les Rois troublés à son aspect : Il m'inspire à la fois l'horreur et le respect. Quel est-il? — C'est Cromwell, répliqua la Déesse : Mélange redoutable et de force et d'adresse. Assassin de son Roi , tyran de ses égaux ,
On le vit dans sa marche écraser ses rivaux Par le poids de sa gloire et de sa renommée , Le Roi par le Sénat , le Sénat par l'armée, Les chefs par les soldats ; dans ses grands mouvemens, Employer tour à tour , briser ses instrumens ; Souffler le fanatisme , en maîtriser la rage , Et par la liberté mener à l'esclavage.
Quand le Roi, le Sénat, les Grands furent proscrits , Vainqueur, il resta seul debout sur des débris : Son despotisme alors sortit de l'anarchie ; Mais , des divisions l'Angleterre affranchie , Sous ce maître imposant reprit de la splendeur ; Il ennoblit son crime à force de grandeur, Roi plus habile encor que sujet redoutable , Le plus grand des mortels, s'il n'est le plus coupable (i),
Thomas. Pétréide.
Richelieu.
Un homme en qui l'audace aux talens fut unie , Sujet par sa naissance , et Roi pat son génie. Avait du nom Français commencé la splendeur , Et préparé pour moi ce siècle de grandeur. Cet homme est Richelieu, ministre despotique. Profond dans ses desseins, fier dans sa politique, Qu'il fallut à la fois admirer et haïr; Qui, parmi les complots, sut se faire obéir; En dégradant son Roi , releva la couronne ; Du pouvoir d'un sujet fit hériter le trône ; Combattit et l'Espagne, et l'Autriche et les Grands , Et , sans aimer le peuple , écrasa ses tyrans. 11 ébranla l'Europe , et sut calmer la France. Tandis que des Césars il sapait la puissance,
(i) Voyez Carac'xre^ , on pro?o.
La mort l'Interrompit dans son vaste projet.
Son maître, qui ne fut que son premier sujet,
Qui , faible dans sa Cour , partout ailleurs fut brave ,
Sans oser être libre , indigné d'être esclave ,
A ce Ministre-Roi donnant peu de regrets ,
Dans la nuit du tombeau l'avait suivi de près (i).
Le même. Ibid,
Richelieu et Mazarin.
Henri dans ce moment voit sur des fleurs de lis Deux mortels orgueilleux auprès du trône assis ; Ils tiennent sous leurs pieds tout un peuple à la chaîne ; Tous deux sont revêtus de la pourpre Romaine ; Tous deux sont entourés de gardes , de soldats : Il les prend pour des Rois. « Vous ne vous trompez pas; Ils le sont, dit Louis , sans en avoir le titre ; Du Prince et de l'Etat l'un et l'autre est l'arbitre. Richelieu, Mazarin, ministres immortels, Jusqu'au trône élevés de l'ombre des autels , Enfans de la fortune et de la politique , Marcheront à grands pas au pouvoir despotique. Richelieu , grand , sublime , implacable ennemi; Mazarin, souple, adroit, et dangereux ami : L'un fuyant avec art, et cédant à l'orage ; L'autre aux flots irrités opposant son courage : Des Princes de mon sang ennemis déclarés ; Tous deux haïs du peuple , et tous deux admirés ; Enfin, par leurs efforts, ou par leur industrie. Utiles à leurs Rois, cruels à la patrie (2). »
Voltaire. Henriade, ch. VU.
(i) Voyez en prose, Caractères ou Portraits. (2) Voyez en prose. Caractères ou Portraits.
Condé.
Le premier, dit Louis, de ces noms éclatans Est ce fameux Condé , général à vingt ans , Couvert, dans les combats, d'une gloire immortelle, Né pour être un héros, plus qu'un sujet fidèle. Lui seul de son génie il connut le secret ; Lui seul , en osant tout , ne fut point indiscret. Entouré de périls, le grand homme ordinaire Balance les hasards, consulte, délibère; Pour lui, voir l'ennemi, c'était l'avoir dompté; En mesurant l'obstacle , il l'avait surmonté ; Sa prudence , sortant de la route commune , Par l'excès de l'audace, enchaînait la fortune. Pour guider des Français le Ciel l'avait formé ; Mais, ce feu dévorant dont il fut animé, Fit ses égaremens , ainsi que son génie ; Il ne put d'un affront porter l'ignominie : Maître de la victoire , et non maître de soi , Pour punir un ministre, il combattit son Roi! Un remords lui rendit sa patrie et sa gloire (i).
Thomas. Pétréide,
Turenne.
TuRENNE, ainsï que lui, formé par la victoire, Habile à tout prévoir, comme à tout réparer, Différant le succès pour le mieux assurer. Couvrant tous ses desseins d'un voile impénétrable , Ou vainqueur, ou vaincu , fut toujours redoutable. Tantôt avec ardeur précipitant ses pas ,
(') Voyez en prose. Caractères ou Portraits.
Tantôt victorieux, sans livrer de combats, De vingt peuples ligués spectateur immobile , Son génie enchaînait leur valeur inutile. Bourbon dut son succès à son activité : L'ennemi, de Turenne, a souvent redouté Sa lenteur menaçante et son repos terrible (i)
Le même. Ibîd,
Luxembourg.
Luxembourg, fier, actif, et comme eux invincible ,
Eut l'àme de Condé, l'éclair de son regard , Et le génie ardent qui sait maîtriser l'art. Sa main à mon Empire ajouta des provinces. Admirez cependant quel est le sort des Princes! A mes ressentlmens si mon cœur eût cédé , Peut-être Luxembourg n'eût jamais commandé. Peu chéri de ma Cour, mais grand dans une armée, L'éclat de ses hauts faits et de sa renommée Fut un ordre pour moi d'employer sa valeur : I^a justice une fois tint lieu de la faveur. J'appris qu'un courtisan qui déplaît à son maitre, N'est pas moins un héros , lorsqu'il est né pour l'être ; Que souvent le Monarque a besoin du sujet; Et ce fier Luxembourg , que son E.oi négligeait ^ Rendu par ses talens nécessaire à la France , Força son Souverain à la reconnaissance. Mon cœur, né généreux, sut en porter le poids ; J'honorai son génie , et payai ses exploits.
Le même. Ibi'd.
(i) Voyez t. 1, et les Leçons Latines modernes.
64o CARACTÈRES OU PORTRAITS,
Louvois.
Tels étaient ces grands chefs. Tandis que leur courage Faisait trembler le Rhin , le Danube et le Tage , Du sein de mon palais un ministre fameux Secondait par ses soins leurs travaux belliqueux : C'ëtait ce fier Louvois , actif, infatigable , De mes droits offensés vengeur inexorable, Esclave des grandeurs plus qu'ami de son Roi, Mais par ambition servant l'Etat et moi. Je connus ses défauts ; je vis son caractère S'endurcir par degrés dans un long ministère : Ses jeux importunés d'un éclat étranger N'aimaient que les talens qu'il pouvait protéger. Faiblesse avilissante , et pourtant trop commune ! Mais son jaloux orgueil servit à ma fortune : Par ses savantes mains les plans étaient tracés , Tous les hasards prévus , tous les ordres fixés. Un silence profond précédait la conquête ; Avant que l'ennemi pût prévoir la tempête, Le coup inévitable était déjà porté (i).
Le même. Ibid,
Le Prince Eugène.
Des rives du Danube aux rives de la Seine , La Renommée alors vantait le nom d'Eugène : Ce guerrier, du Germain guidant les étendards. Enchaînait la victoire au trône des Césars. Louis , souvent trompé par quarante ans d'ivresse, Louis avec orgueil dédaigna sa jeunesse ;
(i) Voyez, en prose, Caractères ou Fortrails.
Il ne crut voir en lui qu'une indiscrète ardeur ,
Et d'un héros naissant méconnut la grandeur.
Un sujet dédaigné fut terrible à son maître :
Eugène méconnu devint plus grand peut-être ;
Et son Roi , sur un trône entouré de débris,
Se repentit quinze ans d'un instant de mépris.
Politique, guerrier, ministre, capitaine.
Les dons les plus heureux s'unissaient dans Eugène ;
Terrible dans l'attaque , et ferme à résister ,
Sage pour concevoir , prompt pour exécuter ,
On admirait en lui, dans un jour de carnage.
Ce calme redouté, ce tranquille courage.
Ces secrets du génie et ces grands mouvemens ,
Cet art qu'ont les héros de saisir les momens :
Ce coup d'œil étendu qui mesure en silence,
Et va fixer au loin le destin qui balance ;
Grand parmi les périls , et grand dans le repos,
Joignant le goût des arts aux lalens des héros.
La fortune à son choix eût fait de ce grand homme,
Ou Colbert à Paris , ou Scipion à Rome.
Le même. Ibid,