PROSE; ROMANS, LETTRES, GRAMMAIRE, CRITIQUE LITTÉRAIRE, ETC
Par sa traduction du Traité des Bienfaits de Sénèque et du 55me livre de Tite-Live , par ses remarques critiques sur les écrivains qui l'avaient précédé , Malherbe avait tenté d'appliquer à la prose la réforme qu'il réalisa dans la poésie. Balzac marcha sur ses traces. Formé par ses leçons, Balzac, à force de travailler et de polir sa phrase , donna à la prose l'harmonie et la magnificence qu'elle avait ignorées jusqu'alors ; il arriva à la pensée de Dubellay, comme Malherbe à celle de Ronsard, par une autre route que la leur. Il éleva la prose en la régularisant, comme Malherbe avait régularisé la poésie, en modérant son essor ; et dès lors disparurent les différences si tranchées qu'on avait généralement remarquées jusque-là entre la langue des poètes et celle des prosateurs. On peut presque toujours reprochera Balzac l'enflure, d'ailleurs commune à son siècle; mais il faut reconnaître dans le Socrale chrétien et dans plusieurs de ses Lettres une énergie d'idée et d'expression excellente en tout temps , et partout une correction de style qui était un rare mérite à celte époque.
La langue se dégageait, en effet , des dernières vapeurs du chaos qui l'avait si longtemps enveloppée ; elle réunissait les éléments qui devaient la constituer dans la suite. Aussi ne doit-on pas s'étonner de la haute estime que l'on professait alors pour les- travaux des grammairiens. Le dépôt sacré de la langue avait été confié aux mains de l'Académie française , sa charge principale était de le conserver intact. Vaugelas se fit une renom mée par ses investigations grammaticales et par sa Traduction de Q. Curée , qui lui coûta trente années de minutieux labeur. Ménage, savant estimable , Patru, Saint-Évrcmonl, et plus lard le P. Bouhours , Le Bossu et l'abbé d'Aubignac joignirent à la grammaire les préceptes d'une rhétorique et d'une poétique malheureusement beaucoup trop arides , trop rigoureuses et trop incomplètes. L'abbé d'Aubignac voulut même unir l'exemple au précepte dans une mauvaise tragédie de Zénobie.
Cependant d'autres influencés combattaient
RESUME DE L'HISTOIRE
celle de Marlierbe , au moins dans ce qui tenait à la pensée. L'imitation de l'Italie et de l'Espagne , Je mauvais goût des femmes beaux esprits , des précieuses et de l'hôtel Rambouillet , firent naître le Roman pastoral. VAslrée d'Honoré d'Urfé , la plus illustre des productions de ce genre, avait paru en 1610, inspirée par la Diane de Montemayor et les Bergeries italiennes. Bientôt Gomberville, La Calprenède, La Serre /M"0 de Scuderi, se précipitèrent sur les traces de d'Urfé , avec leurs romans infinis en dix ou douze volumes in-4° , les Clélie , les Artamène, les Caloandre, etc. En vain Sorel, dans le Berger extravagant et dans Francion, protestait contre ce délire : Sorel n'était pas un Cervantes; Molière et Boileau n'avaient pas encore foudroyé les précieuses. M"e Caumont de La Force , Mme de Villedieu , Mme Daunoy, dont les Contes sont d'ailleurs assez jolis , défiguraient l'histoire; les beaux esprits divisés en jobistes et uranistes , selon qu'ils préféraient le sonnet à Uranie, par Voiture , ou le sonnet de Job , par Benserade , donnaient toujours le ton à la littérature ;- l'hôtel Rambouillet restait l'oracle du goût; et si la postérité a cassé presque tous ses arrêts, le xvne siècle ne s'y soumit que trop longtemps. C'est à lui , sans parler de ce Pradon , qui opposait à Racine son Régulus et sa Phèdre, de l'abbé Cotin et d'une foule d'écrivains de même force, que Sainl-Évremont et Voiture ont dû leur immense renommée. Saint-Évremont, quia gâté une foule d'aperçus ingénieux , d'observations justes et délicates par ses fadeurs quintessenciées et ses faux jugements , Voiture , qu'on est tout surpris de voir placer par Boileau au rang d'Horace; qui , sans doute , rencontre souvent des traits fins et spirituels , mais dont les Lettres sont fatigantes par la recherche perpétuelle d'une gaieté qui n'était pas dans sa nature et qui le fuit presque toujours.
Cependant quelques romans du xvne siècle sont dignes de l'âge où ils ont paru. Le Roman bourgeois de Furetière, l'auteur du dictionnaire, est faible , mais le Roman comique de Scarron , fort au-dessus de ses écrits burlesques , est excellent par le ton de franche gaieté et l'esprit naturel qui y régnent d'un bout à l'autre. Hamilton, dans les Aventures du comte de Grammont , perfec- | lionna ce genre; sans en altérer le caractère jovial et moqueur , il y fit passer le bon ton et j les manières "élégantes des deux cours les plus ■ polies de l'Europe ; tandis que Mlle de La : Fayette , dans la Princesse de Clèves et dans i Zaïde, sut, en évitant l'afféterie et le maniéré de la pastorale , en conserver toute la grâce et la délicatesse. Les Contes de Fées de Perrault ne furent point , comme l'a dit , sans doute en se
jouant , un des critiques les plus spirituels de notre âge , la merveille du siècle des merveilles , mais Perrault eut le bon esprit de conserver leur simple et naïve allure à de vieux récits populaires qu'il contribua à populariser davantage.
Le mérite des Contes de Perrault passa presque inaperçu de son temps ; il fut beaucoup plus connu par ses écrits contre les anciens. Dans cette fameuse querelle , l'excellence de l'antiquité fut aussi mal défendue qu'elle était mal attaquée. Perrault, La Motte-Houdart, qui s'avisa d'abréger l'Iliade , et d'autres athlètes d'aussi mauvais goût et d'aussi mince érudition , furent aisément mais maladroitement vaincus par Boileau , par Longepierre, par M. et surtout par Mme Dacier qui mit dans sa polémique la même pesanteur de style et le même défaut d'intelligence réelle des anciens que dans ses traductions d'Homère , d'Aristophane et de Térence , supérieures pourtant, telles qu'elles sont, aux traductions de Perrot d'Ablancourt.
Si Mme Dacier parut oublier dans ses discussions littéraires le caractère de son sexe, un grand nombre de ses contemporaines mirent dans leurs écrits cette finesse d'observation et cette délicatesse toute particulière de sentiment et de langage qui semble lui appartenir exclusivement. Aucune langue n'a rien à opposer au recueil des Lettres où brillent les noms de Mme de Coulanges , de La Sablière, de Grignan, deMaintenon, et pardessus tous les autres , celui de Mme de Sévigné. Mme de Sévigné est le La Fontaine de la prose. Elle appartient à cette école qui, tout en conservant la naïve liberté , le capricieux abandon du xvie siècle , y sut allier la politesse et l'élégance de la plus brillante époque de la société française. L'esprit religieux de son temps et de sonéducation jette à travers la gaieté de,ses Lettres ou plutôt de ses longues et ravissantes causeries, une légère teinte de gravité mélancolique, et rend plus profonde cette sensibilité maternelle qu'elle porta jusqu'à la passion. Pour ceux même qui seraient insensibles au charme infini des sentiments et du style , il resterait encore à admirer, dans cette correspondance de vingt -sept années, la vive peinture des faits et des mœurs d'une des périodes les plus intéressantes de l'histoire de France.