‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 202 sur 649 · DÉ MOSTHENE ET CICÉRON · texte numérisé non relu

DÉ MOSTHENE ET CICÉRON

Ne compter pour rien les travaux de l'enfance , et commencer les sérieuses, les véritables études dans le temps où nous les unissons ; regarder la jeunesse , non comme un âge destiné par la nature au plaisir et au relâchement, mais comme un temps que la vertu consacre au travail et à l'application ; négliger le soin de ses biens , de sa fortune , de sa santé même , et faire , de tout ce que les hommes chérissent le plus , un digne sacrifice à l'amour de la science et à l'ardeur de s'instruire ; devenir invisible pour un temps ; se réduire soi-même dans une captivité volontaire , et s'ensevelir tout vivant dans une profonde retraite , pour y préparer de loin des armes toujours victorieuses : voilà ce qu'ont fait les Démosthène et les Cicéron. Ne soyons plus surpris de ce qu'ils ont été ; mais cessons en même temps d'être surpris de ce que nous faisons pour arriver à la même gloire à laquelle ils sont parvenus *. d'agbesseau. Décadence du Barreau.

CNfON DE LA PHILOSOPHIE ET DE L'ÉLOQUENCE 2.

C'est en vain que l'orateur se flatte d'avoir le talent de persuader les hommes , s'il n'a acquis celui de les connaître.

L'étude de la morale et celle de l'éloquence eont nées en même temps , et leur union est aussi ancienne dans le monde que celle de la pensée et de la parole.

On ne séparait point autrefois deux sciences qui , par leur nature , sont inséparables : le philosophe et l'orateur possédaient en commun l'empire de la sagesse ; ils entretenaient un heureux

t Toujours, autant du moins qu'il nous est possible, le premier morceau de chaque genre en est le précepte ou l'exemple.

* Ce morceau , comme principe général, nous a paru de

commerce, une parfaite intelligence entre l'art de bien penser et celui de bien parler ; et l'on n'avait pas encore imaginé cette distinction injurieuse aux orateurs , ce divorce funeste à l'éloquence , de l'esprit et de la raison , des expressions et des sentiments, de l'orateur et du philosophe.

S'il y avait quelque différence entre eux , elle était tout à l'avantage de l'éloquence : le philosophe se contentait de convaincre , l'orateur s'appliquait à persuader.

L'un supposait ses auditeurs attentifs , dociles , favorables ; l'autre savait leur inspirer l'attention , la docilité , la bienveillance.

L'austérité des mœurs , la sévérité du discours , l'exacte rigueur du raisonnement , faisaient admirer la philosophie ; la douceur d'esprit , ou naturelle , ou étudiée , les charmes de la parole , le talent de l'imagination , faisaient aimer l'orateur.

L'esprit était pour l'un , et le cœur était pour l'autre. Mais le cœur se révoltait souvent contre les vérités dont l'esprit était convaincu ; l'esprit , au contraire , ne refusait jamais de se soumettre aux sentiments du cœur ; et le philosophe , roi légitime , se faisait souvent craindre comme un tyran ; au lieu que l'orateur exerçait une tyrannie si douce et si agréable , qu'on la prenait pour la domination légitime.

Ce fut dans ce premier âge de l'éloquence que la Grèce vit autrefois le plus grand de ses orateurs jeteur les fondements de l'empire de h*» parole sur la connaissance de l'homme cl sur les principes de la morale.

En vain la nature , jalouse de sa gloire , lui refuse ces talents extérieurs, celte éloquence muette, cette autorité visible qui surprend l'âme des auditeurs , et qui attire leurs vœux avant que

nature A n'être pas Sépara du précédent. V est , en grande partie , traduit ou imité Ue CicOron , dans le traité />« Oralore.

DISCOURS

"orateur ait mérité leurs suffrages. La sublimité de son discours ne laissera pas à l'auditeur, transporté hors de lui-même , le temps et la liberté de remarquer ses défauts; ils seront cachés dans l'éclat de ses vertus : on sentira son impétuosité , mais on ne verra peint ses démarches ; on le suivra comme un aigle dans les airs , sans savoir comment il a quitté la terre.

Censeur sévère de la conduite de son peuple , il paraîtra plus populaire que ceux qui le llatlent , il osera présenter à ses yeux la triste image de la vertu pénible et laborieuse ; et il le portera à préférer l'honnête difficile, et souvent même malheureux, à l'utile agréable et aux douceurs d'une indigne prospérité.

La puissance du roi de Macédoine redoutera l'éloquence de l'orateur athénien ; le destin de la Grèce demeurera suspendu entre Philippe et Démosthène ; et , comme il ne peut survivre à la liberté de sa patrie , elle ne pourra respirer qu'avec lui.

D'où sont sortis ces effets surprenants d'une éloquence plus qu'humaine ? Quelle est la source de tant de prodiges , dont le simple récit fait encore , après tant de siècles , l'objet de notre admiration ?

Ce ne sont point des armes préparées dans l'école d'un déclamateur ; ces foudres , ces éclairs qui font trembler les rois sur leurs trônes, sont formés dans une région supérieure. C'est dans le sein de la sagesse qu'il avait puisé cette politique hardie et généreuse , cette liberté constante et intrépide , cet amour invincible de la patrie ; c'est dans l'étude de la morale qu'il avait reçu des mains de la raison même cet empire absolu , cette puissance souveraine sur l'âme de ses auditeurs. Il a fallu un Platon pour former un Démosthène , afin que le plus grand des orateurs fît hommage de tonte sa réputation au plus grand des philosophes.

LES INSECTES D'UN JOUR SUR L'HYPANIS , ET DISCOURS DE L'UN D'EUX, QUI, EN MOURANT VERS LE SOIR, DONNE SES DERNIERS AVIS A SES DESCENDANTS ET A SES AMIS.

Aristote dit qu'il y a sur la rivière. Hypanis Je petites bêtes qui ne vivent qu'un jour. Celle qui meurt à huit heures du matin , meurt en sa jeunesse ; celle qui meurt à cinq heures du soir , meurt en sa décrépitude '.

' «es quatre lignes sonl traduites de Cicéron , Tuscutanes, d'où l'auteur 4 tiré le sujet de ses réflexions et du discours.

Supposons qu'un des plus robustes de ces Hypaniens fût , selon ces nations , aussi ancien que le temps même ; il aura commencé à exister à la pointe du jour, et , par la firace extraordinaire de son tempérament , il aura été en état de soutenir une vie active pendant le nombre infini de secondes de dix ou douze heures. Durant une si longue suite d'instants , par l'expérience et par ses réflexions sur tout ce qu'il a vu , il doit avoir acquis une haute sagesse ; il voit ses semblables qui sont morts sur le midi , comme des créatures heureusement délivrées du grand nombre d'incommodités auxquelles la vieillesse est sujette. Il peut avoir à raconter à ses petits-fils une tradition étonnante de faits antérieurs à tous les mémoires de la nation. Le jeune essaim , composé d'êtres qui peuvent avoir déjà vécu une heure , approche avec respect de ce vénérable vieillard, et écoute avec admiration ses discours instructifs. Chaque chose qu'il leur racontera , paraîtra un prodige à cette génération dont la vie est si courte. L'espace d'une journée leur paraîtra la durée entière des temps , et le crépuscule du jour sera appelé , dans leur chronologie , la grande ère de leur création.

Supposons maintenant que ce vénérable insecte , ce Nestor de l'Hypanis , un peu avant sa mort , et environ à l'heure du coucher du soleil , rassemble tous ses descendants , ses amis et ses connaissances , pour leur faire part, en mourant, de ses derniers avis. Ils se rendent de toutes parts sous le vaste abri d'un champignon ; et le sage moribond s'adresse à eux de la manière suivante :

« Amis et compatriotes, je sens que la plus longue vie doit avoir une fin. Le terme de la mienne est arrivé ; et je ne regrette pas mon sort , puisque mon grand âge m'était devenu un fardeau , et que pour moi il n'y a plus rien de nouveau sous le soleil. Les révolutions et les calamités qui ont désolé mon pays , le grand nombre d'accidents particuliers auxquels nous sommes tous sujets, les infirmités qui affligent notre espèce , et les malheurs qui me sont arrivés dans ma propre famille , tout ce que j'ai vu dans le cours d'une longue vie , ne m'a que trop appris cette grande vérité , qu'aucun bonheur , placé dans les choses qui ne dépendent pas de nous , ne peut être assuré , ni durable. Une génération entière a péri par un vent aigu ; une multitude de notre jeunesse imprudente a été balayée dans les eaux par un vent frais et inattendu. Quels terribles déluges ne nous a pas causés une pluie soudaine ! Nos abrisViême les plus solides ne sont pas à l'épreuve d'un orage de grêle. Un nuage sombre fait trembler tous les cœurs les plus courageux.

a J'ai vécu dans les premiers âges, et conversé avec des insectes d'une plus haute taille , d'une constitution plus forte, et je puis dire encore

d'une plus grande sagesse qu'aucun de ceux de la génération présente. Je vous conjure d'ajouter foi à mes dernières paroles , quand je vous assure que le soleil qui nous paraît maintenant au delà de l'eau , et qui semble n'être pas éloigné de la terre , je l'ai vu autrefois fixé au milieu du ciel , et lancer ses rayons directement sur nous. La terre était beaucoup plus éclairée dans les âges reculés , l'air beaucoup plus chaud , cl nos ancêtres plus sobres et plus vertueux.

« Quoique mes sens soient affaiblis, ma mémoire ne l'est pas; je puis vous assurer que cet astre glorieux a du mouvement. J'ai vu son premier lever sur le sommet de cette montagne, et je commençai ma vie vers le temps où il commença son immense carrière. 11 a , pendant plusieurs siècles, avancé dans le ciel avec une chaleur prodigieuse , et un éclat dont vous ne pouvez avoir aucune idée , et que sûrement vous n'auriez pu supporter; mais maintenant , par son déclin , et une diminution sensible dans sa vigueur, je prévois que toute la nature doit finir en peu de temps, cA que ce mondé va être enseveli dans les ténèbres en moins d'une centaine de minutes.

« Hélas! mes amis, combien ne mesuis-jepas autrefois flatté de l'espérance trompeuse d'habiter toujours cette terre ! quelle magnificence dans les cellules que je me suis moi-même creusées! quelle confiance n'avais-je pas mise dans la fermeté de mes membres et les ressorts de leurs jointures, et dans la force de mes ailes! Mais j'ai assez vécu pour la nature et pour la gloire , et aucun de ceux que je laisse après moi n'aura la même satisfaction en ce siècle de ténèbres et de décadence que je vois commencer. »

anonyme.

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