Î.E SEJOUR DU TEMPS
Sous le pôle arctique, aux extrémités du monta connu, cl au couchant de l'astre du jour, est une plaine inculte et aride, où le Temps, monstre créé avec la terre, règne despotiquement. Ce lier tyran de tout ce qui respire, élevé sur une colonne de marbre blanc, étale sur un même front les uràr^s
de l'adolescence et les rides de la vieillesse. Son visage, mi-parti par une longue barbe grise, laisse voir une décrépitude parfaite à côté de l'embonpoint de la jeune virilité ; son corps, toujours prêt à voler , ne porte que sur un pied , qu il appuie légèrement sur une horloge de sable ; les Heures, qui le font couler, en comptent scrupuleusement tous les grains ; lui-même il tient une faux tranchante dans ses mains; et, de ses yeux perçants, qui ne se livrent jamais au sommeil, il choisit ses victimes dans la multitude innombrable des mortels suppliants qui implorent sa pitié.
Mais ce monstre également dur et sourd , sans égard ni pour l'âge qu'il a^iiblit, ni pour les conditions qu'il anéantit , ni pouf les sexes qu'il confond, ni pour la beauté qu'il flétrit, ni pour l'esprit qu'il énerve, agitant ses ailes longues et bleuâtres, chasse loin de lui les Jours, les Mois, les Années, et frappe indistinctement, tantôt un fds unique, l'espérance de toute une famille , tantôt un monarque chéri qu'il précipite du trône presque aussitôt qu'il y est monté : quelquefois il arrache une jeune épouse du lit nuptial , et change la joie d'un doux hyménée en pompe funèbre. Souvent il épargne un vieillard caduc et goutteux , pour trancher les jours d'un jeune homme sain et robuste. Il ne laisse enfin tomber sa faux meurtrière sur les vieillards qui l'environnent, que lorsque son bras , appesanti de lassitude , ne peut s'étendre au loin pour choisir ses victimes. Alors ils tombent, semblables aux feuilles jaunâtres que le souffle du rigoureux Aquilon secoue des arbres sur la lin de l'automne.
Tels sont les jeux cruels qui amusent le Temps, lorsque de sa faux sanglante il frappe ses victimes. L'affreux contre-coup qui les livre à la mort, empressée de les enlever, leur ouvre ces noires barrières qui servent de porte à l'éternité. C'est par là que les âmes entrent dans cet empire immense, d'où nul mortel ne peut revenir à la lumière. Son insatiable voracité ne se borne pas aux faibles mortels : empires, royaumes, républiques, villes, temples, palais, tout éprouve sa dent de fer. Les monuments respectables de l'art ne sont pas'plus respectés que les chefs-d'œuvre de la nature : autour de lui sont entassés les débris des dignités et des grandeurs humaines, couronnes fracassées, sceptres brisés, trônes mis en poudre, et sur les ruines desquels il élève d'autres trônes qu'il renverse incontinent. Il se fit un jeu d'élever les quatre grands empires du monde , de les détruire tour à tour les uns par les autres , et d'en faire disparaîtrj les nations. Devant lui passent rapidement toutes les générations , les vieillards poussés par les hommes d'un âge viril , et ceux-ci par des enfants. Tel est le Temps , qui engloutit et dévore tout ; mais, à la
FABLES ET ALLÉGORIES
fin des siècles, ce monstre, dévoré lui-même, expirera aux portes de l'éternité.