‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 164 sur 649 · SERVIR SA PATRIE · texte numérisé non relu

SERVIR SA PATRIE

Tout homme en naissant contracte l'obligation d'aimer sa patrie, et, en se nourrissant dans son sein , il ratifie l'engagement de vivre et de mourir pour elle. Mais la patrie , ayant divers besoins, n'exige pas de tous ses enfants les"mêmes sacrifices : les uns versent leur sang dans les combats, les autres arrosent nos campagnes de leurs sueurs; d'autres , levant les mains au ciel , prient pour notre prospérité , ou pleurent sur nos crimes , tandis que d'autres, veillant sur le dépôt des lois , maintiennent parmi les citoyens les droits de l'équité et de la justice. Mais si , tout à coup , fondant sur nous , un ennemi cruel ravageait nos possessions , enlevait ou égorgeait nos frères, renversait nos temples, nos lois, nos autels, et menaçait l'État d'une subversion entière , au premier cri d'effroi et de douleur de la patrie éplorée , descendant de leurs tribunaux , suspendant leurs sacrifices , s'arrachant de leurs cloîtres , accourant de leurs déserts, juges , prélats, cénobites, solitaires , viendraient grossir la troupe des guerriers, donner l'exemple du zèle et du courage, et, s'ils ne savaient combattre , du moins ils sauraien, mourir,.

Tout homme naît donc soldat, quoique tout éoldat ne porte point les armes. Mais le jour que îa patrie, croyant avoir besoin de son bras , appelle un citoyen à son secours , ou que , ce citoyen venant s'offrir de lui-même , elle veut bien agréer ses services, il reçoit le caractère de ministre arme pour sa défense, il devient une victime honorable dévouée à la sûreté publique, et, par un engagement solennel, il resserre ses premiers nœuds , il retourne à sa destination originaire. C'est donc le jour que, succédant au trône de leurs pères, nos rois viennent prendre sur l'autel le glaive pour nous proléger et le sceptre pour nous conduire; le jour que, marchant sur les traces de leurs ancêtres , notre jeune noblesse fait les premiers pas dans la carrière où ils se sont illustrés; le jour que la patrie, sonnant l'alarme, invite le citoyen qui n'a pas fait choix d'une profession , à prendre parti sous ses enseignes , ou qu'arrachant le pâtre à ses troupeaux , le cultivateur à sa charrue, elle lui dit; « Cesse de me nourrir, et viens me défendre ; i c'est en ce jour que tous ces enfants de l'État passent dans la classe honorable de ses défenseurs. Là , sous les yeux du Dieu des armées qui fait la revue de ses nouveaux soldats, chacun d'eux, en se revêtant de ses armes , reçoit comme en dépôt la sûreté de nos campagnes, le repos de nos villes, la vie , la liberté de ses frères ; il devient l'épéc et le bouclier de celui qui n'en a point, ou dont le bras , trop faible pour les porter , ne saurait en faire usage; et Dieu lui dit, comme à Josué, comme à Gcdéon, comme à tous les chefs de son peuple : « Allez , voici mes ordres ; soyez vaillants!... »

de noé. Discours pour une bénédiction de drapeaux.

LES JEUNES GENS CORROMPUS DE BONNE HEURE SONT INHUMAINS ET CRUELS, LE JEUNE HOMME SAGE JUS- QU'A VINGT ANS EST LE MEILLEUR ET LE PLUS AIMA- BLE DES HOMMES.

J'ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure étaient inhumains et cruels; leur imagination , pleine d'un seul objet , se refusait à tout le reste ; ils ne connaissaient ni pitié ni miséricorde; ils auraient sacrifié père et mère, et l'univers entier, au moindre de leurs plaisirs.

Au contraire , un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cœur compatissant s'émeut sur les peines de ses semblables ; il tressaille d'aise quand il revoit son camarade; ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux 1 savent verser des larmes d'atiecdrisscnicut ; il

OU PHILOSOPHIE PRATIQUE. 127

est sensible à la honte de déplaire , au regret d'avoir offensé. Si l'ardeur d'un sang qui s'en-

qui sonflamme le rend vif, emporté, colère, on voit, le moment d'après , toute la bonté de son cœur dans l'effusion de son repentir ; il pleure, il gémit sur la blessure qu'il a faite; il voudrait, au prix de son sang, racheter celui qu'il a versé: tout son emportement s'éteint, toute sa fierté s'humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même, au fort de sa fureur, une excuse, un mot le désarme; il pardonne les torts d'autrui d'aussi bon cœur qu'il répare les siens. L'adolescence n'est l'âge ni de la vengeance ni de la haine ; elle est celui de la commisération , de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens, et je ne crains point d'être démenti par l'expérience, un enfant qui n'est pas mal né , et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est, à cet âge, le plus généreux , le meilleur , le plus aimant cl le plus aimable de tous les hommes.

J.-J. bousseau. Emile.

LA VICTOIRE LA PLUS GLORIEUSE EST CELLE CCE L'O!» REMPORTE SUR SOI-iltME.

Quelle honte, lorsque ceux qui sont établis pour régler les passions de la multitude deviennent eux-mêmes les vils jouets de leurs [tassions propres , et que la force , l'autorité , la pudeur des lois, se trouvent confiées à ceux qui ne connaissent de lois que le mépris public de toute bienséance et leur propre faiblesse ! Ils devaient régler les mœurs publiques , et ils les corrompent ; ils étaient donnés de Dieu pour être les protecteurs de la vertu , et ils deviennent les appuis et les modèle; du vice.

Toute la gloire humaine ne saurait jamais effacer l'opprobre que leur laissent le désordre des mœurs et l'emportement des passions ; les victoires les plus éclatantes ne couvrent pas la honte de leurs vices ; on loue les actions , et l'on méprise la personne : c'est de tout temps qu'on a vu îa réputation la plus brillante échouer contre les mœurs du héros , et ses lauriers flétris par ses faiblesses. Le monde, qui semble mépriser la vertu, n'estime et ne respecte pourtant qu'elle; il élève des monuments superbes aux grandes actions des conquérants ; il fait retentir la terre du bruit de leurs louanges ; une poésie pompeuse les chante et les immortalise : chaque Achille a son Homère; l'éloquence s'épuise pour leur donner du lustre. L'appareil des éloges est donné à l'usage et à la vanité ; l'admiration secrète et les louanges réelles et sincères , on ne les donne qu'à la vertu cl à la vérité.

Et, en effet , le bonheur ou la témérité ont pj

faire des héros ; mais la vertu toute seule peut former de grands hommes. 11 en coûte bien moins de remporter des victoires , que de se vaincre soimême. 11 est bien plus aisé de conquérir des provinces et de dompter des peuples, que de dompter une passion. La morale même des païens en est convenue : du moins les combats où président la fermeté , la grandeur du courage , la science militaire, sont de ces actions rares que l'on peut compter aisément dans le cours d'une longue vie ; et, quand il ne faut être grand que certains mo- /.nenls , la nature ramasse toutes ses forces , et l'orgueil , pour un peu de temps , peut suppléer à ia vertu. Mais les combats de la foi sont des combats de tous les jours : on a affaire à des ennemis qui renaissent de leur propre défaite ; si vous vous lassez un instant, vous périssez. La victoire même a ses dangers ; l'orgueil , loin de vous aider , devient le plus dangereux ennemi que vous ayez à combattre ; tout ce qui vous environne fournit des armes contre vous ; votre cœur lui-même vous dresse des embûches : il faut sans cesse recommencer le combat. En un mot, on peut être quelquefois plus fort ou plus heureux que ses ennemis ; mais qu'il est grand d'être toujours plus fort que soi-même !

WASSii.lon. Petit Carême.

Passion sublime , sentiment des grandes âmes, bonheur du monde , devant lequel tous les maux disparaissent et s'affaiblissent, et tous les biens s'embellissent et s'accroissent , ô divine amitié ! ton nom seul me rappelle tous les charmes de ma vie. Passion héroïque, dont le feu toujours pur es: allumé par le sentiment , et animé par l'intelligence ; vertu consolatrice que le souverain Etre a accordée à l'homme pour le dédommager des suites funestes d'une raison égarée ; sentiment bienfaisant , sans lequel il ne peut exister aucun bien pour nous : car qu'est-ce qu'un bien dont on ne peut parler à son ami ! Vertu céleste dont le nom a été si souvent prostitué , dont l'image a été si souvent altérée , que les mortels adorent même lorsqu'ils l'ignorent; passion généreuse et sublime qui ennoblit tout notre être , et qui ne nous fait vivre que pour l'ami que notre cœur a choisi! c'est toi que nous avons maintenant à peindre.

Jamais celui dont le cœur est brûlé par les douces flammes de la sainte amitié n'éprouva un sentiment si vif que lorsque l'ami qu'il chérit a le plus besoin de son secours ; il le suit au milieu de l'infortune la plus cruelle ; il s'attache à lui pour riR jamais s'en séparer ; les froideurs mêmes de celui qu'il a choisi ne peuvent éteindre le feu cé-

WORALE RELIGIEUSE,

leste dont il est embrasé ; il l'aime même Ingrat, même infidèle aux saintes lois de l'amitié ; il le plaint, il lui pardonne tous les maux qu'il enreçoit, il en est désolé , mais il ne l'en chérit pas moins, il immole tout son bonheur au sien : il veut mourir pour son Orcsle, et consent qu'il l'ignore. Son âme se confond avec celle de son ami, elle n'a plus que les mêmes désirs, les mêmes mouvements, les mêmes affections ; et, lorsque la mort , qui vient tout désunir , lui enlève l'objet de ses tendres et immortels sentiments , il l'accompagne avec courage jusqu'au bord de sa tombe ; il lui dérobe ses pleurs; il sème de quelques charmes ces instants funestes ; il le console au moment où tout va lui être ravi sans retour; et, lorsque la porte fatale du tombeau est fermée , désolé et sans espoir , il ne retient plus ses larmes ; mais, seul, au milieu du silence des bois les plus épais et les plus solitaires, il va pleurer celui qu'il a perdu, se nourrir de ses regrets et de l'image de son ami, et consumer dans la douleur un cœur dont les sentiments no peuvent plus s'épancher , une vie qui n'était pas pour lui, et qui lui est devenue inutile.

■Quelquefois, lorsque les ombres régnent sur la terre , il croit distinguer son ami au milieu d'une faible lumière ; il lui parle , hélas ! comme s'il pouvait l'entendre ; il charme sa douleur par cette douce et cruelle illusion ; il court embrasser celle ombre si chérie , il ne rencontre que des ténèbres insensibles , et ne retrouve dans son cœur que les regrets les plus cuisants : il le redemande à la nuit ,il le redemande au jour ; et , ne pouvant plus supporter le faix de ses amertumes , de ses chagrins et de sa perte , il succombe enfin à sa douleur , et meurt en prononçant le nom de son ami. O céleste amitié ! pourquoi tes flammes pures ne consument-elles pas toutes les âmes ! Pourquoi si peu de mortels t'ont-ils dans le cœur, lorsque tous t'ont sur les lèvres ! Et pourquoi ton nom , que la vertu seule devrait prononcer, a-t-il si souvent servi à voiler de noires trahisons et des complots sinistres * !

r.ACÉPÈDE. Poétique de la musique.

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