LA MORT ET SON CORTÈGE AU PIED DU TRÔNE DE N.UTON
Au pied du trône était la Mort pâle et dévorante , avec sa faux tranchante , qu'elle aiguisait sans cesse. Autour d'elle volaient les noirs Soucis, les cruelles Défiances , les Vengeances toutes dégouttantes de sang et couvertes de plaies ; les Haines injustes; l'Avarice, qui se ronge elle-même; le Désespoir, qui se déchire de ses propres mains ; l'Ambition forcenée , qui renverse tout ; la Trahison , qui veut se repaître de sang, et qui ne peut jouir des maux qu'elle a faits; l'Envie , qui verse son venin mortel autour d'elle , et qui se tourne en rage, dans l'impuissance où elle est de nuire; l'Impiété, qui se creuse elle-même un abîme sans fond , où elle se précipite sans espérance ; les spectres hideux , les fantômes qui représentent les morts pour épouvanter les vivants ; les songes affreux , les insomnies aussi cruelles que les tristes songes : toutes ces images funestes environnaient le fier Pluton , et remplissaient le palais où il habite.
rÉNÉLON. Teumaquo.
Un fantôme s'élance sur le seuil des portes
j inexorables : c'est la Mort. Elle se montre comme
' une tache obscure sur les flammes des cachots qui
j brûlent derrière elle ; son squelette laisse passer
les rayons livides de la lumière infernale entre les
creux de ses ossements. Sa tête est ornée d'une
couronne changeante , dont clic dérobe les joyaux
FABLES ET ALLEGORIES
aux peuples et aux rois de la terre. Quelquefois elle se pare des lambeaux de la pourpre et de la bure dont elle a dépouillé le riche et l'indigent. Tantôt elle vole , tantôt elle se traîne ; elle prend toutes les formes, même celles de la beauté. On la croirait sourde , et toutefois elle entend le plus petit bruit qui décèle la vie; elle paraît aveugle, et pourtant elle découvre le moindre insecte rampant sous l'herbe. D'une main , elle tient une faux comme un moissonneur ; de l'autre , elle cache la seule blessure qu'elle ait jamais reçue , et que le Christ vainqueur lui porta dans le sein , au sommet du Golgotha. C'est le Crime qui ouvre les portes de l'enfer , et c'est la Mort qui les referme.
CHATEAUBRIAND- Les RtCWlyn, IIV. VI.