‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 27 sur 34 · CARACTERES MORAUX · texte numérisé non relu

CARACTERES MORAUX

La Femme Savante et la Précieuse.

Qui s'offrira d'abord ? bon, c'est cette savante Qu'estime Roberval, et que Sauveur fréquente. D'où vient qu'elle a l'œil trouble et le teint si terni ? C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini , Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière, A suivre Jupiter passé la nuit entière. Gardons de la troubler : sa science, je croi, Aura pour s'occuper, ce jour, 'plus d'un emploi. D'un nouveau microscope on doit, on sa présence, Tantôt chez Dalencé faire l'expérience : Puis, d'une femme morte avec son embryon Il faut chez du Vernej voir la dissection : Rien n'échappe aux regards de notre curieuse.

Mais qui vient sur ses pas? C'est une précieuse, Reste de ces esprits jadis si renommés, Que d'un coup de son art Molière a diffamés. De tous leurs sentimens cette noble héritière Maintient encore ici leur secte façonnière. C'est chez elle toujours que les fades auteurs S'en vont se consoler du mépris des lecteurs. Elle y reçoit leur plainte, et sa docte demeure Aux Perrins, aux Coras est ouvevie à touîe heure :

Là, du faux bel-esprit se tiennent les bureaux;

Là , tous les vers sont beaux , pourvu qu'ils soient nouveaux.

Au mauvais goût public la belle y fait la guerre,

Plaint Prarlon opprimé des sifflets du parterre,

Rit des vains amateurs du grec et du latin ,

Dans la balance met Aristote et Cotin ;

Puis, d'une main encor plus fine et plus habile,

Pèse sans passion Chapelain et Virgile,

Remarque en ce dernier beaucoup de pauvreté :

Mais pourtant, confessant qu'il a quelque beauté,

]\e trouve en Chapelain, quoi qu'ait dit la satire,

Autre défaut, sinon qu'on ne le saurait lire;

Et, pour faire goûter son livre à l'univers.

Croit qu'il faudrait en prose y mettre tous les vers.

BoiLEAU. Satire X.

Les Femmes Savantes.

.... C'est à vous que je parle, ma sœur; Le moindre solécisme en parlant vous irrite, Mais vous en faites, vous , d'étranges en conduite ; Vos livres éternels ne n>c contentent pas; Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats. Vous devriez brûler tout ce meuble inutile , Et laisser la science aux docteurs de la ville; M'ôter , pour faire bien , du grenier de céans Cette longue lunette à faire peur aux gens. Et cent brimborions dont l'aspect m'importune ; Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune ', Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous , Où nous voyons aller tout sens dessus dessous ; 11 n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses.

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfans, Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens,

Et régler la dépense avec économie ,

Doit être son étude et sa philosophie,

Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,

Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

Les leurs ne lisaient point , maïs elles vivaient bien 3

Leurs ménages étaient tout leur docte entretien ;

Et leurs livres, un dé , du fil et des aiguilles ,

Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.

Les femmes d'à-présent sont bien loin de ces mœurs : Elles veulent écrire et devenir auteurs : Nulle science n'est pour elles trop profonde. Et céans , beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde , Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir; Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir. On y sait comme vont lune, étoile polaire, V^énus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire; Et, dans ce vain savoir qu'on va chercher si loin. On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.

Mes gens à la science aspirent pour vous plaire. Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire : Raisonner est l'emploi de toute ma maison , Et le raisonnement en bannit la raison. L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire, L'autre rêve à des vers quand je demande à boire; Enfin, je vois par eux votre exemple suivi. Et j'ai des serviteurs, et ne suis poinî servi. Une pauvre servante au moins m'était restée. Qui de ce mauvais air n'était point infectée : Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, A cause qu'elle manque à parler Vaugelas.

Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse; Car c'est , comme j'ai dit , à vous que je m'adresse. Je n'aime point céans tous vos gens à latin , Et principalement ce monsieur Trissotin.

C'est lui qui rlans des vers vous a tympanisét-s ; Tous les propos qu'il tient sont dos billevesées : On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé ; Et je lui crois , pour moi, le timbre un peu fêlé (i).

Molière. Les Femmes Savantes^ act. II, se. Vil.

Le Misanthrope.

Non , je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de nos gens à la mode ; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeans diseurs d'inutiles paroles , Qui de civilités avec tous font combat , Et traitent du même air Thonnête homme et le fat.

Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, Vous jure amitié , foi , zèle , estime , tendresse , Et vous fasse de vous un éloge éclatant , Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant ? Non, non, i\ n'est point d'àme un peu bien située , Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ; Et la plus glorieuse a des régals peu chars , Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers : Sur quelque préférence une estime se fonde ; Et c'est n'estimer rien , qu'estimer tout le monde. Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps. Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens. Je refuse d'un cœur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence : Je veux qu'on me distingue ; et , pour le trancher net , L'ami du genre humain n'est pas du tout mon fait.

(i) Voyez les Leçons Latines anciennes.

68o CARACTE!U!:S OU POIVIRAITS,

Non , vous dis-je , on devrait châtier sans pitié

Ce commerce honteux de semblant d'amitié.

Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre

Le fond de notre cœur dans nos discours se montre ;

Que ce soit lui qui parle , et que nos sentimens

Ne se masquent jamais sous de vains complimens.

Mes jeux sont trop blessés ; et la Cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile. J'entre en une humeur noire , en un chagrin profond , Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font. Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie ; Je n'y puis plus tenir, j'enrage , et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.

Ma haine est générale, et je hais tous les hommes : Les uns , parce qu'ils sont méchans et malfaisans ; Et les autres, pour être aux méchans complaisans , Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

Tête-bleu ! ce me sont de mortelles blessures De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvemens soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.

Le même. Le Misanthrope ^ act. P"^, se. U".

Le Philanthrope. ' •

Mon Dieu ! des mœurs du temps mettons-nousmoins en peine , Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; Ne l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. A force de sagesse , on peut être blâmable : 11 faut parmi le monde une vertu traitable.

Kï PARALLELES. C8i

La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété. Cette grande raideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages ; Elle veut aux mortels trop de perfection : Il faut fléchir au temps sans obstination, Et c'est une folie à nulle autre seconde , De vouloir se mêler de corriger le monde. J'observe , comme vous, cent choses tous les jours Qui pourraient mieux aller prenant un autre cours ; Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître, En courroux , comme vous , on ne me voit point être ; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font; Et je crois qu'à la Cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

Oui, je vois ces défauts dojit votre âme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature ; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé , i)nc de voir des vautours affamés de carnage , Des singes malfaisans, et des loups pleins de rage.

Le même. Ilùil.

Le Frondeur.

Il se croit nécessaire au bonheur de l'Etat, Dit-on, ou bien plutôt au salut de la France. Il croit connaître tout : la guerre, la finance. Le commerce, les arts, et la prose et les vers; Il décide sur tout, et souvent de travers. A trouver tout mauvais déterminé d'avance. Ce qu'il dit n'est souvent rien moins que ce qu'il pense. Jaloux de toute gloire , il blâme tel écrit

fi8^ CARACTERES OU PORTRAITS,

Dont il voulait bien cher payer le manuscrit.

Les grâces , la beauté, les Saphos do notre âge ,

Ne sont pas à l'abri de son humeur sauvage.

Les égards qu'on leur doit lui semblent inconnus ,

Et , comme Diomède , il eût blessé Vénus.

Au théâtre il refuse, en ses jours de colère,

A Talma l'énergie, à Mars le don de plaire.

Ses burlesques arrêts n'excitent que les ris ;

Mais de douleur souvent il fait pousser des cris,

Enfonce avec fureur les traits de la satire ,

Et ne saurait parler, si ce n'est pour médire.

Que s'il était en place, ah! tout irait au mieux !

Le masque du frondeur cache un ambitieux.

Suivant les lieux, les tcm.ps, il sait changer de style,

Et flatter à la Cour comme il fronde à la ville.

On dédaigne l'encens qu'il y va prodiguer.

Et c'est toujours sans fruit qu'on le voit intriguer.

De n'être point aimé faut-il donc qu'il s'étonne?

Personne ne lui plait , il ne plait à personne.

ROTOU. Le Frondeur, se. IV.

Le Pessimiste.

Et moi , car à mon tour il faul que je réponde ,

Et que par mille faits , enfin , je vous confonde ; Je vous soutiens, morbleu! qu'ici-bas tout est mal. Tout , sans exception , au physique , au moral. Nous souffrons en naissant, pendant la vie entière. Et nous souffrons surtout à notre heure dernière. Nous sentons , tourmentés au dedans, au dehors , Et les chagrins de l'â.-ne , et les douleurs du corps. Les fléaux avec nous ne font ni paix ni trêve ; Ou la terre s'entr'ouvre , ou la nior se soulève. Nous-mêmes à l'envi, déchaînés contre nous. Comme si nous voulions nous exterminer tous.

Nous avons inventé les combats, les supplices.

C'était peu de nos maux, nous y joignons nos vices : Aux riches , aux puissans, l'innocent est vendu; On outrage l'honneur , on flétrit la vertu. Tous nos plaisirs sont faux , notre joie indécente : On est vieux à vingt ans, libertin à soixante. L'hymen est sans amour, l'amour n'est nulle part ; Pour le sexe on n'a plus de respect ni d'égard. On ne sait ce que c'est que de payer ses dettes. Et de sa bienfaisance on remplit les gazettes. On fait de plate prose, et de plus méchans vers 3 On raisonne de tout, et toujours de travers ; Et dans ce monde enfin, s'il faut que je le dise, On ne voit que noirceur, et misère et sottise.

Collin-d'Harleville. V Optimiste^ act. III, se. IX

L'Optimiste.

Voila ce qui s'appelle un tableau consolant ! Vous ne le croyez pas vous-même ressemblant. De cet excès d'humeur je ne vois point la cause. Pourquoi donc s'emporter , mon ami , quand on cause ?

Vous parlez de volcans, de naufrage Eh, mon cher,

Demeurez en Touraine , et n'allez point sur mer. Sans doute autant que vous je déteste la guerre ; Mais on s'éclaire enfin, on ne l'aura plus guère. lîien des gens, dites- vous, doivent : sans contredit, Ils ont tort ; mais pourquoi leur a-t-on fait crédit? L'hymen est sans amour? Ma femme a la réplique. V amour n'est nulle part ? Consultez Angélique. Les femmes sont un peu coquettes? Ce n'est rien : Ce sexe est fait pour plaire , il s'en acquitte bien.

Tous nos plaisirs sont faux ? Mais quelquefois à table Je vous ai vu goûter un plaisir véritable. On fait de méchans vers? Eh ! ne les lisez pas :

Il en paraît aussi dont je fais très-grand cas.

On déraisonne? Eh ! oui, parfois un faux système

Nous égare Entre nous, vous le prouvez vous-même.

Calmez donc votre bile , et croyez qu'en un mot. L'homme n'est ni méchant, ni malheureux, ni sot.

Je ne suis point aveugle ; et je vois, j'en conviens, Quelques maux, mais je vois encore plus de biens; Je savoure les biens; les maux, je les supporte. Que gagnez-vous , de grâce , à gémir de la sorte ? Vos plaintes, après tout, ne sont qu'iin mal de plus. Laissez donc là , mon cher , les regrets superflus ; Reconnaissez du Ciel la sagesse profonde , Et croyez que tout est pour le mieux dans le monde.

Le même. Ihid.

Le Joueur.

HÉ bien, Madame , soit : contentez votre ardeur, J'y consens. Acceptez pour époux un joueur, Qui, pour porter au jeu son tribut volontaire, Vous laissera manquer même du nécessaire ; Toujours triste ou fougueux, pestant contre le jeu. Ou d'avoir perdu trop , ou bien gagné trop peu. Quel charme qu'un époux, qui, flattant sa manie, Fait vingt mauvais marchés tous les jours de sa vie; Prend pour argent comptant , d'un usurier fripon, Des singes, des pavés, un chantier, du charbon ; Qu'on voit à chaque instant prêt à faire querelle Aux bijoux de sa femme, ou bien à sa vaisselle ; Qui va, revient, retourne, et s'use à voyager Chez l'usurier, bien plus qu'à donner à manger; Quand après quelque temps d'intérêt surchargée, Il la laisse oîi d'abord elle fut engagée , Et prend, pour remplacer ses meubles écartés.

ET PARALLELES. f8!

Des diamans du Temple, et des plats argentés; Tant que , dans sa fureur n'ayant plus rien à vendre , Empruntant tous les jours, et ne pouvant plus rendre, Sa femme signe enfin, et voit en moins d'un an, Ses terres en décret , et son lit à l'encan !

RegnARD. Le Joueur, act. IV, se. I".

Le Métromane.

Ce mélange de gloire et de gain m'importune ; On doit tout à l'honneur, et rien à la fortune. Le nourrisson du Pinde, ainsi que le guerrier, A tout l'or du Pérou préfère un beau laurier. L'avocat se peut- il égaler au poëte?

De ce dernier la gloire est durable et complète. Il vit long-temps après que l'autre a disparu : Scarron même l'emporte aujourd'hui sur Patru. Vous parlez du barreau de la Grèce et de Rome ; Lieux propres autrefois à produire un grand homme ! L'encre de la chicane et sa barbare voix , N'y défigurait pas l'éloquence et les lois. Que des traces du monstre on purge la tribune. J'y monte ; et mes talens , voués à la fortune , Jusqu'à la prose encor voudront bien déroger ; Mais l'abus ne pouvant sitôt se corriger, Qu'on me laisse à mon gré, n'aspirant qu'à la gloire, Des titres du Parnasse ennoblir ma mémoire. Et primer dans un art plus au-dessus du droit, Plus grave, plus sensé, plus noble qu'on ne croit. La fraude impunément, dans le siècle où nous sommes, Foule aux pieds l'équité, si précieuse aux hommes : Est-il pour un esprit solide et généreux. Une cause plus belle à plaider devant eux? Que la fortune donc me soit mère ou marâtre , C'en est fait , pour barreau je choisis le théâtre,

Pour client la vertu , pour loi la vérité , Et pour jue;es Mon siècle et la postérité.

Infortuné ! je touche à mon cinquième lustre Sans avoir publié rien qui me rende illustre ! On m'ignore ; et je rampe encore à l'âge heureux Où Corneille et Racine étaient déjà fameux ! Us ont dit, il est vrai, presque tout ce qu'on pense, Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance. Mais le remède est simple ; il faut faire comme eux : Us nous ont dérobé, dérobons nos neveux ^ Et, tarissant la source où puise un beau délire, A tous nos successeurs ne laissons rien à dire. Un démon triomphant m'élève à cet emploi : Malheur aux écrivains qui viendront après moi 1

PmoN. [.a Mctromaiiie, act. III, se. VII.

Les Philosophes de l'Antiquité.

Que de héros fameux ! quels graves personnages! Que vois-je? la Discorde, au milieu de ces sages! Et de maîtres , entre eux sans cesse divisés , Naissent des sectateurs l'un à l'autre opposés. Nos folles vanités font pleurer Heraclite, Ces mêmes vanités font rire Démocrite.

Quel remède à nos maux que des ris ou des pleurs ! Qu'ils en cherchent la cause, et guérissent nos cœurs. Habitant des tombeaux , que t'apprend leur silence? « Les atomes erraient dans un espace immense ; Déclinant de leur route, ils se sont approchés; Durs, inégaux, sans peine ils se sont accrochés : Le hasard a rendu la nature parfaite , L'œil au-dessous du front se creusa sa retraite; Les liras au haut du corps se trouvèrent liés ; La teri^e heureusement se durcit sous nos pieds : L'univers fut le fruit de ce prompt assemblage ;

L'être libre et pensant en fut aussi l'ouvrage. » Par honneur, Ilippocrate , ou par pitié du moins, Va ?uérir ce rêveur si digne de tes soins.

C'est à l'eau Joi\t tout surl mie Thaïes nous ramène ; L'air seul a tout produit , nous dit Anaxiuièue; Et l'éternel pleureur ass'ire que L' feu De l'univers naissant mit les ressorts en jeu. Pjrrhon, qui n'a trouvé rien de sûr que son doute, De peur de s'égarer , ne prend aucune route : Insensible à la vie, insensible à la mort, Il ne sait quand il veille, il ne sait quand il dort; Et de son indolence, au milieu d'un orage. Un stupide animal est en effet l'iiuage. Orné de sa besace , et fi.r de son manteau , Cet orgueilleux n'apprend qu'à rouler un tonneau. Oui, sa lanterne en main, Diogène m'irrite; Il cherche un homme, et lui n'est qu'un fou que j'évite.

C'est assez contempler ces astres si parfaits; Anaxagorc , enfin, dis-nous qui les a faits. Mais quelle douce voix enchante mon oreille? Tandis qu'en ces jardins Epicure sommeille , Que de voluptueux répètent ses leçons , Mollement étendus sur de tendres gazons ! Malheureux ! jouissez promptement de la vie ; Hâtez- vous, le temps fuit, et la Parque ennemie D'un coup de son ciseau va vous rendre au néant : Par un plaisir encor volez-lui cet instant. Votre austère rival, pâle, mclancoliquc. Fait de ses grands discours résonner le Portique. Je tremble en Técoutant; sa vertu me fait peur ; Je ne puis , comme lui . rire dans la douleur; J'ose la croire un mal, et le crois sans attendre Que la goutte en fureur me contraigne à l'apprendre.

L'Académie, enfin, par la voix de Platon, Va dissiper en moi tout l'ennui de Zenon : Mais de Platon lui-même, et qu'attendre, et que croire,

Quand de ne rien savoir son maître fait sa gloire? Incertain comme lui , n'osant rien hasarder, Jl réfute, il propose, et laisse à décider. Par quelques vérités h peine il me console : Il s'arrête, il hésite, il doute, et me désole. Son disciple jaloux, prompt à l'abandonner, Se retire au Lycée , et m'y veut entraîner : Mais à l'homme inquiet le maître d'Alexandre Du terrible avenir ne daigne rien apprendre. Que me fait sa morale, et tout son vain savoir, S'il me laisse mourir sans un rayon d'espoir? Loin des longs raisonneurs que la Grèce publie, Le mystique vieillard m'appelle en Italie. La mort, si je l'en crois, ne doit point m'affliger; On ne périt jamais, on ne fait que changer; Et l'homme , et l'animal , par un accord étrange , De leurs âmes entre eux font un bizarre échange. De prisons en prisons enfermés tour à tour. Nous mourons seulement pour retourner au jour: Triste immortalité , frivole récompense D'une abstinence austère et de tant de silence.

Racine le fils. La Religion, ch, III.

Le vrai Philosophe.

... Le philosophe est sobre en ses discours, Et croit que les meilleurs sont toujours les plus courts j Que de la vérité l'on atteint l'excellence Par la réflexion et le profond silence. Le but d'un philosophe est de si bien agir, Que de ses actions il n'ait point à rougir. Il ne tend qu'à pouvoir sr- maîtriser soi même j C'est là qu'il met sa gloire et son bonheur sujirême. Sans vouloir imposer par ses opinions, Il ne parle jamais qiie par ses actions.

Loin qu'en systèmes vains son esprit s'alambique , Etre vrai, juste , bon , c'est son système unique. Humble dans le bonheur, grand dans l'adversité, Dans la seule vertu trouvant la volupté , Faisant d'un doux loisir ses plus chères délices, Plaignant les vicieux, et détestant les vices : V^oilà le philosophe ; et, s'il n'est ainsi fait, ^^11 usurpe un beau titre, et n'en a pas l'effet (i). ^^ Destouches.

Le faux Philosophe.

. • • t ... Il s'en donne le nom , Comme tous ces messieurs qui, Bcrs de leur raison, Se croyant appelés à réformer la terre , A tous les préjugés ont déclaré la guerre. Petits pédans obscurs , qui pensent à la fois Eclairer l'univers, et régenter les Rois : Fanatiques d'orgueil , dont la folle manie Est de se croire un droit exclusif au génie ; Flatteurs , en affichant le mépris des grandeurs ; De tout ce qu'on révère audacieux frondeurs ; Pleins de crédulité pour les faits ridicules , Et sur tout autre objet sottement incrédules ; Pensant que rien n'échappe à leurs yeux pénétrans ; Prêchant la tolérance , et très-intolérans ; Qui, sur un tribunal érigé par eux-mêmes, Jugent tous les talens en arbitres suprêmes; De quiconque les flatte orgueilleux protecteurs , De quiconque les brave ardens persécuteurs ; Enfin du monde entier s'arrogeant les hommages, Pour avoir usurpé la qualité de sages.

PALISSOT. Les Philosophes^ act. I", se. IL

(i) Voyez les Leçons Latines anciennes y t. 1. a. — 28. <4

Les véiitables Philosophes.

Montrons le vrai tableau de la philosophie : De la saine raison au sentiment unie Naquirent les vertus, les arts et le bonheur; Du sentiment naquit le véritable honneur. De la société trouver les lois premières, Des siècles différens rassembler les lumières , Eclairer l'industrie , animer les talens , Prendre le bien public pour l'objet de ses plans, Des dons du Ciel apprendre et combiner l'usage , Sans du froid pédanfisme affecter l'étalage ; Donner à la raison toute sa dignité , D'une vertu farouche adoucir l'âpreté.

Ranimer le flambeau que l'çrreur veut éteindre , Etendre notre sphère au lieu de la restreindre ; Diriger par les moeurs l'heureux don de sentir, Rendre l'homme meilleur , et non l'anéantir , Tel est le noble emploi de la philosophie : Par sa douce chaleur tout germe et fructifie j Tout devient sentiment ^ sans elle tout languit. Du vide du cœur vient le vide de l'esprit. Cette philosophie , aimable autant qu'utile , Est sérieuse et gaie , agissante et tranquille , Et, loin de consacrer l'insensibilité.

N'inspire, ne ressent qu'amour, qu'humanité.

Desmahis. VHonnêle Homme, act. IV, se. l"'.

Les iaux Philosophes.

Ces messieurs parlent trop de leur philosophie ; Et leur titre pompeux a perdu son crédit : Leur conduite dément tout ce qu'ils en ont dit. Ils bannissent loin d'eux les préjugés vulgaires ;

Mais à ces préjuges, peut-être nécessaires, Qu'ont-ils substitué ? de funestes erreurs. Discoureurs insolens , impérieux frondeurs , Ils prononcent des lois, ils dispensent la gloire; Tjrans illuminés, ils commandent de croire.

L'un, qui veut par orgueil confondre tous les rangs , Exige des petits ce qu'il refuse aux grands, Et sans doute se met, par sa ruse profonde, Seul au-dessus des rangs qu'il veut que l'on confonde ; I/autre érige en courage , en force, en liberté. L'audace, la licence, et leur impunité. Que dans un même lieu le hasard les rassemble , A peine une heure ou deux peuvent-ils vivre ensemble. L'envie est de leur cœur le premier élément; Ce grand ressort les met sans cesse en mouvement. Us vantent leur amour pour la nature humaine^ Mais chacun d'eux pour l'autre est un objet de haine. 11 vaudrait mieux haïr les hommes en commun, Mais en particulier faire grâce à chacun. Il en est cependant , quoiqu'à peine on'les nomme , Chez qui l'homme d'esprit est joint à l'honnête homme : Peut-être je pourrais en trouver jusqu'à trois ; Mais on risque beaucoup à se charger du choix.

Le même. Ibid.

L'Inconstant.

Inconstant l ho, voilà votre mot ordinaire ! Eh ! c'est pour ne pas être inconstant , au contraire , Qu'on me voit sur mes pas revenir tout exprès : J'aime bien mieux changer auparavant qu'après.

C'est que je fus trompé , c'est qu'il faut souvent l'être. C'est qu'il est maint état qu'on ne peut bien connaître, A moins que par soi-même on ne l'ait exercé; Ce n'est qu'après l'essai qu'on est désabusé.

6f)â CARACTÉKES OU PORTRAITS,

J'aurais pu me trouver dans cette circonstance,

Sans être pour cela "coupable d'inconstance.

Je goûte d'un état ; j'y suis mal, et j'en sors;

Rien de plus naturel. Quoi ! faudrait-il alors

Végéter sans désirs, sans nulle inquiétude ;

Et, stupide jouet de la sotte habitude,

Garder par indolence un état ennuyeux,

N'être heureux qu'à demi quand on peut être mieux?

Vous mettez à ceci beaucoup trop d'importance ; M'allez-Yous quereller pour un peu d'inconstance ? A tout le genre humain dites-en donc autant. A le bien prendre, enfin , tout homme est inconstant. Un peu plus , un peu moins , et j'en sais bien la cause : C'est que l'esprit humain tient à si peu de chose ; Un rien le fait tourner d'un et d'autre côté. On veut fixer en vain cette mobilité : Vains efforts ! il échappe , il faut qu'il se promène : Ce défaut est celui de la nature humaine. La constance n'est point la vertu d'un mortel ; Kt , pour être constant, il faut être éternel. D'ailleurs , quand on y songe , il serait bien étrange Qu'il fût seul immobile : autour de lui tout change; La terre se dépouille , et bientôt reverdit ;

La lune tous les mois s'accroît et s'arrondit

Que dis-je ? en moins d'un jour, tour à tour on essuie Kt le froid et le chaud, et le vent et la pluie. Tout passe, tout finit, tout s'efface; en un mot. Tout change : changeons donc, puisque c'est notre lot.

Collik-d'HARLEYILLE. V Inconstant^ âct. II, se. IX.

L'Ii'résolu sur le choix d'un état.

Au choix de quelque état êtes«vous arrêté ? — INlais.... Non; depuis dix ans pourlant j'ai médité

Cent fois sur tous; aucun n'emporte la balance. Tour à tour le barreau, les armes, la finance, Se partagent mes goûts, sans fixer mon destin , Et mon esprit toujours flotte plus incertain.

— Vous dédaignez, je crois, la finance? — Au contraire. Moi j'irais dédaigner tout ce que l'on révère !

De l'argent je sais trop le magique pouvoir.

— Et cependant sur vous rien n'a pu prévaloir.

Vous aimiez le commerce? — Oui, certe! et quand je pense

Qu'il peut de mon pays accroître la puissance ,

La splendeur, je me dis : L'homme dont les travaux

A nos prospérités ouvrent des champs nouveaux,

Est grand , il fait le bien ; et sa noble industrie

Le rend, dans tous les temps, l'homme de la patrie j

Cet honorable état m'aurait déjà fixé.

— Mais qui donc vous retient encore embarrassé?

— Le barreau m'ayant pris un temps considérable , Me semblerait d'ailleurs, peut-être, préférable. Le droit, qui mène à tout, partout considéré, Aux postes éminens sert de premier degré : Administrer l'Etat, défendre l'innocence, Eclairer la justice ou tenir sa balance ,

Voilà les fonctions, les sublimes emplois

Où je puis m'élever par l'étude des lois.

— ^Vous penseriez donc ?... — Oui !... si le métier des armes,

Encor plus éclatant , ne m'offrait plus de charmes.

— Mais le danger .'* — Peut- il arrêter un grand cœur ? On se bat, et qu'importe? on est mort ou vainqueur (1). Déjà depuis long-temps je ne sais quelle ivresse

Vient s'emparer de moi quand je songe à la Grèce ; Lorsque je vois voler, vers ces bords malheureux, Mes amis, nos savans, nos soldats valeureux ; Quand je songe à l'effet de l'élan sympathique Qui semble nous porter vers ce peuple héroïque,

(0 Hor. Sat. I, liv. I ; Cita mors venu', aut victon'a l<xia.

Je ne me conçois plus : moi qui deA'ais courir ,

Qui depuis si long-temps voulais le secourir!....

— Eh bien donc ! vous allez?... — Je vais encore attendre.

Mais je suis toujours là 1 prêt à tout entreprendre.

J'attends, il le faut bien ; et si j'avais pens(^

Qu'on s'embarquât sitôt, je me serais pressé.

Rien n'est perdu pourtant : une cause si belle!

L'abandonner !... toujours je fis des vœux pour elle •

Si même je pouvais ensemble réunir

Et la gloire et l'amour dans un prompt avenir !

J'entrevois le bonheur , mais il m'échappe encore ;

Que 8ai»-je ? il est peut-être un état que j'ignore ,

Et qui surpasse tout.

Onësime Leroy. L'Irrésolu^ se. VII.

Les Châteaux en Espagne.

; ii * . Chacun fait des châteaux en Espagne ; On en fait à la ville, ainsi qu'à la campagne ; On en fait en dormant , on en fait éveillé. Le pauvre paysan , sur sa bêche appuyé , Peut se croire un moment seigneur de son village. Le vieillard , oubliant les glaces de son âge , Se figure aux genoux d'une jeune beauté ,

Et sourit -. Son neveu sourit de son côté,

En songeant qu'un malin du bon homme il hérite. Telle femme se croit Sultane favorite ; Un commis est ministre ; un jeune abbé , prélat ; Le prélat...;... Il n'est pas jusqu'au simple sold.it Qui ne se soit un jour cru maréchal de France; Et le pauvre lui-même est riche en espérance.

Et chacun redeçient Gros-Jean comme devant. Hé bien, chacun du moins fut heureux en rêvant! C'est quelque chose encor que de faire un beau rêve;

ET PARALLELES. Oy5

A nos chagrins réels c'est une utile trêve ; Nous en avons besoin : nous sommes assiégés De maux dont à la fin nous serijons surchargés , Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines. Flatteuse illusion ! doux oubli de nos peines ! Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais! L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits. Délicieuse erreur ! tu nous donnes d'avance Le bonheur que promet seulement l'espérance ; Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux , Et tu mets à la place un plaisir : en deux mots , Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes; Et , dès que nous croyons être heureux , nous le sommes. Il est fou...... Là songer qu'on est Roil seulement!

On peut bien quelquefois se flatter dans la vie :

J'ai, par exemple, hier, mis à la loterie ,

Et mon billet enfin pourrait bien être bon.

Je conviens que cela n'est pas certain : oh ! non ;

Mais la chose est possible , et cela doit suffire.

Puis, en me le donnant, on s'est mis à sourire,

Et l'on m'a dit : « Prenez , car c'est là le meilleur, >>

Si je gagnais pourtant le gros lot, quel bonheur! J'achèterai d'abord une ample seigneurie.... Non, plutôt une bonne et grasse métairie ; Oh! oui, dans ce canton; j'aime ce pays-ci; Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi. J'aurai donc à mon tour des gens à mon service. Dans le commandement je serai peu novice ; Mais je ne serai point dur , insolent , ni fier, Et me rappellerai ce que j'étais hier; Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie. Moi! gros fermier! j'aurai ma basse-cour remplie De poules, de poussins que je verrai courir : De mes mains chaque jour je prétends les nourrir. C'est un coup d'oeil charmant ! et puis cela rapporte.

6gG CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Quel plaisir quand, le soir, assis devant ma porte,

J'entendrai le retour de mes moutons bêlans,

Que je verrai de loin revenir à pas lents ,

Mes chevaux vigoureux , et mes belles génisses!

Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices.

Et mon petit Victor, sur son âne monté ,

Fermant la marche avec un air de dignité !

Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône.

Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône.

Tout bas, sur mon passage, on se dira : « Voilà

Ce bon monsieur Victor. » Cela me touchera.

Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause:

Mon projet est au moins fondé sur quelque chose ;

( // cherche. )

Sur un billet. Je veux revoir ce cher Eh! mais....

Cil donc est-il? tantôt encore je l'avais. Depuis quand ce billet est-il donc invisible ? Ah! l'aurais-je perdu? Serait-il bien possible? Mon malheur est certain : me voilà confondu.

{Il crie.) Que vais-je devenir.'' Hélas! j'ai tout perdu (i).

Collin-d'Harleville. Les Châteaux en Espagne., act. III, se. VII et VIII.

Le Négociant.

Sans place, dites-moi, voua ne pourriez donc vivre! Mais, pour vouloir ainsi rester au gouvernail. Avec l'Etat , Messieurs, avez-vous passé bail? Nous autres commerçans , nous ne pouvons comprendre Un travers , qui paraît de jour en jour s'étendre. Tout le monde veut vivre aux dépens de l'Etat ! On veut être commis , officier , magistrat ;

(i) Rapprochez ce portrait de la Laitière et le Pot an lait.

ET PAUALLÈLES. 6.^7

On veut des Iraitemens avoir le privilège.

Qu'un jeune homme ait dix ans, dans le fond d'un collège,

Mis du noir sur du blanc, il semble que le Roi

Soit chargé de son sort et lui doive un emploi.

Si le gouvernement suivait cette tendance ,

Les administrateurs de notre pauvre France ,

En se multipliant tous les jours par degrés.

Deviendraient plus nombreux. . . . que les administrés.

Je suis très-juste, moi , pour les fonctionnaires ;

Les gens qui dans l'Etat , rouages nécessaires ,

Occupent des emplois , j'en fais beaucoup de cas. . . .

Mais j'estime encor plus les gens qui n'en ont pas.

Se livrer au commerce, enrichir sa patrie,

Exister par soi-même et par son industrie,

C'est le sort le plus beau !. .. Dans l'état social ,

Le bien particulier fait le bien général.

Rien n'est seul, tout se tient, la richesse est féconde;

Qui sert ses intérêts , sert ceux de tout le monde.

Moi , qui nourris deux mille ouvriers tous les ans ,

Moi, dont la signature a cours depuis long-temps

En Allemagne , en Prusse , en Suède , en Angleterre ;

Moi, de qui les produits courent l'Europe entière,

J'ai l'orgueil de penser , Messieurs , que je vaux bien

Tel autre qui consomme et qui ne produit rien.

Casimir Bonjour. Le Protecteur et le Mari^ acte I", scène VI.

Le Châtelain.

De tout usage antique amateur idolâtre , De toute nouveauté frondeur opiniâtre ; Homme d'un autre siècle, et ne suivant en tout, Pour ton qu'un vieux honneur, pour loi que le vieux goût; Cerveau des plus bornés qui, tenant pour maxime Qu'un seigneur de paroisse est un être sublime ,

Vous entretient sans cesse, avec stupidité,

De son banc, de ses soins et de sa dignité.

On n'imagine pas combien il se respecte :

Ivre de son château dont il est l'architecte,

De tout ce qu'il a fait sottement entêté,

Possédé du démon de la propriété ,

Il réglera pour vous son penchant ou sa haine

Sur l'air dont vous prendrez tout son petit domaine.

D'abord , en arrivant , il faut vous préparer

A le suivre partout, tout voir, tout admirer,

Son parc, son potager, ses bois, son avenue;

II ne vous fera pas grâce d'une laitue.

Gresset. Le Méchant^ act. Il, se. VII.

Le Disputeur.

AURIEZ-YOUS , par hasard, connu feu monsieur d'Aube, Qu'une ardeur de dispute éveillait avant l'aube ? Contiez-vous un combat de votre régiment. Il savait mieux que vous oi!i , contre qui , comment. Vous seul en auriez eu tOTite la renommée , N'importe, il vous citait ses lettres de l'armée; Et, Richelieu présent, il aurait raconté Ou Gênes défendue , ou Mahon emporté.

D'ailleurs homme de sens , d'esprit et de mérite ; Mais son meilleur ami redoutait sa visite. L'un , bientôt rebuté d'une vaine clameur , Gardait , en l'écoutant , un silence d'humeur. J'en ai vu , dans le feu d'une dispute aigrie. Près de l'injurier, le quitter de furie ; Et, rejetant la porte à son double battant. Ouvrir à leur colère un champ libre en sortant. Ses neveux, qu'à sa suite attachait l'espérance. Avaient vu dérouter toute leur complaisance.... Un voisin asthmatique, en l'embrassant un soir,

Lui dit : « Mon médecin me défend de vous voir. »

Ef , parmi cent vertus, cette unique faiblesse

Dans un triste abandon réduisit sa vieillesse.

Au sortir d'un sermon la fièvre le saisit,

Las d'avoir écouté sans avoir contredit.

Et, tout près d'expirer, gardant son caractère,

Il faisait disputer le prêtre et le notaire.

Que la bonté divine, arbitre de son sort,

Lui donne le repos que nous rendit sa mort,

Si du moins il s'est tu devant ce grand arbitre !

RULHIÈRE, Les Disputes.

Le Monde.

Combien ce tourbillon qu'on appelle le monde, En travers , en erreurs , en misères abonde ! La tristesse s'y joint à la frivolité.

Qu'entend-on? que voit-on dans ce monde vanté? Des folles de sang-froid, des prudes infidèles; Des hommes moins sensés, plus faux, plus femmes (ju'eUes, D'eux-mêmes fatigués et remplis tour à tour ; Des esprits sans esprit, des amours sans amour ; Des jeux sans agrément, de longs soupirs sans joie ; Pas un seul entretien où l'âme se déploie : On s'y cache partout sous des airs de grandeur ; Politesse d'esprit et bassesse de cœur , Ris faux, amitié feinte, eslime contrefaite. Voilà de ce beau monde une image parfaite. L'ennui des complimens, la formule du jour. Les plaisans de la ville et les sots de la Cour , Les propos décousus, les phrases mesurées, Les brillans tourbillons de fêtes préparées , Cette diversité de frivoles plaisirs , Ces flots tumultueux de projets , de désirs, Ce chaos agité d'intrigues et d'affaires ,

700 CAHACTÈRES OU PORTRAITS,

Ce choc rapide et prompt d'^vénemens contraires, L'étude, la contrainte où sans cesse l'on est, Tout y porte au dégoût , et rien n'y satisfait. Quelle vie à la longue est plus laborieuse ?

Desmahis. L'Honnête Homme ^ act. Il, se. H,

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