‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 133 sur 649 · L HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

L HOMME DE LETTRES

C'est celui dont la profession principale est de cultiver sa raison pour ajouter à celle des autres. C'est dans ce genre d'ambition, qui lui est particulier, qu'il concentre toute l'activité, tout l'intérêt que les autres hommes dispersent sur les différents objets qui les entraînent lour à tour. Jaloux d'étendre et de multiplier ses idées, il remonte dans les siècles, cl s'avance au travers des monuments épars de l'antiquité, pour y recueil-

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îir, sur des traces souvent presque effacées, l'âme et la pensée des grands hommes de tous les âges. Il converse avec eux dans leur langue, dont il se sert pour enrichir la sienne. Il parcourt le domaine de la littérature étrangère, dont il remporte des dépouilles honorables au trésor de la littérature nationale.

Doué de ces organes heureux qui font aimer avec passion le beau et le vrai en tout genre, il laisse les esprits étroits et prévenus s'efforcer en vain de plier à une même mesure tous les talents et tous les caractères, et il jouit de la variété féconde et sublime de la nature dans les différents moyens qu'elle a donnés à ses favoris pour charmer les hommes, les éclairer et les servir. C'est pour lui surtout que rien n'est perdu de ce qui se fait de bon et de louable ; c'est pour une oreille telle que la sienne que Virgile a mis tant de charme dans l'harmonie de ses vers ; c'est pour un juge aussi sensible, que Racine répandit un jour si doux dans les replis des âmes tendres, que Tacite jeta des lueurs affreuses dans les profondeurs de l'âme des tyrans ; c'est à lui que s'adressaient Montesquieu quand il plaidait pour l'humanité, Fénélon quand il embellissait la vertu. Pour lui toute vérité est une conquête, tout chefd'œuvre est une jouissance.

Accoutumé à puiser également dans ses réflexions cl dans celles d'autrui, il ne sera ni seul dans la retraite , ni étranger dans la société : enfin, quel que soit le travail où il s'applique, soit qu'il marche à pas mesurés dans le monde intellectuel des spéculations mathématiques, ou qu'il s'égare dans le monde enchanté de la poésie ; soit qu'il attendrisse les hommes sur la scène , ou qu'il les instruise dans l'histoire ; en portant ses tributs au temple des arts, il ne cherchera pas à renverser ses concurrents dans sa route, ni à déshonorer leurs offrandes pour relever le prix de la sienne ; il ne détournera pas des triomphes d'autrui son œil consterné ; les cris de la renommée ne seront pas pour son âme un bruit importun ; et , au lieu que la médiocrité inquiète et jalouse gémit de tous les succès, parce que le champ du génie se rétrécit sans cesse à ses faibles yeux, le véritable homme de lettres, le parcourant d'un regard plus vaste et plus sûr, y verra toujours un monument à élever , et une place à obtenir. .

Le littérateur est l'élève de la nature ; tout ce qu'elle offre de beau , de bon , d'aimable , de grand, se réfléchit, se combine, se féconde dans

son âme ; il semble ne vivre que pour recevoir et communiquer ces belles émotions dont la nature est le principe, le moyen et l'objet.

Il est aussi l'élève de l'art : tout ce qu'il apprend, tout ce qu'il sait, est pour lui une source inépuisable de recherches, d'observations, de principes, d'émotions réfléchies; il décompose tout ce qu'on a fait avant lui, tout ce qui se fait autour de lui. On dirait que son âme est double ; il sent et combine en même temps ; il ne réfléchit que pour mieux sentir encore ; l'enthousiasme qui échauffe ses pensées est aussi la lumière qui les éclaircit. Il s'étudie surtout lui-même comme sa principale richesse, et s'assouplit comme son continuel instrument : il sait s'émouvoir, se calmer, diriger, détourner les idées, les retenir, les lancer, tirer en lui de l'homme tout ce qui peut servir à l'écrivain , et mettre ainsi à profit ses vertus et ses défauts, ses joies et ses douleurs,

Il est plusieurs hommes, plusieurs talents fondus ensemble : homme de la vie commune, c'est là qu'il puise ces expressions d'un heureux naturel , ces rencontrés de simple bon sens , caractères plus sensibles de la vérité, ces grâces familières et naïves, charmes de la beauté même. Homme d'un monde idéal, tout s'épure, s'embellit, s'agrandit dans sa méditation. Philosophe, il saisit les causes où les autres ne démêlent pas même les effets ; il lie, par des rapports inaperçus, des choses qui se repoussaient. Orateur, dès qu'il est pénétré de son objet, la conviction s'imprime dans ses pensées , et la persuasion coule de ses lèvres. Poète, ses idées deviennent des impressions, des images, des accords; il ne médite plus, il est inspiré ; il ne voit plus, il contemple ; il n'expose pas , il peint ; il ne dit pat. , il chante.

tACRETELLE aitlt.

Qu'est-ce qu'une armée? C'est un corps animé d'uneinfinilédepassionsdifférentes, qu'un homme habile fait mouvoir pour la défense de la patrie ; c'est une troupe d'hommes armés qui suivent aveuglément les ordres d'un chef, dont ils ne savent pas les intentions ; c'est une multitude d'âmes, pour la plupart viles et mercenaires, qui, sans songer a leur propre réputation, travaillent à celle des rois et des conquérants ; c'est un assemblage confus de libertins, qu'il faut assujettir à l'obéissance ; de lâches, qu'il faut mener au combat; de téméraires, qu'il faut retenir; d'impatients , qu'il faut accoutumer à la confiance. Quelle prudence ne faut-il pas pour conduire et réunir au seul intérêt public tant de vues

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tt Je volontés différentes? Comment se faire craindre, sans se meure en danger d'être haï et bien souvent abandonné? Comment se faire aimer, sans perdre un peu de l'autorité , et relâcher de la discipline nécessaire?

flÉcuier Oraison funèbre de Turenne.

l.liS COMBATS DE MER, PLUS TERRIBLES QUE CEUX DE TERRE.

Si jamais l'homme eut occasion de développer cet instinct de courage que lui donna la nature, c'est dans les combats qui se livrent sur mer. Les batailles de terre présentent , à la vérité , un spectacle terrible; mais du moins le sol qui porte les combattants ne menace point de s'entr'ouvrir sous leurs pas ; l'air qui les environne n'est pas leur ennemi , et les laisse diriger leurs mouvements à leur gré ; la terre entière leur est ouverte pour échapper au danger. Dans les combats de mer, tout conspire à augmenter les périls, à diminuer les ressources. L'eau n'offre que des abîmes , dont la surface , balancée par d'éternelles secousses , est toujours prêle à s'ouvrir. L'air, agité par les vents, produit des orages , trompe les efforts de l'homme, et le précipite audevautde la mort qu'il veut éviter. Le feu déploie sur les eaux son activité terrible , entr'ouvre les vaisseaux , et réunit la double horreur d'un naufrage et d'un embrasement. La terre , ou reculée à une grande distance , refuse son asile ; ou , si elle est près, sa proximité même est dangereuse, et le refuge est souvent un écueil. L'homme, isolé et séparé du monde entier, est resserré dans une prison étroite d'où il ne peut sortir , tandis que la mort y entre de toutes parts. Mais, parmi ces horreurs , il trouve quelque chose de plus terrible pour lui : c'est l'homme son semblable , qui, armé de fer, et mêlant l'art à la fureur, l'approche , le joint , le combat , lutte contre lui sur ce vaste tombeau , et unit les efforts de sa rage à celle de l'eau , des vents et du feu *.

tbosias. Éloge de Duguay-Trouin.

L'avare n'amasse que pour amasser ; ce n'est pas pour fournir à ses besoins, il se les refuse ; 6on argent lui est plus précieux que sa santé, que 8a vie , que lui-même; toutes ses actions, toutes ses vues , toutes ses affections ne se rapportent qu'à cet indigne objet. Personne ne s'y trompe, et

il ne prend aucun soin de dérober aux yeux du public le misérable penchant dont il est possédé ; car tel est le caractère de celte honteuse passion, de se manifester de tous les côtés , de ne faire au dehors aucune démarche qui ne soit marquée de ce maudit caractère , et de n'être un mystère que pour celui seul qui en est possédé. Toutes les autres passions sauvent du moins les apparences ; on les cache aux yeux du public; une imprudence peut quelquefois les dévoiler, mais le coupable cherche, autant qu'il est en soi, les ténèbres. Mais, pour la passion de l'avarice, l'avare ne se la cache qu'à lui-même : loin de prendre des précautions pour la dérober aux yeux du public , tout l'annonce en lui, tout la montre à découvert ; il la porte écrite dans son langage, dans ses actions, dans toute sa conduite, et, pour ainsi dire , sur son front.

L'âge et les réflexions guérissent d'ordinaire les autres passions, au lieu que l'avarice semble se ranimer et reprendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Plus on avance vers ce moment fatal , où tout cet amas sordide doit disparaître et nous être enlevé , plus on s'y attache; plus la mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor, plus on le regarde comme une précaution nécessaire pour un avenir chimérique. Ainsi l'âge rajeunit, pour ainsi dire, celte indigne passion; les années, les maladies, les réflexions, tout l'enfonce plus profondément dans l'âme ; elle se nourrit et s'enflamme par les remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. Orra vu des hommes, dans une décrépitude où à peine leur restait-il assez de force pour soutenir un cadavre tout près de retomber en poussière, ne conserver, dans la défaillance totale des facultés de leur âme, un reste de sensibilité, et, pour ainsi dire , de signe de vie, que pour cette indigne passion ; elle seule se soutenir, se ranimer sur les débris de tout le reste ; le dernier soupir être encore pour elle ; les inquiétudes des derniers moments la regarder encore ; et l'infortuné qui meurt, jeter encore des regards mourants qui vont s'éteindre, sur un argent que la mort lui arrache , mais dont elle n'a pu arracher l'amour de son cœur.

MASSILIQN.

l'ambitieux.

Quelle idée vous formez-vous d'un ambitieux préoccupé du désir de se faire grand? Si je vous disais que c'est un homme ennemi par profession de tous les autres hommes (j'entends de tous ceux avec qui il peut avoir quelque rapport d'intérêt), un homme à qui la prospérité d'autrui est un sup-

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plice; qui ne peut voir le mérite, en quelque sujet qu'il se rencontre , sans le haïr et sans le combattre; qui n'a ni foi, ni sincérité; toujours prêt , dans la concurrence , à trahir l'un , à supplanter l'autre , à décrier celui-ci , à perdre celui-là, pour peu qu'il espère d'en profiler ; qui, de sa grandeur prétendue et de sa fortune, se fait une divinité à laquelle il n'y a ni amitié , ni reconnaissance , ni considération , ni devoir qu'il ne sacrifie , ne manquant pas de tours et de déguisements spécieux pour le faire même honnêtement selon le monde ; en un mot , qui n'aime personne , et que personne ne peut aimer. Si je vous le figurais de la sorte , ne diriez-vous pas que c'est un monstre dans la société , dont je vous aurais fait la peinture ? et cependant , pour peu que vous fassiez de réflexions sur ce qui se passe tous les jours au milieu de vous , n'avouerez-vous pas que ce sont là les véritables traits de l'ambition, tandis qu'elle est encore aspirante, el dans la poursuite d'une fin qu'elle se propose ?

BOUflDALOUR.

MEME SUJET

Un homme livré à l'ambition se laisse-t-il rebuter par les difficultés qu'il trouve sur son chemin? Il se refond , il se métamorphose , il force son naturel, et l'assujettit à sa passion. Né fier et orgueilleux, on le voit, d'un air timide et soumis, essuyer les caprices d'un ministre , mériter par mille bassesses la protection d'un subalterne en crédit, et se dégrader jusqu'à vouloir être redevable de sa fortune à la vanité d'un commis ou à l'avarice d'un esclave; vif et ardent pour le plaisir, il consume ennuyeusement, dans des antichambres et à la suite des grands , des moments qui lui promettaient ailleurs mille agréments. Ennemi du travail et de l'embarras , il remplit des emplois pénibles , prend non-seulement sur ses aises , mais encore sur son sommeil et sur sa santé, de quoi y fournir ; enfin, d'une humeur serrée et épargnante, il devient libéral, prodigue même; tout est inondé de ses dons, et il n'est pas jusqu'à l'affabilité et aux égards d'un domestique, qui ne soient le prix de ses largesses *.

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