‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 29 sur 34 · ARISTE · texte numérisé non relu

ARISTE

On n'a rien à répondre à de telles maximes; Tout est indlfFérent pour les âmes sublimes. Le plaisir, dites-vous , y gagne : en vérité , Je n'ai vu que l'ennui chez la méchanceté. Ce jargon éternel de la fx'oide ironie , L'air de dénigrement , l'aigreur, la jalousie, Ce ton mystérieux , ces petits mots sans fin ; Toujours avec un air qui voudrait être fin , Ces indiscrétions, ces rapports infidèles, Ces basses faussetés , ces trahisons cruelles , Tout cela n'est-il pas , à le bien définir, L'image de la haine et la mort du plaisir? Aussi ne voit-on plus où sont ces caractères , L'aisance, la franchise et les plaisirs sincères; On est en garde , on doute enfin si l'on rira. L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a. De la joie et du coeur on perd l'heureux langage Pour l'absurde talent d'un triste persiflage : Faut-il donc s'ennuyer pour être du bon air (i) ?

GR£SSET. Le Méchant f act. IV, se, V,

Sociétés de Paris.

. ..... Paris ! il m'ennuie à la mort,

Et je ne vous fais pas un fort grand sacrifice En m'éloignant d'un monde à qui je rends justice. Tout ce qu'on est forcé d'y voir et d'endurer Passe bien l'agrément qu'on y peut rencontrer. Trouver à chaque pas des gens insupportables, Des flatteurs, des valets, des plaisans détestables. Des jeunes gens d'un ton, d'une stupidité !... Des femmes d'un caprice , et d'une fausseté!... Des prétendus esprits souffrir la suffisance ,

( I ) Voyez en prose , Définitions.

Et la grosse gaîté de l'épaisse opulence ;

Tant de petits talens où je n'ai pas de foi ;

Des réputations on ne sait pas pourquoi ;

Des protégés si basl àes protecteurs si bêtes !...

Des ouvrages vantés qui n'ont ni pieds ni têtes ;

Faire des soupers fins où l'on périt d'ennui ;

Veiller par air ; enfin, se tuer pour autrui !

Franchement des plaisirs, des biens de cette sorte

Ne sont pas, quand on pense , une chaîne bien forte ;

Et, pour vous parler vrai , je trouve plus sensé

Un homme sans projets , dans sa terre fixé ,

Qui n'est ni complaisant ni valet de personne,

Que tous ces gens brillans qu'on mange, qu'on friponne,

Qui, pour vivre à Paris avec l'air d'être heureux,

Au fond n'y sont pas moins ennuyés qu'ennuyeux.

Le même. Ibidem^ act. II.

La Province et Paris.

Oui , j'habite , en effet , un singulier séjour ; Car on y dort la nuit, on y veille le jour. S'amuser n'est pas tout ; on s^y fait un délice Du travail : promener est même un exercice. Les fils, dans mon pays , respectent leurs parens; On n'imagine pas tout savoir à vingt ans : On ne prodigue point non plus le nom d'aimable , Et, pour le mériter, il faut être estimable. On ne dit pas toujours : « Ma parole d'honneur 1 » 11 est moins dans la bouche , et plus au fond du cœur. Aimer de bonne foi n'est point un ridicule ; De s'enrichir trop vite on se fait un scrupule ; Sans briller il sufBt que l'on ne doive rien : On s'aime, on vit content, et l'on se porte bien.

Mais il est un Paris que j'estime , que j'aime, Que souvent je visite, où je me plais à voir

ET PARALLÈLES 7o3

Tout le monde attentif à remplir son devoir.

Peu connue au dehors , même du voisinage ,

La femme vit, se plaît au sein de son ménage ;

Soigne, instruit, et gaîment, l'enfant qu'elle a nourri j

Trouve tout naturel d'honorer son mari.

Celui-ci , plein de zèle , et s'agite et s'exerce :

Heureux dans son état, son emploi, son commerce ,

D'élever sa famille et de la soutenir !

Le soir, leur récompense est de se réunir.

Tour à tour, promenade, ou spectacle, ou lecture:

On n'est blasé sur rien, c'est partout la nature.

Peut-être que pour vous c'est un monde inconnu :

Vous ne m'en croirez pas ; mais d'honneur, je l'ai vu.

Collin-d'HARLEYILLE. Les Mœurs du Jour, act. II, se, II.

Paris.

Mais Paris Oh ! Paris est bien cher k mon cœuri

On ne trouve que là tout à sa fantaisie , Société sans gêne, amour sans jalousie , Galanterie aimable , aisance du bon ton ; Point d'airs , point d'étiquette et de prétention ; De l'esprit , sans la morgue austère et magistrale De cet ennui qu'ailleurs on prend pour la morale : C'est là qu'on sait danser , se promener, causer. L'art de vivre à Paris est l'art de s'amuser , D'effleurer, d'embellir chaque instant qui s'envole Et sous cet air léger, insouciant , frivole , L'essor de la raison n'en est que plus hardi : On rit de tout, et tout se trouve approfondi. Là , du beau dans tout genre est la règle accomplie. On peut trouver ailleurs une femme jolie ; L'élégance, à Paris, relève ses appas:

Hors de Paris , vraiment, le goût n'existe pas.

François de Neufchateau. Paméla, act, II, se. XII.

7o/^ CARACTÈRES OU PORTRAITS,

La Vie de la Province.

Des femmes aimables , Qui , brillant décemment de leur propre beauté, Ne font point un devoir de la frivolité ; Des cœurs simples et francs , des hommes raisonnables, En un mot , les plaisirs de la société ; Un jeu dont on s'amuse , et sans excès funeste , Qui, sans aucun tourment, délassant les joueurs, Trop peu vif pour traîner après soi des malheurs, Pour les intéresser l'est sûrement de reste ; Des diners qui toujours satisfont l'appétit Sans émousser le goût, où la raison soumit

A tout innocent badinage ,

Où l'âme parait sans nuage ,

Où des amis qu'il réunit

Un plaisir pur fait le partage.

DesMAHIS. Le Triomphe du Sentiment^ se. XÏV.

La Vie de Paris.

On dîne donc là-bas ! De ce gothique usage

On est revenu dans Paris :

La nuit est faite pour la table ,

Le grand jour offusque les ris.

Le souper est le nœud de ce qui vil d'aimable;

C'est la scène des agrémens :

Là le tableau du monde s'ouvre ;

C'est dans ce tableau qu'on découvre

Les plus secrets événemens;

C'est là que l'aimable folie

Préside aux plus légers propos ;

Libre , féconde , la saillie

Part, vole, frappe et multiplie

Ces feux vifs, pétillans , du choc des ris éclos. Oui, là tout s'embellit, tout devient agréable ;

Des flambeaux la douce clarté

Ajoute encore à la beauté

Ce clair-obscur inimitable ,

Cet heureux adoucissement Que mon pinceau ne peut rendre que faiblement.

Le même. Ibid.

Le Parleur a prétention.

Que mon bon ange aussi me débarrasse De cet homme à prétention , Qui, commandant l'attention, A ses moindres propos attache une préface ;

Qui, tel que Ton voit un archer, De son arc détendu , quand la flèche s'envole ,' Suivre de l'œil le trait qu'il vient de décocher,

Sitôt qu'il lâche une parole , Vient lire dans mes yeux l'effet de son discours ,

Ne permet pas qu'on en trouble le cours ; D'un regard exigeant me presse, m'interroge ;

Quête un souris , sollicite un éloge ; Tremble qu'une pensée, une maxime , un mot, N'aille mourir dans l'oreille d'un sot.

Au milieu de sa période , J'échappe, en m'esquivant , au parleur incommode , El le laisse chercher dans les regards d'aulrui La satisfaction que lui seul a de lui.

Delille. Poème de la Com^ersation^

Le Fat ignorant.

L'oRATËtU des foyers el des mauvais propos ! Quels titres soûl les siens? L'insolence et des mois,

7o6 CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Les applaudissemens > le respect idolâtre D'un essaim d'étourdis, chenilles du théâtre, Et qui , venant toujours grossir le tribunal Du bavard imposant qui dit le plus de mal , Vont semer, d'après lui, l'ignoble parodie Sur les fruits du talent et les dons du génie. Cette audace d'ailleurs, cette présomption , Qui prétend tout ranger à sa décision , Est d'un fat ignorant la marque la plus sûre ; L'homme éclairé suspend l'éloge et la censure , 11 sait que sur les arts, les esprits et les goûts. Le jugement d'un seul n'est point la loi de tous , Qu'attendre est pour juger la règle la meilleure , Et que l'arrêt public est le seul qui demeure.

J'ai rencontré souvent de ces gens à bons mots , De ces hommes charmans, qui n'étaient que des sots. Malgré tous les efforts de leur petite envie , Une froide épigramme , une bouffonnerie A ce qui vaut mieux qu'eux n'ôtera jamais rien ; Et , malgré les plaisans, le bien est toujours bien. J'ai vu d'autres méchans d'un grave caractère ,

Gens laconiques , froids, à qui rien ne peut plaire;

Examinez-les bien : un ton sentencieux

Cache leur nullité sous un air dédaigneux.

Mais à l'esprit méchant je ne vois point de gloire.

Si vous saviez combien cet esprit est aisé !

Combien il en faut peu ! comme il est méprisé !

Le plus stupide obtient la même réussite.

Eh ! pourquoi tant de gens ont-ils ce plat mérite ?

Stérilité de l'âme, et de ce naturel

Agréable, amusant, sans bassesse et sans Bel. On dit l'esprit commun; par son succès bizarre,

La méchanceté prouve à quel point il est rare :

Ami du bien, de l'ordre et de l'humanité,

Le véritable esprit marche avec la bonté.

Cléon n'offre à nos jeux qu'une fausse lumière ;

La réputation des mœurs est la première ;

Sans elle , crojez-moi , tout succès est trompeur ,

Mon estime toujours commence par le cœur:

Sans lui, l'esprit n'est rien ; et , malgré vos mas.imes,

11 produit seulement des erreurs et des crimes (i).

Gresset. Le Méchant.

Le Méchant.

Que dans ses procédés l'homme est inconséquent !j On recherche un esprit dont on hait le talent; On applaudit aux traits du Méchant qu'on abhorre, Et, loin de le proscrire, on l'encourage encore. Mais convenez aussi qu'avec ce mauvais ton, Tous ces gens dont il est l'oracle ou le bouffon, Craignent pour eux le sort des absens qu'il leur livre, Et que tous avec lui seraient fâchés de vivre : On le voit une fois , il peut être applaudi ; Mais quelqu'un voudrait-il en faire son ami? — On le craint , c'est beaucoup. -:— Mérite pitoyable ! Pour les esprits sensés est-il donc redoutable ^ C'est ordinairement à de faibles rivaux Qu'il adresse les traits de ses mauvais propos. Quel honneur trouvez-vous à poursuivre , à confondre , A désoler quelqu'un qui ne peut vous répondre ? Ce triomphe honteux de la méchanceté Réunit la bassesse et l'inhumanité.

Quand sur l'esprit d'un autre on a quelque avantage, N 'est-il pas plus flatteur d'en mériter l'hommage, De voiler, d'enhardir la faiblesse d'autrui, Et d'en être à la fois et l'amour et l'appui ?

Vous le croyez heureux ? Quelle âme méprisable ! Si c'est là son bonheur , c'est être misérable. Etranger au milieu de la société ,

(i) Voyez tom. I , même partie.

7o8 CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Et partout fugitif, et partout rejeté , Vous connaîtrez bientôt par votre expérience Que le bonheur du cœur est dans la confiance. Un commerce de suite avec les mêmes gens, L'union des plaisirs, des goûts, des sentimens; Une société peu nombreuse , et qui s'aime , Où vous pensez tout haut , où vous êtes vous-même , Sans lendemain , sans crainte et sans malignité , Dans le sein de la paix et de la sûreté , Voilà le seul bonheur honorable et paisible D'un esprit raisonnable et d'un cœur né sensible. Sans amis, sans repos, suspect et dangereux, L'homme frivole et vague est déjà malheureux. Mais jugez avec moi combien l'est davantage Un méchant affiché , dont on craint le passage ; Qui , traînant après lui les rapports, les horreurs, L'esprit de fausseté , l'art affreux des noirceurs, Abhorré , méprisé , couvert d'ignominie. Chez les honnêtes gens demeure sans patrie : Voilà le vrai proscrit , et vous le connaissez.

S'amuser, dites-vous ! Quelle erreur est la vôtre !

Quoi ! vendre tour à tour, immoler l'une à l'autre,

Chaque société; diviser les esprits,

Aigrir les gens brouillés , ou brouiller des amis,

Calomnier, flétrir les femmes estimables ,

Faire du mal d'autrui ses plaisirs détestables :

Ce germe d'infamie et de perversité,

Est-il dans la même âme avec la probité ?

Tout le monde est méchant ! Oui, ces cœurs haïssables,

Ce peuple d'hommes faux , de femmes , d'agréables ,

Sans principes, sans mœurs ; esprits bas et jaloux ,

Qui se rendent justice en se méprisant tous.

En vain ce peuple affreux, sans frein et sans scrupule,

De la bonté du cœur veut faire un ridicule.

Vonr chasser ce nuage et voir avec clarté

Que l'homme n'est point fait pour la méchanceté , Consultez , écoutez pour juges , pour oracles , Les hommes rassemblés ; voyez à nos spectacles, Quand on peint quelques traits de candeur, de bonté , Où brille en tout son jour la tendre humanité : Tous les cœurs sont remplis d'une volupté pure , Et c'est là qu'on entend le cri de la nature.

Le même. Ibid.^ act. IV, se. IV.

MODÈLE d'exercice.

Il était tout simple d'opposer au code de la méchanceté le langage du bon sens et la morale d'un bon cœur; mais ce contraste , supérieurement exécuté dans le rôle d'Ariste , distingue la comédie du Méchant. Ce rôle est le modèle de ceux où il faut soutenir le ton sérieux et moral , qui est entre deux excès, la froideur et la déclamation. C'est là d'ordinaire le double inconvénient de ces personnages que, dans la comédie , on appelle des raisonneurs. Depuis le Cléante du Tartufe , qui a si bien différencié la véritable et la fausse dévotion, l'Ariste du Méchant est celui qui a le mieux fait parler la raison. Le stjle de la pièce dans cette partie n'est ni moins piquant, ni moins parfait que dans les autres, et peut-être était encore plus difficile ; car, dans un ouvrage où il ne faut jamais perdre de vue l'agrément, rien n'est si voisin de l'ennui que de prêcher la raison. Mais Gresset a su tour à tour l'assaisonner ou l'animer , la rendre agréable ou intéressante , au point que rien ne contribua plus à son succès que le rôle d'Ariste, surlout dans la grande scène du quatrième acte entre Valère et lui. L'avantage qu'il a sur un jeune homme qui ne fait que répéter les leçons de son maître Cléon, n'était pas ce qu'il y avait de plus malaisé dans ce rôle j mais devaxit Cléon lui-même , qui est tout brillant d'esprit, il fallait plus d'art pour maintenir Arisle dans la supériorité qui convient à la bonne cause, sans subordonner le personnage principal. C'est une loi bien

remarquable dans le genre dramatique, que cette nécessité si essentielle de ne Jamais abaisser le premier personnage , celui sur qui l'auteur appelle principalement l'attention. Quoi qu'il puisse avoir de vicieux, il ne doit jamais descendre du rang où l'ont placé les convenances théâtrales. Il peut, il doit être confondu dans ses projets, puni par ses propres fautes ; mais en général il doit être tel qu'il n'y ait en lui de méprisable que le vice dont la censure est l'objet de la pièce. Cette théorie est très-déUée, et demande quelque explication, parce que si elle n'est pas bien entendue, elle semble au premier coup d'oeil contraire à la moralité, reconnue pour une des premières lois dramatiques, et c'est la méprise où sont tombés les détracteurs outrés du théâtre. Pourquoi , ont-ils dit , faire admirer la présence d'esprit d'un scélérat comme Tartufe? Pourquoi rendre la méchanceté de Cléon si séduisante à force d'esprit ? Pour mieux remplir l'objet que l'art se propose. En effet, il ne sevrait pas bien merveilleux que l'on détestât le crime sans talent, ou que l'on méprisât le vice sans esprit. Mais donner à l'un et à l'autre tout ce qu'il y a de plus capable d'éblouir , et pourtant amener le spectateur, en dernier résultat, à les condamner et à les flétrir, voilà ce qui est digne du plus beau de tous les arts. Si Tartufe était un maladroit sur la scène, l'hypocrite du parterre serait rassuré, et dirait : J'en sais davantage. Mais il ne commet pas une faute ; il est le plus fin et le plus avisé de tous les hommes, et pourtant il échoue. La conséquence est frappante : c'est que l'hypocrisie, malgré toutes ses ruses, est tôt ou tard confondue. De même, si l'auteur du Méchant veut faire tomber ce faux air de supériorité que donne si aisément la méchanceté, et qui fait que tant de sots s'efforcent d'être méchans, y réussira-t-il en ne donnant à son personnage ni agrément ni séduction ? Vraiment , dirait chacun à part soi , ce n'est pas ainsi que la méchanceté peut réussir : un tel homme n'est qu'odieux et dégoûtant ; et le dégoût et l'indignation no tomberaient que sur le personnage , et non pas sur son vice.

Mais que fait l'arlislc tjui sait son métier, et qui a bien compris la loi que j'explique? Il sépare habilement le vice et le personnage vicieux; i! donne à celui-ci tous les avantages naturels qu'il peut avoir, et qui lui laissent dans le cadre dramatique la place distinguée qu'il doit occuper; et comme tous ces avantages ne le garantissent pas de l'opprobre qui l'accable à la fin de la pièce , quand il est reconnu pour ce qu'il est, il résulte que, plus il a montré de qualités estimables et de dehors heureux, plus le vice qui ternit tout inspire de mépris et d'aversion,

La Harpe. Cours de Littérature, t. XL

Le Médisant.

La rage de médire est une impertinence ,• Dans notre vanité ce défaut prend naissance. Du bonheur du prochain le tableau vous aigrit ^ Le désir de briller, de montrer de l'esprit. Vous met à la merci des oisifs d'une ville , Et vous n'êtes méchant que pour paraître habile. Mais que vous revient-il de ces fâcheux éclats? On vous flatte tout haut , on vous blâme tout bas ; Vos bons mots quelquefois font rire la sottise , Mais toujours l'honnête homme en secret vous méprise ; Il vous fuit : il vous voit , à sa perte attaché , Lancer souvent le trait d'un perfide caché ; Insulter en riant nos mères et nos filles ^ Détruire par un mot le bonheur des familles , Et pour un jeu d'esprit, fruit de la vanité. Condamner l'innocence, et flétrii 'a beauté. Rien n'est sacré pour vous , et la reconnaissance N'a jamais enchaîné l'affreuse médisance. Dès qu'un homme est atteint de ce fatal penchant, 11 est tout glorieux de paraître méchant j Nos chagrins sont pour lui de légers badinages ; Il s'amuse des pleurs, il sourit des outrages;

Pour un plaisir cruel , et qui dure un moment , L'honneur et l'amitié lui parlent vainement. Les médisans enfin sont une affreuse peste , Qu'un homme de bon sens blâme , fuit, et déteste.

Gosse. Le Médisant^ act. 1 , se. XIV.

Les Mœurs de Sybaris.

Loin que le Sybarite , en voltigeant sans cesse Et d'objets en objets , et d'ivresse en ivresse, Epure enfin son âme au feu des voluptés , Las de tant de plaisirs rapidement goûtés , Il ne s'y livre plus qu'avec indifférence ; Ils n'ont tous à ses yeux qu'une même nuance : Son âme sans ressort languit sans mouvement, Et ne peut distinguer un goût d'un sentiment. Dans le rire affecté d'une joie apparente , 11 consume le cours de sa vie indolente : Mais ce dehors trompeur cache un profond ennui. Cet ennui le dévore , il le traîne avec lui , Et c'est en vain qu'il quitte, en croyant se distraire, Un plaisir qui déplaît pour un qui va déplaire.

Do mes concitoyens les sens trop délicats , Toujours près du bonheur, ne le possèdent pas. Il échappe à leurs soins , à leurs recherches vaines: Mais, froids pour les plaisirs, ils ressentent les peines. Leurs maux les plus légers sont des tourmens affreux. L'un d'eux (et ce trait seul me fait rougir pour eux ) , L'un d'eux, sur le duvet où leur ennui repose , Sut trouver la douleur dans le pli d'une rose. - Automates flétris, fantômes épuisés.

Du poids de leur parure ils semblent écrasés. Leur corps faible et tremblant s'affaisse sous lui-même. Tous ces voluptueux , dans leur mollesse extrême , Sont éblouis du jour dont ils sont éclairés : On les voit , sur leurs chars , pâles, défigurés ,

S'évanouir au bruit de leurs coursiers rapides. Au milieu des festins, sur leurs lèvres livides , Leurs mains , en frémissant , portent les coupes d'or : Ils y burent l'ennui qu'ils vont y boire encor.

Pour hâter le soleil et la course des heures, Etendus sur des lits au ïojid de leurs demeures , Heureux de s'oublier, ils dorment sous le dais. Le silence et la nuit régnent dans leurs palais. Là , bercés tristement des mains de la mollesse , Leur propre oisiveté les lasse et les oppresse. Brisés par le repos , tourmentés sur des fleurs , Ils s'agitent enfin , et vont languir ailleurs.

Trop faibles (Dieux puissans, rendez vain cet augure!), Trop faibles pour porter le fardeau d'une armure , Epouvantés chez eux de l'ombre des dangers , Plus timides encore aux yeux des étrangers , Esclaves destinés aux fers d'un nouveau maître , Us auront pour vainqueur quiconque voudra l'être (i).

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