DE LA RÉVOLUTION OPÉRÉE DANS LA PHILOSOPHIE PAR DESCARTES
ï! est aisé de compter les hommes qui n'ont pensé d'après personne, et qui ont fait penser d'après eux le genre humain. Seuls et la tête levée , on les voit marcher sur les hauteurs ; tout le reste des philosophes suit comme un troupeau. N'est-ce pas la lâcheté d'esprit qu'il faut accuser d'avoir prolongé l'enfance du monde et des sciences? Adorateurs stupides de l'antiquité, les philosophes ont rampé durant vingt siècles sur les traces des premiers maîtres. La raison condamnée au silence faisait parler l'autorité : aussi, rien ne s'éclaiicissait dans l'univers;. et l'esprit humain, après s'être traîné mille ans sur les vestiges d'Aristote, se trouvait encore aussi loin de la vérité.
Enfin parut en France un génie puissant et hardi , qui entreprit de secouer le joug du prince de l'école. Cet homme nouveau vint dire aux autres hommes que, pour être philosophe, il ne suffisait pas de croire , mais qu'il fallait penser. A cette parole toutes les écoles se troublèrent; une vieille maxime régnait encore : Ipsc dixil, le maître l'a.dit. Celte maxime d'esclave irrita tous les philosophes contre le père de la philosophio pensante; elle le persécuta comme novateur et impie, le chassa de royaume en royaume, et l'on
OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
vît Dcscarles s'enfuir, emportant avez lui la vérité , qui , par malheur, ne pouvait être ancienne en naissant. Cependant, malgré les cris et la fureur de l'ignorance , il refusa toujours de jurer que les anciens fussent la raison souveraine ; il prouva même que ses persécuteurs ne savaient rien, et qu'ils devaient désapprendre ce qu'ils croyaient savoir. Disciple de la lumière , au lieu d'interroger les morts et les dieux de l'école , il ne Consulta que les idées claires et distinctes, la nature et l'évidence. Par ses méditations profondes, il tira toutes les sciences du chaos; et, par un coup de génie plus grand encore , il montra le secours mutuel qu'elles devaient se prêter ; il les enchaîna toutes ensemble , les éleva les unes sur les autres ; et , se plaçant ensuite sur cette hauteur, il marcha, avec toutes les forces de l'esprit humain ainsi rassemblées , à la découverte de ces grandes vérités que d'autres, plus heureux , sont venus enlever après lui , mais en suivant les sentiers de lumière que Descartes avait tracés.
Ce furent donc le courage et la fierté d'un seul esprit qui causèrent dans les sciences cette heureuse et mémorable révolution dont nous goûtons aujourd'hui les avantages avec une superbe ingratitude. Il fallait aux sciences un homme qui osât conjurer tout seul avec son génie contre les anciens tyrans de la raison , qui osât fouler aux pieds ces idoles que tant de siècles avaient adorées. Descarlcs se trouvait enfermé dans le labyrinthe avec tous les autres philosophes; mais il se fit lui-même des ailes , et il s'envola , frayant ainsi une route nouvelle à la raison captive *.
1er. GUÉNAno. jésuite. Discours prononce à l'Académie française en 1755.
MiS BORNES QUE LA RELIGION DOIT METTRE A L ESPRIT PHILOSOPHIQUE.
Quelles sont , en matière de religion , les bornes où doit se renfermer l'esprit philosophique ? Il est aisé de le dire : la nature elle-même l'avertit à tout moment de sa faiblesse , et lui marque en ce genre les limites étroites de son intelligence. Ne sent-il pas à chaque instant T quand il veut avancer trop avant, ses yeux s'obscurcir et son flambeau déteindre? C'est là qu'il faut s'arrêter; la foi lui bisse tout ce qu'il peut comprendre; elle ne lui oie que les mystères et les objets impénétrables. Ce partage doit-il irriter la raison? Les chaînes qu'on lui donne sont aisées à porter , et ne doivent paraître trop pesantes qu'aux esprits vains et légers.
fttyez Caractères ou Portraits.
Je dirai donc au philosophe : Ne vous agitez point contre ces mystères que la raison ne saurait percer ; attachez-vous à l'examen de ces vérités qui se laissent approcher, q*ui se laissent, en quelque sorte, toucher et manier , et qui répondent de toutes les autres ; ces vérités sont des faits éclatants et sensibles , dont la religion s'est comme enveloppée tout entière , afin de frapper également les esprits grossiers et subtils. On livre ces faits à votre curiosité ; voilà les fondements de la religion. Creusez donc autour, essayez de les ébranler, descendez avec le {lambeau de la philosophie jusqu'à cette pierre antique tant de fois rejetée par les incrédules , et qui les a tous écrasés.
Mais lorsque , arrivé à une certaine profondeur, vous aurez trouvé la main du Tout-Puissant qui soutient, depuis l'origine du monde , ce grand et majestueux édifice, toujours affermi par les orages mêmes et le torrent des années, arrêtez-vous, et ne creusez pas jusqu'aux enfers. La philosophie ne saurait vous mener plus loin sans vous égarer : vous entrez dans les abîmes de l'infini ; elle doit ici se voiler les yeux comme le peuple , et remettre l'homme avec confiance entre les mains de la foi... Laissez donc à Dieu celle nuit profonde , où il lui plaît de se retirer avec sa foudre et ses mystères.
LE même. Ibidem.
ALLIANCE DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE AVEC LE GF.XIÏ DES LETTRES ET DES ARTS DANS LES PRODUCTIONS DU GOUT.
Par rapport aux ouvrages de goût, si j'osai.* dire que le génie des beaux-arts est tellement ennemi de l'esprit philosophique , qu'il ne peut jamais se réconcilier avec lui , combien d'ouvrages immortels , où brille une savante raison , parée de mille attraits enchanteurs, élèveraient ici la voix de concert, et pousseraient un cri contre moi ! Je l'avouerai donc : les Grâces accompagnent quelquefois la philosophie, et répandent sur ses traces les fleurs à pleines mains. Mais qu'il me soit permis de répéter une parole de la sagesse au philosophe sublime qui possède l'un et l'autre talent : Craignez d'être trop sage ; craignez que l'esprit philosophique n'éteigne, ou, du moins, n'amortisse en vous le feu sacré du génie. Sans cesse il vient accuser de témérité , et lier, par de timides conseils , la noble hardiesse du pinceau créateur : naturellement scrupuleux, il pèse et mesure toutes ses pensées, et les attache les unes aux autres par un fil grossier, qu'il veut toujours avoir à la main : il voudrait ne vivre que de réflexions , ne se nourrir que d'évidence ; il abattrait, comme ce tyran de Rome, la tète des fleurs
MORALE RELIGIEUSE
qui s'élèvent au-dessus des autres * : observateur éternel , il vous montrera tout autour de lui des vérités , mais des vérités sans corps , pour ainsi dire , qui sont uniquement pour la raison , et qui n'intéressent ni les sens, ni le cœur humain. Rejetez donc ces idées , ou changez-les en images , donnez-leur une teinte plus vive : libre des opinions vulgaires , et pensant d'une manière qui n'appartient qu'à lui seul , il parle un langage , vrai dans le fond , mais nouveau et singulier , qui blesserait l'oreille des autres hommes : vaste et profond dans ses vues , et s'élevant toujours par ses notions abstraites et générales , qui sont pour lui comme des livres abrégés , il échappe à tout moment aux regards de la foule, et s'envole fièrement dans les régions supérieures. Profilez de ces idées originales et hardies , c'est la source du grand et du sublime ; mais donnez du corps à ces pensées trop subtiles : adoucissez par le sentiment la fierté de ces traits : abaissez tout cela jusqu'à la portée de nos sens. Nous voulons que les objets viennent se mettre sous nos yeux : nous voulons un vrai qui nous saisisse d'abord , et qui remplisse notre âme de lumière et de chaleur. 11 faut que la philosophie , quand elle veut nous plaire dans un ouvrage de goût , emprunte le coloris de l'imagination , la voix de l'harmonie , la vivacité de la passion. Les beaux-arls , enfants et pères du plaisir, ne demandent que la fleur et la plus douce substance de votre sagesse.
le même. Ibidem.
influence de l'esprit philosophique sur le stïle des écrivains^
Je pourrais , en parcourant tous les genres , montrer partout les beaux-arts en proie à l'esprit philosophique ; mais il faut se borner : plaignons cependant ici la triste destinée de l'éloquence , qui dégénère et périt tous les jours , à mesure que la philosophie s'avance à la perfection. Il est vrai que la passion des faux brillants et de la vaine parure a flétri sa beauté naturelle à force de la farder : il est vrai que le bel esprit a ravagé presque toutes les parties de l'empire littéraire ; mais voici un autre fléau bien plus terrible encore : c'est la raison elle-même ; je dis celte raison géométrique qui dessèche , qui brûle, pour ainsi dire, tout ce qu'elle ose toucher. Elle renouvelle aujourd'hui la tyrannie de ce faux atticisme, qui calomniait autrefois l'orateur romain , et- dont la
< Sextus Tarquin , s'étanl rendu mailre de la ville de Gabies, nt demander à son père es qu'il devait faire pour y affermir son pouvoir. Tarquin le Superbe, au lieu de répondre directement à son fils , passa avee l'envoyé <'e
lime sévère persécutait l'éloquence, déchirant tous ses ornements , et ne lui laissant qu'un corps décharné , sans coloris , sans grâces , et presque sans vie. Une justesse superstitieuse , qui s'examine sans cesse , et compose toutes ses démarches; unefière précision, qui se hâte d'exposer froidement ses vérités , et ne laisse sortir de l'âme aucun sentiment, parce que les sentiments ne sont pas des raisons ; l'art de poser des principes, et d'en exprimer une longue suite de conséquences également claires et glaçantes ; des idées neuves et profondes, qui n'ont rien de sensible et de vivant , mais qu'on emporte avec soi pour les méditer à loisir : voilà l'éloquence de nos orateurs formés à l'école de la philosophie. D'où vient encore celte métaphysique distillée, que la multitude dévore, sans pouvoir se nourrir d'une substance si déliée , et qui devient , pour les lecteurs les plus intelligents eux-mêmes, u% exercice laborieux, où l'esprit se fatigue à courir après des pensées qui ne laissent aucune prise à l'imagination? Tous ces discours pleins, si l'on veut , d'une sublime raison , mais où l'on ne trouve point cette chaleur et ce mouvement qui vient de l'âme , ne sortentils point manifestement de ce génie de discussion et d'analyse accoutumé à tout décomposer et à tout réduire en abstractions idéales, à dépouiller les objets de leurs qualités particulières pour ne leur laisser que des qualités vagues et générales qui ne sont rien pour le cœur humain? Je le dirai : ce n'est pas corrompre l'éloquence , comme a fait le bel esprit, c'est lui arracher le principe même de sa force et de sa beauté. Ne sait-on pas qu'elle est presque tout entière dans le cœur et l'imagination , et que c'est là qu'elle va prendre ses charmes , sa foudre même , et son tonnerre? Lisons les anciens : nous y trouverons des peintures vives et frappantes qui semblent faire entrer les objets eux-mêmes dans l'esprit, des tours hardis et véhéments qui donnent aux pensées des ailes de feu , et les jettent comme des traits brûlants dans l'âme du lecteur ; une expression touchante des sentiments et des mœurs, qui se répand dans tout le discours comme le sang dans les veines , et lui communique , avec une chaleur douce et continue , un air naturel et toujours animé ; une variété charmante de couleurs et de tons, qui représentent les nuances et les divers changements du sujet. Or tous ces grands caractères de l'antique éloquence , pourrait-on les retrouver aujourd'hui dans les discours si pensés , si méthodiques , si bien raisonnes , dont l'esprit
Sextus dans son jardin, et abattit les tôles des pavots le» plus élevés. Sextus comprit qu'il devait se défaire des principaux citoyens de Gabics- Voyez TU. Liv., liv. i", cliap. 51,
OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
philosophique est le père et l'admirateur ? Défendons-lui donc de sortir de la sphère des sciences, de porter dans les arts de goût sa tristesse et «on austérité naturelle , son style aride et affamé.
LE même. Ibidem.