‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 137 sur 649 · U4SS1LLON · texte numérisé non relu

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MÊME SUJET

Rien n'est constant dans le monde , ni les fortunes les plus florissantes , ni les amitiés les plus

DÉFINITIONS

vives , ni les faveurs les plus enviées. On y voit unesagesse souveraine qui se plaît, ce me semble, à se jouer des hommes en les élevant les uns sur les ruines des autres , en dégradant ceux qui étaient au haut de la roue , pour y faire monter ceux qui rampaient il n'y a qu'un moment devant eux; en produisant, tous les jours, de nouveaux héros sur le théâtre , et faisant éclipser ceux qui auparavant y jouaient un rôle si brillant; en donnant sans cesse de nouvelles scènes à l'univers. Les hommes passent toute leur vie dans des agitations, des projets et des mesures : toujours attentifs à se surprendre, ou à éviter d'être surpris ; toujours empressés et habiles à profiter de la retraite, de la disgrâce ou de la mort de leurs concurrents , et à se faire , de ces grandes leçons de mépris du monde, de nouveaux motifs d'ambition et de cupidité ; toujours occupés ou de leurs craintes ou de leurs espérances ; toujours inquiets ou sur le présent ou sur l'avenir ; jamais tranquilles; travaillant tous pour le repos, et s'en éloignant toujours plus.

La vanité, l'ambition, la vengeance, le luxe, la volupté , le désir insatiable d'accumuler , voilà les vertus que le monde connaît et estime ; voilà les vertus auxquelles il porte ses partisans ! La droiture y passe pour simplicité : être double et dissimulé est un mérite qui honore. Toutes ses sociétés sont empoisonnées par le défaut de sincérité ; la parole n'y est plus l'interprète du cœur, elle n'en est que le masque qui le cache et qui le déguise ; les entretiens n'y sont que des mensonges affectés, sous les dehors de l'amitié et de la politesse. On se prodigue à l'envi les louanges et les adulations , et on porte dans le cœur la haine , la jalousie et le mépris de ceux qu'on loue. Loin de se regarder tous comme ne faisant entre eux qu'une même famille dont les intérêts doivent être communs , il semble que les hommes ne se lient ensemble que pour se tromper mutuellement et se donner le change. L'intérêt le plus vil arme le frère contre le frère, l'ami contre l'ami, rompt tous les liens du sang et de l'amitié; et c'est un motif si bas qui décide de nos haines et de nos amours. Les besoins et les malheurs du prochain ne trouvent que de l'indifférence et de la dureté même dans les cœurs, lorsqu'on peut le négliger sans rien perdre , ou qu'on ne gagne rien à le secourir.

Si nous connaissions le fond et l'intérieur du monde ; si nous pouvions entrer dans le détail secret de ses soucis et de ses noires inquiétudes; si nous pouvions percer celte première écorce qui n'offre aux yeux que joie , que plaisirs , que pompe et magnificence , que nous le trouverions différent de ce qu'il paraît ! nous n'y verrions que des malheureux : le père divisé d'avec l'enfant ,

l'époux d'avec l'épouse ; le secret des familles ne cache aux yeux du public que des antipathies, des jalousies , des murmures , des dissension! éternelles. Les amitiés y sont troublées par les soupçons , par les intérêts , par les caprices ; îea liaisons les plus étroites y sont refroidies par l'inconstance ; les engagements les plus tendres y finissent par la haine et la perfidie ; les fortunes les plus brillantes y perdent tout leur agrément par les assujettissements qu'elles exigent; les places les plus honorables n'y font sentir que le chagrin de ne pouvoir monter plus haut ; chacun s'y plaint de sa destinée ; les plus élevés n'y sont pas les plus heureux ; ils montent par leur rang et par leur fortune jusqu'au-dessus des nuées ; on les perd de vue , si haut ils sont placés ; ils paraissent au-dessus du reste des hommes par les hommages qu'on leur rend , par l'éclat qui les environne, par les grâces qu'ils distribuent , par les adulations éternelles dont la prospérité et la puissance sont toujours accompagnées ; et, par la satiété même des plaisirs, et par la gêne des assujettissements et des bienséances, et par la bizarrerie de leurs désirs, et par l'amertume de leurs jalousies, et par la bassesse qu'ils emploient pour plaire au maître, et parles dégoûts qu'ils en essuient, ils sont plus bas que le peuple, et plus malheureux que lui.

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