LES QUATRE SAISONS
LE PRINTEMPS
L'âme de la nature , l'aimable déesse du printemps, a rompu les chaînes qui la retenaient
> Oberon, le roi île* fli'nlc s dans la féerie ; Morgane et JTêlusIne, deux rces célèbres dans les conlcs populaires de franco et d'Italie. (1». E.)
* Blois, tliCâ Ire des amours do François 1er. comme ver-
capiivc; balaacâe sur l'aile des zéphyrs, elle descend du haut des cieux épurés par son haleine et réjouis de sa présence. Une vapeur légère , émanée d'elle et comme imprégnée de verdure, décèle sa trace vivifiante; sa taille efface celle de la messagère des dieux ; ses traits , ceux de la plus jeune des Grâces : l'éclat de la rose nouvellement épanouie le cède à celui de son teint. Une gazo verdoyante, et dont la transparence laisse deviner les appas qu'elle couvre , badine autour d son beau corps, et en caresse amoureusement les contours arrondis. Une de ses mains voltige sur la lyre de Cupidon , où ce Dieu lui-même a gravé ses triomphes. Soudain, aux doux accords de l'harmonie créatrice, deux âmes, l'une par l'autre attirées , se rapprochent et s'unissent : revêtues des formes sveltcs que l'antiquité a prêtées à Psyché et à l'Amour, elles paraissent se pénétrer, et confondre , dans l'ivresse extatique d'une ineffable félicité , leurs plus vives affections. L'immortelle s'applaudit : ses regards , où brille une douce majesté , se reposent avec complaisanco sur ces heureux objets de sa sollicitude, filais tout ce qui respire a des droits assurés à son amour : à l'ombre des plis de sa robe flottante, et comme au fond d'un bosquet mystérieux , deux blanches tourterelles, émues par les sons de la lyre enchanteresse, se prodiguent de doux baisers. Leurs ailes à demi déployées s'agitent voluptueusement; chaque plume semble frissonner de plaisir. Un des replis du voile , à l'abri des caprices des zéphyrs, sert d'asile à un nid de fauvettes; la mère y couve les précieux fruits de ses amours, retenus encore dans leur prison. La fille de Vénus s'écoute préluder avec complaisance : elle incline sa belle tête , où mille fleurs variées s'épanouissent et se renouvellent sans cesse; elles lui tiennent lieu de tresses ondoyantes; elles forment seules son diadème et sa coiffure. Ici le narcisse majestueux , la renoncule , l'anémone et la tulipe orgueilleuse, rivalisent de magnificence, et se disputent le prix de la beauté ; là l'humble violette et la flexible hyacinthe brillent d'un plus doux éclat, et rehaussent, par le suave mélange de leurs teintes azurées, la pourpre et l'or de la rose naissante. De volages papillons, des essaims bourdonnants , s'enivrent des parfums qu'exhalent leurs calices. La jeune déesse, à la vue des prodiges qu'elle-même a opérés , sent une joie secrète inonder son cœur. Le sourire du bonheur siège sur ses lèvres vermeilles ; mais son but est atteint : tout jouit , tout est heureux par
saillcsle fut de ccu\ de Louis XIV. Anet, bourg «lu département d'Eure-et-Loir, où Henri II Dt bâtir pour Diane de Poitiers un superbe château <iuia CIO détruit depuis 17U1 '.S. E.)
FABLES ET
ses bienfaits, à la face de la nature e,sl renouvelée '.
Le brûlant fils du Soleil, le radieux Été, règne à son tour : ses regards majestueux et doux s'abaissent vers la terre ; il vient perfectionner l'ouvrage du Printemps. Sa tête etsa-poitrine robuste, siège des principes ignés, en lancent de tous côtés les émanations ; des jets de flamme forment sa brillante clievelure. D'une main il relient près de lui le Sirius, qui souffle de ses naseaux ses exbalaisons malignes; de l'autre il verse abondamment l'urne des eaux fécondantes. Du mélange des deux principes, le chaud et l'humide, il compose les nuages orageux ; il les foule de son pied puissant, et les abaisse vers la terre. La loudre et la grêle s'en échappent, et, avec elles, la pluie bienfaisante, dont la douce fraîcheur pénètre et réjouit le sein de la terre altérée. Mais l'orage est près de se dissiper : déjà dans une région presque dégagée de vapeurs, brille à l'œil consolé l'éclatante écharpe d'Iris. Le vêtement de l'Été se peint de sa verdure la plus vive : le lézard européen, à demi caché sous ses replis obscurs, s'y tapit ; et là, comme à l'ombre d'un épais buisson, il brave impunément les feux du jour. Plus loin, la cigale imprévoyante voltige et s'épuise en frivoles chansons , tandis que ia fourmi laborieuse garnit en silence ses magasins. A l'autre extrémité du manteau, un reptile dangereux des contrées soumises au joug du brûlant équateur déploie fièrement ses orbes redoublés; et, dressant sa tête audacieuse vers celle du dieu, il semble allumer, aux rayons de sa chevelure, le noir venin dont il se gonfle, et les couleurs variées de son armure étincelante. Cependant, l'Été bienfaisant a produit son effet : du sein de ce riche vêlement qui le couvre, il laisse échapper libéralement les moissons dorées, douce récompense dont il paye avec usure les sueurs du laboureur infatigable.
Personnifiée sous les traits d'une déité, la riche Automne vient enfin accomplir les promesses du Printemps; la déesse incline son visage vermeil, ci , souriant à la terre qu'elle regarde avec une complaisance maternelle, elle partage la joie et le bonheur qu'elle lui procure; et, de sa main droite, elle secoue sa chevelure dorée, d'où s'échappe une pluie intarissable de mille fruits divers ; de la gauche elle presse avec amour sa mamelle féconde, et en lait jaillir une liqueur
: voyez Peser/plions en vers.
ALLÉGOMES.
douce et vermeille, dont les heureux enfants de Cybèle seront bientôt abreuvés. Son vêtement se colore du vert brillant de l'été, où s'entremêlent cependant quelques-unes des teintes flétries dont l'Hiver, qui doit lui succéder bientôt, vient attrister la nature. Une écharpe légère, dont la couleur rappelle la tendre verdure du printemps , entoure ses reins et se balance mollement, gonflée par les zéphyrs, image allégorique de la seconde sève de l'année , qui paraît braver les approches de l'hiver , et faire un dernier efforî pour se soustraire à sa puissance. De ses pieds nus, colorés du vermillon des roses, et qu'un léger brouillard environne, elle foule la pourpre et l'or des raisins. Celle fille bienfaisante de l'Été prépare ainsi elle-même la liqueur de Bacchus , ce baume salutaire qui charme les soucis des mortels, et dont la chaleur pénétrante soutient et vivifie leurs forces épuisées. Outre ces dons, l'Automne procure encore à l'homme avide de jouissances les richesses et les plaisirs de la chasse. C'est en vain que la perdrix et le lièvre timide cherchent à éluder , sous les plis de sa robe , les, poursuites de leur agile ennemi : bientôt hora d'état de fuir, ils deviendront la proie du chasseur.
L'Hiver paraît le dernier , et vient fermer fe cercle de l'année : il renverse à ses pieds le flambeau d'où émane la chaleur créatrice, et en comprime les feux sans les éteindre. De l'urne de bronze qu'il tient sous son bras, il laisse échapper les trésors de la geléeT et presse du pied les flocons amoncelés de la neige éiincelante ; bientôt ils se divisent . se répandent en tournoyant sur la terre affligée, et l'enveloppent d'un immense vêlement de deuil. Des oiseaux aquatiques fendent d'un vol rapide l'atmosphère glaciale. Le tyran de l'année est vêtu d'un manteau où s'imprime la morne couleur dont il flétrit la végétation. Ce manteau lui sert d'ornement, et lui couvre à peine les épaules. Ses bras robustes , ses cuisses et ses jambes nerveuses et à découvert décèlent sa force indomptable. Ses cheveux , sa: barbe et ses sourcils , semblables aux pics des glaces éternelles des Alpes ou des Pyrénées, hérissent son aspect farouche. Les brouillards et les noirs orages s'engendrent de sa tête menaçante ; ils siègent sur son iront tristement baissé vers la terre , qu'il glace de ses sombres regards. Une couronne de branches mortes, monument de son triomphe sur l'Été, ceint sa tête: quelques feuilles desséchées y tiennent encore; d'autres s'en détachait, et vont à ses pieds joncher la neige. Mais les lois puissantes de la
nature ne permettent point & l'Hiver d'outrager toutes ses productions; il les respecte encore; et , pour preuve de son obéissance aux immuables volontés de la déesse, il a joint à son lugubre diadème quelques tiges de ces arbres toujours verdoyants, dont il accroît et rehausse
FABLES ET ALLEGORIES. m
encore , pour lui plaire, la sombre et majestueuse beauté *.
CinODP.T-TP.JOâOK.
i Voyez, dans la prose cl les vers, Descriptions wi 2'aOtcaus des différentes suUuu»,
MORALE RELIGIEUSE
PHILOSOPHIE PRATIQUE
'un cœur nobie est la marque cerlaftie. boiw.au. Salire V.
PRÉCEPTES DU GENRE
EXCELLENCE DE LA MORALE, SEULE ÉTUDE DIGNE DU SAGE , OU DIFFÉRENCE DE LA MORALE PHILOSOPHIQUE ET DE LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
La morale esi la partie essentielle de la philosophie , la seule même qui soit digne de ce beau nom A' amour de la sagesse ; car le sage n'est pas celui qui cherche à pénétrer les mystères de la nature , à remonter des effets aux causes et à soumettre à ses calculs Tordre et le cours de l'univers. Le bon Socrate déclarait qu'il ne savait rien de tout cela. C'était lui cependant que l'oracle proclamait sage, parce qu'il bornait son étude à ce que l'oracle lui-même recommandait à l'homme de connaître svant tout : ISlosce le ipsum.
C'est dans cette étude de soi-même, dans cette science de l'homme , négligée jusqu'à Socrate , et depuis cultivée avec beaucoup de soin , que se renferme la morale. Mais cette science , comme bien d'autres , a été oiseuse et frivole , tant qu'elle ne s'est occupée que de vaines spéculations. Une science peut être curieuse , sans être utile ; mais elle n'a d'utilité réelle , qu'autant que de sa théorie résultent les moyens et les règles d'un art dont elle éclaire la pratique: c'est l'usage qui en l'ait le prix.
Ainsi, l'astronomie est utile à l'agriculture et à la navigation; la géométrie, aux mécaniques; là chimie , à l'art de guérir et à celui de fondre les métaux, etc.
La morale n'est donc une science utile qu'auant qu'elle est réduite en art. Cet art, qui etl ccvlui de bien vivre avec soi et avec ses semblablel^, et d'être bon pour être heureux, cet art ,
borné aux seuls intérêts de la vie , fait la morale philosophique. Les épicuriens n'en connaissaient point d'autre. Les matérialistes modernes la terminent au même but. Mais non-seulement elle est étroite et futile dans son objet , elle est encore incertaine et variable dans ses principes ; car, en faisant dépendre le devoir d'être bon du désir d'être heureux durant le court espaee de la vie , ils rendent cette règle variable et flexible au grades affections , des inclinations, des passions, des humeurs et des fantaisies , qui changent et déplacent l'objet du bonheur. L'homme, qui ne se croit obligé d'être bon que pour être heureux dans ce monde , selon ses goûts et ses caprices, changera de moyens , s'il croit aller plus sûrement à son but par une autre route, et sera vicieux et méchant par principe , s'il creit, ou le vice, ou le crime plus convenable à son bonheur. C'est ce qui rend si dangereuse la morale philosophique *.
La morale religieuse a infiniment plus d'élévation , d'étendue et de consistance. On la définit la science de vivre pour l'éternité. Or, vivre pour l'éternité , c'est bien aussi vivre pour soi ; c'est bien , par excellence, l'art d'être bon pour être heureux ; mais ce n'est là ni une bonté de convenance, ni un bonheur de fantaisie. La volonté divine devient la règle unique des volontés humaines , et les petits intérêts du présent disparaissent devant l'invariable intérêt du grand avenir.
Ainsi , dans la morale religieuse, le principe,
« Parmi les anciens, les idées du bien et du mal variaient il une école a. l'autre. Au Portique , Vhonnêle et Vutite n'étaient mi'un ; ils étaient deux à l'Académie.
MORALE RELIGIEUSE, OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
ilo
(a fin , le moyen , tout est fixe , tout est constant ; le but en est marqué , la route en est tracée : il ne s'agit pour l'homme que de bien savoir à quelles conditions le bonheur lui est promis , et quelle est la bonté dont il sera la récompense.
Je sais qu'on donne à la morale un objet plus sublime encore, celui de conformer l'existence de l'homme à la volonté de son Dieu , dans l'intention unique et pure de lui plaire en lui obéissant, et de lui faire de la vie , et de tous les dons qu'il a reçus de lui , un hommage perpétuel de reconnaissance et d'amour.
Rien de plus louable , sans doute; et la morale des slo'iciens s'attribuait aussi la pureté de cette morale ascétique , en ne laissant au cœur humain , dans la vertu , d'autre intérêt que la vertu même. Mais , comme on risque de faire évanouir ce qu'on veut trop subtiliser, je crois ce désintéressement absolu trop exalté pour une morale usuelle. Puisque Dieu a donné à l'homme le soin de son salut, il veut donc bien que son salut le touche ; puisqu'il lui a donné l'espérance , et lui en a fait une vertu , il veut donc bien qu'elle l'anime , et que ses promesses tempèrent ce qu'il peut y avoir de pénible et de rigoureux dans sa loi.
c II est indubitable , dit Pascal, que l'âme est mortelle ou immortelle : cela doit mettre une différence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. Quel aveuglement ! t
Pascal fait donc lui-même de la morale un calcul d'intérêt , dont l'alternative est pour l'homme l'anéantissement ou une éternelle existence.
Je m'en tiens là , et je définis la morale la science de la vie, en vue de l'éternité.
Celte science, mise en pratique , sera donc l'art de s'assurer le bonheur pur et plein qui attend l'homme au delà de la vie , sans toutefois renoncer au soin de se procurer dans la vie les lueurs de cette félicité , qui , sur ce passage rapide , sont comme de pâles éclairs échappés du sein des nuages.
mahmontel. Morale.
EXISTENCE DE DIEU
Qu'est-il besoin de nouvelles recherches et de «spéculations pénibles pour connaître ce qu'est Dieu? Nous n'avons qu'à lever les yeux en haut, nous voyons l'immensité des cieux qui sont l'ouvrage de ses mains, ces grands corps de lumière qui roulent si régulièrement et si majestueusement sur nos têtes , et auprès desquels la terre n'est qu'un atome imperceptible. Quelle magnificence ! Qui a dit au soleil : < Sortez du néant ,
et présidez au jour? » Et à la lune : « Paraissez, a soyez le flambeau de la nuit? t Qui a donné l'être et le nom à celte multitude d'étoiles qui décorent avec tant de splendeur le firmament , et qui sont autant de soleils immenses, attachés chacun à une espèce de monde nouveau qu'ils éclairent ? Quel est l'ouvrier dont la toute-puissance a pu opérer ces merveilles, où tout l'orgueil de la raison éblouie se perd et se confoud? Quel autre que le souverain créateur de l'univers pourrait les avoir opérées? Seraient-elles sorties, d'elles-mêmes, du sein du hasard et du néant? Et l'impie sera-l-il assez désespéré pour attribuer à ce qui n'est pas , une toute-puissance qu'il ose refuser à celui qui est essentiellement, et par qui tout a été fait?
Les peuples les plus grossiers et les plus barbares entendent le langage des cieux. Dieu les a établis sur nos têtes comme des hérauts célestes qui ne cessent d'annoncer à tout l'univers sa grandeur : leur silence majestueux parle la langue de tous les hommes et de toutes les nations ; c'est une voix entendue partout où la terre nourrit des habitants. Qu'on parcoure jusqu'aux extrémités les plus reculées de la terre et les plus désertes, nul lieu dans l'univers , quelque caché qu'il soit au reste des hommes, ne peut se dérober à l'éclat de cette puissance qui brille au-dessus de nous dans les globes lumineux qui décorent le firmament.
Voilà le premier livre que Dieu a montré aux hommes pour leur apprendre ce qu'il était; c'est là où ils étudièrent d'abord ce qu'il voulait leur manifester de ses perfections infinies : c'est à la vue de ces grands objets que , frappés d'admiration et d'une crainte respectueuse , ils se prosternaient pour en adorer l'auteur tout-puissant. Il ne leur fallait pas de prophètes pour les instruire de ce qu'ils devaient à la majesté suprême; la structure admirable des cieux et de l'univers le leur apprenait assez. Ils laissèrent celte religion simple et pure à leurs enfants ; mais ce précieux dépôt se corrompit entre leurs mains. A force d'admirer la beauté et l'éclat des ouvrages de Dieu, ils les prirent pour Dieu même : les astres, qui ne paraissaient que pour annoncer sa gloire aux hommes , devinrent eux-mêmes leurs divinités. Insensés ! ils offrirent des vœux et des hommages au soleil et à la lune , et à toute la milice du ciel, qui ne pouvaient ni les entendre ni les recevoir ! La beauté de ces ouvrages fit oublier aux hommes ce qu'ils devaient à leur auteur ',
MASS1LLON
' Voyez en vers ; cl les Leçons latines anciennes cl modernes.
MORALE RELIGIEUSE
Ou* est-Ce quî a suspendu ce globe de la terre , qui est. immobile ? qui est-ce qui en a posé les fondements? Rien n'est, ce semble, plus vil qu'elle ; les plus malheureux la foulent aux pieds ; mais C'est pourtant pour la posséder qu'on donne les plus grands trésors. Si elle était plus dure , l'homme ne pourrait en ouvrir le sein pour la cultiver; si elle était moins dure, elle ne pourrait le porter; il enfoncerait partout , comme il enfonce dans le sable ou dans un bourbier. C'est du sein inépuisable de la terre que sort tout ce qu'il y a de plus précieux.
Cette masse informe , vile et grossière , prend toutes les formes les plus diverses , et elle seule donne tour à tour tous les biens que nous lui demandons. Cette boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux. En une seule année elle devient branches , boutons , feuilles,, fleurs, fruits et semences, pour renouveler ses libéralités en faveur des hommes : rien ne l'épuisé. Plus on déchire ses entrailles, plus elle est libérale. Après tant de siècles, pendant lesquels tout est sorti d'elle , elle n'est point encore usée. Elle ne ressent aucune vieillesse; ses entrailles sont encore pleines des mêmes trésors. MiHe générations ont passé dans son sein. Tout vieillit, excepté elle seule; elle rajeunit chaque année au printemps.
Elle ne manque point aux hommes; mais les hommes insensés se manquent à eux-mêmes , en négligeant de la cultiver. C'est par leur paresse et par leurs désordres qu'ils laissent croître les ronces et les épines , en la placé" des vendanges et des moissons. Us se disputent un bien qu'ils laissent perdre. Les conquérants laissent en friche la terre, pour la possession de laquelle ils ont fait périr tant de milliers d'hommes , et ont passé leur vie dans une terrible agitation. Les hommes ont devant eux des terres immenses qui sont vides et incultes ; et ils renversent le genre humain pour un coin de cette terre si négligée. La terre , si clic était bien cultivée, nourrirait cent fois plus d'hommes qu'elle n'en nourrit. L'inégalité même des terroirs , qui paraît d'abord un défaut , se tourne en ornement et en utilité. Les montagnes se sont élevées, et les vallons sont descendus en 3a place que le Seigneur leur a marquée.
Ces diverses terres, suivant les divers aspects du soleil, ont leurs avantages. Dans ces profondes vallées on voit croître l'herbe fraîche pour nourrir !es troupeaux. Auprès d'elles s'ouvrent de vastes campagnes revêtues de riches moissons. Ici , des coteaux s'élèvent comme un amphithéâtre, et sont couronnes de vignobles et d'arbres fruitiers.
Là , de hautes montagnes vont porter leur frû.-d glacé jusque dans les nues, et les torrents qui eu tombent sont les sources des rivières; Les rochers qui montrent leur cime escarpée soutiennent la terre des montagnes, comme les os du corps humain en soutiennent les chairs. Cette variété fait le charme des paysages; en même temps elle satisfait aux divers besoins des peuples : il n'y a point de terroir si ingrat qui n'ait quelque propriété-
Regardons maintenant ce qucl'on appelle l'eau ; c'est un corps liquide , clair et transparent : d'un côté , il coule , il échappe , il s'enfuit ; de l'autre, il prend toutes les formes des corps qui l'environnent-, n'en ayant aucune par lui-même. Si l'ean était un peu plus raréfiée, elle deviendrait une espèce d'air, toute la face de la terre serait sèche et stérile , il n'y aurait que des animaux volatiles ; nulle espèce d'animaux ne pourrait nager, nul poisson ne pourrait vivre ; il n'y aurait aucun commerce par la navigation. Quelle main industrieuse a su épaissir l'eau en subtilisant l'air , et distinguer si bien ces deux espèces de corps fluides? Si l'eau était un peu plus raréfiée , elle ne pourrait plus soutenir ces prodigieux édifices flottants, qu'on nomme vaisseaux; les corps les moins pesants s'enfonceraient d'abord dans l'eau. Quiest-cc qui a pris le soin de choisir une si juste configuration de parties et un degré si précis de mouvement, pour rendre l'eau si fluide , si insinuante, si propre à échapper, si incapable de toute consistance, et néanmoins si forte pour porter, et si impétueuse pour entraîner les plus pesantes masses?
Elle est docile : l'homme la mène comme un cavalier mène son cheval ; il la distribue comme il lui plaît; il l'élève sur des montagnes escarpées, et se sert de son poids pour lui faire faire des chutes qui la font, remonter autant qu'elle est descendue : mais l'homme , qui mène les eaux avec tant d'empire, est à son tour mené par elles. L'eau est une des plus grandes forces mouvantes que l'homme sache employer pour suppléer à ce qui lui manque dans les arts les plus nécessaires, par la petitesse et par la faiblesse de son corps ; mais ces eaux qui , nonobstant leur fluidité , sont des masses pesantes , ne laissent pas de s'élever audessus de nos têtes , et d'y demeurer longtemps suspendues.
Voyez-vous ces nuages qui volent comme sur les ailes des vents ? S'ils tombaient tout à coup par de grosses colonnes d'eau rapides comme des torrents , ils submergeraient et détruiraient tout dans l'endroit de leur chute , et le reste des terreo demeurerait aride. Quelle main les lient dans cco réservoirs suspendus, et ne leur nermctdc tomber
OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
que goutte à goulie, comme si on les disiiiktii par un arrosoir? D'où vient qu'en certains pays chauds, où il ne pleut presque jamais, les rosées de la nuit sont si abondantes qu'elles suppléent au défaut de la pluie; cl qu'en d'autres pays , tels que les bords du [Nil ou du Gange, l'inondation des fleuves , en certaines saisons, pourvoit, à point nommé, au besoin des peuples pour arroser les terres? Peut-on s'imaginer des mesures mieux prises pour rendre les pays fertiles?
AinsiTeau désaltère non-sculcmentlesliommcs, mais encore les campagnes arides ; et celui qui nous a donné ce corps fluide l'a distribué avec soin sur la terre , comme les canaux d'un jardin. Les eaux tombent des hautes montagnes, où leurs réservoirs sont placés; elles s'assemblent en gros ruisseaux dans les vallées ; les rivières serpentent dans les vastes campagnes, pourlesmieuxarroser; elles vont enfin se précipiter dans ia mer , pour en faire le centre du commerce à toutes les nations.
Cet Océan , qui semble mis au milieu des terres pour en faire une éternelle séparation , est , au contraire, le rendez-vous de tous les peuples, qui ne pourraient aller par terre d'un bout du monde à l'autre , qu'avec des fatigues , des longueurs et des dangers incroyables. C'est par ce chemin sans traces, au travers des abîmes, que l'ancien monde donne la main au nouveau , et que le nouveau prête àl'ancien tant de commodités et de richesses. Les eaux, distribuées avec tant d'art, font jme circulation dans la terre comme le sang circule dans le corps humain.
Mais, outre celte circulation perpétuelle de l'eau , il y a encore le flux et reflux de la mer. Ne cherchons point les causes de cet effet si mystérieux ; ce qui est certain , c'est que la mer vous I porte et reporte précisément aux mêmes lieux , j à certaines heures. Qui est-ce qui la fait se retirer, et puis revenir sur ses pas avec tant de régularité? I Un peu plus , un peu moins de mouvement dans j cette masse fluide, déconcerterait toute la natare. Un peu plus de mouvement dans les eaux qui remontent inonderait des royaumes entiers. Qui | esl-ce qui a su prendre des mesures si justes dans j des corps immenses? Qui est-ce qui a su éviter j le trop et le trop peu? Quel doigt a marqué à la mer la borne immobile qu'elle doit respecter dans fa suite de tous les siècles , en lui disant : « Là, vous viendrez briser l'orgueil de vos vagues ? t
Mais ces eaux si coulantes deviennent tout à coup, pendant l'hiver, dures comme des rochers. Les sommets des hautes montagnes ont même , en tout lemps , des glaces et des neiges , qui sont la source des rivières, cl qui, abreuvant les pâturages , les rendent plus fertiles. Ici , les eaux sont douces , pour désaltérer l'homme ; là , elles oui un sel qui assaisonne o' vend incorruptibles nos a!i-
mcnls. Enfin, si je lève la tète , j'aperçois, dans les nues qui volent au-dessus de nous, des espèces de mers suspendues, pour tempérer l'air, pour arrêter les rayons enflammés du soleil , et pour arroser la terre quand elle est trop sèche Quelle main a pu suspendre sur nos lêles ces grands réservoirs d'eau ? Quelle main prend soin de ne les jamais laisser tomber que par des pluies modérées?
Après avoir considéré les eaux , appliquonsnous à examiner d'aulres masses encore plus étendues. Voyez-vous ce qu'on nomme l'air? C'est un corps si pur , si subtil et si transparent, que les rayons des astres , situés dans une dislance presque infinie de nous, le percent lout entier, sans peine et en un seul instant , pour venir éclairer nos yeux. Un peu moins de subtilité dans ce corps fluide nous aurait dérobé le jour , et ne nous aurait laissé lout au plus qu'une lumière sombre et confuse , comme quand l'air est plein de brouillards épais. Nous vivons plongés dans des abîmes d'air, comme les poissons dans des abîmes d'eau. De même que l'eau, si elle se subtilisait, deviendrait une espèce d'air qui ferait mourir les poissons, l'air, de son côté, nousôterait la respiration , s'il devenait plus épais et plus humide. Alors nous nous noierions dans les flots de cet air épaissi , comme un animal terrestre se noie dans la mer.
Qui est-ce qui a purifié , avec tant de justesse, cet air que nous respirons ? S'il était plus épais , il nous suffoquerait ; comme, s'il était plus subtil, ^ il n'aurait pas celte douceur qui fait une nourriture continuelle du dedans de l'homme. Nous éprouverions partout ce qu'on éprouve sur le sommet des montagnes les plus hautes, où la subtilité de l'air ne fournit rien, d'assez humide et d'assez nourrissant pour les poumons. Mais quelle puissance invisible excite et apaise si soudainement les tempêtes de ce grand corps fluide? Celles de la mer n'en sont que les suites. De quel trésor sont tirés les vculs , qui purifient l'air, qui attiédissent les saisons brûlantes, qui tempèrent la rigueur des hivers , et qui changent en un instant la face du ciel ? Sur les ailes de ces vents , volent les nuées d'un bout de l'horizon à l'autre. On sait que certains vents régnent en certaines mers , dans des saisons précises; ils durent un temps réglé , cl il leur en succède d'autres , comme tout exprès, pour rendre les navigations commodes et régulières. Pourvu que les hommes soient patients et aussi ponclucls que les vents , ils feront sans peine les plus longues navigations.
Voyez-vous ce feu qui paraît allumé dans les astres , cl qui répand partout sa lumière? Voyez-
US
MORALE RELIGIEUSE
vous cette flamme que certaines montagnes vomissent , et que la lerre nourrit de soufre dans ses entrailles? Ce même feu demeure paisiblement caché dans les veines des cailloux , et il y attend à éclater, jusqu'à ce que le choc d'un autre corps l'excite, pour ébranler les villes et les montagnes. L'homme a su l'allumer et l'attacher à tous ses usages , pour plier les plus durs métaux , et pour nourrir avec du bois, jusque dans les climats les plus glacés, une flamme qui lui tienne lieu du soleil , quand le soleil s'éloigne de lui. Cette flamme se glisse subtilement dans toutes les semences. Elle est comme l'âme de tout ce qui vit, elle consume tout ce qui est impur, et renouvelle ce qu'elle a purifié. Le feu prête sa force aux hommes trop faibles , il enlève tout à coup les édifices et les rochers. Mais veut-on le borner à un usage plus modéré , il réchauffe l'homme , il cuit ses aliments. Les anciens, admirant le feu, ont cru que c'était un trésor céleste que l'homme avait dérobé aux dieux 1 .
fÉnélon. Existence de Dieu.