‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 10 sur 649 · ART DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

ART DRAMATIQUE

La réforme de Ronsard avait envahi toute la poésie de son temps , et , à défaut même des intérêts de la politique et de l'Église , elle eût suffi pour faire tomber le drame antérieur au xvie siècle. La transition fut singulièrement brusque; à des pièces tout à fait chrétiennes pour le fond , et françaises pour la forme, succédèrent, d'un seul bond, des drames entièrement païens et antiques pour la forme comme pour le fond. Les représentations des pièces grecques et latines traduites presque vers pour vers et mot pour mot étaient déjà habituelles dans les universités de France comme dans celles d'Allemagne , d'Italie et d'Angleterre. Protégées par Henri II, elles passèrent de là sur la scène ; et bientôt la traduction littérale ne fut plus qu'une imitation libre. A part l'extrême ridicule du style, les pièces de ce temps sont de vraies tragédies grecques. Une action extrêmement simple, des actes fort courts, des personnages peu nombreux, des chœurs quelquefois brillants, une intention de gravité qui

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

va jusqu'à l'emphase ; tels sont leurs Irails distinctifs.

La première tragédie originale en ce genre est la Cléopulre de Jodelle , qui fut bientôt suivie de sa Bidon ; Jean de la Péruse , Scévole de Sainte-Marthe, Charles Toutain qui imagina des vers de seize pieds, JeanGrevin, Jean et Jacques de La Taille, Rouillet, Filleul, Gabriel Ronin qui introduisit les Turcs sur le théâtre , Desmasures et beaucoup d'autres marchèrent sur ses traces ; le plus illustre de tous fut Garnier. Celuici renchérit encore sur Jodelle. Il crut avoir trouvé le perfectionnement du noble dans le guindé , celui du simple dans le sec ; au lieu de Sophocle et d'Euripide, il prit pour modèle Sénèque et la tragédie romaine, plate exagération de la tragédie grecque. Cependant il ne manque souvent ni d'élévation dans la pensée , ni d'élégance dans le style. Sa Porcie et sa Phèdre offrent quelques exemples de ce double mérite : il eut du moins le bon sens de se renfermer presque toujours dans des sujets anciens.

Ses imitateurs Chantelouve, Rehourd, Billard, Antoine de Montchrétien , etc. , s'égarèrent plus que lui en appliquant à des événements modernes les formes qu'il avait adoptées. Coligny , Guise et Marie Sluart furent immolés au milieu de chœurs antiques, composés déjeunes garçons et de jeunes fdles. Au reste , la plupart des pièces de celte époque, si insignifiantes sous le rapport de l'art, méritent l'attention comme monuments historiques; on peut étudier sous ce point de vue la Justification du pécheur par la foi, de Henri de Baran , la Tragédie de feu Gaspard de Coligny, par Chantelouve, le Triorr.phe de la Ligue, et la Guisiade , de Pierre Matthieu, le Chilpéric II , de Louis Léger , etc. II était impossible, en effet, qu'avec la Saint Rarthélemy, la Ligue, l'exécrable Charles IX et l'infâme HenrilII, à travers les désordres et les assassinats de la guerre civile, tandis que le fanatisme et l'étranger hurlaient de toutes paris , la politique n'envahît pas aussi le théâtre; au milieu de ces commotions si présentes et si vives , Grecs , Romains , règles classiques , mœurs des cour; , politesse moderne, tout fut oublié. Les intérêts religieux et civils, qui saisissaient tous les esprits, s'emparèrent du drame, comme de toute la littérature. Le règne de Henri IV rétablit l'ordre et la paix dans l'État, mais il n'eut presque aucun effet sur la scène ; l'anarchie resta la même. Tout d'ailleurs y contribuait. Les rapports politiques de la France avec les Espagnols lui avaient fait connaître leur langue et leur littérature. Ces productions exotiques s'allièrent avec les anciens mystères et les tragédies classiques , et tout se confondit dans un même chaos. Les crilkiucs nous montrent

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dans ce temps des mystères à l'ancienne mode , des tragédies à la mode nouvelle, des tragédies morales , allégoriques , avec ou sans chœurs , des journées en tragédies, des pastorales et bergeries , comiques ou historiques , des tragi-comédies à l'espagnole , etc. , etc.

Edouard du Monnin donna une pièce politicoallégorique, intitulée la Peste de la peste ou le jugement divin ; un autre donna la Comédie française de V Enfer poétique; Philippe Rosquet , de Mons , fit représenter le Petit rasoir des ornements mondains ; Jean de Viret donna les Machabées ; Jean Gaucher de Troyes , Y Amour divin, etc.

Il est hors de doute que si , au milieu de ce bouleversement général, ou plutôt de ce syncrétisme qui avait également accueilli tous les systèmes , qui , en adoptant les anciennes compositions religieuses de la France, ne rejetait ni les Grecs , ni les Latins , ni les Italiens , ni les Espagnols, et qui n'était enchaîné par aucune règle arbitraire , il s'était élevé un de ces génies créateurs qui savent dominer leur siècle, deviner ses besoins , les satisfaire , et en même temps lui imprimer la direction de leurs pensées , les destinées de la scène française étaient fixées peutrêlre pour un long espace de temps , et peut-être aussi eût-elle pris un essor encore plus élevé qu'elle ne le fit dans la suite. Malheureusement il lui manqua un homme. Corneille vint trop tard ; et Hardi, qui parut vers la fin du xvie siècle, n'était pas le génie que demandait son époque. Il fut cependant l'écrivain le plus fécond , le plus populaire , le plus universel que produisit ce système, et il peut en être considéré comme le type.

Cet homme , d'une veine si prodigieusement abondante , comme dit Scudéri , a composé plus de huit cents pièces ; il écrivait quelquefois deux mille vers en vingt-quatre heures. L'impression n'a conservé que quarante et un de ses drames. Parmi eux se trouvent des tragédies antiques , comme Bidon , Méléagre , la Mort de Barius , Coriolan, Mariane , Panthée , etc. Au milieu d'inconvenances et d'incorrections sans nombre, elles présentent une verve de style assez franche, et presque toujours l'observation des règles classiques. Les pièces dont le sujet est moderne sont, au contraire, pour la plupart, des imbroglios espagnols , où toutes les licences imaginables sont admises sans difficulté. Le style de Hardi , quelquefois assez animé, mais le plus souvent prosaïque, n'a jamais l'harmonie, l'éclat cl la poésie de celui de Garnier.

La comédie , qui ne s'attachait qu'à imiter une nature plus connue et plus positive, resta, du moins dans le temps du système de Ronsard, à l'abri des aberrations où s'égara le genre se-

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