‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 26 sur 34 · CARACTÈRES LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES LITTÉRAIRES

Isaïe.

L'enthousiasme habite au» rives du Jourdain, An» sommets du Liban, sous les berceaux d'Eden. De Fomiamks.

Tel, du front de ces rocs où reposent les nues, Le Nil, précipitant ses vagues éperdues, Tombe, écume, bondit, se roule à gros bouillons; Et versant ses trésors sur les plaines fécondes, De ses puissantes ondes Enrichit leurs sillons.

64à CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Telle, et plutôt encore, une aigle au vol immense Des cimes du Liban dans l'espace s'élance, Jusqu'au char du Soleil plane en s'ouvrant lescieux; Et se couvrant des jets de la flamme opulente,

Revient étincelante

De clartés et de feux.

Tel Isaïe , armé de ses ailes de flamme , Rapide , et plein du Dieu qui transporte son âme, S'élève jusqu'au trône oii siège l'Eternel) Kt rcsvient, du génie étalant les miracles ^

Proclamer les oracles

Qu'il ravit dans le ciel.

Ainsi chante Isaïe j et sa voix redoutable, Proclamant du Très-Haut l'arrêt épouvantable. Dans un style inspiré raconte l'avenir ; A Tyr , encor vivante , ouvre une tombe antique ,

Où son chant prophétique

Sait déjà la punir.

Mais si jamais sa vive et poétique ivresse Dans des modes sacrés exhalant sa richesse, A chanté sur un ton encor plus solennel. C'est lorsque, convoquant les pouvoirs de son âme, En traits d'or et de flamme, Il nous peint l'Eternel.

Ovous! chantres fameux, vous qui, dans vos ouvrages, Vous dispuîez le prix de ces vives images Qui charment la pensée, ou ravissent le cœur. Montrez-nous des tableaux dont l'éclat poétique

De ce chant prophétique

Egale la vigueur !

Astre aux feux éternels, père de l'harmonie. Vieil Homère ! je sais admirer Ion génie,

ET PARALLELîiS. 643

Et de tes nobles chants l'éclat mélodieux;

Soit que, comme un éclair, ton vers hardi s'élance,

Et dans l'espace iînmense

Suive le char des Dieux ;

Soit qu au bruit éclatant de Neptune en furie, Le monarque infernal s'épouvante et s'écrie Au fond du noir palais qu'entr'ouvre le trident ; Soit que le Dieu des mers, sans y laisser de trace,

Effleure la surface

De l'abiine grondant.

Mais combien, fils d'Amos, plus vif et plus sublime Est le divin transport qui t'échauffe et t'anime ! Quels feux inattendus brillent dans tes portraits ! Telle, avant qu'on ait vu sa lueur homicide, La foudre au vol rapide Nous atteint de ses traits.

ChêN£Dûllé. Etudes poétiques,

Pindare.

Tel qu'un fleuve à grand bruit tombant d'un roc sauvage, Fier, et nourri des eaux, tribut d'un long orage, Croit, s'élève, franchît ses bords accoutumés : Tel Pindare, échappant d'une source profonde,

Bouillonne , écume , gronde , Roule, immense, à nos yeux éperdus et charmés.

Tous les lauriers du Pinde ornent son front lyrique, Soit que, dans la fureur d'un chant dithyrambique, Il se laisse emporter à des nombres sans lois , Ou qu'il mêle aux torrens d'une libre harmonie

Ces trésors du génie , Ces mots audacieux qu'il prodigue avec choix :

Soit qu'il chante les Dieux et leur vaillante race , Ces Rois qui du Centaure étouffèrent l'audace, Et la Chimère en feu vomissant le trépas; Ou que son vers consacre un immortel trophée

Au mortel dont l'Alphée Vit le caste ou le char vainqueur dans ses combats :

Soit qu'il pleure un héros que la Parque jalouse, Hélas ! vient de ravir à la plus tendre épouse ; Qu'il le venge en ses vers d'un trépas odieux j Que sa Muse l'enlève aux bords de l'onde noire ,

Et, tout brillant de gloire.

Le place dans l'OIjmpe , au sein même des Dieux ([).

Le BiiUN.

Homère.

On dirait que , pour plaire, instruit par la nature, Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture.

Son livre est d'agrémens un fertile trésor : Tout ce qu'il a touché se convertit en or. Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce ; Partout il divertit, et jamais il ne lasse. Une heureuse chaleur anime ses discours. II ne s'égare point en de trop longs^étours. Sans garder dans ses vers un ordre méthodique , Son sujet de soi-même et s'arrange et s'explique : Tout , sans faire d'apprêts , s'y prépare aisément : Chaque vers, chaque mot court à révénoirient. Aimez donc ses écrits, mais d'un amour sincère : C'est avoir profilé , que de savoir s'y plaire (2).

BOILEAU. Artjioét.^ ch. 111,

(i) Voyez les Leçons lalines anciennes , t. I.

I2) V^ovcz les I.eçoni.- /.atines atia'cnnes et modernes.

Même sujet.

HOMÈBE ! à ce grand nom , du Pinde à l'Hellespont Les airs, les cieux, les flots, la terre , tout répond. Monument d'un autre âge, et d'une autre nalure, Homme! l'homme n'a plus de mot qui te mesure! Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer, Et dans son impuissance à te rien comparer, 11 te confond de loin avec ses fables même. Nuages du passé qui couvrent ton poëme! Cependant lu fus homme ; on le sent à tes pleurs! Un Dieu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs ! Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre âme Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme! Mais dans ces premiers jours, où d'un limon moins vieux, La nature enfantait des monstres ou des Dieux, Le ciel t'avait créé, dans sa magnificence, Comme un autre océan, profond, sans rive, immense, Sympathique miroir qui, dans son sein flottant. Sans altérer l'azur de son flot inconstant. Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives; Les bergers poursuivant les nymphes fugitives; L'astre qui dort au ciel, le mât brisé qui fuit, Le vol de la tempête aux ailes de la nui! , Ou les traits serpentans de la foudre qui gronde , Rasant sa verte écume, et s'éteignant dans l'onde! Cependant l'univers, de tes traces rempli, T'accueillit comme un Dieu!.... Par l'insulte et l'oubli , On dit que sur ces bords, où règne ta mémoire. Une lyre à la main tu mendiais ta gloire?.... Ta gloire! Ah! qu'ai-je dit? Ce céleste flambeau Ne fut aussi pour loi que l'astre du tombeau ! Tes rivaux, triomphant des malheurs de la vie. Plaçant entre elle et toi les ombres de l'envie,

Disputèrent encore à ton dernier regard L'éclat de ce soleil qui se lève si tard. La pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre; Et de ses vils serpens qui rongèrent ta cendre, Sont nés, pour dévorer les restes d'un grand nom, Pour souiller la vertu d'un éternel poison, Ces insectes impurs, ces ténébreux reptiles, Héritiers de la honte et du nom des Zoïles, Qui, pareils à ces vers par la tombe nourris, S acharnent sur la gloire, et vivent de mépris.

La Martine. Dernier chant du Pèlerinage de Child-Harold.

Homère et Virgile.

De la Divinité que célèbrent mes vers, La sublime épopée est le plus beau domaine : C'est là qu'elle commande et qu'elle habite en Reine. Salut ! toi , le plus cher de tous ses favoris , Vieil Homère, salut! De tes divins écrits, Tous les talens divers empruntent leur puissance. C'est toi que l'on peignait ainsi qu'un fleuve immense , Où , la coupe à la main, venaient puiser les Arts. Virgile sur toi seul attachait ses regards; Bouchardon des héros t'empruntait j^s modèles ; Ta Muse à Bossuet prêta souvent se^ailes; Phidias sur le tien tailla son Jupiter. Tel que tu peins ce Dieu sur le trône de l'air. Bien loin des autres Dieux qui devant lui s'abaissent, Ainsi tous tes rivaux devant toi disparaissent : Ou, tel que tu peignais ce Souverain des cieux, De sa puissante main enlevant tous les Dieux, Les maîtres du pinceau, les Rois de l'harmonie, Tu les suspendis tous à Ion puissant génie. Partout cher à la Grèce, et partout citoyen,

Sept langages divers enrichissent le tien. Que n'as-tu point tracé dans ta vaste peinture? Les champs et les cités , les arts et la nature , Ton ouvrage peint tout : tel brille dans tes vers Le bouclier céleste où se meut l'univers. Que tu m'offres du cœur des peintures savantes I Les mains du sang d'Hector encor toutes fumantes, Achille au nom de père adoucit sa fierté ; Par la voix des vieillards tu louas la beauté. Qui peint mieux les héros que ta Muse guerrière? Alexandre pleura de n'avoir point d'Homère. Ton berceau fut caché ! qu'importe aux nations ? Le Nil nous tait sa source , et nous verse ses dons. Le monde est ta patrie : enseigne tous les â;^es , Plais à tous les esprits , vis dans tous les langages : Tes vers , que la nature a marqués de son sceau. Comme elle en vieillissant ont un charme nouveau. L'antiquité crédule a perdu ses miracles ; Tous ces Dieux que tu fis , leur culte, leurs oracles, Tout est anéanti : les autels sont debout j Tu n'eus point de tombeau , mais ton temple est partout. Accepte donc mon hjmne, ô Dieu de l'harmonie! Mais quel mortel guidé par un plus doux génie , Avec un air si simple , et de si nobles traits, S'avance d'un front calme ? Ah 1 je le reconnais ; C'est Virgile accordant sa lyre harmonieuse : La flûte qui soupire est moins mélodieuse. Le génie, il est vrai, moins prodigue pour lui. Le laisse quelquefois sur les traces d'autrui; Pour former son nectar , il imite l'abeille, Peuple heureux dont sa Muse a chanté la merveille. Qui compose son miel de mille sucs divers ; Et quel miel, ô Virgile, est plus doux que tes vers? Si d'un accent moins fier ta voix chanta les armes. Ah ! combien ta Didon m'a fait verser de larmes i Ton charme le plus doux, ton art le plus flatteur,

64« CARACÏERKS OU PORTRAITS,

L'imagination le puisa dans ton cœur.

Homère, déployant sa force poétique,

Dans sa mâle beauté m'offre l'Hercule antique ;

Ta Muse me rappelle, en ses traits moins hardis,

De la belle Vénus les charmes arrondis.

Ta vigueur sans efforts, c'est la grâce elle-même;

Avant de t'admirer , le lecteur sent qu'il t'aime.

Des trésors du génie économe prudent ,

Brillant, mais naturel, et pur, quoique abondant,

Chez toi toujours le goût employa la richesse ;

Le goût fut ton génie ; et ma fière Déesse,

Dont les coursiers fougueux erraient encor sans frein,

A mis, pour les guider, les rênes dans ta main (i).

Delille. Ij Imagination ^ ch. V.

Virgile et Homère dans la poésie didactique.

Sans atteindre si haut, du moins il faut savoir Emprunter quelquefois le secret d'émouvoir. En connaître le prix , les effets et l'usage. Virgile a peint les champs ; mais cet esprit si sage N'a-t-il fait qu'entasser, sans dessein et sans art, Des tableaux imparfaits , ramassés au hasard ? Il conçut, il remplit l'ensemble d'un ouvrage ; Il sut entremêler la leçon et l'image , A sa morale aimable intéresser le cœur , Et toujours vers un but conduire le lecteTir. Ce style si parfait , prodige de ses veilles. Et ce charme qu'il prête aux travaux dos abeilles , Et la pompe des vers , sont encor peu pour lui : L'imagination, son guide, son appui.

Vient partout sur ses pas prodiguer les merveilles. Elle attire à sa voix les monstres des déserts;

(i) Voyez t. T ; et les Lcçoiis latines anciennes cl modernes.

A l'amant d'Eurjdice elle ouvre les enfers ; Peint Cerbère muet et sa rage étouffée , Et l'Erèbe implacable attendri par Orphée.

Homère au premier rang serait-il donc assis, S'il n'eût fait qu'étaler, dans ses brillans récits, Les combats des héros, leurs sanglantes blessures, Et la course des chars, et le choc des armures? 11 sait avec plus d'art varier ses portraits, Et dans le cœur humain chercher ses plus beaux traits. Qu'ils sont vrais et frappans ! Assis sur le rivage, Achille aux Immortels se plaint de son outrage. La fille de Priam , dans ses tristes adieux , Tend aux bras d'un époux l'enfant qu'il offre aux Dieux Et l'enfant, à l'aspect d'une aigrette guerrière, Se rejette d'effroi dans le sein de sa mère : Hector fixe sur lui des regards attendris. Et désarme son front pour embrasser son fils. Andromaque est en proie aux plus tendres alarmes , Et mêle un doux sourire à de plus douces larmes. Qu'alors il paraît grand, le peintre des héros , Quand l'homme tout entier respire en ses tableaux !

La Harpe. Epître au Comte de Schuivaiow,

Les trois Tragiques Grecs.

Un guerrier la rappelle (i) à sa haute origine ; C'est Eschyle : il s'arrête, et la considérant, Il démêle en ses traits je ne sais quoi de grand. Il s'indigne ; à Thespis il arrache sa proie , Puis parle en maître , étouffe une bruyante joie ; Mais de ses pieds d'abord couvre la nudité. Sur son front éclairai ramène la fierté. Au son des instrumens il l'agite, il l'éveille ;

(i)j Melpomènc.

65o CARACTERES OU PORTRAITS,

De Marathon alors il conte la merveille ; Salamine , Platée, il vous peint en soldat : Dès qu'il parle de guerre , on croit voir un combat. Au cœur de son élève un feu nouveau fermente : Un démon sombre et noir la presse , la tourmente. Elle éclate à la fin : son maître forcené , Eschyle, de son œuvre est lui-même étonné. Terrible, elle se montre en Amazone altière, Et debout, sans effroi, parle à la Grèce entière, Qui s'émeut et frémit, et lui répond en chœur.

Mais Sophocle déjà brûlait au fond du cœur; Et bientôt pour époux il s'offre à Melpomène. Eschyle, furieux, court, descend dans l'arène , Et défie au combat Sophocle : il est vaincu.

Malheureux! d'un seul jour il avait trop vécu.

Il fuit : la jeune élève, excusable peut-être , Préféra pour époux son amant à son maître.

Sophocle, en ses transports, plus sage, sans froideur, De sa fière moitié sut réprimer l'ardeur. Tempéra de ses yeux le regard trop farouche , A des discours plus doux accoutuma sa bouche. Son accent âpre et dur devint mélodieux , Et sublime, et voisin du langage des Dieux, Sans perdre de son feu ni de son énergie. Mais, de mille autres dons par Sophocle enrichie, Elle parut auguste, imposante en son port, Vive encor sans rudesse , et grande sans effort : Près d'Eschyle, en un mot, on voyait Melpomène S'élancer en guerrière; elle s'avance en Reine : Mais sensible à des soins si généreux, si doux, Elle honora , chérit son vénérable époux , Qui fil taire l'envie, en montrant à la Grèce La touchante Antigone , enfant de sa vieillesse.

PLuripide, ravi de ce noble maintien.

Aborde Melpomène ; en un seul entretien, Lui fait naître du goût pour la philosophie.

De l'estime d'un sage elle se glorifie.

Cette sagesse aimable et sans austérité,

Avait, comme son stjle , en sa simplicité ,

Un caractère doux, grave et mélancolique.

A l'imiter en tout sa compagne s'applique :

Docile à ses conseils, du plus sublime ton

Elle apprit à descendre au naïf abandon,

Même à négliger l'art pour la simple nature.

Du cœur elle connut la route la plus"^ sûre :

Elle fit retentir le cri de la pitié ,

Peignit l'amour brûlant , la touchante amitié ,

Et la douleur qui même en sa bouche eut des charmes.

O qu'elle a fait aux Grecs verser de douces larmes !

On redisait partout ses chants libérateurs :

Socrate fut enfin un de ses auditeurs.

De son maître pourtant le ton philosophique

Perçait en ses discours.... que sais-je ?.... en sa critique,

Souvent son propre sexe est à peine épargné ;

Mais elle intéressait, tout lui fut pardonné.... (i).

Collin-d'Harleyille. Melpomène et Thalie,

Les trois Tragiques Français.

Eh! qui peut de Corneille atteindre la hauteur? Ce génie élevé , profond et créateur, A son heureuse amante ouvre une autre carrière, Remplit d'un feu divin son âme tout entière : Pensée , expression, image, sentiment.

Tout est sublime en lui. Dans un beau mouvement , Poussé d'un noble instinct, s'il veut à la mémoire Offrir des anciens temps l'intéressante histoire, Ces Romains , ces héros qu'il aime à rappeler,

(i) Voyez le même sujet en prose ; et les Leçons Latines modernes.

652 CARACTÈllES OU PORTRAITS ,

Sont plus grands, plus Romains, quand il les fait parler. Au-dessus d'elle-même il ravit Melpomène : Pure , el n'ayant plus rien de la faiblesse humaine , Son accent , de son front l'auguste majesté , Sa marche , tout annonce une Divinité.

Mais le tendre Racine , en soupirant pour elle , La fit redevenir une simple mortelle :

Elle le sent bientôt au trouble de son cœur, Et nomme avec orgueil son aimable vainqueur. Dans ce cœurné sensible, ô comme il s'insinue! Par degrés il y verse une flamme inconnue. Racine aimait trop bien pour n'être pas aimé : Et l'amour! qui jamais l'avait mieux exprimé? Quel goût exquis et pur ! que de grâce ! quel style ! .C'est l'âme d'Euripide et la voix de Virgile.

Melpomène à ses pieds apercevant- Voltaire , Eprouva , quoique triste , un charme involontaire. De Sophocle d'abord il sut l'entretenir; C'est ainsi qu'il rappelle à son doux souvenir Tous ceux qu'elle a chéris : amant doux et flexible. Brillant , mais plus aimable encore que sensible , Son esprit, par le goût, par les Grâces guide. S'embellit de tous ceux qui l'avaient précédé. Beau talent que seconde , étend et fortifie L'appareil imposant de la philosophie !

Son amante avec lui se plut à voyager : De costume et de mœurs elle aimait à changer. Chaque peuple étonné reconnut son langage : Heureuse si Voltaire eût été moins volage , Et n'eût brigué souvent les faveurs de Clio, De la docte Uranie , et surtout d'Eralo !

Le même. Ibid.

Les Satiriques.

L'ardeur de se montrer, et non pas de médire,

Arma la vérité du vers de la satire.

Lucile le premier osa la faire voir,

Aux vices des Romains présenta le miroir,

Vengea l'humble vertu de la richesse altièrc ,

Et l'honnête homme à pied du faquin en litière.

Horace à cette aigreur rnêla sou enjoûment.

On ne fut plus ni fat ni sot impunément :

Et malheur à tout nom qui, propre à la censure,

Put entrer dans un vers sans rompre la me-sure !

Perse, en ses vers obscurs, m.ais serrés et pressans, Affecta d'enfermer moins de mots que de sens.

Juvénal , élevé dans les cris de l'école , Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole. Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités, Etincellent pourtant de sublimes beautés : Soit que , sur un écrit arrivé de Caprée , Il brise de Séjan la statue adorée j Soit qu'il fasse au Conseil courir les Sénateurs , D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs j Ou que, poussant à bout la luxure Latine, Aux portefaix de Rome il vende Messaline, Ses écrits pleins de feu partout brillent aux yeux.

De ces maîtres savans disciple ingénieux, Régnier, seul parmi nous, formé sur leurs modèles, Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles : Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur, Ne se sentaient des lieux oii fréquentait l'auteur; Et si, du son hardi de ses rimes cyniques, 11 n'alarmait souvent les oreilles pudiques!

Le latin dans les mots brave l'honnêteté ^ Mais le lecteur français veut être respecté :

Du moindre sens impur la liberté l'outrage, Si la pudeur des mots n'en adoucit l'image. Je veux dans la satire un esprit de candeur, Et fuis un effronté qui prêche la pudeur.

BoiLEAU. Artpoét.^ ch. U,

Horace.

Voyez Horace, et , si dans son délire Sa main voltige au hasard sur sa Ijre , Avec quel art variant ses accords , D'un mode à l'autre il s'élève, il s'abaisse!

Vrai dans sa fougue , et sage en son ivresse

Des mœurs de Rome ingénieux censeur,

D'un ton moins haut si l'ami de Mécène ,

A mes regards en expose la scène,

Quelle morale et plus pure et plus saine !

Qu'il y répand de charme et de douceur !

En le lisant avec lui je crois vivre.

A Tivoli je m'empresse à le suivre ;

La liberté, l'enjoûment, la raison,

Dans sa retraite accourent sur ses traces ;

L'Amour y vient sans bandeau ni poison,

Et la vieillesse j joue avec les Grâces.

De nos devoirs le mutuel accord,

De nos besoins l'intime et doux rapport,

Le choix du bien , sa nature immuable ,

Le vrai, l'utile, étude inépuisable.

De l'amitié le charme et les liens,

L'art précieux de plaire à ce qu'on aime ,

L'art de trouver son bonheur en soi-même ;

Sous ces berceaux, voilà nos entretiens (i).

Mariviontel. Epître aux Poêles.

(i) Voyez t. 1 j et les Leçons Latines modernes.

Michel- Ange, ou la Renaissance des Arts.

Tous les arts ont brillé d'un rayon de sa gloire,

Dl F05IA1T£S.

C'en est fait : le luxe domine

Et sur Rome et sur l'univers :

Au sein de sa grandeur rencontrant sa ruine ^ Koine tombe ; et le iQonde est vengé de ses fers.

Voyez ces hordes homicides,

Ces monstres, de carnage avides, Que vomit de son sein tout le Nord débordé : Pareils à ces torrens, sombres fils de l'orage.

Ils portent partout le ravage ,

Et l'Occident est inondé.

Rome ! que de fléaux s'unissent

Pour t'accabler de toutes parts !

Dans des fleuves de sang les nations périssent, Et la flamme a déjà dévoré tes remparts :

Là, sont des coloiines brisées,

Ici, des voûtes écrasées, Là , des débris fumans des temples immortels ; Va tous leurs Dieux, perdus sous ces vastes décombres,

Dans le silence et dans les ombres.

Gisant au pied de leurs autels.

La ronce, de ses bras stériles ,

Entoure les hauts monumensj Et les flancs de la terre, autrefois si fertiles , N'étalent pour moisson que d'affreux ossemens.

Abaissée au niveau de l'herbe ,

Rome au front altier et superbe.

Pleure sur ses palais que la mousse a couverts;

656 CARACTEl\ES OU POUTRAITS,

Le Tibre en a frémi sur son urne attristée, Et son onde erre épouvantée Au sein de ces nouveaux déserts.

O Rome ! sors de tes ruines, Grande ombre ! renais à sa voix :

Fais revivre à jamais l'orgueil des Sept Collines,

Sois la Reine du monde une seconde fois. Michel-Ange a dit : tout respire , L'airain, le marbre, le porphyre

En colonne soudain s'élancent dans les airs;

Tels que, charmés jadis par la lyre thébaine, Les rocs, sur les remparts d'Alcmène, Montaient dans leurs ordres divers.

Rival de Scopas et d'Apelle , Tu surpassas tous leurs progrès , Toi, dont l'art, héritier de leur gloire immortelle^ A de Vitruve encor connu tous les secrets. Sous ta touche ardente , enflammée, Ici, la toile est animée.

Et la matière emprunte une âme à ton pinceau 5 Là , pour peupler les arcs et les brillans portiques De ces bâtimens magnifiques.

Les Dieux naissent de ton ciseau.

Quel est ce temple au dôme immense ,

Ce temple oiîi tous les arts rivaux, Unis pour décorer sa pomjjcuse ordonnance, Epuisaient sous tes yeux leurs magiques travaux ?

De Rome antique, altière idole,

Tombe, ô fastueux Capitole !

Cède à la majesté de ce lieu solennel. Faux Dieux ! renversez-vous. Voici le sanctuaire

Où, dans sa grandeur solitaire,

Réside à jamais l'Eternel.

C'est ainsi que , par ce grand homme ,

Les talens furent ranimés; Il fit luire à la fois, sur la moderne Rome , Les trois flambeaux des arts par ses mains rallumés :

C'est par ses soins que l'Italie,

De ses chefs-d'œuvre enorgueillie.

De l'univers encore a conquis les regards , Et par lui cette terre illustre et fortunée ,

Aux grands triomphes destinée,

Fut deux fois la mère des arts.

O toi que la gloire environne

De ses feux les plus éclatans , Toi, que les Arts ont ceint d'une triple couronne Que ne pourront flétrir les outrages du temps ;

Vois, vois ta patrie éplorée

Payer à ton ombre sacrée L'honorable tribut de son long souvenir (1) ; Souris du haut des cieux à ses justes hommages,

Et, planant par-delà les âges,

Embrasse tout ton avenir !

ChêN£DOLLÉ. Etudes poétiques,

Raphaël.

J'allais cesser mes chants : aux sources d'Hippocrène Quelle divinité malgré moi me ramène ?

Ange de la peinture, ô divin Raphaël ! C'est toi : reçois l'encens que j'offre à ton autel! Gloire à ton ombre illustre , émule heureux d'Apelle , O des peintres futurs digne et parfait modèle ! Je te vois entouré de disciples chéris, Et tel qu'un tendre père au milieu de ses fils,

(i) Allusion à la fête que l'on célèbre tous les ans, à Florence, en riionueur de Michel-Ange.

De ton art enchanteur expliquant le mystère ,

Eclairer leurs esprits de ta vive lumière ;

Ou par des traits savans , retracés à leurs yeux ,

Les charmer encor plus, les instruire encor mieux,

lis puisent dans ton âme une nouvelle vie^

A ton génie ardent s'allume leur génie.

Jules (i), ton bien-aimé, moins pur, moins gracieux,

Prend un élan plus fier et plus audacieux.

De tes nobles pensers , non moins noble interprète,

Tu conçois ; et soudain il trace la défaite

Du farouche tyran , fils de Maximien :

Le pieux fondateur de l'Empire chrétien

Ici montre aux soldats armés pour sa défense ,

Ecrite dans les cieux la chute de Maxence.

Jule, en ces grands travaux, ô divin Raphaël!

Associait son nom à ton nom immortel.

L'orgueilleux Vatican , sur ses murs magnifiques ,

Déjà rivalisant les prodiges antiques,

Orné par tes pinceaux étonnait les regards ;

Devant lui reculaient les limites des arts :

Jeune Apelle , ah ! pourquoi d'une fougue effrénée

Toi- même as-tu borné ta haute destinée ?

Le plaisir t'abusait ; son charme séducteur ,

En abrégeant tes jours, abrège ton bonheur.

O douleur ! ô regrets ! dans sa tristesse amère ,

De son maître adoré , qu'il chérit comme un père ,

Jule , éperdu , saisit le pinceau défaillant ,

Et termine à regret le chef-d'œuvre brillant.

Grand Raphaël ! encor dans l'été de ton âge,

Tu l'aurais achevé cet immortel ouvrage,

Où le Christ radieux , des sommets du Thabor,

Vers le ciel qui l'attend prend un divin essor.

Son visage éblouit ; son vêtement éclaire ;

De sa gloire accablés , la face contre terre ,

(i) Jules Pipi, plus connu sous le nom de Jules Romain.

ET PARALLELES. GSy

Ses disciples tremblans n'osent lever les jeux ,

Poursuivre dans les airs son vol majestueux.

Faut-il, si jeune encor, que Raphaël succombe !

Muses , Grâces , Vertus , de fleurs couvrez sa tombe !

Ses élèves, en proie à leurs sombres chagrins ,

Autour de lui pressés, accusaient les destins.

Mais soudain apparaît, majestueuse et belle,

De lumière entourée , une jeune Immortelle.

Un céleste rayon brille dans ses regards 5

Elle tient dans sa main les palmes des beaux-arts :

C'était la Gloire! « O vous, disciples d'un grand homme,

Que d'un regret si tendre honore aujourd'hui Rome ,

Quand j'affranchis son nom de l'oubli du cercueil,

Gardez de l'affliger par un profane deuil.

Séchez vos pleurs j vos pleurs offenseraient sa gloire.

L'univers et les temps maintiendront sa mémoire.

Oui ! de mon noble éclat , toujours environné ,

Des peintres le plus grand , par ma main couronné,

Dieu des Arts , et rival du Dieu de l'Harmonie ,

Va cueillir dans les cieux les palmes du génie. »

Girod^T-TriOSON. Le Peintre^ ch. VL

Les Poètes du Siècle de Louis XIV.

Quelle humeur triste et dédaigneuse Nous dégoûte de notre bien ?

Notre langue est riche et pompeuse Pour quiconque la connaît bien ; Et moins brillant par son génie Qu'aimable par son harmonie , Notre Malherbe sut cueillir Ces feuilles si vertes, si belles, Dont les couronnes immortelles Empêchent son nom de vieillir.

Gfio CARACTERES OU PORTRAITS,

Mais quoi ! le fer brille à ma vue , Et de morts les champs sont couverts.

L'aigle par l'aigle est abattue , On combat pour choisir ses fers.

Rome déchire ses entrailles !

Que de meurtres, de funérailles!

Paix sanglante , ouvrage d'horreur !

Que de cris percent mon oreille !

Plein d'effroi j'admire Corneille, Et je me plais dans ma terreur.

Toi qui rends à la tragédie L'ornement pompeux de ses chœurs, Ta muse encore plus hardie D'un saint trouble remplit nos cœurs ; Je te suis jusqu'à la montagne, Où Dieu, que sa gloire accompagne, Vient dicter ses commandemens.

Frappé du bruit de son tonnerre.

Je crois sentir trembler la terre Sur ses antiques fondemens.

Au moindre zéphyr dont l'haleine Fait rider la face de l'eau , L'aimable et tendre La Fontaine M'intéresse pour un roseau.

Mais s'il appelle la tempête Contre celte orgueilleuse tête Qui veut entraver ses efforts , Quelle chute! quelle ruine!

Le chêne qu'elle déracine Touchait à l'empire des morts.

Que j'aime la voix languissante Qui laisse tomber faiblement Ces mots dont la douceur m'encliante, Et qui coulent si lentement !

ET PARALLELES. G6i

O grand peintre de la Mollesse !

J'aime encor jusqu'à ta vieillesse, Lorsqu'après dix lustres pesans Amassés sur ta tête illustre, Elle y jette un onzième lustre, Qu'elle surcharge de trois ans !

Si le maître de notre lyre , Aujourd'hui chante loin de nous.

Dans l'air étranger qu'il respire , Ses accords n'en sont pas moins doux.

Non, la veine de notre Alcée IN'a point encore été glacée Par la froideur de ces climats , Où si souvent de la Scjlhie Le fougueux époux d'Orithje Rassemble les tristes frimas.

Telle est la noble poésie Que les Muses nous font goûter, Qu'à son tour avec jalousie Homère pourrait écouter.

]Se regrettons point le Méandre, La Seine nous a fait entendre Quelques cygnes mélodieux; Mais partout ils ont été rares :

Si les Dieux étaient moins avares , Leurs dons seraient moins précieux.

Amateurs des pointes brillantes.

Des jeux d'esprit et des éclairs , Toutes ces beautés pétillantes N'immortalisent point nos vers.

Mais une constante harmonie , A la raison toujours unie, De l'oubli nous rendra vainqueurs.

Qu'elle soit l'objet de nos veilles :

C'est l'art d'enchanter les oreilles Qui fait la conquête des cœurs.

Racine le fils. Ode sur l'Harmonie.

Boileau peint par lui-même.

. . . Que si même, un jour, le lecteur gracieux, Amorcé par mon nom, sur vous tourne les yeux, Pour m'en récompenser, mes vers, avec usure De voire auteur alors faites- lui la peinture : Et, surtout, prenez soin d'effacer bien les traits Dont tant de peintres faux ont flétri mes portraits. Déposez hardiment, qu'au fond cet homme horrible, Ce censeur qu'ils ont peint si noi-r et si terrible , Fut un esprit doux , simple , ami de l'équité , Qui, cherchant dans ses vers la seule vérité. Fit, sans être malin, ses plus grandes malices, Et qu'enfin sa candeur seule a fait tous ses vices. Dites que, harcelé par les plus vils rimeurs. Jamais, blessant leurs vers, il n'effleura leurs mœurs. Libre dans ses discours, mais pourtant toujours sage, Assez faible de corps, assez doux de visage. Ni petit ni trop grand, très-peu voluptueux, Ami de la vertu, plutôt que vertueux.

Que si quelqu'un , mes vers, alors vous importune, Pour savoir mes parens, ma vie et ma fortune , Contez-lui qu'allié d'assez hauts magistrats , Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats, Dès le berceau perdant une fort jeune mère. Réduit seize ans après à pleurer mon vieux père, J'allai d'un pas hardi , par moi-même guidé. Et de mon seul génie en marchant secondé, Studieux amateur et de Perse et d'Horace , Assez près de Régnier m' asseoir sur le Parnasse : Que , par un coup du sort , au grand jour amené ,

Et des bords du Permesse à la Cour eniramé ,

Je sus, prenant l'essor par des routes nouvelles,

Elever assez haut mes poétiques ailes ;

Que ce Roi, dont le nom fait trembler tant de Rois,

Voulut bien que ma main crayonnât ses exploits ;

Que plus d'un Grand m'aima jusques h la tendresse ;

Que ma vue à Colbert inspirait l'allégresse ;

Qu'aujourd'hui même encor, de deux sens affaibli.

Retiré de la Cour, et non mis en oubli,

Plus d'un héros, épris des fruits de mon étude,

Vient quelquefois chez moi goûter la solitude.

Epiire X.

La Comédie, ou Molière.

De son génie éteint avec les grâces.

Il ne restait ni vestiges ni traces.

Avant qu'Armand , heureux à tout tenter , Eût entrepris de le ressusciter.

Mais ce génie alors en son enfance , Dans son berceau dépourvu d'assistance , Faute d'un maître habile à l'essajer, N'avait encore appris qu'à bégayer.

Lorsque assisté de Térence et de Plaute , Molière vint, dont la voix ferme et haute Lui fit d'abord , par de justes leçons , Articuler et distinguer ses sons :

Bientôt après, sur ses avis fidèles, S'apprivoisant avec ces grands modèles, Et, dans leur lice instruit à s'exercer, Il apprit d'eux l'art de les devancer.

Sous ce grand homme enfin la Comédie Sut arriver, justement applaudie, A ce point fixe où l'art doit aboutir. Et dont sans risque il ne peut plus sortir. Ce fut alors que la scène féconde

Devint l'école et le miroir du monde,

Et que chacun, loin d'en être choqué.

Fit son plaisir de s'y roir démasqué.

Là le marquis , figuré sans emblème ,

Fut le premier à rire de lui-même,

Et le bourgeois apprit, sans nul regret,

A se moquer de son propre portrait.

Le sot savant, la docte extravagante,

La précieuse et la prude arrogante ,

Le faux dévot, l'avare, le jaloux,

Le médecin, le malade, enfin tous,

Chez une Muse en passe-temps fertile,

Vinrent chercher un passe-temps utile.

Les beaux discours, les grands raisonneraens ,

Les lieux communs et les beaux sontimens,

Furent bannis de son joyeux domaine ,

Et renvoyés à sa sœur Melpomène.

Bref, sur un trône au seul rire affecté ,

Le rire seul eut droit d'être exalté.

C'est par cet art qu'elle charma la ville ,

Et que toujours, renfermée en son style,

A la Cour même , où surtout elle plut,

Elle atteignit son véritable but (i).

J. B. Rousseau. Epîtrc 11 ^ liv. H.

Molière.

Mais à mes yeux encor plus familière , Plus près de moi, plus facile à saisir, La vérité, dans les jeux de Molière, De ses leçons sait me faire un plaisir. Enseigne-nous où tu trouves la rime , Lui dit Boileau, sans doute en badinant :

(i) Voyez Caractères ^ en prose ; et les Leçons Latines mo* detnes , *. I.

Est-ce donc là ce que ton art sublime, Divin Molière , a de plus étonnant ?

Enseigne-nous plutôt quel microscope , Depuis Agnès jusqu'au fier Misanthrope, Te dévoila les plis du coeur humain ; Quel Dieu remit ses crayons dans ta main ? Dans tes écrits , quelle sève féconde , Quelle chaleur , quelle âme tu répands ! ' La Cour, la ville , et le peuple et le monde, Tu fais de tout une étude profonde , Et nous rions toujours à nos dépens.

Le jaloux rit d'un sot qui lui ressemble ; Le médecin se moque de Purgon ; L'avare pleure et sourit tout ensemble D'avoir payé pour entendre Harpagon ; Le seul Tartufe a peu ri, ce me semble. Moi qui n'ai point le masque d'un dévot , Quand la vapeur d'une bile épaissie S'élève autour de mon âme obscurcie , Quand de l'ennui j'ai bu le froid pavot, Ou que la sombre et vague inquiétude Trouble mes sens fatigués de l'étude, J'appelle à moi Sottenville et Dandin , Le bon Sosie, et Nicole, et Jourdain.

Le rire alors dans mes yeux étincelle , A pleins canaux mon sang coule soudain ; De mes esprits le feu se renouvelle , Je crois renaître , et ma sérénité En un jour clair me peint l'humanité.

Tous ces travers qui m'excitaient la bile , Ne sont pour moi qu'un spectacle amusant; Moi-même enfin je me trouve plaisant D'avoir tranché du censeur difficile (i).

Marmontel. Epître aux Poètes.

( I ) Voyez 1. 1 ; et les Leçons Latines modernes.

Même sujet.

Molière ! à ce nom seul se rassemblent les ris ; Les fronts sont déridés, les cœurs épanouis. Qui dans les plis du cœur surprend mieux la nature ? Qui sait mieux lui donner cette adroite torture Qui rend le ridicule ou le vice indiscret, Et fait, avec le rire, éclater leur secret? Quel naïf, et souvent quel sublime langage ! O Molière ! ô grand homme ! ô véritable sage I Avec un vain amas de sots admirateurs , Je ne te louerai pas , dans mes portraits flatteurs, D'avoir du cœur humain corrigé le caprice, Détruit le ridicule et réformé le vice : Tous deux sont immortels, et ne font que changer; Tu peux charmer le monde, et non le corriger. Comme par une vague une vague est poussée , La sottise du jour est bientôt remplacée. Sans cesse variant nos volages humeurs , Le temps conduit la mode, et la mode les mœurs : Ainsi pour un travers il s'en reproduit mille. Mais , puisqu'il nous distrait, ton art nous est utile. Tous ces fous, tous ces sots par toi si bien décrits. Incommodes ailleurs , charment dans tes écrits. Que dis-je ? chacun d'eux, grâce à ton art suprême, Chez toi, sans le savoir, vient rire de lui-même : Ainsi l'oiseau léger, crédule et curieux, Vient se prendre au miroir qui le montre à ses yeux. Delille. V Imagination ^ ch. V,

Quinault.

Chantre immortel d'Atys et de Renaud, O toi , galant et sensible Quinault,

Eï PARALLELES. 667

L'illusîon, aimable enchanteresse,

Mêla son philtre à tes vives couleurs.

Le Dieu des vers, le Dieu de la tendresse,

T'ont couronné de lauriers et de fleurs.

Et qui jamais ouvrit à l'harmonie

Un champ plus vaste, un plus riche trésor?

En créant l'art, ton cœur fut ton génie.

En vain ta gloire en naissant fut ternie ;

Elle Tenait plus radieuse encor.

Dans tes tableaux quelle noble magie !

Dans tes beaux vers quelle douce énergie!

Si le français , par Racine embelli ,

Lui doit la grâce unie à la noblesse.

Il tient de toi , par ton style amolli ,

Un tour liant et nombreux sans faiblesse.

Marmontel. Epîlre aux racles.

La Fontaine.

Que la nature, au génie indulgente, Traita bien mieux ce poëte ingénu, Ce La Fontaine , à lui seul inconnu, Ce peintre-né dont l'instinct nous enchante! Simple et profond , sublime sans effort, Les vers heureux , le tour rapide et fort , Viennent chercher sa plume négligente.

Pour lui sa Muse, abeille diligente.

Va recueillir le suc brillant des fleurs. En se iouant , la main de la nature Mêle, varie , assortit ses couleurs :

C'est un émail semé sur la verdure, Dont le zéph}T fait toute la culture Et que l'aurore embellit de ses pleurs. Mais sous l'appât d'un simple badinage , Quand il instruit, c'est Socrate ou Caton,

66S CARzVCÏERES OU PORTRAITS, -

Qui de l'enfance a pris l'air et le Ion : De l'art des vers tel est le digne usage (i).

Le même. Ibid.

Même sujet.

L'Imagination, dans cet auteur qu'elle aime , Du modeste apologue a fait un vrai poëme : Il a son action , son nœud , son dénoûment. Chez lui, l'utilité s'unit à l'agrément; Le vrai nom blesse moins en passant par sa bouche ; 11 ménage l'orgueil, qu'un reproche effarouche ; Sous l'attrait du plaisir , il cache la leçon , Et , par d'heureux détours , nous mène à la raison. 11 ignore son art, et c'est son art suprême; Il séduit d'autant plus qu'il est séduit lui-même. Le chien, le bœuf, le cerf, sont vraiment ses amis; A leur grave conseil par lui je suis admis. Louis qui n'écoutait, du sein de la victoire, Que des chants de triomphe et des hymnes de gloire, Dont , peut-être , l'orgueil goûtait peu la leçon Que reçoit dans ses vers l'orgueil du Roi lion , Dédaigna La Fontaine , et crut son art frivole. Chantre aimable ! ta Muse aisément s'en console. Louis ne te fit point un luxe de sa Cour ; Mais le sage l'accueille en son humble séjour ; Mais il te fait son maître , en tous lieux , à tout âge , Son compagnon des champs, de ville, de voyage; Mais le cœur te choisit : mais tu reçus de nous , Au lieu du nom de grand , un nom cent fois plus doux; Et, qui volt ton portrait, le quittant avec peine , Se dit avec plaisir : « C'est le bon La Fontaine. »

(i) Voyez Caractères ou Portraits, en prose; et les Leçons Latines modernes, t. I.

Et , dans sa bonhomie et sa simplicité , Que de grâce ! et souvent, combien de majesté ! S'il peint les animaux , leurs moeurs , leur république , Pline est moins éloquent , Buffon moins magnifique. Dëlille. V Imagination ^ ch. V.

Même sujet.

Bien moins imitateur qu'il n'est inimitable, La Fontaine créa le style de la Fable, Et de Molière émule , étala dans ses vers Une ample comédie à cent actes divers.

Que j'aime à parcourir ces poétiques mondes, Ces exemples vivans et leurs leçons fécondes , Et ces avis couverts de voiles délicats I A ce guide attrayant abandonnons nos pas : Il conduit aux vertus par une pente douce ; La pointe du remords entre ses mains s'émousse. La Fontaine est pour nous le véritable ami. L'enfant dans la carrière encor mal affermi , Sur le bras du bonhomme ingénument s'appuie ; Le sage qui termine une innocente vie Redit ces mots touchans : Cest le soir d'un beau jour. Heureux amans , il est votre maître en amour ! C'est lui qui du lettré charme la solitude; Au politique même il fournit une étude. Ah! puisse de ses vers l'instructive douceur Des esprits à jamais bannir la sombre erreur, La folle ambition, la slupide avarice, Et des simples vertus leur faire un pur délice ! O champs, ô doux loisirs, ô médiocrité ! Plaisir de ne rien faire, aimable liberté. Long dormir, vrais trésors, volupté souveraine, Je vous goûte bien mieux, grâce au bon La Fontaine! ChAUSSARD. Poétique secondaire.

Bossuet.

Des héros dont sa voix enorgueillit la cendre Les mânes ranimés se lèvent pour l'entendre. De Fumtanks.

Toujours sublime et magnifique , Soit que, plein de nobles douleurs,

11 nous montre un abime où fut un trône antique ,

Et d'une grande Reine étale les malheurs ;

Soit lorsque entr'ouvrant le ciel même, Il peint le Monarque suprême,

Courbant tous les Etats sous d'immuables lois;

Et de sa main terrible ébranlant les couronnes, Secouant et brisant les trônes.

Et donnant des leçons aux Rois !

Mais de quelle mélancolie Il frappe et saisit tous les cœurs, Lorsque attristant notre âme et sombre et recueillie. Au cercueil d'Henriette il convoque nos pleurs ! Et comme il peint cette princesse, *

Riche de grâce et de jeunesse, Tout à coup arrêtée au sein du plus beau sort, Et des sommets rians d'une gloire croissante , Et d'une santé florissante , Tombant dans les bras de la mort !

Voyez à ce coup de tonnerre (i)

Comme il méprise nos grandeurs !

De ce qu'on crut pompeux sur notre triste terre Comme il voit en pitié les trompeuses splendeurs!

Du plus haut des cieux élancée,

Sa vaste et sublime pensée

(i) Expression même de Bossuet-

ET JP ARALLÈLES. 67 1

Pvedescend, et s'assied sur les bords d'un cercueil j El là, dans la muette et commune poussière,

D'une voix redoutable et fière ,

Des Rois il terrasse l'orgueil.

Castillan ! si fier de tes armes ,

Quoi ! tu fuis aux champs de Rocroi?

Ton intrépide cœur, étranger aux alarmes,

Vient donc aussi d'apprendre à connaître l'effroi ! Quel précoce amant de la Gloire , Dans ses yeux portant la victoire ,

Rompt tes vieux bataillons jusqu'alors si vaillans ;

Et de tant de soldats, en ce combat funeste. Laisse à peine échapper un reste Qu'il promet aux plaines de Lens (i) ?

C'est Condé, qui dans la carrière

Entre pour la première fois ; C'est lui dont Bossuet peint la fougue guerrière. Couronnée à vingt ans par les plus hauts exploits.

Oh ! comme l'orateur s'enflamme !

Du jeune Enghien à la grande âme Comme il suit tous les pas de carnage fumans ! Ce n'est plus un tableau, c'est la bataille même,

Bossuet, dont ton art suprême

Reproduit tous les mouvemens.

Comme une aigle aux ailes immenses.

Agile habitante des cieux , Franchit, en un instant, les plus vastes distances, Parcourt tout de son vol et voit tout de ses yeux;

Tel , à son gré changeant de place ,

Bossuet à notre œil retrace Sparte, Athènes, Memphis aux destins éclatans ; Tel il passe , escorté de leurs grandes images,

(1) Oraison funèbre dn Grand Condé.

Avec la majesté des Ages, Et la rapidité du Temps (1).

Oui, s'il parut jamais sublime.

C'est lorsque armé de son flambeau.

Interprète inspiré des siècles qu'il ranime, Des Etats écroulés il sonde le tombeau.

C'est lorsqu'en sa douleur profonde,

Pour fermer le convoi du monde, Il scelle le cercueil de l'Empire Romain ; Et qu'il élève alors ses accens prophétiques

A travers les débris antiques

Et la poudre du genre humain!

Chènedollé. Etudes -poétiques.

Descartes. ^

Vils tyrans qui teniez l'univers en enfance. Fuyez, Descartes naît, et le doute avec lui ; La méthode le suit , la vérité s'avance ; Sur une base enfin j'aperçois l'évidence. Descartes l'y plaça. Cieux, terres, élémens. Et la matière et l'âme , et l'espace et le temps , Descartes soumet tout à son puissant génie j Tout s'épure au creuset de la philosophie. Du centre de la terre à la voûte des cieux. Rien ne peut arrêter cet aigle audacieux 5 Il franchit la nature. Ainsi les Dieux d'Homère Touchent en un clin d'œil l'un et l'autre hémisphère. Descartes s'égara dans ce vaste contour : On l'a dit, je le sais; mais dans son vol sublime Il a mis un fanal sur les bords de l'abime ; II a guidé Newton, qui nous guide à son tour.

(i) Discours sur l'Histoire Universelle, troisième partie, intitulée : Les Enifjires.

Kewton.

Loin d'un monde frivole et de son vain fracas, De tous les vils pensers qui rampent ici-bas , Dans cette vaste mer de feux étincelante , Devant qui notre esprit recule d'épouvante , Newton plonge, il poursuit, il atteint les grands corps, Qui , jusqu'à lui , sans lois , sans règles , sans accords, Roulaient désordonnés sous les voûtes profondes: De ces brillans chaos Newton a fait des mondes; Atlas de tous ces cieux qui reposent sur lui , 11 les fait l'un de l'autre et la règle et l'appui ; 11 fixe leurs grandeurs , leurs masses , leurs distances. C'est en vain qu'égarée en ces déserts immenses, La comète espérait échapper à ses jeux ; Fixés et vagabonds , il poursuit tous ces feux Qui, suivant de leur cours l'incroyable vitesse , Sans cesse s'attirant , se repoussant sans cesse , Et par deux mouvemens , mais par la même loi , Roulent tous l'un sur l'autre, et chacun d'eux sur soi. O pouvoir du génie et d'une âme divine ! Ce que Dieu seul a fait, Newton seul l'imagine ; Et chaque astre répète , en proclamant leur nom : Gloire au Dieu qui créa les mondes et Newton !

Delille. V Imagination,

Fontenelle.

Tes jours comblés d'honneurs, et tissus de plaisirs, Tes beaux jours , sage Fontenelle , Semés d'heureux travaux et de rians loisirs , Dont au gré de nos vœux le fil se renouvelle, Consacrr-nl à jamais la raison éternelle

Qui dirigea tes pas et régla tes désirs.

On vit un céleste génie T'apporter tour à tour le compas d'Uranie , La plume de Clio, la Ijre des Amours.

La cioire répandit ses rayons sur ta vie ; Mais la seule raison en étendit le cours. Les martyrs de l'orgueil prodiguent sans réserve

Leurs jours pour saisir des momens ; La gloire, sur ses pas, fait périr ses amans,

Et la sagesse les conserve.

En s'éclairant soi-même , éclairer l'univers ; Mériter un grand nom, sentir qu'il est frivole ; Enlever sans effort ces lauriers toujours verts Qu'emporte loin de nous la gloire qui s'envole ; Désirer d'être grand sans cesser d'être heureux ; Enrichir son esprit en prolongeant sa vie ; Mépriser la faveur et consoler l'envie ; Désarmer ses rivaux, régner sur ses neveux : Tel est l'objet du sage , et telle est ton histoire (i).

Bernis. Epître à Fontenelle.

L'Arioste.

De tableaux sérieux quelquefois rembrunie, L'Imagination, pour égayer sa Cour, Permet aux Ris légers d'y paraître à leur tour. Un jour que de TEnnui les vapeurs léthargiques S'exhalaient d'un amas d'écrits soporifiques, D'insipides sonnets, d'odes sans majesté. De poëmes sans art, de chansons sans gaîté , Pour bannir les langueurs du la mélancolie, La Déesse appela le Goût et la Folie, Et leur dit d'enfanter un prodige nouveau,

(i) Voyez t. l, Caraclères ou Portraits.

L'Arioste naquit : autour de son berceau , Tous ces légers esprits, sujets brillans des fées, Sur un char do saphir, des plumes pour trophées, Leurs cercles, leurs anneaux, et leur baguette en main, Au son de la guitare, au bruit du tambourin, Accoururent en foule , et , fêtant sa naissance , De combats , de démons bercèrent son enfance. Un prisme pour hochet, sous mille aspects divers. Et sous mille couleurs, lui montre Tunivers.

Raison , gaîté , folie , en lui tout est extrême;

Il se rit de son art, du lecteur , de lui-même ;

Inspire un sentiment qu'il étouffe soudain ;

D'un récit commencé rompt le fil dans sa main;

Le renoue aussitôt, part, s'élève, s'abaisse.

Ainsi, d'un vol agile essayant la souplesse ,

Cent fois l'oiseau volage interrompt son essor,

S'élève, redescend, et se relève encor.

S'abat sur une fleur, se pose sur un chêne.

L'heureux lecteur se livre au charme qui l'entraîne ;

Ce n'est plus qu'un enfant qui se plaît aux récits

De géans, de combats, de fantômes, d'esprits ;

Qui, dans le même instant, désire, espère, tremble,

S'arrête, s'adoucit, pleure et rit tout ensemble.

Delill£. L'Imagination,

Le Tasse.

Avec plus de grandeur, avec non moins de charmes, Le Tasse sur l'autel va consacrer les armes Qui du tombeau d'un Dieu doivent venger l'affront. Des palmes dans les mains, le casque sur le front, Sous les drapeaux du Ciel , sous l'œil sacré des anges, Du Christ aux fiers combats il conduit les phalanges j Et la rveligion, et la Gloire , et l'Amour, De lauriers et de fleurs le parent tour à tour.

Que ses pinceaux sont vrais ! qu'il trace avec génie Et la fière Clorinde et la tendre Herminie ! Ami de la féerie, en ses vers séducleurs, Lui-même est le premier de tous les enchanteurs; Et noble, intéressante, et brillante et rapide. Sa Muse a, pour charmer, la baguette d'Armide.

Le même. Ibid.

Page 1