LA CONSCIENCE
Partout nous rendons hommage , par nos troubles et par nos remords secrets , à la sainteté de la vertu que nous violons ; partout un fond d'ennui et de tristesse inséparable du crime nous fait sentir que l'ordre et l'innocence sont le seul bonheur qui nous était destiné sur la terre. Nous avons beau faire montre d'une vaine intrépidité , la conscience criminelle se trahit toujours d'ellemême. Les terreurs cruelles marchent partout devant nous; la solitude nous trouble ; les ténèbres nous alarment ; nous croyons voir sortir de tous côtés des fantômes qui viennent toujours nous reprocher les horreurs secrètes de notre âme ; des songes funestes nous remplissent d'images noires et sombres ; et le crime , après lequel nous courons avec tant de goût , court ensuite après nous comme un vautour cruel , et s'attache à nous pour nous déchirer le cœur et nous punir du plaisir qu'il nous a lui-même donné 1.
i)U ÏIEMORDS ET DE LA CONSCIENCE.
La conscience fournit une seconde preuve de l'immortalité de noire âme. Chaque homme a au milieu du cœur un tribunal où il commence par se juger soi-même, en attendant que l'arbitre souverain confirme la sentence. Si le vice n'est qu'une conséquence physique de notre organisalion , d'où vient cette frayeur qui trouble les jours d'une prospérité coupable ? Pourquoi le remords est-il si terrible , qu'on préfère souvent de se soumettre à la pauvreté et à toute la rigueur de la vertu , plutôt que d'acquérir des biens illégitimes? Pourquoi y a-t-il une voix dans le sang, une parole dans la pierre? Le tigre déchire sa proie, et dort; l'homme devient homicide, et veille. Il cherche les lieux déserts , et cependant la solitude l'effraye ; il se traîne autour des tombeaux, et cependant il a peur des tombeaux. Son regard est inquiet et mobile ; il n'ose fixer le mur de la salle du festin , dans la crainte d'y voir des caractères funestes. Tous ses sens semblent devenir meilleurs pour le tourmenter : il voit au
» Voyez, sur ce morceau et les trois suivants, les vers.
milieu de la nuit des lueurs menaçantes ;• il est toujours environné de l'odeur du carnage; il découvre le goût du poison jusque dans les mets qu'il a lui-même apprêtés ; son oreille , d'une étrange subtilité , trouve le bruit où tout le monde trouve le silence; et, en embrassant son ami, il croit sentir sous ses vêlements un poignard caché*
CUATiiAl'BaïASO. GCnic du Christianisme.-
Conscience ! conscience ! instinct divin ; immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné , mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal , qui rends l'homme semblable à Dieu! c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes , que le triste privilège de m'égarer d'erreur en erreur , à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.
Grâce au ciel , nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie, nous pouvons être hommes sans être savants ; dispensés de consumer notre vie à l'étude de la morale, nous avons, à moindres frais, un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n'est pas assez que ce guide existe , il faut savoir le reconnaître et le suivre. S'il parle à tous les cœurs , pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent? Eh ! c'est qu'il nous parle, la langue de la nature que tout nous a fait oublier. La conscience est timide ; elle aime la retraite et la paix, le monde et le bruit l'épouvantent ; les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis ; elle fuit , ou se tait devant eux. Leur voix bruyante étouffe la sienne , et l'empêche de se faire entendre ; le fanatisme ose la contrefaire , et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d'être éconduite ; elle ne nous parle plus , elle ne nous répond plus ; et , après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu'il en coûta de la bannir.
j.-j. roussf.au. Emile.
LA VRAIE ET LA FAUSSE ï'IIILANTIIROriE.
Il y a deux manières de se donner aux hommes. La première est de se faire aimer , non pour être leur idole , mais pour employer leur confiance à les rendre bons. Cette philanthropie est toute divine. 11 y en a une autre qui est une fausse monnaie, quand on se donne aux hommes pour leur plaire , pour les éblouir , pour usurper de l'autorité sur eux en les flattant. Ce n'est pas eux qu'on aime, c'est soi-même. On n'agit que par
OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
î'3n:té et par intérêt ; on fait semblant de se donfier , pour posséder ceux à qui on fait accroire qu'on se donne à eux. Ce faux philanthrope est comme un pêcheur qui jette un hameçon avec un appât : il paraît nourrir les poissons , mais il les prend, elles fait mourir. Tous les tyrans, tous les magistrats , tous les politiques qui ont de l'ambition , paraissent bienfaisants et généreux ; ils paraissent se donner , et ils veulent prendre les peuples , ils jettent l'hameçon dans les festins , dans les compagnies , dans les assemblées publiques ; ils ne sont pas sociables pour l'intérêt des hommes, mais pour abuser de tout le genre humain. Ils ont un esprit flatteur , insinuant , artificieux , pour corrompre les mœurs des hommes comme les courtisanes , et pour réduire en servitude tous ceux dont ils ont besoin. La corruption de ce qu'il y a de meilleur est le plus pernicieux de tous les maux. De tels hommes sont les pestes du genre humain. Au moins l'amour-propre d'un misanthrope n'est que sauvage et inutile au monde ; mais celui de ces faux philanthropes est traître et tyrannique ; ils promettent toutes les vertus de la société , et ils ne font de la société qu'un trafic dans lequel ils veulent tout attirer à eux , et asservir tous les citoyens. Le misanthrope lait plus de peur et moins de mal. Un serpent qui se glisse entre les fleurs est plus à craindre qu'un animal sauvage qui s'enfuit vers sa tanière dès qu'il vous aperçoit.
l'amour de la patrie.
Aimer sa patrie, c'est faire tous ses efforts pour qu'elle soit redoutable au dehors et tranquille au dedans. Des victoires ou des traités avantageux lui attirent le respect des nations . Le maintien des lois et des mœurs peut seul affermir sa tranquillité intérieure ; ainsi , pendant qu'on oppose aux ennemis de .l'État des généraux et des négociateurs habiles , il faut opposer à la licence et aux vices qui tendent à tout détruire , des lois et des vertus qui tendent à tout rétablir : et de la quelle foule de devoirs , aussi essentiels qu'indispensables , pour chaque classe de citoyens , pour chaque citoyen en particulier !
0 vous , qui êtes l'objet de ces réflexions , vous qui me faites regretter en ce moment de n'avoir pas une éloquence assez vive pour vous parler dignement des vérités dont je suis pénétré ;
' vous , enfin , que je voudrais embraser de tous los amours honnêtes , parce que vous n'en seriez que plus heureux , souvenez-vous sans cesse que la
j patrie a des droits imprescriptibles et sacrés sur vos talents, sur vos vertus, sur vos sentiments
et sur toutes vos actions ; qu'en quelque étal que vous vous trouviez , vous n'êtes que des soldats en faction , toujours obligés de veiller pour elle, et de voler à son secours au moindre danger !
Pour remplir une si haute destinée , il ne suffit pas de vous acquitter des emplois qu'elle vou.s confie , de défendre ses lois, de connaître ses intérêts, de répandre même votre sang dans un champ de bataille ou dans la place publique. 11 est pour elle des ennemis plus dangereux que les ligues des nations et les divisions intestines; c'est la guerre sourde et lente , mais vive et continue, que les vices font aux mœurs : guerre d'autant plus funeste que la patrie n'a par elle-même aucun moyen de l'éviter ou de la soutenir. Permettez qu'à l'exemple de Socratc *, je mette dans sa bouche le discours qu'elle est en droit d'adresser à ses enfants :
« C'est ici que vous avez reçu la vie, et que de sages institutions ont perfectionné votre raison. Mes lois veillent à la sûreté du moindre des citoyens, et vous avez tous fait un serment formel ou tacite , de consacrer vos jours à mon service. Voilà mes litres : quels sont les vôtres , pour donner atteinte aux mœurs qui servent mieux que les lois de fondement à mon empire? Ignorez-vous qu'on ne peut les violer sans entretenir dans l'État un poison destructeur ; qu'un seul exemple de dissolution peut corrompre une nation, et lui devenir plus funeste que la perte d'une bataille ; que vous respecteriez la décence publique , s'il vous fallait du courage pour la braver , et que le faste avec lequel vous étalez des excès qui restent impunis, est une lâcheté aussi méprisable qu'insolente?
« Cependant vous osez vous approprier ma gloire , et vous enorgueillir, aux yeux des étrangers, d'être nés dans cette ville qui a produit Solon et Aristide , de descendre de ces héros qui ont- fait si souvent triompher mes armes. Mais quels rapports y a-t-il de communs entre ces sages et vous ? Je dis plus : Qu'y a-l-il de commun entre vous et vos aïeux ? Savez-vous qui sont les compatriotes et les enfants de ces grands hommes ? Les citoyens vertueux , dans quelque état qu'ils soient nés, dans quelque intervalle de temps qu'ils puissent naître.
« Heureuse leur pairie , si , aux vertus dont elle s'honore, ils ne joignaient pas une indulgence qui concourt à sa perte ! Écoulez ma voix à votre tour, vous qui , de siècle en siècle, perpétuez la race des honiir.es précieux à l'humanité. J'ai établi des lois contre les crimes ; je n'en ai point décerné
i Colle rrosopopec a «Me employé* p.ir Socratc dans te dialogue de Platon, Intitule CrUias. {fi. B)
MORALE RELIGIEUSE
contre les vices, parce que ma vengeance ne peut û tre qu'entre vos mains , et que vous seuls pouvez les poursuivre par une haine vigoureuse. Loin de la contenir dans le silence, il faut que votre indignation tombe en éclats sur la licence qui détruit les mœurs , sur les violences , les injustices et les perfidies qui se dérobent à la vigilance des lois, sur la fausse probité , la fausse modestie , la fausse amitié et toutes ces viles impostures qui surprennent l'estime des hommes ; et ne dites pas que les temps sont changés , et qu'il faut avoir plus de ménagements pour le crédit des coupables : une vertu sans principes est une vertu sans ressources ; dès qu'elle ne frémit pas à l'aspect des vices , elle en est souillée.
< Songez quelle ardeur s'emparerait de vous , si tout à coup on vous annonçait que l'ennemi prend les armes, qu'il est sur vos frontières , qu'il est à vos portes. Ce n'est pas là qu'il se trouve aujourd'hui; il est au milieu de vous, dans le sénat , dans les assemblées de la nation , dans les tribunaux , dans vos maisons. Ses progrès sont si rapides, qu'à moins que les dieux ou les gens de bien n'arrêtent ses entreprises , il faudra bientôt renoncer à tout espoir de réforme et de salut, s
Si nous étions sensibles aux reproches que nous venons d'entendre, la société, devenue par notre excessive condescendance un champ abandonné aux tigres et aux serpents , serait le séjour de la paix et du bonheur. Ne nous flattons pas de voir un pareil changement : beaucoup de citoyens ont des vertus ; rien de si rare qu'un homme vertueux, parce que, pour l'être en effet, il faut avoir le courage de l'être dans tous les temps , dans toutes les circonstances , malgré tous les obstacles , au mépris des plus grands intérêts.
Mais, si les âmes honnêtes ne peuvent pas se confédérer contre les hommes faux et pervers , qu'elles se liguent du moins en faveur des gens de bien ; qu'elles se pénètrent surtout de cet esprit d'humanité qui est dans la nature , et qu'il serait temps de restituer à la société , d'où nos préjugés et nos passions l'ont banni. Il nous apprendrait à n'être pas toujours en guerre les uns avec ïes autres , à ne pas confondre la légèreté de l'esprit avee la méchanceté du cœur , à pardonner les défauts , à éloigner de nous ces préventions et ces défiances , sources funestes de tant de dissensions et de haines. Il nous apprendrait aussi que la bienfaisance s'annonce moins par une protection distinguée et des libéralités éclatantes, que par le sentiment qui nous intéresse aux malheureux.
Vous voyez, tous les jours, des citoyens qui gémissent dans l'infortune, d'autres qui n'ont besoin que d'un mot de consolation , et d'un cœur qui se pénètre de leurs peines; et vous demandez si
vous pouvez être utiles aux hommes; et vous demandez si la nature nous a donné des compensations pour les maux dont elle nous afflige ! Ah ! si vous saviez quelles douceurs elle répand dans les âmes qui suivent ses inspirations ! Si jamais vous arrachez un homme de bien à l'indigence , au trépas , au déshonneur , j'en prends à témoin les émotions que vous éprouverez ; vous verrez alors qu'il est dans la vie des moments d'attendrissement qui rachètent des années de peines. C'est alors que vous aurez pitié de ceux qui s'alarmeront de vos succès, ou qui les oublieront après en avoir recueilli le fruit.
Ne craignez point les envieux : ils trouveront leur supplice dans la dureté de leur caractère ; car l'envie est une rouille qui ronge le fer. Ne craignez pas la présence des ingrats ; ils fuiront la vôtre , ou plutôt ils la rechercheront , si le bienfait qu'ils ont reçu de vous fut accompagné et suivi de l'estime et de l'intérêt ; car, si vous avez abusé de la supériorité qu'il vous donne , vous êtes coupables , et votre protégé n'est qu'à plaindre. On a dit quelquefois : Celui qui rend un service doit l'oublier ; celui qui le reçoit , s'en souvenir ; et moi je vous dis que le second s'en souviendra, si le premier l'oublie. Et qu'importe que je me trompe? Est-ce par intérêt qu'on doit faire le bien?
Barthélémy. Foyaje d'slnacharsis.