‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 11 sur 649 · XVJ · texte numérisé non relu

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rieuK : elle imita les défauts comme les qualités des comédies italiennes de Poggio , de Machiavel, de Bibbiéna. « Un vers de huit syllabes , coulant et rapide , dit Sainte-Beuve , un dialogue vif et facile , des mots plaisants , des malices parfois heureuses contre les moines , les maris et les femmes , y rachètent l'immoralité des sujets , l'uniformité des plans , la confusion des scènes, la trivialité des personnages. »

Les comédies les plus fameuses de ce temps furent l'Eugène de Jodelle , les Esbahis et la Trésorière de Grevin , le Brave ou Taille-Bras de Baïf , les Négr ornants et les Corrivaux de J. de La Taille , et surtout les pièces de Larivey , Champenois, le seul de nos anciens comiques qui , avec l'auteur de Patelin , se rapproche de Molière ; ses pièces sont écrites en prose, comme celles de Jean de La Taille. Sa comédie des Esprits, dont M. Suard a fait le plus brillant éloge, est pleine de traits heureux, et d'une grande naïveté de passion. On cite aussi , à la même époque , les Napolitains de François d'Amboise , les Contents d'Odet Turnèbe , le Muet insensé de Pierre le Loyer. Ce dernier , dans sa Nephelococugie a heureusement imité la charmante comédie des Oiseaux d'Aristophane.

prose; romans, mémoires, ouvrages didactiques.

La réforme littéraire , qui avait si rapidement mais si complètement modifié la poésie du xvie siècle, n'eut aucune influence sur la prose, car cette réforme était l'œuvre des savants, et la prose, comme nous l'avons dit, s'était tenue jusque-là presque en dehors de la science , elle était restée l'expression de la pensée et des sentiments populaires. Aussi , en se dérobant aux innovations des lettrés , elle obéit tout entière au mouvement religieux et politique qui agitait toutes les classes des citoyens. Le génie observateur des Français avait été frappé , aussitôt que le reste de l'Europe et même avant elle , des erreurs multipliées de l'Église et de l'État ; mais , fidèles à l'esprit de leurs ancêtres , ils n'employèrent longtemps que les traits de la plaisanterie et l'arme du ridicule contre les abus que l'Angleterre et l'Allemagne attaquaient d'une manière tout autrement sérieuse et décisive. Ainsi la prose se renferma d'abord dans une satire joviale , licencieuse , mais presque inoffensive , contre les moines et les maris. Les Italiens avaient donné le modèle de ces gaillardises pleines d'une immoralité naïve , auxquelles les contes des trouvères. V Histoire de Gérard de Nevers , celle du petit Jehan de Sainlré, sous Charles VI , et les

RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE

cent Nouvelles composées par des seigneurs de la cour de Bourgogne , avaient aussi habitué les Français avant le xvr3 siècle.

A l'imitation du Décaméron de Boccace, la reine Marguerite de Navarre écrivit l'Beptaméron, beaucoup plus libre dans les pensées comme dans le style que l'auteur italien , mais fidèle miroir du siècle corrompu où elle vivait. Une preuve de la vogue qu'obtenaient alors ces sortes d'ouvrages , t'est que la reine mère et madame de Savoie avaient aussi tenté de composer des nouvelles dans le même genre. Qu'on ne s'étonne point de trouver ici le nom de trois princesses royales. Ce siècle fut encore plus fertile que les précédents en romanciers et en poètes couronnés. Tout le monde connaît les quatrains légers et gracieux de François Ier ; Henri II égalait son père en ce genre ; et tous deux furent surpassés par Charles IX , dont les vers à Bonsard sont peut-être les plus fermement et les plus purement écrits de l'époque. Marie Stuart, femme de François II , avait reçu des leçons de poésie du chevalier de Chatelart , poêle lui-même , et qui fut victime de sa passion pour elle. Les Adieux de Marie à la France respirent une touchante mélancolie. Enfin les vers, les lettres et les courtes harangues de Henri IV prouvent que, comme écrivain, il ne fut pas indigne de ses prédécesseurs.

Pour revenir à nos conteurs, Bonaventure Desperriers , secrétaire de la reine de Navarre , l'imita dans ses Joyeux Contes et Devis; et bientôt son fameux Cymbalum mundi, qui lui attira tant de persécutions, fut comme le signal d'un genre de satire plus directe.

En effet , le mouvement général donné aux esprits par la réformation ne permettait plus de se renfermer dans une plaisanterie vague et presque innocente. Les disputes religieuses , unies au classicisme , produisirent en Italie , en Hollande, en Allemagne, une foule d'ouvrages satirico-philosophiques, écrits dans leslanguesde l'antiquité; l'ironie du, style macaronique prit naissance ; Érasme fit V Eloge de la Folie, d'autres celui de la Goutte, de la Paresse, etc. Beuchlin écrivit les Lillerœ obscurorum virorum. De ce mélange universel de raison , de science et de comique sortit enfin Rabelais.

Rabelais, curé de Meudon, fit paraître, vers • le milieu du xvie siècle , le fameux roman de Gargantua , qui fut bientôt suivi de Pantagruel, mélange inouï de rire inextinguible, de bon sens supérieur au siècle, d'obscénités repoussantes, de vigoureuse éloquence, d'inintelligible folie, saturnales d'une épopée en délire qui comprend tout et se gausse de tout, qui suppose une étude approfondie des o.ncjfins et des modernes , cl qui

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

ne peut être comparée a rien ni chez les modernes ni chez les anciens. Ce livre , qui eut un si grand renom , qui lança les traits les plus acérés contre toute la société religieuse et politique de l'époque, dont tous les caractères semblaient des allusions dirigées contre les chefs de l'Église et de l'État , ne nuisit pointeependantà son auteur qui mourut tranquillement en 1552.

Rabelais eut des imitateurs. Guillaume des Autels composa la Milisloire baragouine de Fanfreluche et Gaudichon; Rcroald de Verville écrivit un salmigondis indécent , mais semé d'anecdotes pleines de verve et d'esprit. Les livres publiés , dans les années suivantes , sous le nom de Tabarin et de Bruscambille , ceux de Noël Dufail et d'Etienne Tabourot , seigneurs des Accords , appartiennent au même genre. Les Sérées de Guillaume Bouchet , de Poitiers , contiennent des détails curieux sur les mœurs du temps ; et l'on trouve tout le sel de la satire, sans le cynisme qui la souille, dans V Apologie pour Hérodote , de Henri Estienne , dans les écrits en prose d'Agrippa d'Aubigné, et surtout dans cette excellente Satire Ménippée, dont les auteurs, Le Roy, Rapin , Gillot, Pithou, etc., rendirent autant de services à Henri IV que les officiers qui lui gagnèrent des batailles. Jean Louveau, Gabriel Chapuis , Belleforest , quoique postérieurs à Rabelais, appartiennent plutôt au genre qu'avait mis en vogue la reine de Navarre. Leurs contes ne sont guère que des traductions ou des imitations de l'italien et de l'espagnol.

Ce besoin du conte sérieux ou comique fut peut-être la cause de la faiblesse de l'histoire , qui ne produisit guère pendant ce temps que des biographies et des mémoiresanecdotiques.Nousne parlons point'(du président de Thou, dont l'ouvrage, d'ailleurs si remarquable , est écrit en latin. Une des meilleures biographies du xvie siècle est Y Histoire du chevalier Bayard ; son auteur anonyme se rapproche souvent de la charmante naïveté de Joinville. Brantôme décrit les mœurs des cours dépravées de Charles IX et de Henri III , et transporte dans son style l'obscénité des actions qu'il dépeint. Les Mémoires les plus instructifs et les plus intéressants de celle époque sont ceux de la princesse de Condé et de Sully ; mais on n'y

retrouve déjà plus la naïveté des anciens chroniqueurs. Le Journal de l'Étoile est curieux sous le rapport historique. N'oublions point , parmi les écrivains sérieux de cet âge , Etienne Pasquier. Ses Recherches sur la France et son fameux plaidoyer contre les jésuites lui acquirent une juste réputation.

Mais les deux prosateurs de ce temps qui ont partagé avec Rabelais la gloire de survivre à leur siècle , et dont la renommée n'a fait que grandir à travers tous les changements survenus dans la langue et le goût de leurs concitoyens , ce sont Amyot et Montaigne. Malgré les fréquents essais tentés depuis Amyot sur les auteurs anciens qu'il a traduits, malgré les nombreux contre-sens qu'une connaissance plus approfondie de la langue grecque a découverts dans ses livres , ses vieilles translations de Plutarque et du Daphnis et Chloé de Longus , sont les seules que l'on relise toujours avec un nouveau plaisir , car lui seul sut être original en traduisant. Quant a Montaigne , il fut un génie à part dans son siècle. Il ne lui doit rien , « ou plutôt , dit M. Villemain, malgré son siècle, par la seule force de sa pensée, il se plaça de luimême à côté des écrivains les plus parfaits , nés dans les siècles les plus polis. Penseur profond sous le règne du pédantisme , auteur brillant et ingénieux dans une langue informe et grossière , il écrit avec le secours de sa raison et des anciens ; son ouvrage reste et fait seul toute la gloire littéraire d'une nation ; et lorsque , après de longues années, sous les auspices de quelques génies sublimes qui s'élancent à la fois, arrive enfin l'âge du bon goût et du talent, cet ouvrage, longtemps unique , demeure toujours original; et la France , enrichie tout à coup de tant de brillantes merveilles , ne sent pas refroidir son admiration pour ces antiques et naïves beautés. » Le livre des. Essais n'eut ni modèle ni imitateurs. Etienne de La Boétie que Montaigne honora de son amitié , et dont il publia le Traité de la servitude volontaire, Cliarron qui se rapproeba de ses principes dans son Livre de la Sagesse, Mlle de Gournay , sa nièce , qui défendit sa mémoire, Bodin, dont la République est d'ailleurs le meilleur écrit politique du siècle, ne peuvent S cependant lui être comparés.

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