‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 128 sur 649 · LA CONVERSATION · texte numérisé non relu

LA CONVERSATION

Le ton de la bonne conversation est coulant e' naturel ; il n'est ni pesant ni frivole ; il est savan1

'JÙ

DÉFINITIONS

sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur , badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations , ni des épigrammes ; on y raisonne sans argumenter , on y plaisante sans jeux de mots , on y associe avec art l'esprit et la raison, les maximes et les saillies, l'ingénieuse raillerie et la morale austère. On y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on n'approfondit pas les questions de peur d'ennuyer ; on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité ; la précision mène à l'élégance; chacun dit son avis et l'appuie en peu de mois ; nul n'attaque avec chaleur celui d'autrui ; nul ne défend opiniâtrement le sien. On discute pour s'éclairer, on s'arrête avec la dispute, chacun s'instruit, chacun s'amuse, tous s'en vont contents : et le sage même peut rapporter de ces instructions des sujets dignes d'être médités en silence.

J.-J. ROUSSEAU

l'amour-propre.

ÎAimour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres , si la fortune leur en donnait les moyens. Il ne se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Il n'est rien de si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins , rien de si habile que sa conduite. Ses souplesses ne se peuvent représenter , ses transformations passent celles des Métamorphoses , et ses raffinements ceux de la chimie : on ne peut sonder la profondeur ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il fait mille insensibles tours et retours; là il est souvent invisible à luimême ; il y conçoit , il y nourrit, il y élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines. Il en forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît , ou il ne peut se résoudre à les avouer.

De celle nuit qui le couvre , naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même, ses erreurs, ses ignorances sur son sujet. De là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis ; qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès qu'il se repose , et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui , en quoi il est semblable à nos yeux. Il veut obtenir des choses qui ne lui sont pas avantageuses , cl qui même lui sont nuisibles,

mais qu'il poursuit parce qu'il les veut; il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles, et trouve tout son plaisir dans les plus fades , et conserve toute sa fierlé dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions , il vit partout; il vit de lout , il vit de rien ; il s'accommode des choses, de leur privation; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins , et, ce qui est admirable , il se hait lui-même avec eux ; il conjure à sa perte, il travaille même à sa ruine ; enfin il ne se soucie que d'être, et, pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi.

Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité , et s'il entre hardiment en société avec elle pour se détruire, parce, que , dans le même temps qu'il se ruine dans un endroit, il se rétablit dans un autre. Quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre ou le changer; et , lors même qu'il est vaincu, et qu'on croit en êlre défait, on le trouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre , dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation. La mer en est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvemenls.

LA ROCHEFOUCAULD

Le nom d*aihour-propre ne suffit pas pour nous faire connaître sa nature, puisqu'on se peut aimer en bien des manières. 11 faut y joindre d'autres qualités pour s'en former une véritable idée. Ces qualités sont, que l'homme corrompu non-seulement s'aime soi-même , mais qu'il n'aime que soi, qu'il rapporte tout à soi. Il se désire toutes sortes de biens, d'honneurs , de plaisirs, et il n'en désire qu'à soi-même, ou par rapport à soi-même. Il se fait le centre de lout ; il voudrait dominer sur tout , et que toutes les créatures ne fussent occupées qu'à le conlenter, à le louer, à l'admirer. Celte disposition tyrannique, étant empreinte dans le fond du cœur de tous les hommes, les rend violents, injustes, cruels, ambitieux , flatteurs , envieux , insolents , querelleurs : en un mot , elle renferme les semences de tous les crimes et de tous les dérèglements des hommes, depuis la plus légère jusqu'aux plus détestables. Voilà le monstre que nous renfermons dans notre sein. Il vit et règne absolument en nous, à moins que Dieu n'ait détruit son empire en versant un autre amour dans noire cœur. 11 est le principe

DEFINITIONS

de toutes les actions qui n'en ont point d'autre que la nature corrompue ; et , bien loin qu'il nous fasse de l'horreur , nous n'aimons et ne haïssons toutes les choses qui sont hors de nous, que selon qu'elles sont conformes ou contraires à ses inclinations.

Mais, si nous l'aimons dans nous-mêmes, il s'en faut bien que nous le traitions de même quand nous l'apercevons dans les autres. 11 nous paraît alors , au contraire , sous sa forme naturelle , et nous le haïssons même d'autant plus que nous nous aimons , parce que l'amour-propre des autres hommes s'oppose à tous les désirs du nôtre. Nous voudrions que tous les autres nous aimassent , nous admirassent , pliassent sous nous ; qu'ils ne fussent occupés que du soin de nous satisfaire ; et non-seulement ils n'en ont aucune envie , mais ils nous trouvent ridicules de le prétendre, et ils sont prêts à tout faire, non-sculeincnl pour nous empêcher de réussir dans nos désirs , mais pour nous assujettir aux leurs , et pour exiger les mêmes choses de nous. Voilà donc par là tous les hommes aux mains les uns contre les autres : cl si celui qui a dit qu'ils naissent dans un étal de guerre , et que chaque homme est naturellement ennemi de tous les autres hommes , eût voulu seulement représenter par ces paroles la disposition du cœur des hommes les uns envers les autres , sans prétendre la faire passer pour légitime cl pour juste , il aurait dit une chose aussi conforme à la vérité et à l'expérience , que celle qu'il soutient est contraire à la raison et à la justice.

NICOLE- Essais de morale.

UÈJIE SUJET.

Notre amour-propre nous fait tout rapporter à nous-mêmes ; nous faisons servir tout ce qui nous environne à nous seuls, comme si tout était fait pour nous : nous ne comptons tout ce qui se passe dans le monde que par rapport à nous ; en un mot , nous vivons comme si nous étions seuls dans l'univers , et que l'univers entier ne fût fait que pour nous seuls. Ainsi , nous qui ne sommes qu'un atome imperceptible au milieu de ce vasle univers , nous voudrions en faire mouvoir toute la machine au gré de nos seuls désirs; que tous les événements s'accommodassent à nos vues; que le soleil ne se levât et ne se couchât que pour nous seuls. Nous voudrions être la fin de lous les desj seins de Dieu , comme nous nous établissons nousmêmes la fin unique de lous nos projets sur la lerre. Ainsi nous ne jugeons que par rapport à nousmêmes de tous les événements qui nous environnent ; et loul ce qui trouble tlîi instant nos plai-

sirs , tout ce qui dérange l'orgueil et l'ambition de nos projets et de nos espérances , nous aigrit et nous révolte.

Comiiie notre amour-propre nous fait croire que nous avons seuls la sagesse en partage , tout ce qui ne s'ajuste pas à nos vues et à nos lumières, dans l'arrangement des choses d'ici-bas , trouve auprès de nous sa condamnation et sa censure. Nous voudrions que les places et les dignités fussent disposées à notre gré ; que nos vues et nos conseils réglassent la fortune publique : que les faveurs ne tombassent que sur ceux à qui notre suffrage les avait déjà destinées ; que les événements publics ne fussent conduits que par les mesures que nous aurions nous-mêmes choisies : nous blâmons tous les jours le choix de nos maîtres , et nous ne trouvons personne digne des places qu'il occupe.

Notre amour-propre s'est emparé de tout l'univers , et nous regardons lout ce que nous désirons comme notre partage. Les places et les honneurs qui échappent à notre cupidité , et qui se répandent sur les autres, nous les regardons comme des biens qui nous appartiennent, et qu'on nous ravit injustement ; lout ce qui brille au-dessus et à côlé de nous , nous éblouit et nous blesse. Nous voyons avec des yeux d'envie l'élévation des autres hommes : leur prospérité nous inquiète , leur fortune fait notre malheur , leur succès forme un poison secret dans notre cœur, qui répand l'amertume sur toute notre vie. Les applaudissements qu'ils reçoivent sont comme des opprobres qui nous humilient ; nous tournons contre nous ce qui leur est favorable ; et, peu contents des malheurs qui nous regardent , nous nous faisons encore une infortune du bonheur d'aulrui.

MASSILLON

Page 1