V COUR ET LES POSTES ÉMINENTS
Un homme sage envisagera toujours la cour et les postes éminenls comme dangereux pour le salut : c'est à la cour, c'est dans les postes éminenls que sont tendus, pour l'ordinaire, les plus grands pièges à la vertu ; c'est là que l'on s'abandonne , pour l'ordinaire, à ses passions, par la facilité que Ion trouve à les satisfaire ; c'est là qu'on est tenté de se regarder comme un être d'une espèce particulière, et infiniment supérieur au vulgaire; c'est là du moins que chacun devient tyran à son tour, et que le courtisan, pour se dédommager de l'esclavage où le prince le réduit , rend esclave l'homme qui lui est soumis; c'est là que se forment ces intrigues secrètes , ces menées clandestines , ces trames sanguinaires , ces complots criminels dont l'innocence est si souvent la victime ; c'est là que chacun souille le venin de la flatterie , et que chacun aime à le recevoir ; c'est là que l'imagination se prosterne devant de frivoles divinités, et que d'indignes idoles reçoivent ces hommages Suprêmes qui ne sont dus qu'au Dieu souverain ; c'est là que l'àme, frappée d'images séduisantes, se trouve livrée, comme malgré elle, àd'impor- I luns souvenirs lorsqu'elle veut se nourrir de ces ; méditations , .seules dignes d'une intelligence immortelle; c'est là, enfin, que l'on se sent entraîné par le torrent , et que des exemples que l 'on croit illustres autorisent les <J«uarchcs les
plus criminelles, et font perdre Insensiblement celle délicatesse de conscience et celte horreur pour le crime qui étaient de si puissantes barrière/ pour nous retenir dans les bornes de la vertu.
SACB1N.
Qu'est-ce que le monde, pour ceux mêmes qu l'aiment, qui paraissent enivrés de ses plaisirs, et qui ne peuvent se passer de lui ? Le monde ? c'est une servitude éternelle , où nul ne vit pour soi, et où, pour vivre heureux, il faut pouvoir baiser ses fers, et aimer son esclavage. Le monde? c'est une révolution journalière d'événements qui réveillent tour à tour , dans le cœur de ses partisans , les passions les plus violentes et les plus tristes , des haines cruelles , des perplexités odieuses, des craintes amères, des jalousies dévorantes, des chagrins accablants. Le monde? c'est une terre de malédiction, où les plaisirs mêmes portent avec eux leurs épines et leur amertume. Le jeu lasse par ses fureurs et par ses caprices ; les conversations ennuient par les oppositions d'humeurs cl la contrariété des sentiments; les passions et les attachements criminels ont leurs dégoûts , leurs contre-temps , leurs bruits désagréables ;. les spectacles , ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des àmes grossièrement dissolues et incapables d'être réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche, deviennent fades en ne remuant que ces passions délicates qui ne font que montrer le crime de loin , et dresser des pièges à l'innocence. Le monde enfin est un lieu où l'espérance même , qu'on regarde comme une passion si douce, rend tous les hommes malheureux; où ceux qui n'espèrent rien se croient encore plus misérables; où tout ce qui plaît ne plaît jamais longtemps, et où l'ennui est presque la destinée la plus douce et la plus supportable qu'on puisse y attendre.
Voilà le monde ; et ce n'est pas ce monde obscur qui ne connaît ni les grands plaisirs, ni les charmes de la prospérité , de la faveur et de l'opulence : c'est le monde dans son beau ; c'est vous-mêmes qui m'écoulez. Voilà le monde; et ce n'est pas ici une de ces peintures imaginées, et dont on ne trouve nulle part la ressemblance. Je ne peins le monde que d'après votre cœur , c'est-à-dire tel que vous le connaissez , et le sentez tous les jours vous-mêmes.