LS VERITABLE HOMME DE LETTRES LETTRES CITOYEN
L'IIOflME DE
Quel état que celui où , par devoir, on doit être toujours l'interprète de la morale et de la vertu î Mais , pour être digne de la peindre, il faut la sentir. Le vérilable homme de lettres ne se bornera donc point à enseigner la vertu dans ses écrits ; on ne verra point ses mœurs contredire ses ouvrages , et lorsqu'un sentiment honnête viendra s'offrir sous sa plume , il ne le repoussera point comme un accusateur. Heureux si , dans la douceur de la vie domestique , il peut épurer son âme ! Heureux si sa maison est le sanctuaire de la nature ! si , tous les jours , il peut aimer ce qu'il honore ! si , tous les jours , il peut serrer dans ses bras un père , une mère , qui répondent à ses caresses, et dont la vieillesse adorée n'offre, aux yeux du fils qui la contemple , que l'image des vertus et le souvenir attendrissant des bienfaits ! Dans le monde , simple et sans faste , aussi éloigné de la fausseté que de la rudesse, il parlera aux hommes sans les flatter, comme sans les craindre. Il ne séparera point le respect qu'il doit aux titres , du respect que tout homme se doit. Il sait que la dignité des rangs est à un petit nombre de citoyens , mais que la dignité de l'âme est à tout le monde ; que la première dégrade l'homme qui n'a qu'elle ; que la seconde élève l'homme à qui tout le reste manque. Si la fortune lui donne un bienfaiteur, il remerciera le ciel d'avoir un devoir de plus à remplir. A ses ennemis , il opposera le courage et la douceur; à l'envie, le développement de ses talents ; à la satire, le silence; aux calomniateurs, sa vertu. La vertu, dans un cœur noble, se nourrit par la liberté. Il sera donc libre , et sa
| liberté sera de n'obéir qu'à l'honneur , de ne craindre que les lois.
Jouirait-il de cette indépendance , s'il pouvait ouvrir son âme au désir de la fortune et au vil intérêt? Non : l'intérêt et la liberté se combat-
! tent. Homme de lettres, si lu as de l'ambition , ta pensée devient esclave , et ton âme n'est plus à toi ! Va, la richesse ne cherche pas les hommes libres , elle ne pénètre pas dans les solitudes ; elle ne court pas après la vertu , elle fuit surtout la vérité. Si lu t'occupes de fortune , tu le mets
î \'>y.v V Homme de lettres, i>ar Lu Uai|ic et Lacrelellc
I VcjùuUons.
toi-même à l'enchère ; crains de calculer bientôt le prix d'une bassesse , et le salaire d'un men songe. Si ton âme est noble, ta fortune est l'honneur ; ta fortune est l'estime de ta patrie, l'amour de tes concitoyens , le bien que tu peux faire. Si elle ne te suffit pas , renonce à un état que tu déshonores. Tu serais à la fois vil et malheureux, tourmenté et coupable ; tu serais trop à plaindre. Que le véritable homme de lettres est différent! Tout ce qui trouble et agile les autres hommes n'a point d'empire sur lui. Il ne court point après les récompenses ; la sienne est dans son cœur. Si les richesses s'offrent à lui , il s'honore par leur usage; si elles s'éloignent, il s'honore par sa pauvreté. Ainsi les jours se succèdent , ainsi les années s'écoulent entre le bonheur et la paix. Enfin la tranquille vieillesse vient couronner ses travaux. Il voit le dernier terme sans remords et sans trouble. 11 tourne les yeux vers la patrie dont il se sépare. Elle l'a honoré, elle le regrette. Il voit la postérité qui s'avance pour recevoir son nom. Si, en ramenant ses regards sur luimême, il parcourt toutes les pensées de sa vie , il n'en trouve aucune qu'il désirât pouvoir effacer ; toutes ont été utiles , toutes consacrées au bonheur des hommes. La douce idée de l'avenir se joint à celle du passé , et répand la sérénité sur ses derniers moments. Il meurt, mais ses pensées vivent , et feront encore quelque bien à la terre , lorsque ses cendres mêmes ne seront plus. Telle est la carrière de l'homme de lettres citoyen : en est-il une où la gloire soit plus douce, et laisse au fond d'un cœur honnête une satisfaction plus touchante et plus pure?
tuomas- Dise, de rtcepl. à VAcad- franc.