RAPIDITÉ DE LA VIE
La vie humaine est semblable à un chemin, dont l'issue est un précipice affreux : on nous en avertit dès le premier pas, mais la.loi est prononcée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas ; marche, marche. Un poids invincible, une force invincible nous entraîne; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatigueut et nous inquiètent dans la route; encore si je pouvais éviter ce précipice affreux. Non, non, il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait arrêter; marche, inarche. Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé; fracas effroyable, inévitable ruine ! On se console, parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant , qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir, quelques fruits qu'on perd en les goûtant. Enchantement! toujours entraîné, tu approches du gouffre. Déjà tout commence à s'effacer; les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires, tout se ternit, tout s'efface : l'ombre de la mort se présent* ; on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord, encore un pas. Déjà l'horreur trouble lessens, la tête tourne, les yeux s'égarent, il faut marcher. On voudrait retourner en arrière , plus de moyen ; tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé.
Nous la portons tous en naissant dans le sein. 11 semble que nous avons sucé, dans les entrailles
OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
de nos mères, un poison lent, avec lequel nous venons au monde, qui nous fait languir ici-bas, les uns plus, les autres moins, mais qui finit toujours par le trépas. Nous mourons tous les jours ; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie, et nous avance d'un pas vers le tombeau. Le corps dépérit, la santé s'use, tout ce qui nous environne nous détruit, les aliments nous corrompent, les remèdes nous affaiblissent , ce feu spirituel qui nous anime au dedans , nous consume, et toute notre vie n'est qu'une longue et pénible agonie. Or, dans cette situation, quelle image devrait être plus familière à l'homme que celle de la mort? Un criminel condamné à mourir , quelque part qu'il jette les yeux, que peut-il voir que ce triste objet? Et le plus ou le moins que nous avons à vivre fait-il une différence assez grande pour nous regarder comme immortels sur la terre ? *
Il est vrai que la mesure de nos destinées n'est pas égale : les uns voient croître en paix, jusqu'à lage le plus reculé , le nombre de leurs années; et, héritiers des bénédictions de l'ancien temps, ils meurent pleins de joie, au milieu d'une nombreuse postérité ; les autres, arrêtés dès le milieu de leur course, voient les portes du tombeau s'ouvrir en un âge encore florissant, et cherchent en "vain le reste de leurs années. Enfin, il en est qui ne font que se montrer à la terre, qui finissent du matin au soir, et qui , semblables à la fleur des champs , ne mettent presque point d'intervalle entre l'instant qui les voit éclore , et celui qui les voit sécher et disparaître. Le moment fatal, marqué à chacun , est un secret écrit dans le livre éternel.
Nous vivons donc tous , incertains de la durée de nos jours; et cette incertitude, si capable toute seule de nous rendre attentifs à celte dernière heure, endort elle-même notre vigilance. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons pas où la placer dans les différents âges de notre vie. Nous ne regardons pas même la vieillesse comme le terme du moins sûr et inévitable. Le doute si l'on y parviendra, qui devrait, ce semble, borner en deçà nos espérances, fait que nous les étendons même au delà de cet âge. Notre crainte, ne pouvant poser sur rien de certain, n'est plus qu'un sentiment vague et confus qui ne porte sur rien du tout ; de sorte que l'incertitude , qui ne devrait tomber que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même.
MASS1I.LON
MEME SUJET
Pourquoi craindre la mort , si Ton a assezbien vécu pour n'en pas craindre la suite ? Pourquoi redouter cet instant , puisqu'il est préparé par une
infinité d'autres instants du même ordre, puisque la mort est aussi naturelle que la vie, et que l'une et l'autre nous arrivcnlde la même façon, sans que nous le sentions, sans que nous puissions nous en apercevoir ? Qu'on interroge, les hommes accoutumés à observer les actions des mourants, et à recueillir leurs derniers sentiments; ils conviendront qu'à l'exception d'un très-petit nombre de maladies aiguës, dû l'agitation, causée par des mouvements convulsifs, semble indiquer les souffrances du malade, dans toutes les autres on meurt tranquillement, doucement et sans douleur ; et même ces terribles agonies effrayent plus les spectateurs qu'elles ne tourmentent les malades ; car combien n'en a-t-on pas vu qui, après avoir été à celle dernière extrémité, n'avaient aucun souvenir de ce qui s'était passé r non plus que de ce qu'ils avaient senti? Us avaient réellement cessé d'être pour eux pendant ce temps, puisqu'ils sont obligés de rayer du nombre de leurs jours tous ceux qu'ils ont passés dans cet état, duquel il ne leur reste aucune idée.
La plupart des hommes meurent donc sans le savoir ; et, sur le petit nombre de ceux qui conservent de la connaissance jusqu'au dernier soupir, il ne s'en trouve peut-être pas un qui ne conserve en même temps de l'espérance, et qui ne se ' flatte d'un retour vers la vie. La nature a, pour le bonheurde l'homme, rendu ce sentiment plus fort que la raison. Un malade dont le mal est incurable, qui peut juger son état par des exemples fréquents et familiers, qui en est averti par les mouvements inquiets de sa famille, par les larmes de ses amis, par la contenance ou l'abandon des médecins, n'en est pas plus convaincu qu'il touche à sa dernière heure ; l'intérêt est si grand qu'on ne s'en rapporte qu'à soi ; on n'en croit pas les jugements des autres, on les regarde comme des alarmes peu fondées; tant qu'on se sent et qu'on pense, on ne réfléchit , on ne raisonne que pou? soi; et tout est mort, que l'espérance vit encore.
Jetez les yeux sur un malade qui vous aura dit cent fois qu'il se sent attaqué à mort , qu'il voit bien qu'il ne peut pas en revenir , qu'il est prêt à expirer : examinez ce qui se passe sur son visage, lorsque par zèle ou par indiscrétion quelqu'un vient à lui annoncer que sa fin est prochaine en effet; vous le verrez changer comme celui d'un homme auquel on annonce une nouvelle imprévue ; ce malade ne croit donc pas ce qu'il dit luimême? tant il est vrai qu'il n'est nullement convaincu qu'il doit mourir ! il a seulement quelque douîe, quelque inquiétude sur son état ; mais il craint toujours beaucoup moins qu'il n'espère, et si l'on ne réveillait pas ses frayeurs par ces tristes soins et cet appareil lugubre qui devancent la mort , il ne la verrait noint arriver.
MORALE RELIGIEUSE
La mort n'est donc pas une chose aussi terrible que nous nous l'imaginons ; nous la jugeons mal de loin; c'est un spectre qui nous épouvante à une certaine dislance, et qui disparaît lorsqu'on vient à en approcher de près ; nous n'en avons donc que des notions fausses ; nous la regardons non-seulement comme le plus grand malheur, mais encore comme un mal accompagné de la plus vive douleur et des plus pénibles angoisses ; nous avons même cherché à grossir dans notre imagination ces funestes images , et à augmenter nos craintes en raisonnant sur la nature de la douleur. Elle doit être extrême, a-t-on dit, lorsque l'âme se sépare du corps ; elle peut aussi être de très-longue durée, puisque, le temps n'ayant d'autre mesure que la succession de nos idées, un instant de douleur très-vive, pendant lequel ces idées se succèdent avec une rapidité proportionnée à la violence du mal, peut nous paraître plus long qu'un siècle pendant lequel elles coulent lentement et relativementaux sentiments tranquilles qui nous affectent ordinairement. Quel abus de la philosophie dans ce raisonnement ! il ne mériterait pas d'être relevé , s'il était sans conséquence ; mais il influe sur le malheur du genre humain. II rend l'aspect de la mort mille fois plus affreux qu'il ne peut être; et, n'y eût-il qu'un très-petit nombre de gens trompés par l'apparence spécieuse de ces idées, il serait toujours utile de les détruire, et d'en faire voir la fausseté.
Lorsque l'âme vient à s'unir à notre corps, avons-nous un plaisir excessif , une joie vive et prompte qui nous transporte et nous ravisse? Non, celte union se fait sans que nous nous en apercevions ; la désunion doit s'en faire de même, sans exciter aucun sentiment. Quelle raison a-t-on pour croire que la séparation de l'âme et du corps ne puisse se faire sans une douleur extrême? Quelle cause peut produire cette douleur , ou l'occasionucr? La fera-t-on résider dans l'âme ou dans le corps? La douleur de l'amené peut être produite que par la pensée ; celle du corps est toujours proportionnée à sa force et à sa faiblesse : dans l'instant de la mort naturelle, le corps est plus faible que jamais ; il ne peut donc éprouver qu'une très-petite douleur, si même il en éprouve aucune.
buffon. Histoire de l'homme.