LES HARMONIES DE LA NAÏ'JRE
Soyez mes guides , filles du ciel et de la terre , divines harmonies ! C'est vous qui assemblez et divisez les éléments , c'est vous qui formez tous les êtres qui végètent , et tous ceux qui respirent. La nature a réuni dans vos mains le double flambeau de l'existence et de la mort. Une de ses extrémités brûle des feux de l'amour, et l'autre de ceux de la guerre. Avec les feux de l'amour vous touchez la matière , et vous faites naître le rocher et ses fontaines , l'arbre et ses fruits , l'oiseau et ses petits, que vous réunissez par de ravissants rapports. Avec les feux de la guerre vous enflammez la même matière . et il en sort
FABLES ET ALLEGORIES.
le faucon , la tempête et le volcan , qui rendent l'oiseau , l'arbre et le rocher aux éléments. Tour à tour vous donnez la vie et vous la retirez , non pour le plaisir d'abattre , mais pour le plaisir de créer sans cesse. Si vous ne faisiez pas mourir, rien ne pourrait vivre ; si vous ne détruisiez pas , rien ne pourrait renaître. Sans vous , tout serait dans un éternel repos : mais, partout où vous portez vos doubles flambeaux, vous faites naître les doux contrastes des couleurs , des formes , des mouvements. Les amours vous précèdent, et les générations vous suivent. Toujours vigilantes , vous vous levez avant l'astre des jours , et vous ne vous coucliez point avec celui des nuits. Vous agissez sans cesse au sein de la terre , au fond des mers, au haut des airs. Planant dans les régions du ciel, vous entourez ce globe de vos danses éternelles , vous étendez vos cercles infinis d'horizons en horizons, de sphères en sphères, de constellations en constellations ; et, ravies d'admiration et d'amour, vous attachez les chaînes innombrables des êtres au trône de celui qui est.
0 filles de la sagesse éternelle ! harmonies de la nature ! tous les hommes sont vos enfants : vous les appelez, par leurs besoins aux jouissances , par leur diversité à l'union , par leur faiblesse à l'empire. Ils sont les seuls de tous les êtres qui jouissent de vos travaux , et les seuls qui les imitent ; ils ne sont savants que de votre 6cience ; ils ne sont sages que de votre sagesse ; »ls ne sont religieux que de vos inspirations. Sans vous , il n'y a point de beauté dans les corps , d'intelligence dans les esprits, de bonheur sur la terre , et d'espoir dans le ciel.
LE MEME./W.7
Nous fûmes conduits * , par un chemin de fleurs , au pied d'un rocher affreux ; nous vîmes un antre obscur; nous y entrâmes, croyant que c'était la demeure de quelque mortel. Oh , dieux ! qui aurait pensé que ce lieu eût été si funeste ? A peine y cus-je mis le pied que tout mon corps frémit; mes cheveux se dressèrent sur ma tête : une main invisible m'entraînait dans ce fatal «jour; à mesure que mon cœur s'agitait, il cherchait à s'agiter encore. Ami! m'écriai-je , cuirons plus avant , dussions-nous voir augmenter nos peines. J'avance dans ce lieu , où jamais le soleil n'entra , et que les vents n'agitèrent jamais : j'y vis la Jalousie ; son aspect était plus
! « L'amant do Themire cl le jeune Arislec dont parle Monlesquleil dans le Temple de Guide, et qui sont les principaux r personnages de ce petit drame. (N. E.)
sombre que terrible ; la Pâleur, la Tristesse, le Silence , l'entouraient , et les Ennuis volaient autour d'elle. Elle souffla sur nous , elle nous mit la main sur le cœur , elle nous frappa sur la tête , et nous ne vîmes , nous n'imaginâmes plus que des monstres. Entrez plus avant, nous dit-elle, malheureux mortels; allez trouver une déesse plus puissante que moi. Nous vîmes une affreuse divinité à la lueur des langues enflammées des serpents qui sifflaient sur sa tête, c'était la Fureur. Elle détacha un de ses serpents et le jeta sur moi ; je voulus le prendre : déjà , sans que je l'eusse senti , il s'était glissé dans mon cœur. Je restai un moment comme slupide ; mais, dès que lc^>oison se fut répandu dariï mes veines , je crus être au milieu des enfers , mon âme fut embrasée , et, dans sa violence , tout mon corps la contenait à peine ; j'étais si agité qu'il me semblait que je tournais sous le fouet des Furies.
MONTESQUIEU