‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 129 sur 649 · CE QUI FAIT LES HÉROS · texte numérisé non relu

CE QUI FAIT LES HÉROS

J'appelle le principe de ces grands exploits celte ardeur martiale qui , sans témérité ni emportement , lui faisait tout oser et tout entreprendre ; ce feu qui, dans l'exécution, lui rendait tout possible et lout facile ; celle fermeté d'âme que jamais nul obstacle n'arrêta , que jamais nul péril n'épouvanta, que jamais nulle résistance ne lassa, ni ne rebula; celle vigilance que rien ne surprenait; celte prévoyance à laquelle rien n'échappait; celte étendue de pénétration avec laquelle , dans les plus hasardeuses occasions , il envisageait d'abord loul ce qui pouvait ou troubler ou favoriser l'événement des choses : semblable à un aigle donl la vue perçante fail en un moment la découverte dctoul un vaste pays; celte promptitude à prendre son parti , qu'on n'accusa Jamais

DÉFINITIONS

en lui de précipitation , el qui , sans avoir l'inconvénient de la lenteur des autres , en avait toute la maturité , celte science qu'il pratiquait si bien, et qui le rendait si habile à profiter des conjonctures , à prévenir les desseins des ennemis presque avant qu'ils fussent conçus , et à ne pas perdre en vaines délibérations ces moments heureux qui décidentdu sort des armées; celle activité que rien ne pouvait égaler, et qui, dans un jour de bataille, le partageant, pour ainsi dire , et le multipliant , faisait qu'il se trouvait partout, qu'il suppléait à tout, qu'il ralliait tout, qu'il maintenait tout: soldat cl général tout à la fois , et , par sa présence , inspirant à tout le corps d'armée , jusqu'aux plus vils niembresqui le composaient, son courage et sa valeur ; ce sang-froid qu'il savaitsi bien conserver dans la chaleur du combat ; cette tranquillité dont il n'était jamais plus sûr que quand on en venait aux mains , et, dans l'horreur de la mêlée, cette modération et cette douceur pour les siens , qui redoublaient à mesure que sa fierté contre l'ennemi était émue ; cet inflexible oubli de sa personne , qui n'écoula jamais la remontrance , et auquel constamment déterminé , il se fit toujours un devoir de prodiguer sa vie , et un jeu de braver la mort : car tout cela est le vif portrait que chacun de vous se fait , au moment que je parle , du prince que nous avons perdu ; et voilà ce qui fait les héros.

La médisance est un feu dévorant qui flétrit tout ce qu'il louche , qui exerce sa fureur sur le bon grain comme sur la paille , sur le profane comme sur le sacré ; qui ne laisse , partout où il a passé, que la ruine et la désolation ; qui creuse jusque dans les entrailles de la terre , et va s'attacher aux choses les plus cachées , qui change en de viles cendres ce qui nous avait paru , il n'y a qu'un moment , si précieux et si brillant ; qui , dans le temps même qu'il paraît couvert et presque éteint , agit avec plus de violence et de danger que jamais : qui noircit ce qu'il ne peut consumer , et qui sait plaire et briller quelquefois avant que de nuire.

La médisance est un orgueil secret qui nous découvre la paille dans l'œil de notre frère , et nous cache la poutre qui est dans le nôtre ; une envie basse , qui , blessée des talents ou de la prospérité d'autrui , en fait le sujet de sa censure, et s'étudie à obscurcir l'éclat de tout ce qui l'efface ; une haine déguisée , qui répand sur ses paroles l'amertume cachée dans le cœur ; une du-

plicité indigne, qui loue eu face et déchire en secret ; une légèreté honteuse, qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot , et qui sacrifie souvent sa fortune et son repos à l'imprudence d'une censure qui sait plaire ; unebarbarie de sangfroid , qui va percer notre frère absent ; un scandale pour ceux qui nous écoutent ; une injustice où vous ravissez à votre frère ce qu'il a de plus cher. La médisance est un mal inquiet qui trouble la société , qui jette la dissension dans les cités , qui désunit les amitiés les plus étroites , qui est la source des haines et des vengeances , qui remplit tous lieux où elle entre de désordres et de confusion ; partout ennemie de la paix , de- la douceur et de la politesse. Enfin , c'est une source pleine d'un venin mortel : tout ce qui en part est infecté , et infecte tout ce qui l'environne ; ses louanges mêmes sont empoisonnées , ses applaudissements malins , son silence criminel , ses gestes , ses mouvements , ses regards , tout a son poison , et le répand à sa manière.

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