LE PRESENT , L'AVENIR
Les hommes passent comme les fleurs qui s^épanouissent le matin , et qui le soir sont llétrics et foulées aux pieds. Les générations des hommes s'écoulent comme les ondes d'un fleuve rapide ; rien ne peut arrêter le temps , qui entraîne après lui tout ce qui paraît le plus immobile. Toimême, ô mon fils, mon cher fils, toi-même qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si •féconde en plaisirs, souviens-loi que ce bel âge n'est qu'une ileur qui sera presque aussitôt scellée qu'éclose : tu le verras changer insensiblement ; les grâces riantes , les doux plaisirs qui l'accompagnent, la force, la santé, la joie, s'évanouiront comme un beau songe ; il ne l'en restert*
«Balzac écrivait ce morceau il y a plus de deux omis ans. ! * Voyez plus haut , DC/l>iiin>ns.
MORALE HMJGllLU&E,
qu'un triste souvenir , la vieillesse languissante et ennemie des plaisirs viendra rider ton visage , Courber ton corps, affaiblir tes membres , faire tarir dans ton cœur la source de la joie , te dégoûter du présent , le faire craindre l'avenir, te rendre insensible à tout , excepté à la douleur. Ce temps te paraît éloigné. Hélas ! tu te trompes , mon fils ; il se hâte , le voilà qui arrive : ce qui vient avec tant de rapidité n'est pas loin de toi , et le présent qui s'enfuit est déjà bien loin , puisqu'il s'anéantit dans le moment que nous parlons, et ne peut plus se rapprocher. Ne compte donc jamais , mon fils , sur le présent ; mais soutienstoi dans le sentier rude et âpre de la vertu , par la vue de l'avenir. Prépare-toi , par des mœurs pures et par l'amour de la justice , une place dans l'heureux séjour de la paix.
fénÉlon- TCiemaque.
Gardez-vous de confondre le nom sacré de l'honneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe d'une épée , et n'est propre qu'à faire de braves scélérats.
En quoi consiste ce préjugé ? Dans l'opinion la plus extravagante et la plus barbare qui entra jamais dans l'esprit humain , savoir, que tous les devoirs de la société^ sont suppléés par la bravoure; qu'un homme n'est plus fourbe, fripon, calomniateur ; qu'il est civil, humain, poli, quand il sait se battre ; que le mensonge se change en vérité, que le vol devient légitime, la perfidie honnête , l'infidélité louable , sitôt qu'on soutient tout cela le fer à la main; qu'un affront est toujours bien réparé par un coup d'épée , et qu'on n'a jamais tort avec un homme , pourvu qu'on le tue. Il y a, je l'avoue , une autre sorte d'affaire où la gentillesse se mêle à la cruauté , et où l'on ne tue les gens que par hasard ; c'est celle où l'on se bat au premier sang ! Au premier sang! grand Dieu! Et qu'en veux-tu faire de ce sang, bête féroce ! le veux-tu boire?
Les plus vaillants hommes de l'antiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers? César envoya-t-il un cartel à Caton , ou Pompée à César, pour tant d'affronts réciproques? Et le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer d'un bâton? D'autres temps, d'autres mœurs , je le sais ; mais n'y en a-t-il que de bonnes, et n'oscrait-on s'enquérir si les mœurs d'un temps sont celles qu'exige le solide honneur ? Non , cet honneur n'est point variable, il ue dépend ni des temps , ni des lieux , ni des
préjugés; Une peut nî passer, ni renaître; ilasa source éternelle dans le cœur de l'homme juste et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés , les plus braves , les plus vertueux de la terre, n'ont point connu le duel, je dis qu'il n'est point une institution de l'honneur, mais une mode affreuse et barbare, digne de sa féroce origine. Reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autrui, l'honnête homme se règle sur la mode , et s'il n'y a pas alors plus de vrai courage à la braver qu'à la suivre. Que ferait celui qui s'y veut asservir, dans des lieux où règne un usage contraire? A Messine ou à Naplcs , il irait attendre son homme au coin d'une rue, et le poignarder par derrière. Cela s'appelle être brave en ce pays-là , et l'honneur ne consiste pas à se faire tuer par son ennemi , mais à le tuer lui-même.
L'homme droit, dont toute la vie est sans tache, et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté , refusera de souiller sa main d'un homicide, et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie , à protéger le faible , à remplir les devoirs les plus dangereux , et *â défendre, en foule rencontre juste et honnête, ce qui lui est cher, au prix de son sang , il met dans ses démarches celle inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience , il marche la tête levée , il ne fuit ni ne cherche son ennemi. On voit aisément qu'il craint moins de mourir que de mal faire , et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent; et, dans une conduite si bien liée, on juge d'une action sur toutes les autres.
Les hommes si ombrageux et si prompts à provoquer les autres sont , pour la plupart , de malhonnêtes gens, qui, de peur qu'on ose leur montrer ouvertement le mépris qu'on a pour eux» s'efforcent de couvrir de quelques affaires d'honneur l'infamie de leur vie entière.
Tel fait un effort et se présente une fois , pour avoir le droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance et moins d'empressement ; il est toujours ce qu'il doit être , il ne faut ni l'exciter ni le retenir : l'homme de bien le porte partout avec lui; au combat, contr» l'ennemi ; dans un cercle , en faveur des absent» et de la vérité ; dans son lit , contre les attaque* de la douleur et de la mort. La force de l'âme qui l'inspire est d'usage dans tous les temps : elle met toujours la vertu au-dessus des événements, et ne consiste pas à se battre, mais à ne rien craindre.
j -j. notJSSUAC,
OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
Tu veux cesser de vivre : mais je voudrais bien «avoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur fa terre pour n'y rien faire ? Le ciel ne t'imposat-il point avec la vie une tâche pour la remplir? Si tu as fait la journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse licns-lu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Malheureux ! trouve-moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu : que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.
Tu comptes les maux de l'humanité , et tu dis : La vie est un mal. Mais regarde, cherche dans l'ordre des choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers, et peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature , avec ce qui ne souffre le mal que par accident ? La vie passive de l'homme n'est rien , et ne regarde qu'un corps dont il sera bientôt délivré; mais sa vie active et morale , qui doit influer sur tout son être, consiste dans l'exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère , et un bien pour l'honnête homme infortuné ; car ce n'est pas une modification passagère , mais son rapport avec son objet , qui la rend ou bonne ou mauvaise.
Tu t'ennuies de vivre, et lu dis : La vie est un mal. Tôt ou tard tu seras consolé , et tu diras : La vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner ; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui ; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton âme qu'est le mal , corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger.
Que sont dix , vingt , trente ans pour un être immortel ? La peine et le plaisir passent comme une ombre : la vie s'écoule en un instant ; elle n'est rien par elle-même ; son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose. Ne dis donc plus que c'est un mal pour loi de vivre , puisqu'il dépend de loi seul que ce soit un bien,; et si c'est un mal d'avoir vécu , ne dis pas non plus qu'il l'est permis de mourir : car autant vaudrait dire qu'il t'est permis de n'être pas homme , qu'il l'est permis de le révolter contre l'auteur de ton être , et de tromper ta destination.
Le suicide est une mort furlive et honteuse , c'est un vol fait au genre humain. Avant de le Quitter, rends-lui ce qu'il a fait pour loi. Mais je no liens à rien , je suis inutile au monde. Philosoplre d'un jour ! ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans trouver quelque
devoir à remplir, cl que tout homme est utile à l'humanité , par cela seul qu'il existe?
Jeune insensé ! s'il te reste au fond du cœur le moindre sentimcnl de vertu , viens que je l'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même : Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir; puis , va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te retiendra demain, après-demain, toute la vie. Si elle ne te relient pas, meurs , lu n'es qu'un méchant.
LE MÊME