HISTOIRE, ÉLOQUENCE, PHILOSOPHIE
Si Mme de Sévigné s'est attachée à peindre le côté noble et décent des mœurs de son siècle, un de ceux qui soupirèrent vainement pour elle, le comte de Bussi-Rabutin en offrit les traits les plus licencieux dans ses Amours des Gaules. Bussi-Rabulin semble n'avoir eu d'autre but que
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de continuer Brantôme. Les Mémoires de Mme de Motteville sont indispensables pour bien connaître l'intérieur de la cour d'Anne d'Autriche; Guy Patin amuse par ses curieuses et malignes anecdotes sur le règne de Louis XIII et sur les premiers temps de Louis XIV ; Mlle deMontpensier et La Rochefoucauld ont voulu donner une idée de cette guerre de la Fronde dans laquelle ils avaient joué un si grand rôle. Mais celui qui a traité cette époque avec le plus de verve , de franchise et d'originalité, est assurément Paul de Gondi , cardinal de Retz; Voltaire, en avouant qu'il est inégal , trouve plusieurs endroits de ses Mémoires dignes de Salluste. 11 excellait dans les portraits; le plus curieux de tous ceux qu'il a tracés est le sien , car il dit plus de mal de lui que n'en («lirait pu dire son plus grand ennemi.
Les Mémoires du cardinal de Retz soutiennent, au xvue siècle , la gloire que la littérature françoise s'était faite en ce genre. Mais l'histoire proprement dite, si l'on excepte le chef-d'œuvre de Bossuct, n'atteignit pas la même hauteur. Quelques historiens de ce temps se distinguèrent par leur érudition , mais la pesanteur ou la sécheresse de leur style rend leur lecture pénible et fastidieuse; c'est le Nain de Tillemont, c'est Beausobre dans son Histoire du Manichéisme , c'est Lenfant dans celle de plusieurs conciles. Perefixe, en écrivant avec naïveté la Vie de Henri IV, a su augmenter l'amour des François pour son héros. Mézcray , dans son Histoire de France, a porté jusqu'à la hardiesse l'expression de ce qu'il croyait la vérité. Quoiqu'on , puisse trouver de l'exagération dans les éloges qu'il donna longtemps au cardinal de Richelieu, il fut écrivain exact et consciencieux ; sa manière d'exposer le3 faits est quelquefois un peu lourde et diffuse, mais son style a souvent de l'originalité et du nerf, et dans plusieurs de ses harangues il a égalé les grands modèles de l'antiquité. Rapin de Thoiras publiait vers le môme temps son Histoire d'Angleterre. G'cstà un Français , alors émigré dans leur pays , que les Anglais doivent la première histoire de leur nation qui ait pu se lire avec plaisir. Les excellents historiens qui ont honoré la Grande-Bretagne sont postérieurs à Rapin de Thoiras. Presque tous les reproches que l'on peut faire à Mézcray s'appliquent aux jésuites Maimbourg et Daniel ; mais ceux-ci n'ont su faire pardonner leurs erreurs ou leurs inexactitudes, ni par quelques aperçus larges et philosophiques sur les lois, sur les mœurs, sur les causes des événements , ni par l'élégance ou la chaleur de leur style. La meilleure production du xvu° siècle qui ail l'histoire de France pour objet , est assurément V Abrégé du président Hénaull. Rien
d'important n'échappe à son coup d'œil rapide, et , en paraissant effleurer les objets , il n'en est point qu'il n'approfondisse avec autant de sens qne de pénétration. Il ne faut pas le confondre avec son homonyme J. Hénaull, auteur du fameux sonnet de l'Avorton, et d'une traduction brillante des premiers vers de Lucrèce.
Eu choisissant les époques les plus intéressantes de l'histoire ancienne et moderne, Saint-Réal, le P. d'Orléans et Vertot ont acquis, surtout sous le rapport du style , une réputation méritée. Ce dont on peut les blâmer, c'est d'avoir trop souvent sacrifié la vérité à l'effet dramatique du récit; d'avoir imité trop servilement les formes classiques de quelques historiens anciens ; de n'avoir presque jamais connu cette profondeur dans les généralités ou cette naïveté dans les détails, qui est un des caractères du vrai et qui force l'assentiment du lecteur. Saint-Réal, surtout dans sa Conjuration des Espagnols contre Venise, morceau d'un style très-remarquable d'ailleurs, s'approche du roman ; le P. d'Orléans dans ses Révolutions d'Espagne et d'Angleterre, a souvent plié les faits à ses opinions d'homme ou de moine ; l'inexactitude de Vertot, dans son Histoire des chevaliers de Malte, est devenue proverbiale. Son Histoire des Révolutions de Suède et de Por~ lugal, celle surtout des Révolutions romaines , où il est soutenu par Tite Live et Denys d'Halicarnasse, sont bien supérieures. Tous trois, au reste , dans quelques-unes des harangues qu'ils prêtent à leurs personnages , sont restés les modèles de l'éloquence historique.
J\fais parmi les écrivains du xvne siècle , ou plutôt de tous les siècles, celui qui a su transporter dans l'histoire avec le plus de hardiesse , lout l'entraînement passionné de l'éloquence, c'est Bossuet, si toutefois l'on peut ranger parmi les compositions historiques l'ouvrage que luimême intitula Discours sur l'histoire universelle. Du point de vue d'un Père de l'Église, saisissant en un coup d'œil lout l'ensemble des faits humains et les enchaînant l'un à l'autre avec une merveilleuse puissance de génie, Bossuet énonça, comme loi éternelle de la Providence, leur concours à l'accomplissement des projets de Dieu envers son Église. Si, dans les âges suivants, cette vue a pu paraître incomplète et même erronée , si Vico , Hcrder et notre siècle ont été chercher ailleurs la clef des événements , il faut avouer que i explication de Bossuct répondait parfaitement à Sa pensée dominante du temps de Louis XIV, ot , en même temps , donnait à l'histoire celte précieuse unité , si indispensable aux ouvrages de l'art. Aussi scinble-l-il que le Discours sur l'histoire universelle ait été fondu d'un seul jet , tant toutes les parties sont étroitement liées,
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ensemble ; et cependant chacune des trois grandes divisions de l'ouvrage a son caractère particulier, et elles n'ont de commun, outre l'unité de dessein, que la majesté et l'éclat d'une expression qui répond toujours à l'élévation de la pensée.
Bossuet est la plus parfaite réalisation de cette philosophie religieuse et monarchique, qui inspira toute l'éloquence duxvir3 siècle. On conçoit, en effet , que sous le despotisme de Louis XIV , l'éloquence politique ne pouvait exister; celle du barreau laissa peu de traces , quoique supérieure cependant à ce qu'elle avait été jusqu'alors. Patru la dégagea des entraves pédantesques qui l'enchaînaient et lui enseigna la pureté et la dignité; Pélisson, en la consacrant à la défense d'une victime de l'arbitraire dans la personne de Fouquet, lui donna un caractère noble et touchant ; Talon l'employa à soutenir les perfectionnements partiels qu'il cherchait à introduire , près Pussort , dans la législation, et Barbier d'Aucourt à plaider quelques causes avec éclat. Mais quel que fût le talent de ces hommes distingués, le barreau fut loin d'atteindre à la hauteur où parvint alors l'éloquence religieuse.
Lingendes , sous Louis XIII , fut le Patru de ja chaire. Après lui, l'élégance, la correction , l'élévation du style y devinrent des qualités indiscensables. Les sermons de Claude et plus lard ceux de Saurin, pasteurs protestants, surpassent, sous ce rapport, ceux de la plupart de leurs coreligionnaires en Angleterre et en Allemagne. Les catholiques, soutenus par le pouvoir et par l'opinion, allèrent beaucoup plus loin qu'eux.
A leur tête est Bourdaloue ; ce qui le distingue , c'est la fécondité et la variété de la pensée; car, dans la grande quantité des sermons qu'il a laissés, le même sujet se trouve souvent traité plusieurs fois d'une manière toute différente : c'est la profonde connaissance qu'il y déploie des dogmes et de la moi'ale des Écritures ; c'est la puissance de sa dialectique , si rigoureuse , si irrésistible , une fois que vous lui avez accordé ses prémisses; c'est la simplicité d'un style sévère et soutenu , qui n'accorde rien aux mots, dont la beauté est dans l'idée et dans la parfaite convenance qui s'établit entre elle et l'expression. Ses contemporains ne concevaient rien au-dessus de lui ; bientôt après , Cheminais , qu'on appela le Racine des prédicateurs , prouva qau'il lui manquait cette onction qui arrache les krmes , et que Massillon , dans le siècle suivant , porta au plus haut degré,
Mascaron et Fléchier ne purent lutter avec Bourdaloue comme prédicateurs, mais ils s'acquirent, par leur talent dans l'oraison funèbre, une renommée presque égale à la sienne. Le premier, beaucoup moins correct, moins poli,
RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
moins harmonieux, s'éleva jusqu'à la véritable éloquence dans V Oraison funèbre de Turenne, soutenu qu'il était alors par la grandeur du sujet. L'autre , à qui l'on a reproché l'abus de l'antithèse , et une faconde trop méthodique et trop artificielle, mérite d'être soigneusement étudié surtout par les jeunes gens , pour la régularité de ses plans , le soin qu'il met à donner de la valeur aux plus petits détails , la pureté continue de sa diction, la singulière propriété de son expression souvent pittoresque , et l'harmonie tantôt brillante et gracieuse , tantôt grave et imposante de ses périodes. Fléchier s'exerça aussi dans le genre historique , mais son Histoire de Théoâose et surtout celle du cardinal Ximenès sont bien au-dessous de ses discours.
Fléchier avait atteint la perfection de l'art ; chez Bossuet l'art disparaît , et l'on ne voit plus que le génie. On a dit de ses écrits ce que Quintilien disait du Jupiter de Phidias , qu'ils avaient ajouté à la religion des peuples. Jamais, dans aucun temps , l'éloquence n'avait atteint ces hauteurs sublimes , ou plutôt , comme la narration de Bossuet a toute la passion de l'orateur, son éloquence a tout l'enthousiasme de la poésie. Dans les Oraisons funèbres de la reine d'Angleterre, de la duchesse d'Orléans, du prince de Condé , il ne s'abaisse ni ne se repose ; le lecteur irrésistiblement entraîné court avec lui au dénoûment , comme si le discours étai' devenu le drame le plus tragique et le plus animé. Aussi savant politique que Démosthènes , il pénètre , comme lui , jusqu'aux dernières profondeurs du cœur et des affaires humaines ; mais , ce qui n'était pas donné à Démosthènes , il s'élance de là au ciel pour y puiser les inspirations religieuses qui lui font dominer ces abîmes. Il a ennobli jusqu'à cette adulation monarchique qui était si bien dans l'esprit de son siècle que lui-même ne put s'y dérober. Sa langue est à part comme sa manière; il a plié le français à toutes les impérieuses exigences de son esprit , il l'a fait sien , au point que l'imiter ne serait pas impossible, mais presque ridicule ; sa parole ne serait plus qu'étrange , si on la rencontrait hors de sa pensée. Quoique ce style ne soit nulle part si élevé que dans ses Oraisons funèbres, on en trouve des reflets dansrtous ses autres ouvrages , dans la Politique de l'Ecriture sainte , dans les Méditations , dans Y Histoire des Variations , dans celle foule d'écrits polémiques qui marquèrent presque chaque année de sa brillante-carrière ; car la fécondité fut toujours un des premiers attributs du génie.
On voudrait cependant retrancher des derniers écrits de Bossuet ceux dans lesquels il poursuivit , avec une intolérance inexcusable à nos yeux , un homme qui, par ses écrits, fui comme lui la
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gloire de son âge , et , par ses vertus , la gloire de l'humanité, Fénélon. Chacun des ouvrages de Fénélon, le Traité de l'existence de Dieu, celui de Y Education des Filles, les Dialogues des Morts, les Lettres au duc de Bourgogne , l'excellente Remontrance au Roi, ôonl notre temps doit la découverte à M. Renouard , enfin son immortel Télémaque, respire, avec la morale la plus pure et l'amour le plus ardent des hommes , ce suave parfum d'antiquité que son siècle a rarement connu, et une élégance pleine de goût et de grâce, aussi parfaite que celle même de Racine et qui paraît plus naïve. Télémaque ai devenu en France et chez l'étranger le livre type , pour ainsi dire , de la langue française. On ne sait qu'y admirer le plus , ou la richesse d'imagination qui l'anime et le varie , ou l'abondance de doctrine qu'il renferme , ou l'enchaînement si aisé des idées , en sorte qu'on le dirait écrit d'un premier et unique trait, ou la pure et harmonieuse simplicité de cette prose si admirable encore quun peu traînante, comme disait Voltaire. Au reste, toutes les formules de l'éloge ont été épuisées en faveur de Fénélon , et c'est nn de ces hommes qu'il suffit de nommer pour l'avoir apprécié.
Cependant quelque nuance qui ait distingué entre eux les écrivains illustres dont nous venons de parler , leurs principes , qu'ils penchent vers l'ultramontanisme , le gallicanisme , ou le quiélisnic, sont toujours ceux d'une Église monarchique en quelque sorte. Mais auprès d'eux s'était élevée une seele plus rigoureuse, plus indépendante, plus républicaine, une sorte de Fronde religieuse qui , aux honneurs du talent, réunit, comme le protestantisme, ceux de la persécution. Ce sont les jansénistes et surtout les graves solitaires de ce Port-Royal , dont Racine a écrit V Histoire. Là se distinguaient, par un savoir également sûr et profond , Lancclot , Lemaîlre, l'avocat de Sacy , dont la Traduction de Pline l», jeune fut longtemps estimée le meilleur travail m ce genre; Arnaud surtout, qu'on appelait le grand Arnaud , le plus habile dialecticien de son temps ; Duguet , Nicole, qui , dans ses Essais de Morale, trop souvent arides, il est vrai , renferme des pages excellentes , pleines de sens et d'énergie ; enfin, le génie le plus prodigieux peutêtre du xvii0 siècle , Rlaise Pascal.
Ses immenses travaux dans les sciences exactes dont , à vingt-trois ans, il avait parcouru le cercle entier en marquant chacun de ses pas par une création , ont donné à son style quelque chose d'élevé et de rigoureux tout à la fois qui n'appartient qu'à lui , surtout dans ces pages effrayantes de profondeur qu'on a intitulées les Pensées, cl <|iii ne sont que des pierres d'attente du grand édifice qu'il voulait élever en faveur de la religion.
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11 savait trop pour ne pas commencer par le doute, mais la rigueur de son esprit et celle de sa secte ne lui permirent pas, comme à Montaigne, de s'y arrêter, et l'obstination de son examen fut telle qu'avec la santé il faillit en perdre la raison. Après avoir épuisé toute la science humaine , il se jeta dans la foi ; il voulut ramener l'homme à Dieu en lui prouvant son imbécillité et en le forçant à recourir à une révélation par le sentiment de son impuissance, car qui pouvait être fort là où Pascal s'avouait faible? Telle paraît avoir été la pensée fondamentale de cet ouvrage. Le caractère du style est une vigueur pleine de logique , une singulière nouveauté de tours , et une façon tout originale de relever la familiarité des termes par l'énergie de l'idée. C'est au milieu de ce grand travail que Pascal, indigné des atteintes que la doctrine des jésuites portait à la moralité de la religion et aux intérêts de ses amis, écrivit, comme en se jouant, ses fameuses Lettres provinciales , un de ces écrits polémiques qui obtiennent le privilège si rare de survivre aux circonstances qui les ont inspirés. Les Lettres provinciales , chef-d'œuvre d'érudition , de dialectique et d'éloquence, fixèrent dans la prose française le style de la bonne plaisanterie. Elles frappèrent le jésuitisme au cœur , et contribuèrent , plus que tout autre coup , à sa chute dans l'âge suivant.
Jusqu'ici nous avons vu le dogme religieux inséparable (Je la morale ; aussi Rourdaloue , Rossuet , Fénélon , Pascal , sont plutôt des orateurs et des philosophes chrétiens que des moralistes proprement dits. C'est à d'autres que ce nom. doit s'appliquer plus spécialement.
La Rochefoucauld, dans le livre si court et si célèbre des Maximes, voulut prouver que l'amour de soi , la vanité égoïste est le seul mobile de nos actions; si l'on peut reprocher quelque chose d'étroit et d'incomplet à cette, vue de la nature humaine, excusable d'ailleurs dans un contemporain de Richelieu et de Mazarin , et dans un acteur de la Fronde, on doit reconnaître une perspicacité presque toujours très-heureusc et une foule d'aperçus vrais et fins dans ces remarques dictées sous la forme et du ton décisif et tranchant des axiomes. La morale de La Rruyèrc est meilleure , son intelligence de la société plus large ; son style surtout , si pittoresque dans sa rapidité, est bien supérieur à celui de La Roche foucauld. Nul écrivain, peut-être, n'a enrichi la langue d'un plus grand nombre de tournures neuves et d'expressions originales. L'heureux mélange des réflexions et des portraits donne aux Caractères et mœurs de ce siècle un attrait piquant (pii manque souvent aux écrits des moralistes. La Bruyère trace en quelques lignes un portrait entier, vivant et agissant. Mais si la précision no
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