BONHEUR DE JEAN-JACQUES DANS LA SOLITUDE
Je ne saurais vous dire , monsieur , combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux des hommes. Le public , sans doute , en jugera comme vous , et c'est ce qui m'afflige. Oh ! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu de tout l'univers ! chacun voudrait s'en faire un semblable ! la paix régnerait sur la terre , les hommes ne songeraient plus à se nuire, et il n'y aurait plus de méchants , quand nul n'aurait d'intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul ? de moi ; de tout ce qu'a de beau le monde intellectuel ; je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur ; mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs : non, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices , et j'ai cent fois plus joui de mes chimères , qu'ils ne font des réalités.
Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits , que l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil , souvent je me distrais de mon état présent, en songeant aux divers événements de ma vie ; et les repentirs , les doux souvenirs , les regrets , l'attendrissement , se partagent le soin de me faire oublier , quelques moments , mes souffrances. Quels temps croyez-vous, monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume , et sont déjà trop loin de moi : ce
sont ceux de ma retraite , ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux , que j'ai passés tout entiers avec moi seul , avec ma bonne et simple gouvernante , avec rnoa chien bien-airne , ma vieille chatte , les oiseaux de la campagne , les biches de la forêt , avec la nature entière et son inconcevable auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir , contempler son lever dans mon jardin , quand je voyais commencer une belle journée , mon premier souhait était que ni lettres ni visites n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné les matinées à divers soins , que je remplissais tous avec plaisir , parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns , et me ménager une plus longue après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas , dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que je pusse m'esquiver ; mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin , avec quel battement de cœur , avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé , en me disant : Me voilà maître de moi le reste de ce jour ! J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert, où rien, en me montrant la main de l'homme, ne m'annonçât la servitude et la domination , quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi : c'était là qu'elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur ; la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre , la délicatesse des arbustes que je foulais sous mes pieds, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'obsenvalion et d'admiration ; le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention, m'attirant sans cesse de l'un à l'autre, favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse , et me faisait souvent redire à moi-même : Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais velu comme l'un d'eux.
Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée ; je la peuplais bientôt d'êtres selon mon cœur ; et , chassant bien loin l'opinion, les préjugés, toutes les passions factices, je transportais, dans les asiles de la nature, des hommes dignes de les habiter; je m'en formais une société charmante dont je ne me sentais pas indigne ; je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie, et, remplissant ces beaux jours de toutes les scènes de ma vie qui în':iv ai ni laissé de doux souvenirs, et de toutes celles que mon cœur désirait
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MORALE RELIGIEUSE
encore , je m'attendrissais jusqu'aux larmes sur (es vrais plaisirs de l'humanité : plaisirs délicieux , si près de nous , et qui sont désormais si loin des hommes ! Oh ! si dans ces moments quelque idée de Paris , de mon siècle et de ma petite gloriole d'auteur, venait troubler mes rêveries, avec quel dédain je les chassais à l'instant pour me livrer sans distraction aux sentiments exquis dont mon âme était pleine ! Cependant , au milieu de tout cela , je l'avoue , le néant de mes chimères venait quelquefois me contrister tout à coup : quand tous mes rêves se seraient tournés en réalité , ils ne m'auraient pas suffi ; j'aurais imaginé , rêvé , désiré encore : je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de mon cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas l'idée, et dont pourtant je sentais le besoin : eh bien, monsieur, cela même était une jouissance , puisque j'en étais pénétré d'un sentiment très-vif, et d'une tristesse attirante que je n'aurais pas voulu ne pas avoir.
Bientôt, de la surface de la terre j'élevais mes idées à tous les êtres de la nature , au système universel des choses , à l'Être suprême qui embrasse tout ; alors , l'esprit perdu dans cette immensité , je ne pensais pas , je ne raisonnais pas , je ne philosophais pas : je me sentais, avec une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers : je me livrais avec attendrissement à la confusion des grandes idées ; j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace ; mon cœur resserré même dans les bornes des êtres s'y trouvait trop à l'étroit, j'étouffais dansTunivers. J'aurais voulu m'élancer dans l'infini : je crois que , si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue , et qui , dans l'agitation de mes transports , me faisait écrier quelquefois : O grand Etre! ô grand Êlrel sans pouvoir direni penser rien de plus.
Ainsi s'écoulaient dans un délire continuel les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées; et, quand le coucher du soleil me faisait songer à la retraite, étonné de la rapidité du temps, je croyais n'avoir pas mis assez à profit ma journée ; je pensais en pouvoir jouir davantage encore , et , pour réparer le temps perdu, je me disais : Je reviendrai demain.
Je revenais à petits pas, la tête un peu fatiguée, mais le cœur content. Je me reposais agréablement au retour en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser, sans imaginer, sans rien faire autre chose que sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur la terrasse, je soupais de gran'd appétit; dans mon relit domestique, nulle image de servitude et de
dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous : mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave ; nous avions toujours la même volonté ; mais jamais il ne m'a obéi ; ma gaieté durant toute la soirée témoignait que j'avais vécu seul tout le jour : j'étais bien différent quand j'avais vu compagnie; j'étais rarement content des autres, et jamais de moi ; le soir, j'étais grondeur et taciturne : cette remarque est de ma gouvernante ; et , depuis qu'elle me l'a dite , je l'ai toujours trouvée juste en m'obsèrvant. Enfin, après avoir fait encore le soir quelques tours dans mon jardin, ou chanté quelque air sur mon épinelte , je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil encore.
Ce sont là les jours qui ont fait le vrai bonheur, de ma vie : bonheur sans amertume , sans ennui , sans regrets , et auquel j'aurais borné volontiers tout celui de mon existence. Oui, monsieur, que de pareils jours remplissent pour moi l'éternité , je n'en demande point d'autres, et n'imagine pas que je sois beaucoup moins heureux dans ces ravissantes contemplations que les intelligences célestes ; mais un corps qui souffre ôte à l'esprit sa liberté : désormais je ne suis plus seul , j'ai un hôte qui m'importune ; il faut m'en délivrer pour être à moi , et l'essai que j'ai fait de ces douces jouissances ne sert plus qu'à me faire attendre avec moins d'effroi le moment de les goûter sans distraction.
J.-J. ROUSSEAU