‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 180 sur 649 · LES FLÉAUX DE DIEU · texte numérisé non relu

LES FLÉAUX DE DIEU

C'est le moyen de faire souvent injustice , que de jugsr toujours du mérite des conseils par la bonne fortune des événements. Ne nous laissons pas éblouir à l'éclat des choses qui réussissent : ce que les Grecs , ce que les Romains , ce que nous-mêmes avons appelé une prudence admirable , c'est une heureuse témérité.

Il y a eu des hommes dont la vie à été pleine de miracles , quoiqu'ils ne fussent pas saints , et qu'ils n'eussent pas dessein de l'être; le ciel bénissait toutes leurs fautes, le ciel couronnait toutes leurs folies.

Il devait périr cet homme fatal, il devait périr, dès le premier jour de sa conduite , par une telle entreprise ; mais Dieu voulut se servir de lui pour punir le genre humain et tourmenter le monde : la justice de Dieu voulait se venger, et avait choisi cet homme pour être le ministre de ses vengeances.

La raison concluait qu'il tombât d'abord par les maximes qu'il a tenues ; mais il est demeuré longtemps debout , par une raison plus haute qui l'a soutenu. Il a été aifermi dans son pouvoir par une force étrangère , et qui n'était pas de lui , par une force qui appuie la faiblesse , qui arrête les chutes de ceux qui se précipitent , qui n'a que faire des bonnes maximes pour conclu ire les bons succès. Cet homme a duré pour travailler au dessein de la Providence. Il pensait exercer sa passion, et il exécutait les arrêts du ciel. Avant de se perdre , il a eu le loisir de perdre les peuples et les États, de mettre le feu aux quatre coins de

OU PHILOSOPHIE PRATIQUE

la terre, de gâter le présent et l'avenir par les maux qu'il a faits, par les exemples qu'il a laissés.

Un peu d'esprit cl beaucoup d' autorité, c'est ce qui a presque toujours gouverné le monde , quelquefois avec succès , quelquefois non , scion l'humeur du siècle, selon la disposition des esprits, plus farouches ou plus apprivoisés.

Mais il faut toujours en venir là. Il est très-vrai qu'il y a quelque chose de divin , disons davantage , il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les États. Ces dispositions, cette humeur, cette fièvre chaude de rébellion , celte léthargie de servitude, viennent de pkis haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le poète , et les hommes ne sont que les acteurs.

Ces grandes pièces qui se jouent sur la terre , ont été composées dans le ciel, et c'est souvent un faquin qui doit être l'Alrée ou l'Agamemnon.

Quand la Providence a quelque dessein , il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains, tout est foudre , tout est tempête , tout est déluge , tout est Alexandre ou César.

Dieu dit lui-même de ces gens-là qu'il les envoie en sa colère, et qu'ils sont les verges de sa fureur. Mais ne prenez pas ici l'un pour l'autre : les verges ne frappent ni ne blessent toutes seules; c'est l'envie , c'est la colère , c'est la fureur qui rendent les verges terribles et redoutables.

Celte main invisible donne les coups que le monde sent : il y a bien je ne sais quelle hardiesse qui menace de la part de l'homme ; mais la force qui accable est toute de Dieu *.

On a beaucoup déclamé contre la gloire ; cela est naturel : il est beaucoup plus aisé d'en dire du mal que de la mériter. Tacite était plus ingénu , il convenait que c'était la dernière passion du sage; et apparemmentla sienne. Il y a des hommes qui se vantent de la mépriser, et , pour qu'on n'en doute pas, ils le répètent : c'est une raison de plus pour ne les point croire. Chacun en secret y prétend ; mais l'un s'affiche , et l'autre se cache. L'un a la vanité des petites choses , et l'autre l'orgueil des grandes. Corneille mettait sa gloire à faire Cinna ; un courtisan de son siècle , à paraître avec grâce dans un ballet.

Voulez-vous savoir ce que peut le sentiment de la gloire ? Otcz-le de dessus la terre , tout change; le regard de l'homme n'anime plus l'homme , il

est seul dans la foule ; le passé n'est rien ; le présent se resserre ; l'avenir disparaît ; l'instant qui s'écoule périt éternellement, sans être d'aucune utilité pour l'instant qui doit suivre.

En parcourant l'histoire des empires et des arts, je vois partout quelques hommes sur des hauteurs , et en bas le troupeau du genre humain qui suit de loin et à pas lents. Je vois la gloire qui guide les premiers , et ils guident l'univers 2.

tiiomas. Essai sur les ûloqes.

LA GLOIKE HUMAINE.

Le propre de la gloire , c'est d'amasser autour de soi tout ce qu'elle peut. L'homme se trouvé trop petit tout seul. Il tâche de s'agrandir, et de s'accroître comme il peut. Il pense qu'il s'incorpore tout ce qu'il amasse , tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. 11 s'imagine croître lui-même avec son train qu'il augmente , avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Il ne peut augmenter sa taille et sa grandeur naturelle , il y applique ce qu'il peut par le dehors , et s'imagine qu'il devient plus grand , et qu'il se multiplie quand on parle de lui , quand il est dans la bouche de tous les hommes , quand il fait du bruit dans le monde. La vertu toute seule lui paraît trop unie et trop simple.

Quelquefois, à la vérité , la gloire se présente comme d'elle-même , et vient , pour ainsi dire , de bonne grâce. Alors je ne sais quoi nous dit dans le cœur que nous la méritons d'autant plus que nous l'avons moins recherchée ; mais elle n'en est alors que plus dangereuse.

BOSSDET.

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