L'AMBITION
L'ambition montre à celui qu'elle aveug'îe, pour terme de ses poursuites, un état florissant , où il n'aura plus rien à désirer, parce que ses vœux seront accomplis, où il goûtera le plaisir le plus doux pour lui , et dont il est le plus sensiblement touché ; savoir : de dominer, d'ordonner, d'être l'arbitre des affaires et le dispensateur des grâces, de briller dans un ministère , dans une dignité éclatante ; d'y recevoir l'encens du public et ses soumissions; de s'y faire craindre, honorer, respecter.
Tout cela rassemblé dans un point de vue lui trace l'idée la plus agréable, et peint à son imagination l'objet le plus conforme aux vœux de son cœur ; mais dans le fond ce n'est qu'une idée, et voici ce qu'il y a de plus réel ; c'est que, pour atteindre jusque-là , il y a une route à tenir , pleine
» Voyez Définitions, même sujet, par les mêmes orateurs.
OU PHILOSOPHIE PRATIQUA
d'épines cl de difficultés : mais de quelles épines ei de quelles difficultés ! C'est que, pour parvenir à cet étal où l'ambition se figure tant d'agréments, il faut prendre mille mesures toutes également gênantes, et toutes contraires à ses inclinations; qu'il faut se miner de réflexions et d'étude ; rouler pensées sur pensées, desseins sur desseins, compter toutes ses paroles , composer toutes ses démarches; avoir une attention perpétuelle et sans relâche, soit sur soi-même, soit sur les autres. C'est que, pour contenter une seule passion, qui est de s'élever à cet état, il faut s'exposer à devenir la proie de toutes les passions ; car y en a-t-il une en nous que l'ambitionne suscite contre nous ?
El n'esl-ce pas elle qui, selon les différentes conjonctures et les divers sentiments dont elle est émue, tantôt nous aigrit des dépits les plus amers , tantôt nous envenime des plus mortelles inimitiés, tantôt nous enflamme des plus violentes colères , tantôt nous accable des plus profondes tristesses, tantôt nous dessèche des mélancolies les plus noires, tantôt nous dévore des plus cruelles jalousies; qui fait souffrir à une âme comme une espèce d'enfer, et qui la déchire par mille bourreaux intérieurs et domestiques? C'est que, pour se pousser à cet état, et pour se faire jour au tra-~ vers de tous les obstacles qui nous en ferment les avenues, il faut entrer en guerre avec des compétiteurs qui y prétendent aussi bien que nous, qui nous éclairent dans nos intrigues , qui nous dérangent dans nos projets, qui nous arrêtent dans nos voies; qu'il faut opposer crédit à crédit, patron à patron, et pour cela s'assujettir aux plus ennuyeuses assiduités, essuyer mille rebuts , digérer mille dégoûts , se donner mille mouvements, n'être plus à soi, et vivre dans le tumulte et la confusion. C'est que, dans l'attente de cet état , où l'on n'arrive pas tout d'un coup , il faut supporter des retardements capables nonseulement d'exercer, mais d'épuiser toute la patience; que, durant de longues années, il faut languir dans l'incertitude du succès, toujours flottant entre l'espérance et la crainte , et souvent , après des délais presque infinis , ayant encore l'affreux déboire de voir toutes ses prétentions échouer, et ne remportant, pour récompense de tant de pas malheureusement perdus, que la rage dans le cœur et la honte devant les hommes.
Je dis plus : c'est que cet état, si l'on est enfin assez heureux pour s'y ingérer, bien loin de mettre des bornes à l'ambition ot d'en éteindre le feu, ne sert, au contraire, qu'à la piquer davantage elqu'à l'allumer ; que d'un degré on tend bientôt à un autre, tellement qu'il n'y a rien où l'on ne se porte, m rien où l'on se fixe; rien que l'on ne veuille avoir, ni rien dont on jouisse ; que ce n'est qu'une perpétuelle succession de vues, de désirs, d'entre-
prises, et, par une suite nécessaire, qu'un perpétuel tourment. C'est que, pour troubler toute la douceur de cet état, il ne faut souvent que la moindre circonstance et le sujet le plus léger, qu'un esprit ambitieux grossit, et dont il se fait an monstre.
EOURDALOUB.
MÊME SUJET
L'ambition, ce désir insatiable de s'élever audessus et sur les ruines mêmes des autres; ce ver qui pique le cœur et ne le laisse jamais tranquille; cette passion qui est le grand ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours, qui forme les révolutions des États, et qui donne tous les jours à l'univers de nouveaux spectacles; cette passion qui ose tout, et à laquelle rien ne coûte, rend malheureux celui qui en est possédé.
L'ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire , il la trouve obscure; ni de ses places, il veut monter plus haut ; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni des hommages qu'on lui rend , ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa faveur, elle devient amère, dès qu'il faut la partager avec ses concurrents ; ni de, son repos, il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être plu? tranquille.
" Son ambition , en le rendant ainsi malheureux , l'avilit encore et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir ! il faut paraître, non pas tel qu'on est , mais tel qu'on nous souhaite. Bassesse d'adub • tion ; on encense et on adore l'idole qu'on mé prise : bassesse de lâcheté ; il faut savoir essuyer des dégoûts , dévorer des rebuts , et les recevoir presque comme des grâces : bassesse de dissimulation ; n'avoir point de sentiment à soi , et ne penser que d'après les autres : bassesse de dérèglement; devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons, et entrer en part de leurs désordres, pour participer plus sûrement à leurs grâces : enfin bassesse même d'hypocrisie; emprunter quelquefois les apparences de la piété; jouer l'homme de bien pour parvenir, et faire servir à l'ambition la religion même qui la condamne. Qu'on nous dise après cela que c'est le vice des grandes âmes : c'est le caractère d'un cœur lâche et rampant ; c'est le trait le plus marqué d'une âme vile. Le devoir tout seul peut nous mener ù la gloire ; celle qu'on doit aux bassesses et aux intrigues de l'ambition , porte toujours avec elle un caractère de honte qui nous déshonore : cllo ne promet les royaumes du monde, et toute leur gloire, qu'à ceux qui se prosternent devant ring-
MORALE RELIGIEUSE
quitê, et qui se dégradent honteusement euxmêmes. On reproche toujours nos bassesses à noire élévation ; nos places rappellent sans cesse les avilissements qui les ont méritées ; et les titres de nos honneurs et de nos dignités deviennent eux-mêmes les traits publics de notre ignominie. L'ambition nous rend faux , lâches , timides , quand il faut soutenir les intérêts de la vérité. On craint toujours de déplaire, on veut toujours tout concilier, tout accommoder. On n'est pas capable de droiture, de candeur, d'une certaine noblesse qui inspire l'amour de l'équité , et qui seule fait les grands hommes, les bons sujets, les ministres lidèles et les magistrats illustres. Ainsi on ne saurait compter sur un cœur en qui l'ambition domine : il n'a rien de sûr, rien de fixe, rien de grand ; sans principes, sans maximes , sans sentiments, il prend toutes les formes, il se plie sans cesse au gré des passions d'autrui , prêt à tout également, selon que le vent tourne, ou à soutenir l'équité, ou à prêter sa protection à l'injustice. On a beau dire que l'ambition est la passion des grandes âmes ; on n'est grand que par l'amour de la vérité , et lorsqu'on ne veut plaire que par elle.