‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 30 sur 34 · COLARDEAU · texte numérisé non relu

COLARDEAU

L'Homme blasé.

, . ; . . Aux ennuis condamné, Accablé du fardeau d'une tristesse extrême , Réduit au sort affreux d'être à charge à moi-même ^ J'épargne aux yeux d'autrui l'objet fastidieux D'homme ennuyé partout , et partout ennuyeux. C'est un état qu'en vain vous voudriez combattre : Insensible aux plaisirs dont j'étais idolâtre. Je ne les connais plus, je ne trouve aujourd'hui Dans ces mêmes plaisirs que le vide et l'ennui ; Cette uniforaiité des scènes de la vie Ne peut plus réveiller mon âme appesantie ; Ce cercle d'embarras, d'intrigues, de projets. Ne doit nous ramener que les mêmes objets;

(i) Voyez en prose, Caractères ou Portraits-

7i4 CARACTÈRES OU PORTRATÏS,

Et, par l'expérience instruit à les connaître ,

Je reste sans désirs sur tout ce qui doit être.

Dans le brillant fracas où j'ai long-temps vécu ,

J'ai tout vu, tout goûté, tout revu, tout connu ;

J'ai rempli pour ma part ce théâtre frivole :

Si chacun n'y restait que le temps de son rôle ,

Tout serait à sa place , et l'on ne verrait pas

Tant de gens éternels dont le public est las.

Le monde usé pour moi n'a plus rien qui me touche ^

Et c'est pour lui sauver un rêveur si farouche,

Qu'étranger désormais à la société ,

Je viens de mes déserts chercher l'obscurité.

Gresset. Sidney^ act. 11^ se. II.

Réponse , ou l'Emploi de la Vie.

Si vous ave^ goûté tous les biens des humains, Si vous les connaissez, le choix est dans vos mains : Bornez-vous aux plus vrais ; et laissez les chimères Dont le repentir suit les lueurs passagères. Quel fut votre bonheur? A présent sans désirs , Vous avez, dites-vous, connu tous les plaisirs. Hé quoi! n'en est-il point au-dessus de l'ivresse Oij le monde a plongé notre aveugle jeunesse? Ce tourbillon brillant de folles passions , Cette scène d'erreurs, d'excès, d'illusions. Du bonheur des mortels bornent-ils donc la sphère .'* La raison à nos voeux ouvre une autre carrière. Croyez-moi , cher ami , nous n'avons pas vécu : Employer ses talens, son temps et sa vertu , Servir au bien public, illustrer sa patrie. Penser enfin, c'est là que commence la vie. Voilà les >Tais plaisirs dignes de tous nos vœux , La volupté par qui l'honnête homme est heureux : Notre âme pour ces biens est toute neuve encore.

Le même. Ibid,

ET PARALLÈLES. 7i5

La Jeunesse du Jour.

Moi ! je me garde bien de dire un mot ; j'admire. Je sens que pour s'instruire il n'était pas besoin De tant se fatiguer , de prendre tant de soin. Oh! non, je reconnais que ces longues études N'étaient que sot ennui, que tristes habitudes; Je vois qu'à moins de frais il est de beaux esprits. Et même des savans f qui , n'ayant rien appris , N'ignorent nulle chose, et, des heures entières, Vont parler, discuter sur toutes les matières. Sur des points de science, en affaires de goût, Dans le monde , au spectacle, en famille , et partout, S'érigent en censeurs, en arbitres suprêmes» Et toujours , en un mot, sont très-contens d'eux-mêmes.

On est tout confondu d'un ton si décidé. Tu sais tout , à t'entendre ; et monsieur de Naudé Me disait même hier : Que de choses j'ignore ! Mon ami , je vieillis en m'instruisant encore.

J'admire, ajoulait-il.

Et l'air de confiance , et l'éternel babil De ces messieurs à peine échappés de l'enfance ; Car ils ont , d'un seul pas , franchi l'adolescence. Ils semblent tout savoir, à leur ton, leur maintien ; Mais ils ne savent rien , n'apprendront jamais rien ; Parlent avec mépris de tout ce qu'ils ignorent, Et de leur nullité publiquement s'honorent; Etres inconséquens , neufs et blasés , flétris , Tels que des fruits sans goût , avant le temps mûris : A quinze ans , les voilà déjà de petits hommes , Plus forts, même plus vieux que tous tant que nous sommes. Collin-d'HARLEVILLE. Le Vieillard et les Jeunes Gens, act. II, se. IV.

7iG CAI\ACJE1\ES OU P01\TI\AITS.

L'Érudit (i).

Si l'entretien languit, ne soyez point en peine^ De la maison voisine arrive un Erudit Qui, dans les murs de Rome et de Sparte et d'Athènc, Sait tout ce qu'on a fait, et tout ce qu'on a dit^

Son érudition profonde •

Vous dit d'oiî sont partis tous les peuples du monde. II sait par cœur les noms des Princes du Sénat, Tous les Romains promus au Grand-Pontificat,

Au rang d'Edile, au Tribunal ; Qui , sur la scène , a pris le premier masque ^ Qui, chez les Grecs, porta le premier casque. Du casque il passe au bâton augurai ,

Au lituus pontifical; Puis viennent les extraits des poudreux antiquaires j Les temples, les tombeaux, les urnes cinéraires. Puis il vous mène au mont Capilolin,

Au Quirinal , à l'Esquilin, Au temple de la Paix , au vaste Colisée ; Compte les chapiteaux de sa masse brisée ,

Vous dit par quels heureux hasards H vient de découvrir un vieux camp des Césars. Las des antiquités et romaines et grecques , Des Latins, des Gaulois, des Volsques et des Eques;

J'arrive enfin, qtioiqu'un peu tard, A nos aïeux les Francs , à leurs premiers évêques. Menacé de subir les annales d'un czar.

D'un Soudan ou d'un hospodar.

Je maudis les bibliothèques , Et suis près d'excuser l'incendiaire Omar.

Delille. La Conversation*

(i) Voyez tom. I, Caractères ou Portraits.

Page 1